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Full text of "Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal, sa vie et ses oeuvres. Tome VIII : Lettres"

ST'CHA 



VIII 






LETTRES 



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BIBLIOTHEQUE SAINTE -GENEVIEVE 



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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 
GENEVIEVE 





SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 



SA VIE ET SES OEUVRES 



EDITION AUTHENTIQUE 

PUBLIÉE PAR LES SOINS 
DES RELIGIEUSES DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE d'a.VXKCY 



TOME HUITIEME 



/// 



ïo) 







M 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de 
reproduction à l'étranger. 

Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) 
en octobre 1879. 






I 



PARFS. — TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET C ie , 8, RUE liARAXClÈRE. 



SAINTE JEMM-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHAÏVTAL 

SA VIE ET SES OEUVRES 



LETTRES 



Première édition 

Entièrement conforme aux originaux, enrichie d'environ six cents lettres inédites 

et de nombreuses notes historiques 




PARIS 

E. PLON et C", IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

RUE GARANCIERE, 10 

1879 
Tous droits réservés 



I 









LETTRES 

DE SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 

DE CHANTAL 

RANGÉES PAR ORDRE CHRONOLOGIQUE 



V 



m 









LETTRES 

SAINTE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT 

à 

DE CHANTAL 

RANGÉES l'Ai! OHDRE CHRONOLOGIQUE 



ANNEE 1638 



LETTRE MDXXXIII 

A UN RELIGIEUX 

Peines intérieures de la Sainte; elle réclame des prières. 

vive f jésus! 

[Annecy, 1638.] 

Mon très-bon et très-cher Père, 

Le divin Sauveur soit à jamais notre vie et notre amour! Me 
trouvant dans quelque exercice intérieur qui me peine beaucoup, 
j'ai pensé que, selon notre entière confiance, je vous en devais 
avertir, afin que vous redoublassiez vos prières pour moi dans 
mon extrême besoin, et qu'encore vous me procurassiez celles 
des bonnes âmes de votre connaissance. Car, moi, me trouvant 
dans des pauvretés et délaissements si grands, je ne puis quasi 
prier; mais j'ai grande confiance aux prières des bonnes âmes, 
et surtout aux vôtres, mon tout bon Père, à qui j'ouvre mon 

VIH. A 







, LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cœur en simplicité et confiance, sachant la sainte direction que 
L.vousadonnéepournous^etqneceqaejevousd.sneparura 

point de votre cœur, ains vous l'y conserverez pour donner a 
Dieu le mien chétif avec le vôtre tout bon et fervent. Protestez 
souvent à mon Dieu ma fidélité, et le conjurez par son amour 
de me tenir toujours de sa sainte main, afin que jamais je ne 
l'offense, mais qu'en tout je fasse et souffre tout ce qu il lu, 
plaira, et qu'enfin 11 me reçoive dans le sein de sa douce m.se- 
ncorde, quand il lui plaira me tirer de cette misérable vie, que 
je trouve bien longue. Voilà, mon très-cher Père, comment je 
vous expose naïvement ma misère et mes besoins. C est assez 
pour vous, qui avez un cœur tout paternel et charitable pour 
celle qui est toute vôtre en Jésus, qui soit éternellement bem. 



LETTRE MDXXX1V 

A MONSIEUR LE MARQUIS DE LULLIN 

A THONON 

Consolation sur la mort de sa fille unique. 

vivk f Jfisus! 

[Aunecy, lii38. ] 

Hé bien! Monsieur, voilà qu'il a plu à Dieu de mettre votre 
chère âme sous le pressoir de la plus sensible et pénétrante 
douleur qu'on puisse imaginer, il est vrai; mais considérez que 
cette pure et blanche colombe a pris son vol sur les hautes 
montagnes de la très-sainte éternité, et s'est allée reposer dans 
le sein de son Époux céleste. Considérez, Monsieur, que ce bon 
Père a voulu que son très-cher Fils ait été cloué en croix, et y 
soit mort pour nous racheter de la mort éternelle. Veuillez 
donc [offrir j, par un réciproque amour, le trépas de cette 
unique fille, en faveur et à l'honneur de la très-adorable et 
toute sainte volonté divine. Offrez et sacrifiez à son immortelle 



ANNÉE 1638. 3 

gloire tous les contentements que Votre Excellence espérait 
recevoir d'une fille si bien née, et vous expérimenterez les 
richesses de sa bonté, par de nouvelles et très-abondantes béné- 
dictions. Mais surtout j'ai confiance que sa douceur paternelle 
aura mis sa main pour soutenir votre cœur à la rencontre d'un 
si violent assaut; et que là où la douleur aura abondé, Il fera 
surabonder les suavités de ses divines consolations, en sorte, 
Monsieur, que votre amertume se passera en paix. C'est pour cela 
que nous offrirons nos prières et communions, compatissant à 
votre juste douleur avec des ressentiments très-grands, et 
ensuite de l'intime dilection et révérence que Dieu m'a donnée 
pour vous, Monsieur, à qui je suis et serai sans fin, etc. 



LETTRE MDXXXV 

A MADAME LA MARQUISE DE LULLIN 

A THOXON 

Même sujet. 



vive •}■ JÉSUS ! 



[Annecy, 1638.] 



Madame, 

J'ai confiance que Dieu tient votre âme si saintement unie à 
sa sainte volonté, que la grandeur de votre affliction n'aura 
rien ébranlé en vous. Il est vrai, Madame, que le sujet de votre 
douleur est incomparablement sensible; et personne ne peut 
ni doit trouver étranges vos ressentiments. Pour moi, je 
m'assure que votre piété les vous fait tenir dans les termes 
d'une parfaite soumission au décret de la divine Providence. 
Hélas! Madame, que peut-on espérer de celle vie fragile et 
misérable , qu'afflictions et douleurs. Que bienbeureux sont ceux 
qui en partent avec innocence, ainsi qu'a fait cette cbère petite 
âme, qui comme un ange est volée dans le ciel I et maintenant 

J. 



4 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ce «a,e si précieux vous servira comme d'aimant pour attirer 
tre clr et vos affections au, choses éternelles. Et peut-être 
vous ressentez les effets du crédit qu'elle a auprès de 
Z. duquel elle vous impétrera les saintes conso.atmns dont 
v 'avez'besoin. Et je supplie encore son infinie Bonté de les 
faire abonder en vous, jusqu'à la perfect.on dune «unie et 
accomplie constance et résignation parfaite à la durme volonté 
Que si la part que nous prenons à votre affliction pouvait vous 
apporter quelque soulagement, ce nous serait aussi une grande 
consolation. Nous supplions Notre-Seigneur incessamment, par 
nos instantes prières, qu'il vous conserve heureusement, étant 
de cœur et d'affection incomparable, Madame, votre, etc. 



LETTRE MDXXXVI 

A LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARD*! DE LA GRAVU 

SUriilUKUIlli A UOURGliS 

Le choix des confesseurs extraordinaires doit être approuvé par l'évêque. - 11 faut 
avoir beaucoup de confiance aux Pères Jésuites. - Remerciement pour un secours 
donné aux Sœurs de Saint-Amour. 



Aunecy, 11 jaiicier 1638. 



VIVE T JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Je supplie notre divin Sauveur de vous faire abondamment 
part des sacrés mérites de sa sainte Naissance. Je vous prie, 
ma fille, ne faites point tant de souhaits ni de prières pour ma 
conservation; priez seulement la divine Bonté qu'elle me fasse 
la qràce d'accomplir parfaitement sa très-sainte volonté. 

Si ce que vous me dites avoir répondu au Père provincial a 
été fait avec grande humilité et douceur, cela est bon; mais il 
eût été encore meilleur de ne lui pas faire tant de répliques, 
car il eût suffi, pour ce point des confesseurs extraordinaires, 
de lui dire : Mon Père, il nous est dit dans nos Constitutions 



ANNÉE 1638. 5 

que nous demanderons à Messeigneurs les évêques ou pères 
spirituels un confesseur extraordinaire de trois en trois mou, 
pour eonfesser toutes les Sœurs. Et lorsque l'on ne nous peut 
pas donner ceux qu'ils nous ont ordonné de prendre, nous 
devons recourir à eux pour en avoir un autre; c'est pourquoi 
Votre Révérence ne trouvera pas mauvais si nous n'acceptons 
pas ceux que nous ne vous avons pas demandés. Ni vous aussi, 
ma très-chère fille, ne devez pas trouver mauvais, s'd ne vous 
donne pas les Religieux que vous désirez; car, de même que 
vous connaissez vos filles, aussi connaît-il ses Religieux, et quel 
emploi il leur doit donner. Enfin il faut grandement honorer la 
parole de notre Bienheureux Père, lequel a dit qu'il désirait 
que l'on eut soin de s'entretenir avec ces hons Pères, en obser- 
vant les règles. Il faut aussi témoigner une grande confiance a 
ce bon Père provincial; et s'il arrive qu'il vous dise quelque 
chose qui ne soit pas de nos observances, il ne faut sinon lui 
représenter doucement, et faisant cela, il demeurera fort édifie 
et consolé, car je sais qu'il est fort affectionné à notre Institut. 
Au reste, ma très-chère fille, vous et nos chères Sœurs m avez 
grandement consolée de voir la charité que vous avez faite a 
nos pauvres Sœurs de Saint-Amour. Croyez que notre bon Dieu 
en saura bien récompenser votre communauté. J'ai écrit a nos 
Sœurs >de Nevers si, à votre exemple, elles pourraient faire la 
même charité. - Pour cette Sœur de Troyes que l'on vous a 
présentée, peut-être ne l'aurez-vous pas; mais, soit que vous 
l'ayez ou non, vous m'avez fait un très-grand plaisir d'avon- 
fait une réponse si cordiale à ma Sœur la Supérieure de Paris, 
pour ce sujet-là. Elle m'en a témoigné les grands sentiments 
de reconnaissance que son cœur en a eus, et l'affection que cela 
lui a donnée de servir votre maison , lorsque les occasions s'en 
présenteront. - Or sus, ma toute chère fille, vivez toute a Dieu 
avec l'esprit de parfaite douceur et humilité, et qu'il règne en 
toutes vos actions, surtout en la conduite de votre chère famille, 






I 



■ 



6 LETTRES DE SAINTE CHANT AL. 

que je salue avec vous très-chèrement, en suppliant Notre-Sei- 
cmeur de les bénir d'une parfaite observance, paix et union 
cordiale entre elles. Je suis vôtre, ma fille, vous le savez bien, 
de tout mon cœur. . 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDXXXVII 

A MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT 

BON FRÈRE, ANCIEN ABCHEVÊQUR DE BOURSES, A PARIS 

Il est jugé nécessaire que la Saiute aille présider à la foudation de Turin. - 
Nouvelles calomnies contre l'Institut. 

vive f jésus! . 

[Annecy], 1" janvier 1638. 

Mon très-honoré et très-aimé seigneur, 
Je supplie le divin Sauveur de nos âmes de remplir la vôtre 
très-chère des sacrés mérites de sa sainte enfance. Quelle plus 
digne et agréable [étrenne] vous puis-je donner au commence- 
ment de cette année, que je vous souhaite être pleine de toutes 
bénédictions et saintes consolations 1 

Je suis bien aise de vous resavoir résidant à Paris, mon très- 
cher seigneur, croyant que ce sera à la gloire de Dieu et à 
l'utilité et repos de plusieurs. Déjà nous en recevons le fruit, 
par la lettre que votre bonté a obtenue de Mgr le Nonce. Je 
vous en remercie très-humblement, mon très-cher seigneur. 
J'espère en la bonté de Dieu que cette bourrasque ne durera 
pas, et que nous en tirerons profit, moyennant sa divine grâce. 
Il faut bien être un peu étaminé. — Quant à ce qui est de notre 
passage à Turin, les puissances de delà le veulent si absolu- 
ment, que je ne sais comme l'on s'en pourrait exempter; mais 
ce qui nous touche, c'est que l'on juge qu'il est tout à fait 
nécessaire pour le bien de notre Institut, tant à cause de ces 



ANNÉE 1038. 7 

calomnies que pour faire effort de nous maintenir là dans la 
sainte liberté que nous avons, touchant la conduite extérieure, 
que l'on dit être fort différente de celle de deçà. Or, le Père 
dom Juste sait bien que je n'y puis pas séjourner que quelques 
mois, et l'on m'assure que l'on ne prétend que cela aussi, et que 
je ne suis nullement comprise dans le nombre des Religieuses 
qui sont destinées pour la fondation, que c'est par licence parti- 
culière que l'on permet que nous y allions pour retourner. Or 
néanmoins, mon très-cher seigneur, votre avis me sera utile ; 
car j'ai déjà écrit au Père dom Juste que je n'irai point que l'on 
ne m'envoie licence d'une pleine libellé pour retourner quand 
je le jugerai à propos. En effet, puisqu'il a plu à Dieu que je 
me sois laissé recharger de la conduite particulière de cette 
maison [d'Annecy], pour la consolation de nos bonnes Sœurs, je 
ne puis pas faire un grand séjour à Turin. Pour ce qui est des 
autres monastères, ils auront autant de facilité à m'écrire là, 
et moi à leur répondre, qu'ici, à cause des courriers qui y vont 
d'ordinaire; et je m'assure qu'ils ne m'oublieront point là non 
plus qu'ailleurs pour prier Notre-Seigneur, si la providence de 
Dieu ne m'y arrête par la mort, ce que je ne pense pas toute- 
fois. Sa sainte volonté soit faite! 

J'espère que le plus grand séjour que je ferai sera de quatre 
ou cinq mois, ou six au plus, et que Dieu nous' fera la grâce, 
qu'après un peu de soumission, nous obtiendrons les mêmes 
libertés dont jouissent maintenant nos bonnes Sœurs d'Avignon, 
que j'ai vues par deux fois avec fort peu moins de liberté pour 
le parloir que nous en avons; car, pour ce qui est de l'obser- 
vance intérieure et conduite de tout le monastère, nos Sœurs 
sont absolues, ce qui est le meilleur pour nous; car ces bons 
Italiens ne pensent qu'à la clôture, et à vouloir que l'on ne 
parle à ceux de dehors qu'avec leur licence. Cela est la moindre 
chose qui nous puisse fâcher. Cependant nous achèverons ici 
notre hiver, et entendrons ce que le bon Père dom Juste nous 



1 



g LETTRES DE SAINTE CHANT AL. 

dira sur ce que nous lui avons écrit de nos pensées, et craintes 
qu'il nous retienne. Mon très-honoré seigneur, aimez bien tou- 
jours votre pauvre vieille sœur, et priez le bon Dieu d'accom- 
plir en elle sa sainte volonté. Je le supplie de faire abonder en 
vous les plus riches grâces de son saint amour, auquel je suis 
et serai à jamais de tout mon cœur, etc. 

[P. S.] Monseigneur, depuis cette lettre écrite, le Père dom 
Juste m'a mandé que Mgr le Nonce de Turin avait avoué 
d'avoir écrit contre nous à Rome, et cela accroche notre fonda- 
tion. Je laisse tout au soin de Notre-Seigneur, qui prendra en 
main notre défense, lis disent que nous donnons l'absolution à 
nos Sœurs d'une partie de leurs péchés, et les envoyons au 
confesseur pour le reste. Cela est une risée; Dieu pardonne 
à qui l'a inventé '. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon. 



[Annecy, 1638.] 



LETTRE MDXXXVIII 

AU NONCE APOSTOLIQUE DE TURIN 

A TUBIN 

Envoi d'une lettre du Nonce de Paris. — Humble prière de dissiper les préventions 
répandues contre l'Institut. 

vive f JÉSUS ! 

Monseigneur, 

Puisqu'il a plu à votre débonnaireté que je me sois donné 
l'honneur de lui écrire une fois, sur le sujet de la calomnie que 
l'on nous a imposée auprès de Votre Seigneurie Illustrissime, 

1 On a peine à croire que des calomnies aussi absurdes aient pu trouver 
quelque croyance dans les esprits; elles s'évanouirent, il est vrai, mais ce 
ne fut qu'après avoir donné le temps à sainte J. F. de Chantai et à ses filles 
de recueillir les fruits précieux de la patience et de l'amour du mépris. 



ANNÉE 1638. 9 

je la supplie très-humblement me permettre encore de le faire, 
en lui envoyant la lettre de Mgr le Nonce de Paris, lequel a été 
prié de Messeigneurs les archevêques nos Supérieurs de s'en- 
quérir vers qui bon lui semblera de notre manière de procéder 
touchant la liberté de conscience pour les confessions, afin 
qu'il lui plût en rendre témoignage à Votre Seigneurie, comme 
font aussi plusieurs personnes de divers lieux, de grande probité 
et qualité, qui nous ont confessées longtemps ou connues parti- 
culièrement, lesquelles je m'assure, Monseigneur, que votre 
piété croira, s'il lui plaît, en faveur de notre innocence. Et 
comme le zèle de Votre Seigneurie l'a porté à communiquer 
l'avis qu'elle avait reçu pour remédier au mal, s'il y eût été, 
qu'aussi sa charité le presse de justifier un Ordre qui, par la 
grâce de Dieu, est très-innocent, épuré de tel abus, et lequel 
par ce moyen demeurera très-obligé à Votre Seigneurie , et 
à prier la souveraine Bonté pour sa prospérité. Que s'il juge 
qu'il soit besoin d'autres preuves , je m'assure que Messeigneurs 
les prélats de France les rendront au Saint-Père et à la Congré- 
gation de Messeigneurs les Réguliers, puisque le sujet est 
important à la gloire de Dieu et au bien d'une Congrégation 
qui, grâce à la divine Bonté, a toujours rendu une bonne odeur 
partout où elle a été établie. Je demande en toute humilité votre 
sainte bénédiction, et suis votre, etc. 



LETTRE aIDXXXIX 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY 



Les calomnies répandues contre la Visitation obligent à ajourner la fondation de 
Turin. — Eloge des monastères d'Annecy et de Paris. 



il 



[Annecy, janvier 1038.] 

Mon Dieu, mon très-honoré et très-cher Père, qu'il y a long- 
temps que je n'ai reçu de vos chères et aimables lettres! Mais 



10 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ie ne le dis pas par reproche; non certes, car je sais bien qne 
vous avez été grandement occupé en vos visites, et que votre 
tout bon cœur paternel ne m'y a point oubliée devant Dieu. 
Hélas! que j'en ai-besoin de vos saintes prières, mon très- 
cher Père! Secourez-m'en bien, je vous supplie; car outre la 
grande perte et privation que je porte pour le trépas de feu 
notre bonne Mère Supérieure, il m'a fallu, pour satisfaire à 
l'obéissance et au désir de nos Sœurs, me laisser recharger de la 
conduite particulière de ce premier monastère, si, qu'avec les 
affaires qui nous viennent continuellement de nos maisons , je 
vous assure, mon très-cher Père, que j'en ai autant que j'en 
puis porter. Dieu veuille tout prendre à soi pour sa plus grande 

gloire. 

L'on m'écrit que votre cœur tout bon et paternel est en peine 
sur notre passage à Turin, craignant que l'on ne m'y retienne; 
mais assurément je n'irai qu'avec le Bref d'assurance d'en pou- 
voir revenir quand je voudrai. Je ne suis nullement comprise 
dans la licence des Religieuses destinées à la fondation ; cela 
nous fera passer notre hiver en repos, car il faudra du temps 
pour dévider cette fumée. Mais voyez, mon tout bon et cordial 
Père, ce que la souveraine Providence permet ! Elle tirera sa 
gloire et notre utilité de tout ceci sans doute. Cependant, nous 
attendons ce qu'opérera la lettre de Mgr le Nonce de Paris et 
les attestations de tant de personnes de qualité et [mots illisi- 
bles]. Il dit à un confesseur de l'une de nos maisons que l'on se 
cachait de lui pour cela, mais que l'on avait beau faire, qu'il 
serait bien force de lui parler, et que si les Religieuses allaient 
sans son aveu, qu'il les ferait retourner; et dit certaines paroles 
contre, le Père dom Juste, lui attribuant ce secret, car il a cer- 
taine pointe contre lui. Mon bon et très-cher Père, je vous dis 
ainsi toutes nos petites affaires, il m'en fait grand bien. Je les 
laisse toutes entre les mains de notre bon Dieu. Je sais bien, et 
en ai la confiance , que tous ces mauvais bruits s'en iront en 



ANNÉE 1638. u 

fumée, n'ayant point de fondement, et cependant nous aurons 
eu cette petite persécution, quinous réveille et profiterabeaucoup 
en plusieurs façons, moyennant la divine grâce ; car les maisons, 
voyant qu'elles" ont de bons surveillants, se tiendront mieux 

sur leurs gardes. 

Nous voici en notre seconde maison; de vrai, mon tout bon 
et cordial Père, vous auriez consolation si vous voyiez ces 
petites âmes cheminer avec tant d'innocence et de ferveur ; 
béni soit Dieu qui a voulu que, par votre charité , vous vous 
soyez acquis si grande part en tout cela! mais vous l'avez aussi 
en tout le petit bien de tous les monastères. Certes, nos Sœurs 
du premier monastère cheminent fort solidement; nos très- 
chères Sœurs de Paris nous donnent aussi toute consolation. 
Eh! qu'elles sont heureuses d'avoir part en votre chère conver- 
sation, mon tout cordial et très-cher Père! Vivez toujours heu- 
reusement et saintement en la suite de plusieurs années, que je 
vous souhaite abondantes en toutes bénédictions et consolations 
célestes; c'est le continuel souhait de celle qui vous honore 
avec une très-sincère dilection, et continuelle reconnaissance de 
tant de biens reçus de votre bonté, étant de cœur, mon vrai et 
très-honoré Père, votre très-humble, etc. 

[P. S.] Je ne vous répète pas ce que je vous ai écrit par mes 
précédentes, sachant que cela suffit à votre tout bon et cordial 
cœur. 






Conforme à l'original gardé au* Archives de la Visitation d'Annecy. 



12 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDXL 

A MONSEIGNEUR. BENOIT-THÉOPHILE DE CHEVRON-VILLETTE 

ARCHEVÊQUE DE TAHENTAISE, A MOUTIEBS 

Témoignages d'humble gratitude. 

VIVE •{• JlÊSUS 1 

Annecy, 20 janticr 1638. 

Monseigneur, 

Ces lignes seront pour vous rendre nos très-humbles remer- 
cîments de tant de témoignages d'affection et de bonne volonté, 
dont il vous plaît gratifier notre petite Congrégation, nous ayant 
choisies parmi une infinité d'autres pour nous établir eu cette 
ville. 

Son Altesse Royale ayant fort franchement accordé la patente, 
sur la requête qu'il a plu à Votre Illustrissime Seigneurie lui 
en faire, c'est un bien que nous recevons de votre bonté, Mon- 
seigneur, comme un surcroît d'obligations à celles que nous 
vous avons du passé, par les preuves qu'il vous a toujours 
plu nous rendre de votre sainte et paternelle affection, de quoi 
tout notre petit Institut vous demeurera à jamais obligé. Il me 
reste seulement à supplier Notre-Seigneur que celles qui seront 
si heureuses d'être employées à ce bon œuvre soient telles 
qu'elles puissent rendre premièrement gloire à Dieu, et à vous, 
Monseigneur, toute l'édification et satisfaction que votre bonté 
et piété en peuvent attendre, par leur très-humble soumission 
et obéissance. Voilà le souhait de mon cœur, Monseigneur, avec 
lequel je finis, en vous demandant votre sainte bénédiction. 

Je demeure d'une atfection pleine de respect et de soumission, 
Monseigneur, votre très-humble fille, etc. 



ANNEE 1638. 



13 



LETTRE MDXLI 

A LA MÈRE MADELEINE-ELISABETH DE LUGINGE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTERE D'aNNKCV 

Se fortifier par la pensée de l'éternité au milieu des misères de celle vie. — Pieux 

souhaits. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy, 1638.] 

Hélas 1 ma fille, il ne nous faut point étonner de nos faiblesses; 
Dieu permet que nous les ressentions afin de nous mieux faire 
voir ce que nous sommes de nous-mêmes, et nous faire jeter 
toute notre confiauce en sa Bonté. Or je suis bien aise que vous 
ayez eu celle fâcherie, afin que, rehaussant votre courage en 
Dieu, vous vous déterminiez de le servir emmi les croix, con- 
tradictions et toutes sortes de peines, ne vous promettant en 
rien des facilités, mais des difficultés partout, résolue de servir 
sa souveraine Bonté. C'est le chemin que Jésus a frayé et que 
les Saints ont tenu. Usez souvent de cetle parole : Nul bien sans 
peine; et de celle de saint François : A cause des biens que 
j'attends, les travaux me sont passe-temps. Je vous supplie de 
recevoir le souhait que je fais à mon Dieu pour votre bonheur. 
Oui, Seigneur Jésus, bénissez à jamais de votre saint amour le 
cœur de ma très-chère fille et la rendez votre vraie et fidèle 
amante! Que nuit et jour elle se consume au feu de votre divine 
dilection, à l'imitation de sa sainte protectrice et patronne, la 
glorieuse sainte Madeleine, et que votre souveraine douceur 
nous donne, par ses intercessions, la grâce de vivre en sa 
grâce et mourir en l'acte de contrition amoureuse, afin qu'éter- 
nellement nous vous bénissions, aimions et adorions par tous 
les siècles des siècles ! Amen. 

Conforme à une copie gardée aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



14 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDXLII 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

L'Institut se maintiendra par l'humilité et la charité. 
vive •}- jésus! 

[Annecy, 1638.] 

Je m'estime heureuse, ma très-chère tille, d'être dans le 
mépris et moquerie du monde, au sujet de vouloir établir un 
Général ou une générale en notre Ordre : car vraiment, si 
j'étais si téméraire que d'avoir cette pensée, je le mériterais 
bien Ces lettres qui s'entr'écrivent, il y a un mois, et ce que 
vous en dira N., vous en fera voir la vérité. Nous n'avons pas 
besoin d'établir rien de nouveau parmi nous; je désire seule- 
ment que Dieu nous fasse la grâce d'avoir l'humilité et la chanté 
requises pour conserver ce que nous avons reçu de notre Bien- 
heureux Fondateur, et nous maintenir au train auquel il nous a 
laissées. Mais il nous est bon, ma très-chère fille, que le monde 
nous jette quelquefois de la boue sur les yeux, pour nous 
empêcher que l'éclat de tant de grâces, dons et faveurs, que 
nous avons reçus et recevons journellement de Dieu, par le 
moyen de notre saint Fondateur, ne nous éblouisse et ne nous 
fasse évanouir dans la propre estime et vanité de nous-mêmes. 
Et je pense que ce bruit procède de ce qu'il y a plusieurs 
grands serviteurs de Dieu dans N. qui conseillent fort cela, et 
disent que, si on ne le fait, notre esprit se perdra bientôt et notre 
, union et conformité; mais je n'en crois rien, car j'ai confiance 
en Dieu et en la vertu de nos Sœurs, que le sacré lien de charité 
qui nous tient unies aura plus de force et de persévérance que 
tout ce que la prudence humaine saurait inventer Ou penser. 
Et, pour fin, je sais très-bien les intentions du Bienheureux; je 
les honore et les suivrai sans jamais varier, moyennant la divine 
Volonté, jusqu'à l'extrémité de ma vie. Priez Dieu qu'il mette 



ANNÉE 1638. là 

celle même affection dans tous les cœurs des Filles de la Visita- 
lion; et il ne faudra pas craindre que notre union se perde. 

Je vous vois, ce me semble, un peu lasse et abattue sous le 
pesant fardeau de votre charge. ma fille ! il faut prendre bon 
courage, et n'en point regarder la grandeur, mais Dieu qui 
vous l'a imposée, et qui sans doute en portera ce qui sera plus 
difficile. Regardez-le toujours , et II vous rendra toutes choses 
faciles. Il ne se faut pas lasser au commencement. Je supplie la 
divine Bonté d'être votre force et consolation. Votre, etc. 



LETTRE MDXLIII (Inédite) 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Oppositions que la Sainte a dû surmonter pour maintenir l'Institut sous l'autorité 
des évèques; elle n'attend sa récompense que de Dieu. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy, 1638.] 

Ma très-chère fille, 
11 faut que je dise en confiance à votre chère âme, que si 
l'on savait ce qu'il m'a fallu supporter de la part de plusieurs 
grands serviteurs de Dieu, même de quelques prélats et de 
plusieurs de nos Sœurs les Supérieures, pour empêcher que 
l'on ne mît dans l'Institut un moyen d'union avec autorité, ce 
que tous jugeaient être nécessaire pour la conservation de 
l'Institut, et cela par la grande affection qui leur fait dire et 
craindre qu'après ma mort l'union de charité que Dieu a donnée 
à cet Institut ne périsse, et ensuite que l'Institut ne s'abâtar- 
disse; si vous saviez, dis-je, ce que j'ai souffert pour empê- 
cher cela, et les batailles qu'il m'a fallu soutenir pour nous 
maintenir dans la seule dépendance de Messeigneurs nos 
prélats, selon que je sais être des intentions de notre Bienheu- 
reux Père, qu'il me dit en ses derniers jours, vous jugeriez 






iï 






16 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

bien que l'on ne doit pas me croire | capable] de faire un si 
lâche tour, et que la connaissance que la première impress.on 
que l'on prît était sans fondement devait empêcher la seconde; 
car je vous prie, me faire tympaniser en pleine assemblée pour 
déserteuse de notre Institut! Hélas! je mérite bien de plus 
grandes confusions, mais non pour ce sujet, par la grâce de Dieu ; 
aussi la divine Providence m'a défendue par des étrangers, qui 
ont rendu témoignage de la vérité sans que j'en susse rien; et 
je m'étais tue. Mais cette recharge et votre silence blessaient un 
peu mon cœur; mais je remets tout entre les mains de Notre- 
Seigneur, qui sait que je n'eus ni part ni quart en tout, que pour 
sa seule gloire, et que je n'attends aucune reconnaissance des 
créatures de tout le travail et service que sa Bonté veut que 
j'aie et que je rende à ce cher petit Institut. Ma fille, ceci soit 
dit entre nous deux par simple confiance, et Dieu soit béni de 
tout. Amen. Je suis vôtre de cœur. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de I, Y sitatiou de Pari.. 



LETTRE MDXLIV 

A MONSIEUR L'AVOCAT PIOTOX 

a m wiikiiv 

Désir de le voir entrer dans l'état ecclésiastique. - On a obtenu des Bulles pour la 

fondation de Turin. 



VIVE T JESUS 



Annecy, 2'2 février 1638. 



Mon bon et très-cher frère, 
Voilà la lettre que j'écris à la bonne Mère de Rochette, que 
je vous prie prendre la peine de lui porter vous-même et de 
l'assurer de la bonne volonté que la Mère de Ballon a pour 
elle, bien qu'elle ne puisse pas les venir servir, pour les raisons 
que vous vous souviendrez que je vous dis quand vous fûtes ici. 



ANNÉE 1(338. 17 

Au surplus je ne me saurais empêcher de vous dire un souhait 
que la bonne Mère [de Lucinge] destinée pour Turin, me dit 
hier de si bon cœur : « Eh ! mon Dieu ! n'y a-t-il pas moyen de 
le faire résoudre à se faire prêtre '?» Certes, c'est grand cas 
comme nous le désirons, et le tout pour l'amour de nous; car 
l'amour bien ordonné commence à soi-même. Il fallait bien 
vous dire ce petit mot, mon très-cher frère. 

Nos Bulles sont venues de Rome, et nous nous disposons de 
partir aussitôt après Pâques : que si vous êtes libre en ce 
temps-là, nous le serons aussi prou pour vous prier de venir 
avec nous. Voilà un petit conte de récréation, qui vous récréera 
sans doute un peu. Au reste, je vous supplie de bien continuer 
à prier Dieu pour nous, à ce qu'il plaise à sa Bonté de conduire 
tout pour sa gloire, vous assurant que je suis toujours plus, 
mon bon et très-cher frère, votre très-humble sœur et iidèle 
servante en Noire- Seigneur. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE MDXLV 



A MADAME MATHILDK DE SAVOIE 

.1 TURIN 

liemcrcîments pour le zèle avec lequel elle prépare la fondation de Turin : mérites 
qu'elle acquiert par cette bonne œuvre. 



vive f jésus! 



Annecy, -2-.' février lb'3S. 



Madame, 

Dieu qui vous a inspiré un si saint et sacré dessein pour le 
service de sa gloire, et pour votre plus grand mérite devant 
Lui, n'a pas voulu vous donner la consolation de le voir réussir, 



1 M. l'avocat Piolon entra, en effet, peu après dans les Ordres sacrés, et 
s'y distingua par sa piété et ses vertus sacerdotales. 

\ iii. 2 



R*-' 



, 8 LETTRES DE SAINTE CHANl'AL. 

ni à nous de vous aller rendre nos très-humbles -™^ 
obéissances, sans y faire naitre plusieurs drfficult , afin que 
votre piété exerçât son zèle à surmonter et conduire a s er 
fecUon l'œuvre qu'il vous a commise. Et vous avez fait cela si 
hetreu ement, Madame, que j'apprends par le Père dom Juste 
que tout est disposé selon votre désir pour notre passage aupre 
de vous, dont nous avons reçu très-grande consolation, tan 
pour voir que Dieu se veuille servir de notre petitesse en ce 
dessein pour l'accroissement de sa gloire et votre contentement, 
une pour les richesses spirituelles que vous attirez sur vous en 
particulier, Madame, et sur toute votre illustre maison. Loue 
soit Dieu de ses miséricordes, qui veut par cette sainte action 
vous rendre participante en celte vie et en l'autre de toutes 
les prières et mérites des vertus qui se pratiqueront, non-seu- 
lement en la maison que votre piété aura fondée, mais encore 
également en toutes celles de l'Ordre qui sont déjà en nombre 
de septante-quatre. Car comme disait notre Bienheureux Père : 
«La fondation d'une maison religieuse est l'œuvre d un des 
plus grands mérites qu'on puisse avoir devant Dieu. » Sa Honte 
nous fasse la grâce qu'ayant si heureusement rencontre une 
vraie Mère en votre personne, Madame, nous puissions aussi 
être votre joie et votre consolation, tant par notre fahale 
obéissance, que par l'odeur d'une sainte vie et conversation, et 
avec ce souhait je demeure d'une affection pleine de respecl, 
Madame, etc. 



ANNÉE 1(338. 



19 



LETTRE MDXLVI 

A MONSEIGNEUR BENOIT-THÉOPHILE DE CHEVRON-VILLETI'E 

ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE, A MOUTIERS 

Dispositions relatives à la fondation de Moutiers. 



[Annecy], 26 février [1638]. 

Monseigneur et très-honoré Père, 

La lettre dont il vous a plu m'honorer m'adonué réciproque- 
ment un grand contentement, voyant la sainte affection que 
votre bonté nous témoigne et la satisfaction que vous recevez 
en l'espérance d'avoir de nos chères Sœurs en votre ville '. Je 
crois que M. Maurice est maintenant auprès de vous, Monsei- 
gneur, pour lâcher d'avoir la permission de la ville, sans 
laquelle sans doute le Sénat ne vérifiera pas les patentes; 
ainsi l'a-t-on assuré à nos Sœurs. Les affaires de Dieu reçoivent 
toujours de grandes difficultés, et d'autant plus grandes qu'elles 
doivent davantage réussir à sa gloire; mais enfin sa souveraine 
sagesse les fait aboutir selon son bon plaisir. 

Quant aux jeunes filles, Monseigneur, que Votre Seigneurie 
Illustrissime trouve bon que l'on reçoive, nos Sœurs suivront 
en cela vos avis, m'assurant, Monseigneur, que vous ne trou- 
veriez pas à propos que le nombre en soit grand, ni que leur 
âge soit si tendre qu'elles fussent encore incapables de recevoir 
des instructions en piété et bonne éducation. Enfin nous nous 
en remettons à votre jugement et sainte dilecliou paternelle. — 
Notre bon Dieu vous comble des grâces de son saint amour, et 
vous conserve longuement pour sa gloire et le bonheur de votre 
peuple. Votre sainte bénédiction à celle qui est de cœur et avec 
tout respect, Monseigneur, votre très-humble, etc. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy, 

1 La fondation projetée à Moutiers n'eut pas lieu. 






20 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDXLVII (Inédite) 

A LA MÈRE" ANNE-THÉRÈSE DE PRÉCHONNET 

SUPERIEURE A ROUEN 

Eacouragement à porter le fardeau de la Supériorité; ee serait faire brèche à 

, s ut que demander à être déposée avant le temps. - S'abandonner a 

Dieu au milieu des peines intérieures, et les regarder le mo.us po^ble - 

Pour ce qui concerne sa santé, la Supérieure doit se rendre aux dés.rs de la 

coadjutrice. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy], 27 février 1638. 

Ma très-bonne et chère soeur, 
Notre très-débonnaire Sauveur soit la force et consolation de 
votre très-cher cœur que je vois tout affligé, non sur la maladie 
contagieuse sur laquelle je vous ai déjà écrit, bénissant Dieu 
derechef de vous avoir conservée; car croyez, ma très-chère 
fille, que votre chère personne et celle de notre Sœur A.-Marg. 
[Guerin] me tiennent bien au cœur. Mais je vous vois, dis-je, 
peinée sur la retraite de notre Sœur A.-Marg. pour l'appréhension 
que vous avez de demeurer là sans elle. A la vérité , je confesse 
que ce vous est un grand appui; mais, ma toute chère Sœur, le 
divin Sauveur qui vous a imposé celte charge s'est mis dessous 
pour la porter avec vous. C'est pourquoi vous ne devez rien 
craindre, ni vous laisser abattre par les appréhensions, ains 
faire doucement ce que vous pourrez, tant au spirituel qu'au 
temporel, et ne vous peiner ni affliger du reste, car vous n'avez 
pas épousé cette charge, six années seront bientôt écoulées. 
Prenez donc bon courage, je vous en supplie et conjure, et ne 
pensez nullement à faire cette brèche à notre petite Congréga- 
tion que de vouloir vous faire déposer devant la fin de votre 
triennal; mais je vous en supplie et conjure , et de vous tenir 
au-dessus de toutes ces peines et tentations qui travaillent votre 
chère âme de leur appréhension. Ne les regardez point, ne les 
écoutez point, je vous le répète ; remettez au soin de notre bon 



ANNEE 1638. 21 

Dieu tous vos soucis pour ce qui vous regarde. Confiez-lui votre 
salut et votre vie, et vous tenez en repos dans le sein de son 
amour, souffrant doucement vos peines sans les regarder. Je 
sais bien que notre saint Père vous a écrit autrefois sur ce sujet : 
revoyez ce qu'il vous dit et le faites fidèlement, comme aussi 
les instructions qu'il donne sur les peines intérieures. Je vous 
prie derechef, ne vous laissez point abattre, tenez-vous au-dessus 
de tous vos sentiments, soulagez votre esprit par une sainte joie 
et confiance en Dieu. 

Il est vrai, à ce que l'on dit, que les Normands sont un peu 
fins, mais Dieu est mort pour eux comme pour nous. Croyez 
qu'il donnera bénédiction à votre travail et au service que vous 
lui rendez en celte maison-là. Je vais écrire au faubourg que 
l'on vous laisse ma Sœur A. -Marg. pour encore quelques mois, 
car je sais bien que pour elle, elle s'aime avec vous, qu'elle 
honore singulièrement; et cependant vous irez vous disposant 
à cette séparation. 

Au reste, je sais que vous êtes un peu austère sur vous- 
même, c'est ici où je vous prie tout à fait de me croire. Vous 
avez un corps extrêmement faible et délicat; c'est pourquoi 
vous ne devez faire aucune austérité outre celles de la Règle, 
et encore les laisser quand on vous le dira, et prendre les 
petits soulagements que l'on connaîtra vous êtes nécessaires. Et 
pour cela vous vous soumettrez, s'il vous plaît, à notre Sœur 
A. -Marg. tandis qu'elle sera avec vous; et quand elle n'y sera 
plus, vous prendrez une autre Sœur propre à vous rendre ce 
soin avec une raisonnable charité en l'exerçant, car je sais bien 
qu'il ne se trouve que trop de filles qui s'empresseraient à cela 
et vous importuneraient, c'est ce que je ne désire pas; mais 
qu'aussi en ayant une capable de [comprendre] votre mal, vous 
vous obligiez de la croire en ce qui regarde votre corps. Mais 
je vous supplie d'user de condescendance à l'humble et très- 
affectionnée prière que je vous en fais. Et me permettez que je 



I 









90 



LETTRES DE SAINTE CHANTAI-. 
„ dise encore, que ee n'est point par défaut d'affection que 
ma Sœur A.-Marg. ne vous condescend à demeurer, car je sais 
qu'elle vous honore et estime extrêmement. Je pense que c est 
pour ne pas contrevenir à l'obéissance de ceux qui la rappellent ; 
toutefois elle a tort de vous résister. Je lui réponds ce qu elle 
,ous dira touchant la confession; vous le lirez, s'il vous plaît, 
car il est tout à fait nécessaire de ne donner point sujet de 
renouveler cette plainte, qui était étendue quasi en toutes les 
provinces. Elle nous a donné de l'exercice, mais j'espère en 
Dieu qu'elle s'étouffera tout à fait. 

Ma toute chère et bonne Sœur, vivez joyeuse, je vous en prie, 
et portez gaiement la croix que Notre-Seigneur vous a imposée. 
Je le supplie d'être votre force et courage et votre éternelle 
gloire. Recommandez-moi à sa miséricorde, mais je vous en 
conjure, j'en ai un grand besoin. Je suis de cœur tout entière- 
ment vôtre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier i 



I 



LETTRE MDXLVIII 

A MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT 

SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES, A PARIS 

La Sainte se réjouit de l'espoir de la naissance d'un Dauphin. - Mort de la Mère 
de Brécbard. - Convalescence de la Mère H. A. Lhuillier; son dévouement pour 
l'Institut. — Le voyage de Turin est remis après Pâques. 

vive -}■ JÉSUS ! • 

[Annecy], 2T février 1638. 

MONSEICNEUR TRÈS-HONORÉ ET TRÈS-TENDREMENT ET UNIQUEMENT AIME 

DE VOTRE PAUVRE VIEILLE SOEUR, 

Jésus vous comble de son saint amour et soit éternellement 
béni. Amen! J'ai reçu une grande consolation de la vôtre du 
2G janvier, que j'ai reçue avant-hier, mon tout bon et très-cher 



ANNÉE 1638. - :i 

seigneur. Oui certes, car qui ne se réjouirait de la bénédiction 
que Dieu donne à la Fiance, et en particulier à cette toute 
humble et sainte Reine [Anne d'Autriche]? J'exécuterai avec 
toute promptitude et affection l'honneur de ses commande- 
ments, et le désir que vous m'en témoignez avec une si grande 
bonté et cordiale dilection. Hélas! quel bonheur, mon très-cher 
seigneur, s'il plaît à la souveraine Providence remédier aux 
maux et afflictions de son pauvre peuple, par un secours si favo- 
rable et désirable que la naissance d'un Dauphin ! Ce grand Père 
des miséricordes veuille, par son infinie puissance et débonnai- 
reté, convertir nos espérances en la jouissance du bien qu'il 
semble nous promettre. Nous lui recommanderons incessam- 
ment par nos petites prières, et lui offrirons plusieurs commu- 
nions à cette intention. 

Nous avons, grâce à Dieu, reçu nouvelle de la convalescence 
de notre très-chère Sœur [Lhuillier] Supérieure de Paris. Hélas ! 
mon Dieu, mon très-honoré seigneur, que cette affliction nous 
eût été pesante-, après celle que nous avons si vivement ressentie 
et ressentons du départ de Sœurs et Mères, pour le défaut que 
nous expérimentons de leur utilité et de la douce consolation 
que j'en recevais! Ma Sœur de Bréchard, l'une des trois pre- 
mières Sœurs qui commencèrent cette bénite Congrégation, tré- 
passa aussi environ un mois après feu notre pauvre très-chère 
Mère Supérieure ' ; de sorte qu'en six mois, Dieu nous a ravi trois 



n 

ni 



1 Ce fut au monastère de Riom, 18 novembre 1637, que la Mère Jeanne- 
Charlotte de Bréchard couronna sa vie par une mort dont le ciel attesta 
la sainteté. Aussitôt qu'elle eut exhalé le dernier soupir, un rayonnement 
des clartés éternelles sembla illuminer ses traits altérés par l'austérité et la 
souffrance. Le Seigneur ne tarda pas à manifester le pouvoir de son humble 
servante dont l'existence ici-bas n'avait été qu'une longue chaîne de contra- 
diclions. En retour de cet invincible amour qui l'avait fait se complaire dans 
l'abjection et la pauvreté, elle semblait avoir reçu le droit de disposer des 
trésors du ciel : son crédit auprès de Dieu se révélait spécialement en faveur 
des pauvres, dont elle s'était plu dès sa jeunesse à panser les ulcères, à 






u LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

de nos premières Mères, et en la même année, «rois autres 
Mères qui étaient en vérité des âmes saintes, si qu'en voila s.x 
depuis un an. Si nous ne regardions que la perte que nous 
avons faite, selon le jugement humain, à la vérité le cœur 
sécherait de douleur; mais ce grand Dieu, qui convertit nos 
maux et nos pertes à sa gloire et à notre plus grand bien, les a 
tirées à soi pour les rendre, par leurs intercessions, plus utiles 
à notre Institut ; car sans doute, leur charité qui est maintenant 
parfaite, les rendra d'autant plus attentives à nous impétrer les 
secours et bénédictions nécessaires qu'elles voient mieux nos 
besoins. J'ai cette confiance en cet amour si filial et cordial 
qu'elles m'ont toujours porté et à leur petite Congrégation, et 
j'espère que Dieu se contentera pour cette fois et laissera à 
longues années, s'il lui plaît, ma très-chère H. -Angélique qui, 
comme vous savez, mon très-cher seigneur, est une âme si 
digne et si utile et nécessaire à toutes les maisons de France; 
car elle se porte sans réserve aies assister en tous leurs besoins. 
Dieu nous la conserve; j'en supplie sa bonté, de tout mon cœur. 

consoler toutes les douleurs. On l'invoquait surtout dans les maux d'yeux; 
bien des personnes qui les avaient presque entièrement perdus recouvrèrent 
la vue par son intercession. Ces prodiges et une foule d'autres permirent 
de solliciter l'introduction de la cause de béatification en même temps que 
celle de sainte J. F. de Chantai. En 1714, les deux procès furent envoyés 
à Rome, et d'après l'avis du cardinal Lambertini, plus tard Pape sous le 
nom de Benoit XIV, il fut décidé que la cause de la Fondatrice serait entre- 
prise seule, et que plus tard celle de la Mère de Bréchard pourrait être pré- 
sentée avec espoir de réussite. On sait que le procès de J. F. de Chantai 
dura près de cinquante ans ; puis survinrent les jours désastreux de la grande 
Révolution, pendant lesquels s'évanouirent les espérances que l'Ordre de 
la Visitation avait conçues de voir la V. Mère de Bréchard placée sur les 

Dieu conserva dans un état parfait d'incorruptibilité la dépouille mortelle 
de cette humble Religieuse jusqu'en 1793, triste époque où les saintes 
Reliques furent profanées. Lorsqu'en 1818 le monastère de Riom se recon- 
stitua, il ne lui fut plus possible de retrouver en entier le corps de la ser- 
vante de Dieu. Le chef avec quelques ossements avaient seuls été conservés 



1b 



ANNÉE 1638. 

Nos obères Sœurs du faubourg m'écrivent que vous leur 
faites l'honneur de ne les point oublier, les visitant souvent, 
dont elles reçoivent toute consolation. Ce sont certes de fort 
bonnes Religieuses, et la MèrefM.-Agnès Le Roy] est toute ver- 
tueuse et bonne, bien qu'un peu froide, mais c'est son naturel. 
Je vous les recommande toujours, mon très-cher seigneur; 
mais cela est superflu, à vous qui avez un cœur tout paternel 
pour toutes les Filles de la Visitation. Je voudrais bien que ces 
chères filles du faubourg eussent un peu plus d'ouverture et de 
confiance en la première maison, cela leur serait utile. Je sais 
que la charité y est entière ; mais la cordiale communication 
leur manque : Dieu la leur donnera, s'il lui plaît, quand il sera 
temps. Je supplie sa Bonté vous conserver à longues années 
avec un continuel accroissement en son divin amour. C'est le 
continuel souhait de celle qui vous honore et chérit plus que sa 
vie, et qui est de cœur, Monseigneur, votre très-humble, etc. 
[P. S.] Depuis cette lettre écrite, nous avons nouvelle que la 
Bulle de notre passage à Turin est obtenue, avec la liberté de 
notre retour, de ma compagne et de moi, quand nous voudrons. 
L'on nous presse fort de partir promptement, mais certes nous 
ne le ferons qu'après Pâques; et, Dieu aidant, s'il me donne 
vie, nous retournerons ici au mois de septembre, au plus tard. 
Bonjour, mon tout bon et très-cher seigneur. Je bénis Dieu du 
contentement que vous avez de la petite cantaline ' : il est tout 
certain qu'elle ne pouvait pas être mieux élevée qu'elle l'est, 
grâce à Dieu. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon. 



I 



H 



i Terme d'affection que la Sainte aimait à donner à sa netite-fille Marie 
de Chantai. 



H 



2IÎ 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDXLIX 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Divers poin.s relatifs a l'élection de la Supérieure. - La Sainte demande des 

prières pour la reine. 

VIVE + JÉSUS ! 

[Annecy, 1638 '.] 

Ma bien- aimée fille, 
Je dis très-humblement votre coulpe de ce que vous avez 
reçu quelques pensées au préjudice de mon affection, qui est 
très-sincère et entière, je vous en assure. Si j'ai demeuré long- 
temps sans vous écrire, c'est que j'attendais la grande lettre 
que vous m'aviez promise. 

Mon Dieu! ma fille, je m'étonne un peu de la difficulté qu'a 
faite N. que l'on fît un catalogue pour l'élection. Peut-être ne 
sait-il pas que les déterminations du Coutumier ont été prises 
par notre Bienheureux Père, considérées et approuvées par tant 
de grands prélats qui les font pratiquer en leurs diocèses, et 
que, véritablement, de mettre toutes les Sœurs d'un monastère 
sur le catalogue, c'est donner de la perplexité aux esprits. Les 
Sœurs sont néanmoins en pleine liberté d'élire celles qu'elles 
voudront qui sont dans le monastère. MM. nos Supérieurs nous 
font pratiquer céans de mettre la main sur le saint Evangile, 
après la protestation de foi. 

La difficulté que M. N. vous fait de l'entrée de la fondatrice 
ou bienfaitrice est vraiment une difficulté italienne; mais pour 
toutes ces provinces de deçà les monts, cette pratique est 
universelle en tous les monastères les plus réformés. Il faut 

' La date du 18 février que la Mère de Blonay attribue à cette lettre, 
pane 455 de son édition, est certainement fautive. Comment, en effet, 
sainte J. F. de Chantai aurait-elle pu annoncer le 1S février une nouvelle 
qu'elle n'a apprise que le 25 du même mois? (Voir la lettre précédente à 
Mjjr Frémyot.) 



ANNÉE 1638. 2 ~ 

tâcher tout doucement d'insérer dans les esprits de ceux auprès 
desquels nous prenons nos conseils, les maximes de l'esprit de 
l'Institut, et la pratique qu'en faisait notre Bienheureux Père 

durant sa vie. 

Au reste, ma fille, notre bon Mgr l'archevêque m'écrit 
qu'étant allé témoigner la joie à la Reine de son heureuse gros- 
sesse, elle lui commanda de nous en avertir, afin que par tous 
nos monastères l'on fit des prières continuelles, à ce qu'il plût 
à Dieu de donner un Dauphin à la France. Mgr de Bourges 
ajoute que cette sainte princesse et grande Reine a fait cette 
demande avec les paroles les plus humbles, douces et cour- 
toises qu'une simple dame aurait su faire, ce qui nous doit 
servir de grande édification. S'il faut que je joigne ma prière au 
commandement de cette vertueuse et très-aimable Reine, je 
vous en conjure au nom de Dieu, et par le saint zèle que nous 
devons avoir de sa gloire, afin qu'il plaise à Dieu, ainsi que 
nous l'espérons, de donner un fils à la France pour son bon- 
heur et pour la consolation d'une si digne Reine. Je m'assure 
que votre charité, et celle de toutes nos chères Sœurs, vous 
rendra saintement passionnée à obtenir cette faveur du ciel. 
Je vous en conjure derechef des plus tendres affections de mon 
cœur qui vous souhaite la perfection du divin amour. Votre, etc. 






H 






LETTRE MDL 

A LA MÈRE MADELEINE-ELISABETH DE LUCINGE 

Sl'PÉmEl'IlK AU DEUXIÈME MONASTÈ11B d'aNNBCÏ 

Faire une neuvaine pour obtenir la lumière divine à M. Pioton. — De la prochaine 
élection du deuxième monastère d'Annecy. 

vive -f- Jésus! 

[Annecy, lb.is.J 

Ma très-chère fille, 
Je ne veux pas tarder davantage de vous dire que le très-bon 
M. Pioton nous promit de faire le voyage de Turin, sinon qu'il 



I 



2R LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

arrivât ce qu'il ne peut prévoir. Et quant à se lier à l'Eglise, 
selon votre désir que je lui avais témoigné, il répond qu'il 
priera toujours Dieu de lui faire la grâce de recevoir en son 
cœur mes conseils pour commandements, et qu'il s'attend de 
nos charités l'assistance pour voir et accomplir la sainte volonté 
de Dieu. Je désire donc, ma très-chère fille, que nous fassions 
des prières, communions et quelques bonnes œuvres, afin d'ob- 
tenir de Dieu la lumière de sa sainte volonté en ce sujet, qui me 
paraît si propre et utile et si avantageux pour la maison de 
Turin. Je vous prie donc, ma fille, que ces neuf jours suivants 
vous ayez une spéciale attention de recommander cette affaire à 
Dieu, et m'en mandiez, dans quatre ou cinq jours, ce que le 
cœur vous en dira. — Nous parlons tant avec les Sœurs qui doi- 
vent aller avec vous, que je vois que cela leur éclaircit l'esprit, 
et je les trouve toujours meilleures, me confiant en Dieu qu'il 
en sera bien servi; et vous, ma très-chère fille, bien satisfaite, 
consolée et assistée. 

Je pense que notre Sœur l'assistante de là-haut 1 vous aura 
montré la réponse que je lui ai faite touchant l'élection. J'en ai 
parlé avec M. le doyen, et crûmes tous deux que pour main- 
tenir le bon état de cette famille, qui est encore naissante ei 
pleine de tant de jeunesse, il était nécessaire de lui donner, 
pour quelques années, un appui et conduite qui eut de la fer- 
meté dans sa douceur et un peu plus de gravité que votre très- 
chère Sœur l'assistante n'a pas, laquelle elle pourra cependant 
mieux prendre. Pour cela, ma très-chère fille, j'ai un peu mar- 
chandé; mais enfin j'ai congédié les autres, le bien de cette 
petite maison m'étant plus cher. L'on pourra encore mettre sur 
le catalogue notre Sœur M. A. [de Rabutin] ; mais nous nous 
verrons d'ici là, Dieu aidant. 

Conforme à l'original gardé aux Archive» de la Visitation d'Annecy. 



1 La Sainte désignait ainsi le second monastère. 



ANNEE 1638, 



29 



LETTRE MDLI 

A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE LA TRINITÉ 

PRIEURE DES CARMÉLITES, A TROYES 

Uemande de prières. - Éloge de la Mère de GhâteL - De l'union projetée entre 
l'Ordre du Caimel et celui de la Visitation. 



[Annecy, mars 1638 ] 



VIVE f JÉSUS! 

Ma très-honorée et très-chère Mère, 
Le très-débonnaire Sauveur de nos âmes soit éternellement 
béni en la douceur de son enfance et aux souffrances de sa 
sainte Passion; car nous voici au saint temps de Carême, et je 
n'ai reçu votre lettre que dès deux jours. Elle m'a certes gran- 
dement réjouie, y voyant clairement la sincère et toute cordiale 
dilection que notre bon Dieu veut que vous ayez pour moi , très- 
pauvre et ebétive que je suis, qui ai un besoin nonpareil de 
l'aide de vos prières et de celles de vos chères filles, nos bonnes 
Sœurs. Je le dis tiès-confidemment à votre cœur, que le mien 
chérit en Notre-Seigneur de toutes ses forces. Continuez donc a 
me faire la charité à ce que notre divin Sauveur me tienne de 
sa sainte main, et me conduise dans le sentier d'un parfait 
accomplissement de toutes ses volontés, et qu'à l'heure de mon 
trépas il lui plaise de me recevoir entre les bras de sa divine 
miséricorde : que si je reçois cette grâce, assurez-vous, ma 
bonne Mère, que je prierai bien pour vous. Hé, mon Dieu! faites- 
nous la grâce, à cette chère Mère très-digne épouse, et à moi 
votre très-chétive et indigne servante, qu'un jour nous puissions 
être unies ensemble pour vous louer et bénir es siècles des 
siècles, et vivre sans fin de votre divin amour avec la très-sainte 
Vierge et cette troupe innumérable des Saints. Ma chère Mère, 
mon Dieu! quand posséderons-nous ce bonheur? Quand rever- 
rons-nous nos bienheureux Père et Mère, et cette troupe de 
Saints qui ont vécu en nos saintes Congrégations et en notre 






3U LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

société! Oh! que celte vie est longue et pénible! Notre chère 
Mère Supérieure de ce monastère, Péronne-Marie de Chàtel, 
est allée accroître le nombre des nôtres, dont nous avons reçu 
une douloureuse affliction. C'était une de nos premières Mères, 
une âme pleine de bonté, de charité, d'humilité, de vraie con- 
duite et de toutes les vertus, et qui était en cette vie toute ma 
consolation et soûlas dans mes besoins; mais Dieu l'a voulu, son 
saint Nom soit béni ! Amen. 

Je suis bien aise, ma chère Mère, que vous ayez eu ces 
trois bons serviteurs de Dieu. M. Vincent est un homme rare, 
de grande et solide vertu. — Je bénis Dieu qui continue le 
bonheur à nos pauvres Sœurs [de Troyes] d'une parfaite union 
avec vous. Derechef, je vous demande l'aumône de vos saintes 
prières. Mon Dieu! que j'en suis nécessiteuse! Sa Bonté le sait, 
et ce qu'il lui plaît me faire souffrir en l'intérieur. Je ne désire 
point de délivrance, mais grâce pour tout porter en innocence 
et parfait accomplissement de son adorable volonté. 

Ma très-chère Mère ma fidèle amie, je vous remercie encore 
des images de cette bienheureuse servante de Dieu [Marie de 
l'Incarnation]. Je bénis l'infinie Bonté qui la manifeste par [des] 
miracles. — C'est un effet du soin de votre charité pour nous 
et de celle de notre très-bon et incomparable Père M. le com- 
mandeur de Sillery, cette pensée d'union entre nos maisons; 
vraiment je la désire de tout mon cœur. Mais vous êtes nos très- 
chères Mères et les aînées de la glorieuse et très-sainte Mère de 
Dieu, prescrivez-nous comment cela se doit faire, et les prati- 
ques d'union qu'il conviendra pour nourrir et rendre utile un si 
grand bien. J'attendrai votre ordre, et cependant je prie Dieu de 
vous combler de son pur amour, et toutes nos chères Sœurs, vos 
filles. Votre, etc. 



ANNEE 1()38. 



M 



LETTRE MDLII 

A MONSEIGNEUR BENOIT-THÉOPHILE DE CHEVRON-VILLETTE 

ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE, A UOUT1BBS 

Témoignages de respect et de reconnaissance 

VIVE + JÉSUS ! 

[Annecy], ~t mars 163». 

Monseigneur, 
Il est vrai que tout est disposé pour notre passage à Turin; 
mais néanmoins nous ne partirons qu'après Pâques '. Je vous 
remercie très-humblement, Monseigneur, des bons souhaits 
qu'il plaît à votre bonté de faire sur ce dessein, que je prie Dieu 
vouloir être à sa seule et pure gloire, comme aussi celui que je 
vois que votre piété désire toujours de voir accomplir en votre 
ville, ce qui nous est une continuation des obligations que nous 
vous' avons, Monseigneur. Ensuite de quoi, nous tâcherons 
d'obtenir de Madame Royale les recommandations nécessaires, 
afin que les fruits et mérites de celte bonne œuvre soient ajoutés 
tant de saintes et charitables actions que Votre Seigneurie 
Illustrissime fait continuellement. Que si Dieu nous donne vie, 
et que nous retournions par la Valdotte [Val d'AosteJ, nous rece- 
vrons votre sainte bénédiction, Monseigneur, et jouirons de 
l'honneur et consolation de votre chère présence, ce que je 
souhaite de tout mon cœur, vous honorant avec tout le respect 
et affection possibles. Et baisant en toute humilité vos mains 
sacrées, je prie Dieu combler Votre Seigneurie Illustrissime de 
ses plus riches grâces, et vous donner quelque souvenir en vos 
saints sacrifices de celle qui est et sera sans fin, Monseigneur, 
votre, etc. 

1 Pendant que la fondation de Turin allait être soumise à de nouveau* 
délais, celle d'Alby se préparait activement par les soins de madame de 
Vennac. Cette pieuse veuve obtint pour commencer le nouveau monastère 



I 



32 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



Annecy, 19 mars 1638. 



LETTRE MDLIII 

SANS ADRESSE 
Affaires d'intérêt. 

vive f JÉSUS ! 

Messieurs, 
L'envie que nous avons de vous témoigner notre affection à 
vous servir, quand Dieu nous en donnera les moyens, nous 
aurait fait embrasser l'occasion de le faire par le moyen de 
nos Sœurs du second monastère de cette ville, lesquelles devant 
recevoir dans peu de jours six mille francs qui leur sont dus à 
Paris et lesquels elles doivent en cette ville. Néanmoins nous 
avons obtenu cela d'elles, qu'au lieu de s'acquitter de cette 
dette, elles vous la prêteraient, ainsi que noire chère Sœur 
Anne-Marie Rosset l'enjoint à M. le docteur Rosset son frère; 
mais comme il ne vous a pas plu d'agréer la proposition faite, 
que ce fût moyennant une caution sur ce M. du Genevois, 
ainsi qu'il avait été déterminé ici par M. notre Supérieur, nous 
croyons, Messieurs, que vous nous ferez la grâce de nous tenir 
pour excusées, si nous ne pouvons satisfaire à votre désir, car 
nous sommes dans l'impuissance de le faire autrement, d'autant 
qu'étant Religeuses nous ne pouvons disposer de plus de cent 
écus sans l'autorité de nos Supérieurs. 

C'est pourquoi, Messieurs, nous vous supplions d'accepter 
notre bonne volonté, et de nous continuer votre affection, et 
nous prierons Notre-Seigneur d'être votre force et consolation 
avec la même sincérité que nous sommes, Messieurs, votre très- 
humble, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visilation de Dôle. 

cinq Religieuses de Saint-Flour et deux de Montferrand, dont l'une, Sœur 
M. -Angélique de Lagrave, fut nommée Supérieure, La cérémonie de leur éta- 
blissement à Alby eut lieu le 25 mai 1638. (Histoire inédite de la/ondation 
du monastère d' Alby.) 



ANNEE 1638. 



153 



LETTRE MDLIV [Inédite) 

A LA SOttUIS ANNE-MARIE BOLLAIN 

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS 

Prière d'adresser ses commissions ù Sœur M. A. de Voscry. 



vive + jésus! 



Annecy, 19 mars 163S. 



Je salue mon unique et très-chère fille Angélique, et ma 
pauvre vieille fille que j'aime de tout mon cœur, et lui dis 
qu'elle n'adresse plus ses commissions à notre Sœur Françoise- 
Madeleine de Cliaugy, mais à ma Sœur AI. -Antoinette de Vosery, 
qui est noire assistante et bien méritante. Bonsoir, mes Irès- 
chères filles, toutes, toutes. Dieu nous fasse selon son Cœur et 
soit béni. Amen. — Jour de saint Joseph. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation del'arij. 



«.H 



LETTRE MDLV (Inédite) 

A LA SOEUR LOUISE-DOROTHÉE DE MABIGNY 

A MONTPELLIER 

Elle l'invite à tenir son cœur dans une sainte joie. 

vive -f JESUS ! 

Annecy, 3 avril 1633. 

Ma très-chère fille, 

Je n'ai voulu laisser passer une occasion si bonne, de cet 
honnête homme qui s'en va droit à vous, sans vous faire ce 
petit mot, bien qu'il n'y ait pas longtemps que je vous ai écrit 
et répondu à vos lettres; et je vous reconfirme encore par celle- 
ci tout ce que je vous ai dit par les miennes dernières. Je vous 
prie, ma très-chère fille, de vous tenir joyeuse parmi ces saints 
jours de la Résurrection, qui nous portent tous à la sainte joie, 

vin. 3 






-■*'"! 



34 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

et de me recommander tout particulièrement à Nôtre-Seigneur, 
afin que sa très-adorable volonté soit accomplie en nous. Ne 
m'oublie, donc pas, je vous en conjure, en vos bonnes prière., 
et croyez, ma chère fille, que mon cœur vous chérit cordiale- 
ment, et vous souhaite le. mérites de la très-sainte mort et 
douloureuse Passion de Notre-Seigneur, auquel je suis plus que 
je ne puis dire, votre très-humble, etc. 

[/>. 5.] Ma très-chère fille, au nom de Dieu, faites bien ce 
que je vous ai dit par mes dernières. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDLVI 

AU RÉVÉREND PÈRE BINET 

PROVINCIAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 

U oauvreté est le trésor des servantes de Dieu. - On ne doit pas recevoir ur. 
U Z «ÏL nombre de jeunes fille, que celui permis par le Coutunner, et ne pas 
les admettre au noviciat avant l'âge de quinze ans. 



[Annecy, 1638.] 



vive f JÉSUS ! 

Mon révérend et très-cher Père, 
Le Saint-Esprit remplisse votre âme du don précieux de son 
amour' Je loue l'infinie Bonté de la satisfaction que Votre Révé- 
rence et vos concitoyens ont de nos chères Sœurs. Mais com- 
bien est grande l'obligation que nous avons à votre boute I 
Certes, je ne saurais exprimer les sentiments que j'en ai. Ne 
craignez point, mon très-cher Père, que nous nous placions 
jamais de la pauvreté : c'est la richesse des servantes de Dieu 
et leur trésor le plus précieux. Car, y a-t-il quelque bien com- 
parable à celui d'attendre tout de la Providence de Dieu, 
de recevoir de sa main paternelle toutes nos nécessités? Non 
certes, mon très-cher Père; c'est pourquoi nulle apparente 



ANNÉE 1638. 35 

nécessité ne nous fera reculer du service de Dieu , moyennant 
sa grâce. 

Mais quant à la réception d'un plus grand nombre de jeunes 
filles que l'Institut ne porte, oh Dieu! mon cher Père, je vous 
supplie de ne point laisser entrer ce désir dans votre âme; car 
nous devons tant de respect à votre jugement et de soumission à 
votre volonté, que ce nous serait un tourment d'être contraintes 
par notre premier devoir de vous éconduire ; mais je vous le dis 
en toute sincérité. Mettez-vous donc de notre côté, mon cher 
Père, afin de nous fortifier en l'observance des choses que nous 
avons reçues de notre bon seigneur et Bienheureux Père, lequel 
n'accorda pas à Mgr de N. une semblable requête, que celle 
que Messieurs de votre ville nous font, ains la divertit par 
prières et remontrances. Enfin, plusieurs bonnes considérations 
firent conclure à ce bon seigneur que l'on n'en recevrait que 
trois; de sorte que pour rien au monde, sous aucun bon pré- 
texte, nous ne contreviendrons à cette loi. Mais je vous dirai, 
mon très-cher Père, que si les parents veulent envoyer leurs 
filles au parloir, nos Sœurs les aideront et instruiront le mieux 
qu'il leur sera possible. Pourvu qu'elles soient en petit nom- 
bre, je crois que cela ne nous serait pas nuisible, et l'on pour- 
rait employer quelque beure du silence à cet office de cha- 
rité. Voilà, mon très-cher Père, ce que nous pouvons pour ce 
regard. 

Je mande à noire Sœur la Supérieure de notre maison de N. 
qu'elle considère les raisons que Votre Révérence nous marque 
et l'avancement des filles en ce pays-là, que notre bon seigneur 
et Père eût facilement accordé que le nombre de trois lût accru ; 
car si elles ont le jugement et la force de corps à treize ans ou 
à douze, que celles de ces quartiers ont à quinze ans, cela suffit 
pour commencer à les former en la vraie vertu. Je pense toute- 
fois qu'il ne faut pas mettre trop de ces jeunes filles ensemble; 
mais la discrétion de la Supérieure, avec votre sage conseil, 

3. 






3 6 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

«sera en cela de modération requise pour rendre cette liberté 
utile et non dommageable. De les admettre au corps de la Con- 
grégation, par la réception à l'habit avant quinze ans complets, 
ce nous est chose impossible, parce que la Constitution est abso- 
lue: et même notre bon seigneur et Bienheureux Père me dit 
encore à Lyon qu'il la fallait garder étroitement, et que les longs 
noviciaux ralentissent la ferveur. Au reste, mon cher Père, je 
vous dis derechef que je suis fort consolée de la satisfaction que 
vous recevez de nos bonnes Sœurs. Oh! qu'elles sont heureuses 
d'être filles de la divine Providence! En cela doit être leur 
repos; et puis votre soin paternel leur étant acquis, rien ne leur 
manquera. Que s'il leur manquait quelque chose, en cela même 
je m'assure qu'elles accroîtraient leur consolation et confiance. 
Bienheureuse l'àme qui attend tout de Dieu et n'a point d'autre 
richesse! Mon très-cher Père, croyez que sans aucune réserve 
nous sommes dédiées à Notre-Seigneur, et que je suis votre, etc. 



LETTRE MDLV1I 

A LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE 

SUPÉRIEURE A BOURGES 

Li g ne de conduite à tenir lorsqu'on se trouve obligé de défendre des intérêts 

temporels. 

«m**»! [Ann6Cy . t 6 38.1 

Je vous assure, ma très-chère fille, que la pacification de 
vos affaires m'a apporté grand sujet de bénir Dieu. Enfin, cette 
douce Bonté nous éprouve par de petites afflictions, afin de nous 
mieux faire connaître son assistance, et nous donner plus de 
goût dans l'entier abandonnemeut que nous avons fait de toutes 
choses entre les mains de sa Providence. Oh! quel repos et 
assurance, ma très-chère Sœur, d'être logées sous ce tabernacle ! 
Dieu nous fasse la grâce d'y habiter éternellement ! Le Révérend 



M 



ANNÉE 1638. 37 

Père recleur nous assure que vous étiez obligée de vous 
défendre, et que cela n'était point contre l'esprit de notre Bien- 
heureux Père; quoique je lui objectasse ce que Noire-Seigneur 
dit : « A qui te veut ôter ta robe donne encore ta tunique. « 
Cette parole de saint Paul me revient souvent : « Ne vous défendez 
point, mes bien-aimés. » Mais ils disent que cela ne se doit pas 
entendre pour les biens de l'Église, autrement on la dépouil- 
lerait, et que votre affaire ne regarde pas votre particulier, 
mais celui des filles que Dieu vous a commises, de sorte 
qu'après avoir fait les objections nous devons suivre le conseil 
de ceux qui entendent les intentions de Dieu en ses paroles. 
Je me confie si fort en votre vertu que je m'assure que vous 
demeurerez ferme dans les termes de la vraie charité et douceur 
chrétiennes. Je pense que vous deviez faire prier ces bonnes 
dames de ne vous point travailler par justice, et leur offrir de 
remettre votre différend au jugement de Monseigneur N. et de 
M. N. Enfin n'oubliez rien pour accommoder l'affaire par dou- 
ceur, et ne vous embarquez pas en procès sans bien faire con- 
sulter. Dieu sera votre conseil en cette affaire. Ma très-chère 
fille, demeurez bien en paix et en ferme confiance; et croyez 
que celui qui sera le plus humble et charitable, sera le mieux 
logé. Votre, etc. 



LETTRE MDLVIII 

A LA MÈRE MADELEINE-ELISABETH DE LUCINGE 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MOXASTÈnE D ANNECY 

Élection de la Mère M. A. de Rabutin au monastère de Thonon. 

VIVE y JÉSUSt 

Ma toute très-chère fille, 

Il m'est avis qu'il y a longtemps que je ne vous ai écrit. 

Hélas! je crois que vous savez comme nos Sœurs de Thonon 

ont élu notre Sœur M.-Aimée [de Rabutin]. M. le doyen la 



[Auuecy, mai 1638.] 






38 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

leur a accordée, et certes la conscience nous a pressées de ne 
pas la refuser. La souveraine Providence pourvoira d'ailleurs 
votre chère petite maison , quand elle en aura besoin. Je ne 
laisse de ressentir la mortification qu'en recevront ces bons 
cœurs qui la désiraient. Demain de grand matin elle vous ira 
voir avec ma Sœur l'assistante, et reviendront le soir, s'il vous 
plaît, car il y a tant d'affaires ici, à cause que notre Sœur 
l'assistante va un peu mettre en ordre les affaires des livres de 
Thonon. Elles vous diront tout ce que je ne puis écrire. Seule- 
ment, j'avais pensé de vous proposer que, puisqu'il y a appa- 
rence de n'aller à Turin qu'au mois de septembre, que vous 
regardiez s'il vous semblera plus utile de vous envoyer la 
petite [Sœur] de Saint-Innocent avec notre Sœur J. M. pour voir 
comme elle se comportera au noviciat, sur quoi vous veillerez 
pour la dresser; car elle a un merveilleusement bon cœur en 
toute façon. Voyez donc, ma fille, avec nos Sœurs, ce qui vous 
semblera le mieux pour votre maison; car je ne veux que cela, 
et que vous priiez pour celle qui vous chérit de cœur et vous 
souhaite les dons précieux du Saint-Esprit à toutes. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDLIX 

A LA MÈRE MARIE-SUZANNE BAUDET 

SUPÉRIEURE A NEVERS ' 

Conseils pour le gouvernement de sa communauté. — On ne doit pas permettre aux 
dames bienfaitrices d'avoir des chiens et des oiseaux dans l'intérieur de la maison. 
Ne pas excéder le nombre de Religieuses prescrit par la Règle. 

VIVE -j- JÉSUS.' 

Annecy, 30 mai 1638. 

Ma bonne et chère fille, 
Puisque Dieu vous voulait employer au gouvernement d'une 
maison, Il vous a bien gratifiée, vous donnant à conduire celle de 

1 Sœur M. -Suzanne, native de Compiègne, était douée d'un esprit juste, 



ANNÉE 1638. 39 

Nevers, qui est véritablement pleine de paix et bénédictions. 
Par-dessus les regards de votre incapacité et de la pesanteur 
de votre charge, jetez votre vue et votre confiance en Dieu : si 
vous ne cherchez que sa gloire et le bien des âmes qu'il vous a 
commises, sa Bonté gouvernera elle-même et portera votre 
propre fardeau. Vous n'avez à faire, ce me semble, ma chère 
fille, qu'à maintenir votre communauté au train où vous la 
trouvez. Gardez-vous de la tristesse : c'est un défaut des plus 
notables en une Supérieure. Notre Bienheureux Père me dit un 
jour que les plus désirables conditions d'un bon pasteur, c'était 
l'humilité, la sainte joie et la douceur. Soyez donc bien humble 
et bien joyeuse, ma chère fille, et vous serez capable de con- 
duire le troupeau que Notre-Seigneur vous a confié. Prenez 
volontiers conseil de ma chère Sœur la déposée [A. -Bénigne 
Joquet]. Quand vous n'auriez que cet appui-là, vous n'avez 
point de sujet de vous serrer le cœur, ains de vivre avec une 
grande paix; et je vous en conjure de toute mon affection. 
J'ai été bien consolée de la grande satisfaction que vous me 

solide et cultivé. Ses connaissances de la langue latine lui permirent de tra- 
duire les Psaumes et autres Livres sacrés. Admise au premier monastère de 
Paris par sainte J. F. de Chantai, elle y parut, au témoignage de la Mère de 
Bressand, « un modèle de recueillement, de modestie, de fidélité, de 
mortification, et reçut dès son noviciat un don d'oraison très-éminent : 
son attention à la présence de Dieu ne lui permit jamais de s'arrêter à 
aucun retour sur soi-même et à aucune superfluité. » Telle était Sœur 
M. -Suzanne au monastère de Paris, telle on la vit à celui de Nevers, où elle 
devint successivement assistante, maîtresse des novices et Supérieure. 

En novembre 1641, elle reçut la visite et recueillit les derniers entretiens 
de sa Bienheureuse Fondatrice, qui la précéda de deux ans seulement dans 
la gloire (1643). La princesse Anne de Gonzague honora de sa présence les 
obsèques de la Mère M. -Suzanne, dont un grand serviteur de Dieu put 
dire : « Cette âme était un trésor enfoui dans le champ de la Religion. Elle 
eût sans doute possédé tous les esprits si elle avait voulu se manifester. Sa 
vie a été cachée avec J. C. en Dieu. Comme la lumière, elle n'a paru que 
pour éclairer, et ne s'est montrée qu'autant que la justice le demandait, » 
[Année Sainte, XI 1 ' volume.) 






40 LETTRES DE SAI\TE CHANTAL. 

témoignez avoir reçue, voyant ma fille de Toulonjon et sa petite 
famille. Il est vrai, cette fille est bonne, et ses deux enfants 
fort aimables. Je vous prie de les recommander souvent à 
Notre-Seigneur, afrn que sa Bonté les accroisse en grâces et 
bénédictions célestes. — Oui, ma fille, c'est aux bienfaitrices 
qui ne font pas leur résidence ordinaire dans le monastère, à qui 
l'on doit limiter les entrées et sorties; c'est pourquoi vous 
n'avez point fait de mal de ne les pas limiter à cette dame. 
Quand les bienfaitrices veulent avoir des petits chiens ou oiseaux 
dans la maison , il les faut renvoyer à la Constitution qui le 
défend absolument, et ne dit pas seulement que les Sœurs n'en 
auront point, ains qu'il n'y en aura point dans la maison. 

Vous faites un grand bien à votre communauté de bâtir le 
monastère : suivez en cela l'avis de ma chère Sœur Anne- 
Uénigne. Je vois que notre bon Dieu vous envoie pour cette 
entreprise de bons secours; qu'il en soit béni! Si nous avions 
seulement la moitié de cela pour nos chères Sœurs de la seconde 
maison, elles seraient trop glorieuses; mais il se faut contenter 
de notre petitesse parmi l'àpreté de nos chères montagnes. Si 
vous pouvez vous établir à [La Châtre], j'en serai bien aise, 
m'assurant que vous aurez grand soin du fondement temporel 
et spirituel; je ne peux être en peine ni de l'un ni de l'autre, 
tant j'ai d'estime de votre maison. Mais, ma chère fille, si vous 
n'avez pas apparence ni espérance de faire dans quelque temps 
celle fondation, pour l'amour de Dieu, honorez grandement les 
ordonnances de votre Institut, n'excédant point le nombre des 
Religieuses. Il est vrai qu'il y a certains sujets si dignes qu'on 
ne les peut éconduire; mais comme ils sont rares, ils ne sur- 
chargent pas. C'est notre bonheur de nous tenir en tout fermes 
à l'observance, et c'est la grâce que je souhaite à nos cbères 
Sœurs, que je salue du même cœur que je suis votre, etc. 



[Annecy], 13 juin [1638]. 



ANNEE 1638. 4l 

LETTRE MDLX 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY 

a PARIS 

Souhaits do bénédictions pour la réussite de ses projets. 
vive f jésus! 

Mon tres-honoré et très-cher Père, 
J'emploie ce moment tout à la hâte pour vous dire que j'ai 
vu le petit livret des règlements faits pour votre chère Congré- 
gation ': tout cela est saint et merveilleusement bien digéré. 
Dieu, par son infinie bonté, veuille donner la grâce d'une par- 
faite observance à ceux qui seront si heureux que d'être appelés 
à une manière de vie si sainte, et destinés à des emplois tant 
utiles à la gloire de Dieu et au salut des âmes! Mon Irès-cher 
et vrai Père, je crois que notre bon Dieu récompensera de 
grandes bénédictions votre chère âme pour ce service si digne, 
pour lequel vous avez eu tant de travaux et de si grandes 
dépenses, tout cela sera bien mis en compte par le divin Tré- 
sorier, que je supplie de répandre, de plus en plus ses divines 
grâces sur votre chère âme, mon vrai et très-cher Père, et que 
vous priiez sa Bonté pour celle qui est de cœur, mon très-honoré 
Père, votre très-humble, etc. 

Confurme à l'original yardé à la Visitation du Mans. 

1 M. de Sillery avait eu la pensée d'établir dans son Ordre de Malte « quel- 
ques séminaires, tant pour l'instruction des prêtres que des peuples. M. le 
grand prieur de France l'avait même nommé son vicaire général, partageant 
avec lui son pouvoir et son autorité pour visiter les commanderies et établir 
le règne de Dieu dans les âmes; mais les contradictions s'élevèrent si fort 
contre ces projets que M. de Sillery dut les abandonner. » 






" 



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I 



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42 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDLXI {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTLM 

SUPÉRIEURE * THONON 

La charité qui couvre les défauts du prochain attire de grandes grâces sur lésâmes. 

— Divers avi . 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy], 23 juin 1638. 

Ma très-chère fille, 

Je vous fis déjà écrire hier et si empressement que je n'eus 
pas le moyen de vous dire un mot de ma main , et nous n'en 
sommes pas moins pressée aujourd'hui. 

Je serais très-contente que notre chère Sœur l'assistante 
demeurât encore quelque temps auprès de vous; mais personne 
de céans ne sait rien dire sur les affaires qui surviennent, ni 
même M. Duret; car il dit que notre Sœur l'assistante ne l'ap- 
pelle que pour les traités et non pour les conclusions. Enfin, 
quand je l'envoie appeler, il est aussi ignorant que moi; je crois 
que c'est qu'il manque de mémoire. Je me console, en bénis- 
sant Dieu, des remarques que vous me faites de nos Sœurs. 
Croyez que cette charité à couvrir les défauts d'autrui attirera 
de grandes grâces sur elles, et cette bonne volonté ne sera pas 
sans fruit. Hélas! c'est une vigne en friche que Dieu veut que 
vous répariez par l'assistance de sa grâce et de celle de sa 
sainte Mère et de notre Bienheureux Père. L'amour, la crainte 
et la sincérité qu'elles ont pour vous sont des bons fondements; 
mais, ma très-chère fille, conservez vos forces, et surtout votre 
esprit en joie et courage. J'écris au Père Pierre une bonne 
lettre, afin qu'il vous aide : il le fera; puis M. Quêtant fera prou. 
Et faut que vous tâchiez de gagner par quelque témoignage de 
confiance la Sœur N. afin qu'elle aide aux affaires de dehors; 
petit à petit elle reviendra. 

Nous vous enverrons quelque chose pour votre estomac; 



ANNEE 1638. 4 ' 3 

mais, pour Dieu, ne faites rien qui le gâte, et faites ce qui lui 
sera utile. - Je parlerai, Dieu aidant, demain à M. Quêtant, qui 
dira notre sainte messe et dînera céans. — Il me semble qu'il 
ne faudrait point faire la visite [canonique] chez vous sitôt, que 
les filles ne fussent mieux éclairées et dressées, et que vous 
eussiez plus de connaissance d'elles. Vous aviserez avec ma 
Sœur l'assistante quelle des filles vous désirerez que l'on vous 
renvoie par les chevaux qui l'amèneront; l'on vous en écrivit 
hier au long. — Il faut doucement excuser ma Sœur C. C, et 
certes supporter le surplus. Quelquefois les gens du monde 
grossissent bien les fautes des Religieuses. Dieu soit votre con- 
duite, ma toute chère fille ! Tenez votre cœur haut en Dieu et 
en sa sainte Mère , et le priez pour moi, qui vous souhaite leurs 
plus chères grâces et suis de cœur tout à fait vôtre. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






! 



LETTRE MDLXII 

A LA MÈRE CATHERINE-ELISABETH DE LA TOUR 

SUPÉBIEUHE DE LA COMMUXAL'TK DB CHAMPLITTE BÉFCGIÉB A GBW ' 

Cordiales salutations de quelques Sœurs d'Annecy. -La Sainte prie cette Supérieure 
d'agir avec suavité et charité dans la conduite d'une affaire. 

vive + jésus! 

[Annecy, 1638.] 

Ma très-chère et bonne Mère, Nous n'avons le temps que de 
vous saluer de cœur; car l'on commence à faire le paquet pour 
Fribourg où on l'adresse. S'il plaît à notre bon Dieu, nous 

J Bien que dans cette lettre, dont l'original est gardé aux Archives de la 
Visitation d'Annecy, on ne trouve que le seul post-scriptum de la main de 
la Sainte, il a paru intéressant délaisseras billets des quatre Sœurs comme 
preuve de la simplicité des rapports qui existent entre les Religieuses du 
même monastère. 



Il 







U LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

prendrons un jour la consolation de vous écrire un peu ample- 
ment. Notre très-digne Mère continue à se bien porter, Dieu 
merci, au moins selon ses incommodités ordinaires ; elle a, pour 
le présent, le rhume, mais il commence à se passer. Votre 
pauvre Sœur J. -Thérèse Picoteau. 

Ma très-chère Mëbe, Vous connaissez bien que c'est à la hâte 
que nous écrivons, et l'affection que nous avons pour Votre 
Charité fait que nous avons voulu écrire un mot chacune de sa 
main aussi bien que nous souhaiterions avoir le loisir de vous 
écrire; mais ce saint prêtre qui nous a averties (car je suis por- 
tière) qu'il allait à Fribourg, ne nous donne du temps que pour 
vous assurer que je suis toute vôtre, mais sans réserve, très- 
humble. Sœur M. -Françoise de Corbeau. 

Ma très-chère et bien bonne Mère, Voici la lettre de la petite 
communauté qui se trouve dans la chambre de notre Irès-digne 
Mère, qui se porte bien, grâce à Dieu, après avoir été tra- 
vaillée du rhume. Béni soit Notre-Seigneur qui nous fait garder 
la chère conversation de cette unique personne. Le voyage de 
Turin est toujours au même point. Une autre fois nous dirons 
plus de nouvelles. Notre chère Sœur M. -Aimée est Supérieure à 
Thonon et notre chère Sœur l'assistante l'est allée mener en 
son nouveau ménage. Nous avons ici ma Sœur Claude-Cathe- 
rine et ma Sœur M. -Madeleine de Mouxy qui est hydropique. 
Pour l'amour de Dieu, ma très-chère Mère, envoyez-nous [l'his- 
toire de] votre fondation, bénédictions et afflictions, et croyez 
que je supplie le glorieux saint Joseph qu'il vous obtienne mille 
bénédictions. Sœur Françoise-Madeleine de Chaugy. 

Puisque je me trouve en cette petite communauté, ma très- 
chère Mère, je prendrai ma part de la consolation de vous saluer 
très-humblement et très-chèrement, en me plaignant de quoi 
nous sommes privées de vos nouvelles. C'est bien sans loisir, 



ANNÉE 1638. 45 

mais non sans affection que je fais ce petit mot à Votre Chanté. 
Sœur M.-Gasparde d'Avisé. 

[De la main de la Sainte.} Et moi, chétive, qui suis l'indigne 
Mère de cette petite communauté aussi bien que de la grande, 
je dis que ma très-chère Sœur Catherine-Elisabeth est l'une des 
très-chères filles de mon cœur. Je la supplie derechef de traiter 
avec la chère Mère de Besançon en sorte que la suavité et cha- 
rité surnagent en toute la conduite de cette affaire. Dieu soit 
béni éternellement Anien. Et sa sainte Mère. Amen. 

M. Marcher veut aussi être de cette communauté, et nous a 
mandé dire de saluer tant chèrement Votre Charité de sa part. 






LETTRE MDLXIIÎ 

A LA MÊME 

S'accommoder charitablement avec la Supérieure de Besançon. - Estime pour le 

15. Pierre Fourier. 



VIVK 



JESUS! 



[Annecy], 23 juin [163 8]. 



Ma très-chère et dien-aimée fille, 
11 n'est pas moyen que je perde cette tant précipitée occasion 
sans saluer, par ce billet, votre cher cœur et lui souhaiter mille 
et mille bénédictions. 

Suivant la lettre de votre bon Père spirituel, je viens d'écrire 
à la Mère de Besançon, afin qu'elle n'aille pas faire la fondation 
de Gray tandis que vous y êtes; c'est un bon cœur et doux qui 
se plie facilement. Il faut vous accommoder charitablement et 
suavement ensemble, comme vraies filles de Dieu et de la Visi- 
tation. — Quant à celte parente de M. d'Andelot, je ne sais que 
vous en dire, sinon que si elle a les dispositions de l'esprit, et 
que votre conscience vous permette de la recevoir, je serai 
consolée que ce bon seigneur reçoive cette satisfaction de nous. 













m 



46 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

— Adieu, ma bonne et très-aimée fille, priez, je vous supplie, 
pour moi, qui suis d'un cœur plein de dilection tout à fait, etc. 
[P. S. De la main d'une secrétaire.] Ma très-chère fille, je 
fais un mot de [réponse] à M. votre très-digne Père spirituel '. 
Je vois par sa lettre pleine de suavité pour mon cœur, que 
c'est un trésor pour votre maison. Dieu! il le faut conserver 
comme la prunelle de nos yeux ! Pour moi, je l'aime intimement. 
Mon Dieu ! que ces occasions si pressées pressent le cœur de 
mortification à celle qui, comme cette secrétaire, voudrait bien 
entretenir la chère et très-aimée Mère de Gray. Mille et dix mille 
bonjours. 

[De la main de la Sainte.] Mon Dieu! ma très-chère fille, que 
j'ai reçu de consolation et d'édification de la lettre de M. votre 
bon Père spirituel! Vous avez là un grand trésor! — Ma fille, je 
trouve bien juste que, puisque vous êtes là, vous fassiez la fon- 
dation; mais certes au soulagement de la maison de Besançon 
qui en a fait les poursuites et obtenu licence, et d'autant plus 
que ce monastère est pauvre et fort chargé. Il faut que tout 
cela se fasse avec grande douceur et charité pour la maison de 
Besançon. Ma fille, je suis vôtre de cœur; priez pour moi. 



4 Dans le procès de canonisation de sainte J. F. de Chantai, d'où cette 
lettre est extraite, on lit en marge la note suivante : « Ce Père élait le 
« Bienheureux Pierre Fourier, général et réformateur des chanoines réguliers 
« de la Congrégation de Notre Sauveur, retiré pour lors à Gray, où il mourut 
« le 9 décembre 1640 d'une fièvre qui lui prit en retournant de confesser 
« les Religieuses de la Visitation, comme on le voit dans le procès pour la 
« béatification et canonisation de ce Serviteur de Dieu. Il les dirigea depuis 
« le commencement de 1638 jusqu'à sa mort. C'est lé même qui a institué 
« la Congrégation de Notre-Dame. » 



ANNÉE 1638. 



47 



LETTRE MDLXIV 

A LA MÈRE JEANNE-SÉRAPHINE DE GHAMOUSSET 

SUPÈRIEDRE A AOSTE ' 

La Samte applaudit à l'élection de cette Supérieure; comment exercer sa charge. 

vive f jésus! 

[Annecy, 103s. J 

Ma chère fille, 
Puisque la divine Providence vous a commis le soin de cette 
famille, travaillez avec un esprit de force et de persévérance 
autour de ces âmes, afin que le divin Sauveur règne en elles, et 
que l'exacte observance soit gardée par toutes. Et pour faire 
réussir ce dessein à la gloire de Dieu, portez vous-même la 
lumière du bon exemple devant toutes, vous appuyant en la 
grâce et en l'assistance de Notre-Seigneur, par une très-humble 
confiance que sa Bonté fera en vous et par vous tout ce qui sera 

» Professe de Chambéry, cette Religieuse put compter chacun de ses jours 
par quelque faveur particulière de la Providence. Longtemps cependant elle 
avait lutté contre la plus précieuse de toutes, l'appel à la vie parfa.te. Apres 
bien des combats, elle se livra au Seigneur avec toute la plémtude de son 
âme qui se trouva pour jamais fixée dans cette vie surhumame définie par 
ces paroles de l'Apôtre : « Le juste vit de la foi. » 

A peine âgée de vingt-trois ans, Sœur Jeanne-Séraphine fut envoyée à la 
fondation d'Aoste pour y remplir les charges d'assistante et de maîtresse 
des novices Lors de son élection en 1638, les trois Personnes de l'adorable 
Trinité la pénétrèrent sensiblement de leur présence, en lui disant : Dieu est 
pureté. Sa fidélité à correspondre aux lumières célestes lui en attira de nou- 
velles. Au moment de la fondation de Turin, elle eut le bonbeur de posséder 
quelques jours sainte J. F. de Chantai, et d'être témoin de plusieurs gué- 
risons miraculeuses opérées par la Sainte en faveur des Religieuses malades. 
Les croix de tous genres qui fondirent sur le monastère d'Aoste firent briller 
la vertu de la Mère de Chamousset. Mgr Vercelin, évoque de la cité, disait 
qu'en la voyant il lui semblait voir sainte Catberine de Sienne ou un Séra- 
phin embrasé des flammes de la charité. Cette digne Supérieure avait achevé 
son sixiènle triennat quand le 11 mars 1671 elle s'éteignit paisiblement en 
prononçant ces paroles : « Je suis une petite goutte d'eau qui va se perdre et 
s'abîmer dans l'océan de l'immensité divine. » (Année Sainte, III e volume.) 






48 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

requis pour le bien de ces âmes. Notre béni Sauveur soit loué 
qui vous a commis cette chère troupe, que sa Bonté conduira, 
j'espère, par votre entreprise, fort heureusement : vous n'avez 
besoin que de vous- tenir en sa sainte main par une très-humble 
et fidèle confiance, et voir souvent votre pauvre incapacité pour 
cela; car l'esprit de Dieu repose sur le cœur humble et qui 
craint ses paroles. Inculquez souvent ces deux saintes vertus 
d'amoureuse crainte et profonde humilité; c'est le nécessaire 
fondement pour le salut et la perfection. Et, avec cela, faites-les 
marcher généreusement et exactement dans la voie de l'obser- 
vance, et que jamais elles ne soient oisives. 

Eilraitc de l'Histoire de la fondation du monastère d'Aosle. 



LETTRE MDLXV 

A LA MÈRE MAR1E-AIMÉE DE RARITIN 

SUPÉRIEURE A THONON 

Notre-Seigneur prend soin de la perfection de la Supérieure quand elle travaille à 
le faire régner dans le cœur des Religieuses. 

vive ■f JESUS ! 

Annecy, 30 juin 1638. 

Ma très-chère fille, 

Personne ne fait pour moi mes recommandations, c'est de 
tout mon cœur que je les fais moi-même, et vous dis que vous 
n'ayez aucun soin de vous-même en particulier, je dis de votre 
perfection. Notre-Seigneur l'aura, tandis que vous travaillerez à 
le mettre dans le cœur de ces pauvres Sœurs ; mais souvenez- 
vous d'aller tout doucement en cette besogne et de vous tenir 
joyeuse et au-dessus de tout. Je suis vôtre. 

Ma très-chère fille, je vous écrirai au premier jour; cepen- 
dant soulagez-vous parmi votre grand tracas et durant ces 



ANNÉE 1638. 49 

grandes chaleurs. Laissez-vous soigner, car je sais que vous en 
avez besoin. Mortifiez-vous en cela, et Dieu soit béni. 

Ce billet est formé de deux po,t-,criptwn ajoutés par la Sainte à des lettres que Sœur 
J.-Th. Picoteau adressait à la Mère de Rabulin. Les originaux sont yardés aux 
Archives de la Visitation d'Auuecy. 



LETTRE MDLXVI 

CIRCULAIRE ADRESSÉE AUX SUPÉRIEURES DE LA VISITATION » 
Envoi (lu Coutumier; désir d'eu voir la pratique solidement établie dans l'Institut. 
— Promesse de communiquer bientôt à tous les monastères les lies des Sœurs 
déruntes, les Fondations, les Méditations, les Petites Coutumes et plusieurs points 
omis dans les Entretiens de suint François de Sales. 



Annecy, i juillet 1638. 



vive f jésus! 

Ma très-chère fille, 
Je bénis Dieu qui me donne le contentement, avant mon 
départ de celle vie, selon le. grand désir que j'en avais, de dis- 
tribuer à nos monastères le Coutumier nouvellement réimprimé, 
et qui est augmenté de plusieurs éclaircissements nécessaires 
en la déclaration plus spéciale des intentions de notre Bienheu- 
reux Père, dont nous avions ici la science et pratique ordi- 
naire, selon les occasions et nécessités. Et ne me reste, pour le 
comble de mon désir en ce sujet et pour ma consolation, que 
le témoignage que j'attends de la bonté cordiale de nos très- 
chères Sceursles Supérieures et de leurs bénites familles, qu'elles 
embrasseront amoureusement l'exacte et fidèle observance, sans 
jamais s'en déparlir d'un seul point, non plus que de nos saintes 
Constitutions. Après cela, il me semble que je dirai de bon cœur, 
en l'espérance de la divine miséricorde : « Seigneur, laisses 
aller votre très-indigne servante en paix. » Et, afin que celte 
grâce m'arrive, je vous conjure, ma très-chère fille, et toutes 

'Plusieurs monastères conservent un exemplaire de cette circulaire, signé 
delà main de la Sainte. Celui de Poitiers ayant un post-icriptum plus com- 
plet que les autres est reproduit de préférence. 

vin. * 






■ 



50 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nos chères Sœurs, d'implorer sans cesse sa douceur sur moi, 
vous assurant que, tandis que sa Bonté me lairra en cette vie, 
je continuerai à vous servir, et mourrai, moyennant sa sainte 
grâce, en aimant parfaitement vos dilections. Et vous souhaite, 
pour comble de bonheur, à toutes en général, l'intime union de 
vos âmes avec Dieu, et la très-sincère et cordiale [union] entre 
vous, par la parfaite observance de tout ce qui nous est marqué, 
vous assurant que je suis, d'une affection très-sincère, etc. 

[P. S.] Ma très-chère fille, j'ai pensé que je vous devais dire 
encore que la cause pourquoi l'on a retardé jusqu'à présent de 
distribuer le Coutumier, c'a été pour l'amour de toutes ces petites 
tracasseries et censures que l'on nous a faites, ainsi que je vous 
l'écrivis l'an passé. Il me l'a fallu tout revoir : et Mgr de Sens, 
qui est un saint prélat, auquel nous avons des obligations 
incomparables, a pris la peine de le relire mot à mot, sur les 
mémoires que je lui envoyai, afin que, comme dit notre Bienheu- 
reux Père, lorsqu'il revit les Constitutions, nous ne laissions 
rien qui puisse donner matière dejricoter et tracasser aux esprits 
qui se plaisent à cela. Au reste, ma très-chère fille, j'espère que, 
d'ici quelques mois, Notre-Seigneur me fera la grâce de vous 
communiquer encore les Vies de nos chères Sœurs défuntes, les 
Fondations, les Méditations, que l'on a extraites des écrits de 
notre Bienheureux Père pour les solitudes annuelles, et encore 
nos Petites Coutumes de ce monastère, et plusieurs bons points 
qui ont été omis dans ses Entretiens imprimés, et que j'ai fait 
ramasser soigneusement du bon manuscrit que nous avons céans ; 
car je désire vous communiquer absolument tout ce qui est du 
Bienheureux et de l'Institut, afin que les Filles de la Visitation 
vivent toutes du bon et suave pain de cette sainte et pure doc- 
trine, incomparablement profitable à leurs cœurs. Dieu soit béni ' . 



1 Ces divers ouvrages annoncés par sainte J. F. de Chantai ne parurent 
point aussi prompteuient qu'elle l'espérait. Les Vies des Sœurs défuntes, 



ANNÉE 1638. 



51 



LETTRE MDLXVII {Inédite) 



A LA MÈRE MARIE-HENRIETTE DE PRUNELAY 

SUPÉRIEURE A RBXSBS ' 

Oa doit être très-réservé dans les communications avec le dehors. Maxime de saint 
François de Sales à ce sujet. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy], 4 juillet 1638. 

Ma très-chère fille , 
Ma dernière lettre vous aura été rendue, qui répond à celle 
que je reçus encore l'autre jour de vous, sur le sujet des tracas- 
series que l'on vous fait sur les confessions et conduite intérieure 
de votre maison. Vous n'avez pas été seule en ce sujet. Personne 
ne m'a écrit ni parlé que vous de ces mémoires. Enfin vous 
avez Dieu pour vous, puisque la sainte paix règne dans votre 
communauté. Laissez aboyer les mâtins dehors tant qu'ils vou- 
dront : qu'ils clabaudent, ils ne vous mordront pas; Dieu les en 
empêchera. Pour cette défense que Mgr de Tours a faite, que 
l'on ne vous assistât point, je crois que si Mgr de Rennes est 
d'intelligence avec lui qu'il la fera bientôt lever; sinon il faudra 
employer quelque prélat ou autre personne qui ait crédit vers 
lui. Ma Sœur la Supérieure de Paris ou celle du faubourg vous 
pourront servir en cela. J'en écrirai à celle de la ville, qui est 
fort affectionnée à servir nos monastères. Je voudrais que vous 
lui fissiez savoir comme ces bons Pères vous traitent, et le sujet. 
Mon Dieu ! qu'il nous est nécessaire de n'avoir point ou peu de 
communication, sinon avec nos bons Supérieurs! Que si quel- 
quefois la nécessité le requiert, certes il faut bien choisir les 
Pères de Religion; qu'ils soient affectionnés, capables, qu'ils 

écrites par la Mère deChaugy, ne furent publiées qu'en 1659, et les Fon- 
dations sont encore inédites. 

1 Cette lettre est un second post-criptum ajouté par la Sainte à la cir- 
culaire précédente. 

4. 






52 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

connaissent et estiment l'Institut et de bonne intelligence avec 
les Supérieures. Tant qu'il se peut, ma fille, il faut observer les 
maximes de notre Bienheureux Père : il disait « qu'il fallait être 
ami de tous et familier de peu; que tant qu'il se pouvait, il ne 
fallait déclarer personne être nos ennemis, s'entretenir de tous 
tant qu'il se pouvait, et que personne n'eût sujet de se tenir 
offensé de nous. Il faut faire pour cela ce que l'on peut, mais 
droitement, regardant toujours Dieu; que pourvu que sa Bonté 
soit pour nous et avec nous, que nous devions demeurer en 
paix, quand bien il permettrait que tout le monde se bandât 

contre nous. » 

Je suis certes marrie que notre Sœur la Supérieure d'Orléans 
ne corresponde pas à votre dilection : ne laissez pas de persé- 
vérer; ce que je vous dis, réassurant que vous serez reçue. —Les 
Ursulines qui se sont séparées de leurs bons prélats s'en repen- 
tiront à loisir. Dieu nous fasse la grâce que tel malheur ne nous 
arrive jamais, mais que toujours ils nous soient vrais Pères, et 
nous, leurs très-obéissantes et cordiales filles. Je vous porte 
dans mon cœur, comme ma très-chère fille, que Dieu bénisse et 
soit béni. 

Conforme à une copie Je l'original garde an premier monastère de la Visitation de Pari». 



LETTRE MDLXVIII (Inédite) 

A LA MERE FRAMCOISE-AUGUSTINE BRUNG 

SUPERIEURE DE LU COMMUNAUTÉ DE SAINT-AMOUR RÉFUGIÉE A BOURG EX BRESSE 

Éloge de la Mère M.-Aimée de Blonay. 

VIVE f JKSU9Î 

Ma très-chère fille, 

Dieu et sa très-sainte et divine Providence soit à jamais 

adoré en tout! Je ne doute pas que vous ne receviez grande 

consolation et satisfaction de ma très-chère Sœur M.-Aimée de 



[Annecy], 9 juillet 1638. 



ANNÉE 1638. 53 

Blonay; car, en effet, c'est une âme de très-grande bonté et 
vertu, et à laquelle vous pouvez avoir une entière confiance et 
franchise. C'est un grand honneur à la communauté de Bourg 
de l'avoir pour Supérieure, et vous et votre communauté en 
serez aussi participantes. 

Je suis bien aise que M. De ville et le Père Milieu aient fait 
votre visite et qu'ils aient vu de quel bois vous vous chauffez, 
afin qu'ils en fassent le récit à Son Éminence. Je crois aussi 
bien qu'eux, que, puisque vous êtes séparées *, que vous ferez 
bien de demeurer comme vous êtes, attendant qu'on voie ou 
tous les malheurs de la guerre aboutissent.. . 

Je m'oubliais de vous dire que notre très-chère Sœur Marie- 
Airaée me mande qu'elle reçoit aussi toutes sortes de satis- 
factions de vous. Je prie Dieu qu'il vous comble abondamment 
des grâces de son saint et sacré amour, avec nos très-chères 
Sœurs que je salue de cœur. Je suis, ma très-chère fille, votre 
très-humble, etc. 

Conforme à l'original gardé aux Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDLXIX 

A MONSEIGNEUR OCTAVE DE BELLEGARDE 

ABCHEVÈQUE DE SEXS 

La Sainte se réjouit d'agir pu connaître et apprécier la Mère Prieure des Ursuline, 
de Loudun. - Combien il importe à chaque monastère d'avoir un Père spirituel 
attentif à maintenir l'observance de la Règle. - Utilité de la Visite canon.que. - 
Envoi de reliques de saint François de Sales. 

vive \ jésus! 

[Annecy, lu.)».) 

Monseigneur et très-honoré Père, 
Nous avons joui, avec beaucoup de douceur et consolation, 
de la présence de la vertueuse Mère Prieure, votre très-chère 

1 C'est-à-dire logées hors du monastère de Bourg. 






I 



54 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nièce ! ; elle nous est précieuse en cette qualité et pour sa véri- 
table bonté; mais certes, par-dessus tout pour les grâces que 
Dieu opère en elle, où II a manifesté sa puissance et ses misé- 
ricordes, et nous a voulu consoler, de faire voir au monde le 
crédit que sa divine Majesté a donné au ciel à notre Bien- 
heureux Père, dont nous lui rendons infinies louanges et actions 
de grâces. Mon Dieu! mon très-cher Père, que de merveilles il 
y a en cette victoire! Dieu en soit glorifié éternellement! 

Je confie beaucoup de choses à cette très-chère Mère pour 
vous dire, dont elle me fera les réponses, pour vous exempter 
des longues lettres, car je sais la multitude de vos occupations ; 
mais je bénis Dieu qu'elles sont toutes pour sa gloire et le ser- 
vice de sa très-sainte Église . Il n'y a rien à désirer, sinon que la 
divine Bonté montre par vous sa toute-puissance par-dessus l'hu- 
maine, et qu'elle vous conserve longtemps pour sa gloire et le 
bien d'infinies âmes, particulièrement pour notre bonheur et con- 
servation de ce pauvre petit Institut, notre très-bon et vrai Père; 
car il le faut, s'il vous plaît, que vous en soyez cela et le protec- 
teur. Je sais et je sens que cette affection est dans votre cœur; 
plût au bon Dieu qu'elle fût ainsi dans le cœur de tous Messei- 
gneurs nos prélats ! Vous savez qu'il est tout à fait nécessaire que 
les Supérieurs veillent sur nous, et qu'ils sachent à quoi nous 
sommes obligées, afin de nous le faire observer selon l'esprit 
de notre vocation. Ceux qui ne sont pas sur les lieux, ou qui ne 
nous peuvent voir, qu'ils soient plus attentifs de nous donner 
de bons Pères spirituels, qui surtout prennent garde qu'on 
observe exactement tous les règlements qui concernent la clô- 
ture, l'élection des Supérieures, la réception des filles et leur 
éducation, les fondations et les visites, et la communication au 
dehors, surtout à bien choisir ces Pères que l'on appelle pour 



; 



1 La Mère Jeanne des Anges, Prieure des Ursulines de Loudun. Voir la 
note de la lettre suivante. 



ANNÉE 1638. 55 

les confessions extraordinaires. Dieu nous fasse la grâce de nous 
bien tenir chez nous! A la vérité, où les Supérieures sont 
capables, on se peut bien reposer sur elles. Et bien qu'il faille 
toujours prendre garde et faire les visites annuelles (car, quand 
cette action se fait comme il faut, elle est d'une grande utilité 
et tient chacun éveillé), si est-ce que je vois que notre misère 
est si grande, qu'encore plus souvent l'amour a besoin de 
l'aiguillon d'une sainte crainte. 

Hélas! mon très-honoré Père, quel bonheur et bénédiction 
pour moi et pour toute cette famille, si vous fussiez venu ici! 
J'en avais quelque douteuse espérance. L'unique consolation 
que je désire en cette vie, après la grâce de mon Dieu, est d'ouïr 
vos pensées pour la conservation de ce pauvre petit Institut en 
son intégrité, sur tant de choses qui arrivent. Il faut faire tout 
ce qui se pourra humainement, et puis s'en reposer au soin de 
la céleste Providence; car, puisque c'est son ouvrage, j'ai ferme 
confiance en sa bonté, et qu'elle en aura la protection et con- 
servation à cœur, et n'avons besoin que de fidélité à marcher 
simplement et exactement dans nos observances; car, par la 
grâce de Dieu et votre soin et assistance paternelle, tout est fort 
bien ordonné, sans qu'il y ait rien à censurer. 

Mais vous voyez, mon très-bon Père, comment les inclina- 
tions naturelles et cette misérable prudence humaine se veulent 
fourrer partout, et pour tout gâter, si la douce bonté de Dieu 
ne la renversait. Enfin, nous sommes pauvres, et à ebaque 
[monastère] manque quelque chose. Dieu fasse la grâce à toutes 
les Filles de la Visitation d'être très-humbles, et je supplie sa 
Bonté de faire en vous et par vous les œuvres de sa gloire, 
et continuez-moi la grâce de votre souvenir en vos saintes 
prières; j'en ai tant de besoin, et pour mon salut particulier, 
et pour servir cette chère Congrégation. Ce mot d'encourage- 
ment que vous me donnez méfait grand bien. — Je vous envoie 
les plus précieuses reliques de mon Bienheureux Père, et avec 



II 






fr 



56 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

d'autant plus de consolation et affection que cette grosse pierre 
m'était comme unique, les autres étant fort petites. Vous savez, 
comme je pense, qu'en la bourse de son fiel, il ne se trouva que 
des petites pierres, qui sont toutes triangulaires sans exception, 
ce qui a été trouvé fort considérable. Mon très-cher Père, don- 
nez-moi, je vous supplie, votre sainte bénédiction. Je suis en 
esprit à vos pieds pour cela; et baisant en tout respect vos mains 
sacrées, je vous supplie m'honorer de votre sainte affection 
paternelle. Monseigneur, votre, etc. 



LETTRE MDLXX 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY 

A PARIS 

Voyage à Annecy de la Mère Prieure des Ursulines de Loudun. Estime de la Sainte 
pour cette Religieuse. — Dieu sollicite quelquefois à faire un bien dont cepen- 
dant Il ne veut pas l'exécution. — Sentiment de saint François de Sales sur le zèle 
qu'il faut avoir pour entreprendre une bonne œuvre, et l'indifférence à pratiquer 
quand Dieu en arrête le progrès. 



[Aunecy], 18 juillet 1638. 



VIVE f JÉSUS ! 

Mon très-honoré et cordial Père, 
Béni soit éternellement notre très-doux Sauveur, qui tire sa 
gloire et le bonheur des âmes des choses les plus éloignées et 
désespérées au jugement des hommes! Ce sont des merveilles 
de sa toute-puissante et infinie miséricorde que les choses adve- 
nues en cette affaire, et en la personne particulière de la très- 
chère Mère prieure [de Loudun]. Nous avons vu renouveler les 
saints et sacrés Noms qui sont imprimés sur sa main, [par le 
moyen desquels] il a plu à l'incompréhensible Bonté vouloir 
manifester le crédit qu'il a donné aux intercessions de notre 
Bienheureux Père '. C'est le sujet de notre consolation particu- 
lière, dont nous lui rendons mille grâces. Vous avez, ce semble, 

' Les circonstances extraordinaires de la possession des Ursulines de Lou- 



ANNÉE 1638. r ' 7 

mon très-cher Père, très-bien remarqué les bonnes qualités que 
Dieu a mises en la bonne Mère. A la vérité , je crois que c'est 
une âme de grâce, humble, franche, simple, dans un bon esprit 
et grande candeur. Il nous semble que sa manière d'oraison 
est fort bonne et facile et tout à fait solide. Nous avons bien 
parlé de vous, mon très-cher Père : elle vous honore , estime 
grandement votre piété, et m'a témoigné toute satisfaction de 
vous. Mais qui ne le ferait? car vraiment vous avez un cœur 

dun appartiennent à l'histoire. Il suffira de rappeler ici les faits relatifs au 
voyage de la Mère Jeanne des Anges à Annecy. On sait que cette Religieuse, 
tourmentée par plusieurs démons, n'avait pu en être délivrée qu'après avoir 
fait vœu de se rendre au tombeau de saint François de Sales. Contraints 
alors d'obéir aux exorcismes du Père Surin, Jésuite, les esprits de ténèbres 
avaient quitté la Mère Jeanne des Anges en laissant imprimés sur sa nia.u 
gauche les noms de Jésus, Marie, Joseph, François de Sales, « afin que ce 
prodige, dit un auteur contemporain, persuadât le monde entier de la réalité 
de cette possession et de la soumission des démons à la sainte Eglise du 
Christ. » Deux millions de personnes tant de la France que de l'étranger ont 

constaté le fait. 

Ce fut seulement en 1038 que la Mère Prieure put accomplir le pèlerinage 
voué deux ans auparavant. Elle avait été précédée à Annecy par le Père Surin, 
qui, victime à son tour de la rage de l'enfer, était devenu muet et se trouvait 
réduit à un état pitoyable. A peine ce grand serviteur de Dieu eut-il avalé une 
parcelle du sang de saint François de Sales, qu'il articula les noms sacrés 
de Jésus et de Marie, mais sans pouvoir rien ajouter. Revenu à Lyon, il 
rencontra la Mère Jeanne des Anges qui lui apportait, au nom de Riche- 
lieu, l'ordre de revenir avec elle au tombeau de saint François de Sales. Le 
Père recouvra alors la facilité de parler, laquelle augmentait en approchant 
d'Annecy, où, comme la première fois, il fut reçu avec vénération par sainte 
J. F. de Chantai. La Mère Prieure entra au premier monastère; mais elle 
ne put y séjourner longtemps, car le peuple venait en foule réclamer la 
faveur de la voir et de vénérer l'onction de saint Joseph. On appelait ainsi 
cinq gouttes d'une onction miraculeuse que la Mère Jeanne des Anges avait 
recueillies sur un linge, lorsque saint Joseph, en la touchant de son doigt, 
l'avait guérie d'une maladie mortelle en 1630. La reine Anne d'Autriche 
avait une telle confiance en cette relique, qu'elle voulut l'avoir auprès d'elle 
au moment de la naissance de Louis XIV, ce qui obligea la Mère Ursu- 
line de hâter son retour à Paris. 



I 



. . 



. 



58 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

qui se fond tout de cordiale dilection envers ceux que vous 
aimez, et qui correspondent à votre piété par une réciproque 
affection , qui soit toute en Dieu et tendante au bien; car votre 
chère âme est si ardente , qu'elle s'enflamme de plus en plus 
en l'approche de celles qui ne cherchent que Dieu. Vraiment, 
mon tout bon et cher Père, la fête eût été bonne, et notre con- 
solation de toutes et de plusieurs autres personnes d'honneur, 
si vous y fussiez venu. Mais je n'ose plus espérer ce bonheur 
et honneur incomparables : la délicatesse de votre complexion, 
et les bonnes affaires où Dieu vous emploie, m'en ôtent tout 
espoir. Mais j'ai confiance en l'infinie Bonté et en ses incompré- 
hensibles mérites que nous nous verrons au ciel pour le bénir 
et louer éternellement. Ainsi-soit-il. Amen. 

J'admire, mon très-cher Père, l'ardeur de votre esprit au 
service de Dieu et à la poursuite de votre perfection : celte 
grâce est un grand don de Dieu. Ce qui se passe maintenant 
en ces attraits de vous dépouiller tout à fait des biens de la terre, 
est une haute pensée qui mérite d'être sérieusement examinée, 
afin de connaître clairement si elle est inspiration divine et 
volonté de Dieu, qui veut l'effet absolu, ou seulement disposition 
d'une volonté et résolution de suivre et faire ce qui sera reconnu 
clairement être de la sainte volonté de Dieu; car quelquefois 
Notre-Seigneur nous sollicite à faire un bien, où 11 ne veut 
toutefois que notre consentement et non le fait. J'ai dit mes 
pensées tout au long à la bonne Mère [Ursuline] , qui vous les 
rapportera, puisque votre humilité et très-grande bonté veulent 
que je lui dise avec simplicité et franchise mes sentiments. Je 
ne suis pas capable de chose si importante, où tout consiste à 
bien juger et reconnaître par vos mouvements et lumières inté- 
rieures ce que Dieu veut : car, quand sa volonté est reconnue, 
il n'y a rien à douter ni à craindre pour en entreprendre l'exé- 
cution; car sa Bonté donne tout ce qu'il faut pour cela, et 
dissipe les nuages et toutes difficultés. Nous ferons en nos corn- 



ANNÉE 1638. 59 

munautés des prières et communions particulières pour cela : 
car vous savez combien nous sommes vôtres. 

Et pour votre affaire du Temple et la neuvaine, nous ne 
l'avons pas encore commencée, ayant eu un grand tracas cette 
semaine pour la multitude de peuple qui est venue voir la bonne 
Mère Prieure. Nous n'avons quasi point eu de temps pour nous 
entretenir, bien que nous ayons bien parlé et plusieurs fois de 
votre affaire du Temple, laquelle paraît être si à la gloire de Dieu, 
que je ne puis douter que sa Bonté ne la fasse accomplir. C'est 
chose ordinaire que les contradictions aux œuvres de Dieu ; et plus 
elles doivent réussir à sa gloire , plus il y a de la contradiction, 
pour l'ordinaire. Notre Bienheureux Père disait, comme vous 
savez , mon très-cher Père, « qu'il fallait avoir un courage ferme 
et de longue haleine pour la poursuite des bonnes œuvres que 
Dieu nous commettait, sans jamais nous y alentir, tandis que 
nous y voyons la sainte volonté de Dieu; mais qu'aussi, quand 
il lui plaisait que nous en cessassions la poursuite , voire même 
qu'elles ne réussissent pas, qu'il s'en fallait déporter doucement 
et tranquillement » . Ce Saint était admirable en cette pratique. 
Oh! mon très-cher Père, quand il plairait à Notre-Seigneur que 
l'affaire du Temple ne passât pas outre, ce que je ne pense pas, 
toujours sa divine Bonté mettrait en compte le désir et résolu- 
tion que vous avez eus pour tout ce que vous y avez destiné. 
Et, outre cela, cette entreprise vous a déjà fait faire mille biens 
pour le prochain et pour votre chère âme, qui, je m'assure, 
en est enrichie de beaucoup. Quand ce ne serait que cette 
dernière action d'humilité et de démission de vous-même, dans 
la paix et douceur que vous la fîtes , cela vaut mieux et plus 
que mille autres petites actions. 

Oh! Dieu soit béni, qui nous fait tant de grâces ! Pour l'affaire 
de notre Bienheureux Père, puisque Dieu y met un juste empê- 
chement, il faut avoir patience et attendre son bon plaisir; 
mais quand on pourra faire la poursuite, je ne crois pas qu il 






I 






fi0 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

la faille différer pour les craintes des Capucins, mon tout bon 
et cher Père. - Nous sommes bien pressées de tant d'écritures 
et de visites, à cause de la bonne Mère. Dieu vous rende tout 
sien et tout saint, et vous tienne en mémoire de moi devant sa 
divine Majesté, que je supplie vous conserver; et vous, mon 
très-cher Père, de me tenir pour vôtre et sans réserve, car je 
suis de cœur votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé an premier monastère de la Visitation de Paris. 



LETTRE MDLXXI 

A LA MÈRE ANNE-MARGUERITE CLÉMENT 

SUPÉRIEURE A URLUN 

La Sainte applaudit à la réélection de celte Supérieure. 

VIVE + JÉSUS! 

[Annecy, 1638.] 

Je suis consolée que nos Sœurs vous aient réélue par le seul 
mouvement du Saint-Esprit; car, cela étant ainsi, j'ai confiance 
que Dieu bénira votre conduite. Il est vrai qu'il était nécessaire 
que l'on se comportât de la sorte dans votre réélection; mais, 
je vous prie, qu'il n'en soit plus parlé. Il faut seulement croire 
que Dieu fait tout pour le mieux '. 

Eitraite de la Vie manuscrite de la Vénérable Mère A. -Marg. Clément. Archive» de 
la Visitation d'Annecy, 

' La réélection de la Mère A . M. Clément avait déjoué toutes les prévisions de 
la sagesse humaine; car, ainsi qu'on le verra dans la lettre suivante, toutes 
les mesures avaient été prises pour l'empêcher, au point que le nom de 
cette Vénérable Mère n'avait pas été inscrit sur le catalogue des Sœurs pro- 
posées à la votation du Chapitre. Mais comme, au témoignage du Père Galice, 
son directeur, « elle était arrivée à ce dépouillement parfait où le soleil de 
justice resplendit au fond de l'âme pour la retirer d'elle-même et de toutes 
les choses créées, sa volonté demeurant captive et enlacée dans les liens du 
divin bon plaisir, elle n'avait rien voulu dire ni faire pour empêcher 
l'action humiliante de la grâce cachée sous celle de la créature. 

a Dieu bénit magnifiquement cet acte de fidélité à la conduite de sa Provi- 



ANNÉE 1638. 



61 



LETTRE MDLXXII (Inédite) 

A LA SOEUR ANNE-MARIE BOLLAIN 

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS 

Recommandations au snjet de la santé de la Mère Lhuillier. - Demande de cent 
exemplaires dn Coutumier. - Affaires d'intérêt. - Moyens à prendre pour em- 
pêcher nne Religiense de la Visitation d'accepter nne abbaye. - Opposition faite 
l la réélection de la Mère A.-Marg. Clément, à Melnn. 



[Annecy], 10 juillet [1638]. 



vive f jésus! 

Ma tres-chère fille, 
Je ne saurais m'empêcher d'être toujours un peu en peine 
de ma très-chère Sœur la Supérieure, votre bonne Mère 
[Lhuillier] , dans la surcharge d'affaires que je sais qu'elle a , 
sachant d'ailleurs la délicatesse et faiblesse de sa complexion , 
bien que je ne doute point que votre bon cœur, qui abonde en 
charité et dilection pour elle, n'ait un grand soin de la soulager. 
Et je vous conjure, au nom de Dieu, ma pauvre très-chère 
fille, d'y apporter toujours un plus grand soin, et de vous faire 
soulager vous-même par quelque autre en ce que vous ne pouvez 
pas faire, sans trop vous accabler et surcharger. Je crois, ma 
très-chère fille, que vous ne permettez pas à votre bonne Mère 
d'aller à Matines, ni de se lever le matin [avec la communauté], 
et qu'avec ce repos qui lui est tout à fait nécessaire , vous avez 

dence- car, à dater de ce moment, continue le Père Galice, cette vraie Fille 
de S François de Sales s'éleva plus noblement encore au-dessus de toutes les 
vicissitudes humaines, ne cherchant et n'aimant que Dieu, sans regarder m 
ses faveurs ni le plaisir qu'elles procurent, s'abimant intérieurement en Lui 
et lui rapportant toujours avec une simplicité parfaite ce qu'elle recevait de 
sa Bonté, faisant remonter tous ses dons vers leur source, et y remontant 
elle-même par une aspiration continuelle. Aussi Dieu gouverna-t-il visible- 
ment par son organe le monastère de Melun, qui expérimenta la vérité de 
l'oracle évangélique : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa 
justice, et tout le reste vous sera donné comme par surcroît. » {Archives de 
la Visitation d'Annecy.) 



I 

I 









62 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

soin de la faire bien nourrir. L'entière confiance que j'ai que 
votre bon cœur prend garde à tout cela m'empêche de vous en 
rien dire : je vous recommande seulement de ne rien omettre 
de tout ce que vous jugerez être utile ou nécessaire à son sou- 
lagement. 

Certes, je suis un peu touchée de ce que les monastères ont 
si peu de reconnaissance des charités continuelles que vous 
exercez pour eux, es commissions si fréquentes qu'ils vous 
donnent; mais il faut avoir patience et souffrir cela doucement, 
car, ma très-chère fille, moins vous en aurez de gratitude et 
reconnaissance des créatures , plus vous en recevrez de grâces 
et de bénédictions de Notre-Seigneur. Je dis un mot sur ce sujet 
à l'épître seconde du Coutumier, qui fera un peu rentrer nos 
Sœurs en elles-mêmes. Et j'ai été bien aise aussi que votre 
bonne et très-chère Mère en ait touché quelque chose dans la 
lettre qu'elle a écrite aux Supérieures, parlant de l'homme que 
vous avez été nécessitées de prendre pour suppléer à l'expédi- 
tion des affaires extraordinaires qui vous arrivent de la part des 
maisons. — Nous avons reçu le Coutumier par la bonne Mère 
Prieure de Loudun. J'ai déjà écrit comme les trois articles mar- 
qués dans le vôtre, qui sont rajoutés, vont fort bien. Je ne suis 
marrie que de cette grande quantité de fautes que l'imprimeur 
y commet ; car cela est un peu mortifiant. Je crois que mainte- 
nant vous aurez reçu nos lettres du 8 du courant, par lesquelles 
nous vous disons le nombre des exemplaires que vous nous 
enverrez : nous vous en demandons cent exemplaires , douze 
desquels seront reliés pour ce monastère. Nous vous avons 
envoyé aussi le mémoire de trente-quatre monastères auxquels 
votre bon cœur prendra la peine de les distribuer avec trente- 
quatre lettres ', une pour chaque maison où vous enverrez le 
Coutumier : mais vous ne recevrez lesdites lettres que par le 

1 Copies de la circulaire, voir page 49. 



ANNÉE 1638. G '* 

messager, avec nos Petites Coutumes [manuscrites], que nous 
vous envoyons aussi, afin que vous fassiez la charité de les 
communiquer, ainsi que nous vous marquons amplement par 
nos précédentes lettres. 

Nous avons reçu l'argent que vous aviez remis à la bonne 
Mère de Loudun", le compte tout ainsi que vous nous l'avez 
marqué, excepté qu'il y a dix-sept écus d'or qui sont mis pour 
cent livres, avec trente-six sols de monnaie, et le tout ne fait 
que quatre-vingt-dix livres et quatre sols. Pour les pistoles de 
Gênes, nous ferons du mieux que nous pourrons pour les faire 
passer avec les autres. Vous êtes admirable en l'exercice de 
votre charité, d'avoir pris tant de peine pour faire avoir à nos 
pauvres Sœurs des espèces de poids ; cela était nécessaire aussi. 
Dieu, par sa bonté, en veuille être votre éternelle récompense , 
comme nous l'en supplions et supplierons de tous nos cœurs. 
Pour ce qui est des prétentions de cette bonne Sœur [Jeanne- 
Mad. Olivier] de Leuville d'avoir une abbaye, j'en écrirai à 
madame de Saint-Loup, sa tante, laquelle nous aime et affec- 
tionne fort notre saint Institut; j'en dirai aussi mes pensées à 
ma Sœur la Supérieure de Moulins, afin qu'elle ne donne point 
de facilité à ces commerces. J'en écrirai aussi à ma Sœur la 
Supérieure d'Orléans , qui se doit fortement opposer à cela. Ce 
n'est pas que je ne fusse bien aise que cette bonne Sœur fût 
bien à son aise dans cette abbaye , pourvu qu'elle n'eût jamais 
été parmi nous. C'est en ce sens que j'ai pu avoir dit que je 
n'en serais pas fâchée ; car autrement je n'y ai pas pensé. Si 
ma Sœur la Supérieure ou Votre Charité connaissait quelqu'un 
qui ait du crédit auprès de madame de Saint-Loup , il serait 
bon de les y employer, afin de gagner sur elle un honnête refus 
de cette abbaye pour sa nièce ; car il ne faut que procurer 
cela, ce qui, je pense, sera assez facile, d'autant que madame 
de Saint-Loup, outre l'affection qu'elle a pour notre Institut, 
connaît fort bien sa nièce. — Pour l'affaire de Guéret, j'eù 



■ 






64 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ai parlé à madame Amaury, qui vous en dira mes pensées : la 

bonne Mère de Riom n'a pas bien entendu la proposition qu'elle 

vous a faite. 

Quant à l'élection de Melun , Mgr de Sens m'écrit que l'on a 
fait ce que l'on a pu afin que la Mère [Clément] ne fût pas 
réélue, et que la Mère de Montargis et les Pères Barnabites y 
ont travaillé puissamment, et certes un peu plus qu'ils ne 
devaient, jusqu'à cela qu'elle n'a point été mise sur le cata- 
logue; et nonobslant toutes leurs peines elle a eu généralement 
toutes les voix, excepté une. Certes, c'est une âme humble : 
elle n'a pas de talents, il est vrai; mais peut-être que Dieu nous 
veut faire voir qu'il sait faire de beaux ouvrages avec de fort 
chétifs outils. Je vois tous les jours plus clairement qu'il faut 
fort peu parler en ce qui regarde les élections, si ce n'est pour 
donner connaissance au Chapitre de celles qu'on veut proposer 
de dehors, ce qu'il faut faire simplement et sincèrement. La 
pauvre Mère de Blonay fit grand éclat de la vertu de celle qui 
fut élue à Lyon ; l'on voit ce qui en a réussi ! Il nous faut habi- 
tuer désormais à laisser un peu agir le Saint-Esprit dans l'esprit 
de nos Sœurs; car si cet Esprit-Saint ne préside en ces occa- 
sions particulièrement, l'on ne s'en trouvera guère bien. — 
J'écrirai encore à Mgr d'Autun afin qu'il s'oppose aux préten- 
tions de cette bonne Sœur de Leuville. — Ma pauvre vieille 
toute chère et bien-aimée fille, priez bien Notre-Seigneur pour 
moi; faites-en souvenir nos bien-aimées Sœurs. Embrassez-les 
toutes de ma part, car je les chéris cordialement, et surtout 
vous, ma très-chère ancienne, que Dieu bénisse et soit éternel- 
lement béni. Amen. — 19 juillet. 



Conforme à nnc copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. 



ANNEE 1638. 



65 



LETTRE MDLXXIII 

A MONSEIGNEUR OCTAVE DE BELLEGARDE 

aRCBBVÊQUE DE SENS 

Prière de s'opposer fortement à ce qu'une Religieuse de la Visitation accepte une 

abbaye. 

vive -f- JESUS ! 

[Annecy, 1638.] 

Monseigneur, 
L'on m'écrit que vous désirez savoir mon sentiment sur les 
prétentions qu'a une de nos Sœurs de se faire Abbesse '. Vraiment, 
il est nécessaire que vous vous y opposiez fortement, et que 
vous ne permettiez jamais qu'une de vos filles donne un scan- 
dale de si grande ambition et vanité en notre petite Congréga- 

1 On sait qu'à cette époque la France possédait un grand nombre de riches 
abbayes, dans la plupart desquelles on vivait très-agréablement. Ces maisons 
déchues de la primitive observance étaient recherchées par les familles nobles, 
qui y plaçaient à l'envi les filles qu'elles ne voulaient pas établir dans le 
monde. De là à l'humble cloître de la Visitation il y avait loin ! Il était donc 
tout naturel que les personnes du siècle briguassent pour leurs parentes la 
crosse en échange de la croix. 

Sainte .1. F. de Chantai, gardienne si vigilante et si ferme de l'esprit 
d'humilité et de simplicité que saint François de Sales a légué à ses Reli- 
gieuses, déploya un zèle admirable afin de les empêcher d'abandonner 
leur Institut pour des considérations humaines. Ses enseignements furent 
compris : il n'y eut que quelques rares défections à signaler dans la pre- 
mière moitié du dix-septième siècle. Après la mort de la Sainte, les monas- 
tères de la Visitation, par l'entremise de ceux de Paris, ne tardèrent pas 
à mettre un terme aux vues ambitieuses des parents et aux perplexités 
des âmes faibles, en obtenant de Louis XIV, en 1676, la confirmation de 
la promesse précédemment donnée par la reine régente Anne d'Autriche, 
que jamais les Religieuses de leur Ordre ne seraient nommées aux abbayes 
vacantes, a II n'y a que les Jésuites et les Filles de Sainte-Marie qui fassent 
de pareilles demandes » , dit Colbert en présentant au Roi le placet qui 
sollicitait cette faveur. L'Histoire de la fondation du premier monastère de 
Paris a consacré le texte de la requête et celui de la réponse de Louis XIV. 
vm. 5 



I 




I 



GCJ LETTRES DE SAINTE CHANT AL. 

lion que notre Bienheureux Père a établie sur les fondements 
d'une vraie humilité, et en laquelle il n'a rien tant désiré sinon 
qu'elle y reluisît toujours et en toutes les actions des Fdles de la 
Visitation. J'espère, Monseigneur, que vos remontrances pater- 
nelles à cette bonne Sœur lui feront étouffer ses misérables 
pensées, et je vous supplie très-humblement de lui faire retran- 
cher tous les moyens de ses poursuites, les lui défendre absolu- 
ment. Hélas I que son aveuglement est grand 1 car je crois 
qu'entre sa sortie et sa perte il n'y aurait point d'entre-deux. 

Je recommande de tout mon cœur, et avec toute l'humilité 
et le respect qu'il m'est possible, à votre soin paternel, Monsei- 
gneur, toutes ces petites maisons qui sont si heureuses que de 
vivre sous votre obéissance, afin qu'elles cheminent toujours 
dans une sainte candeur et simplicité, par l'exacte observation 
do leur Institut. Votre bonté, Monseigneur, m'a toujours été si 
favorable, que je prends librement la confiance de m'adresser à 
elle pour le bien de ces pauvres maisons, et Dieu sera la récom- 
pense de votre soin. 



[Annecy, l(538.J 



LETTRE MDLXXIV 

A LA MÈRE MARIE-MARTHE DE MARTKL 

SUPÉRIEURE A CONDRIliU 

Quand le Chapitre s est trompé, il peut revenir sur sa diici ion. 
VIVE -J- jésus! 

Ma vraie fille, 
Je n'ai point de pouvoir sur nos maisons, mais seulement je 
réponds cordialement à ce que leur bonté me propose. Quand 
un Chapitre a fait ce qu'il ne devait pas faire, il n'y a point de 
doute qu'il le peut défaire, et effacer et ôter de dessus le livre 
ce qui aura été écrit sur cela; bien que nous n'ayons pas fait 



ANNEE 1638. 67 

les fautes ma chère fille, nous devons néanmoins ne pas laisser 
ces sortes d'exemples à celles qui nous succéderont. Voyez- 
vous, la charité parfaite doit veiller à ce qu'il n'y ait point d'af- 
flictions en Jacob ni de douleurs en Israël; c'est-à-dire qu'il faut 
hien choisir vos sujets sans restriction ou condition, pour ne 
rien laisser aux esprits faibles à désirer ou à envier. 

Extraite de l'Histoire de la fondation de Condrieu. 



LETTRE MDLXXV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIM 

SUPÉRIEURE A THOXON 

Plusieurs réponses au sujet de la clôture. — Du soin charitable des malades. 

VIVE -j- jésu.s! 

Annecy, 28 juillet 1638. 

Ma très-chère fille, 
Faites votre charge avec liberté d'esprit et gardez-vous bien 
d'être trop rétrécie ni gênée. Vous avez bien fait de faire entrer 
le Père dom Candide, puisque cette bonne Sœur l'a désiré pour 
la confession. Vous savez bien que l'on n'est point obligé de 
faire entrer le médecin pour tenir compagnie à un Religieux ou 
autre qui entre pour confesser une malade. S'il est nécessaire, 
vous ferez entrer le Père Pierre pour l'assister à sa mort; mais 
vous ne devez pas permettre que son frère y entre pour lui 
servir de clerc; car si l'on ouvre cette porte, tous les parents 
voudront avoir ce privilège. Vous devez dire que si bien ma 
Sœur Claude-Catherine l'a fait, elle a eu bonne intention en 
cela; mais que, pour vous, vous vous êtes informée en ce monas- 
tère-ci pour savoir ce qui se pouvait faire en telle occasion, et 
que l'on vous a répondu qu'il ne le fallait pas permettre. 

Vous avez bien fait de permettre l'entrée à la Mère Ursuline 

5. 




68 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de Belley, puisqu'elle l'a désiré, comme aussi à la Mère prieure 
de<= Ursulines de Thouon lorsqu'elle y voudra entrer; je serais 
bien aise qu'elle vous voie. - Pour ce qui est de madame 
Tressan, vous devez demander à M. Quêtant et à vos Sœurs, 
pour savoir s'ils jugeront être nécessaire de la laisser entrer. 

Quant à ce qui est du traitement des malades, il leur faut 
bien faire donner leurs petites nécessités, quoique toujours un 
peu selon la sainte pauvreté, afin d'éviter aussi la superfluité. 
Si cette chère Sœur que vous me dites être fort mal ne peut pas 
manger du solide, il lui faut faire quelques petits apprêts; que 
si elle ne peut pas user de ce que dessus, il lui faut faire avaler 
quelques jaunes d'œufs, du bon bouillon et choses semblables, 
comme vous avez pu voir que l'on donne aux malades en cette 
maison, car l'on ne peut vous donner une règle générale pour 
cela. Vous avez bien fait de tenir un peu ferme pour faire que la 
charité se pratique selon la nécessité; car si cette bonne Sœur a 
déjà été souvent à l'article de la mort , elle n'a pas pour cela 
moins besoin de soulagement. Quand les enflures montent si 
fort, c'est la vérité qu'il est à craindre quelque accident. — Si 
quelques Sœurs peuvent coucher au logis d'Yvoire, ce sera bien 
fait de le faire, puisque l'on craint les larrons. — Pour ce qui 
vous regarde, ma très-chère fille, prenez bien simplement vos 
nécessités, ainsi que je vous en ai priée. Hors de là, retranchez 
à vos filles nettement toute superfluité, et apprenez-leur fort à 
regarder Dieu et son autorité en leur Supérieure, et Dieu en 
leurs Sœurs; et, par ce moyen, elles exerceront la charité 
également selon la nécessité et non selon leur inclination. 

[P. S.].Ma très-chère fille, je vous prie, tenez fort votre cœur 
au large et je dis même pour prendre vos soulagements. Ne 
soyez point rigide, vous savez mon intention en cela. Dieu nous 
fasse mourir à nous-mêmes et vivre tout à Lui, et soit béni. 
Amen. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1638. 



69 



LETTRE MDLXXVI (Inédite) 

A LA SOEUR LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGYY 

A MONTPELLIER 

Reconnaissance pour Mgr de Montpellier. — Nécessité ,1e l'union entre la Supérieure 
et la Sœur déposée; maux qui résulteraient du contraire. — De la fondation da 
Toulouse, 

VIVE + JÉSUS ! 

[Annecy, 1638.J 

Ma très-chère fille, 
A notre arrivée [du deuxième monastère], j'ai reçu vos deux 
grandes lettres. 

Je bénis de tout mon cœur Notre- Seigneur de quoi sa très- 
douce bonté permet que Mgr votre très-digne prélat vous con- 
tinue ses assistances spirituelles et temporelles. Si Dieu permet 
que les Religieuses puissent vivre doucement parmi vous, ce 
sera un grand bien 1 . Je crois avec vous qu'il sera bon de les 
laisser tourner du côté qu'elles voudront, et que Dieu les inspi- 
rera, en les aidant selon votre prudence ordinaire. — Quant à 
ce que mondit seigneur vous a dit qu'il serait bon de mettre au 
Coutumier, il l'est déjà; il y a plus d'un an que nous n'entrons 
plus dans le chœur des prêtres. Je crois que bientôt vous aurez le 
Coutumier, si vous ne l'avez déjà reçu. — Je suis bien touchée 
de l'accident qui vous est arrivé en cette pauvre Sœur; mais, 
ma fille, il faut regarder cette affliction dans la très-sainte volonté 
de Dieu et s'y soumettre humblement, et ne faut pas croire que 
ce mal puisse être arrivé pour avoir fait quelque pénitence ou 
mortification un peu extraordinaire; bien qu'il faille être un 
peu réservé à les permettre, surtout en ce pays-là. 

Vous me consolez bien fort de ce que vous me dites que 
l'union subsiste entre vous et ma Sœur la Supérieure; car c'est 
le moyen d'y tenir aussi , avec édification et contentement , 

1 II s'agit de Religieuses d'un prieuré que Mgr Fenouillet avait obtenu 
de réunir à la Visitation de Montpellier. 






■■ 



I 



j 

H 













70 LETTRES DE SAINTE CHAXTAL. 

votre petite famille. Vous voyez comme le contraire a pensé ren- 
verser la maison de Lyon : cela m'a touchée à un point qui ne 
se peut dire. Ce n'est pas que, par la grâce de Dieu, il y soit 
survenu autre [misère] que de ce que les filles étaient trop 
attachées à ma très-chère Sœur M. -Aimée [de Blonay], ce qui a 
causé un si grand [ombrage] à N. qu'elle ne l'a pu supporter '. 
[Plusieurs lignes illisibles.} Oh Dieu! ma fille, que ce mal est 
grand ! et d'autant plus qu'il se rend presque universel es 
maisons où la Supérieure et la déposée demeurent ensemble; 
car les déposées ne peuvent souffrir que les Supérieures agissent 

i Voici comment l'épreuve de la Mère de Blonay est racontée dans V His- 
toire des Fondations, et dans la Vie de cette Supérieure, par Mgr Charles- 
Auguste, de Sales, évêque de Genève : « Dieu ayant appelé si promplement à 
Lui nos Mères Favre, de Châtel et de Bréchard, que chacun considérait 
comme les solides et brillantes colonnes de l'Institut, il était de la sagesse 
divine d'en polir et façonner d'autres qui tinssent le rang des trois qui 
furent transportées au temple de sa gloire. Notre Mère de Blonay étant une 
de ces âmes prédestinées par le souverain architecte pour soutenir l'humble 
édifice de notre petite Visitation, il était nécessaire qu'elle fût taillée et 
ciselée afin de resplendir de tout l'éclat que donne la sainteté. La divine Bonté 
permit que cette T. H. Mère, après sa déposition de 1637, tombât dans 
une grave maladie, qui la tint au lit plusieurs mois. Mgr le cardinal du 
Plessis-Richelieu l'honora souvent de sa visite, et dès que les médecins 
lui trouvèrent assez de forces pour essayer si le changement d'air la pour- 
rait remettre entièrement, il lui ordonna de passer au monastère de l'Anti- 
quaille qu'elle avait établi. Cette digne Mère n'eut pas plutôt appris ce 
commandement, qu'elle se mit en devoir de l'exécuter, quoiqu'elle ne pût 
ignorer que quelque autre motif eût été de concert pour extorquer un ordre 
si précipité. Le jour même, 24 avril 1638, la Mère de Blonay quitta le mo- 
nastère de Bellecour dont elle était le cœur et la vie. 

« Mais ce ne fut pas assez d'un tel procédé pour éprouver la vertu de 
cette âme généreuse. On en vint à faire l'examen de sa conduite, alors qu'elle 
n'avait plus moyen de la justifier. Cependant, l'ecclésiastique commis pour 
faire la visite canonique au monastère de Bellecour n'y trouva rien qui mé- 
ritât censure, sinon que les Sœurs avaient trop d'affection et d'attache à la 
Mère de Blonay. Celle-ci peu après dut quitter le monastère de l'Antiquaille 
pour se rendre à celui de Bourg en Bresse où elle venait d'être élue Supé- 
rieure, i 



ANNÉE 1638. "' 

selon la lumière que Dieu peut leur donner, ains veulent lovit 
gouverner, ou bien il leur semble que tout est perdu, et néan- 
moins elles profiteraient incomparablement plus en se tenant 
en leur devoir, et en pratiquant ce qu'elles ont enseigné de 
paroles pendant leur gouvernement. Au nom de Dieu, ma très- 
cbère fille, prenez bien garde à ne jamais permettre à nos Sœurs 
qu'elles vous fassent aucun rapport de leur Supérieure. Encou- 
ragez-les à aller elles-mêmes lui dire avec humilité ce qu'elles 
auront remarqué qui ne sera pas bien ; et, de votre côté, conti- 
nua? à dire confidemment à ma Sœur la Supérieure ce que vous 
croirez être pour son bien et celui de votre maison, sans prendre 
garde si vous en recevez satisfaction ou non. 

D'autre côté, il y a des Supérieures qui ne peuvent supporter 
aucune chose des déposées, non pas même qu'elles leur disent 
ce qui leur pourrait beaucoup servir si elles le suivaient, les 
voulant tenir si basses que cela est insupportable, ne pouvant 
non plus permettre aux filles qu'elles leur rendent quelques 
témoignages de reconnaissance des peines qu'elles ont prises 
pour leur bien et avancement. Tout cela me fait quelquefois 
passer une bonne partie de la nuit à penser quel remède 
[apporter à ce mal] ; mais je n'y en vois point que celui de la 
charité, qui devrait être entre les unes et les autres pour sup- 
porter doucement la diversité des humeurs qui ne se peuvent 
jamais rencontrer égales. 

Vous m'avez fait tous les biens du monde de me dire que ce 
que vous avez appris, par la lettre de ma très-chère Sœur la 
Supérieure de Bourg en Bresse, vous a donné -un nouveau cou- 
rage et à ma Sœur la Supérieure, de profiler du mal que l'on 
connaît être arrivé es autres maisons. — Quant à l'autre sujet 
d'affliction ', il est ainsi que vous nous marquez; mais il est 
mieux de n'en rien dire que d'en parler. Notre-Seigneur ne 



Les accusations calomniatrices au sujet de la confession. 




72 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

permet pas pour le présent que cela apporte aucun détriment à 
notre saint Institut. Nous espérons que Notre-Seigneur ne le per- 
mettra pas non plus à l'avenir. [Plusieurs lignes inintelligibles.] 
Ma très-chère fille , je ne recommencerai pas à dire à ma 
Sœur la Supérieure ce de quoi je vous parlais ci-dessus; je vous 
prie de lui dire ce que vous jugerez, car elle m'écrit presque la 
même chose. Nous avons si grande quantité de lettres à répondre, 
que j'ai bien de la peine à y fournir; car vous pouvez penser 
qu'en avançant en âge je diminue en forces, surtout en la vue 
qui est bien faible , c'est [pour ce] sujet que je ne peux à pré- 
sent écrire à Mgr votre très-digne prélat. Je vous supplie lui 
présenter ma très-humble obéissance, et l'assurer que je tiendrai 
toujours à grand honneur d'être une de ses petites filles, et 
honorerai toujours ses commandements. 

Quant à la fondation de Toulouse, madame de Montmorency 
m'a dit qu'elle n'y pouvait pas penser qu'elle n'eût moyen de la 
faire, et de plus qu'il faut attendre que la paix soit faite. Plût à 
Dieu, ma très-chère fille, que partout l'on tînt les mêmes règle- 
ments que ceux que vous me dites qu'ils font à Toulouse, de ne 
point recevoir de maisons religieuses qu'avec de bonnes fonda- 
lions, nous n'en aurions pas une si grande quantité de mal 
fondées, et Dieu veuille que la trop grande pauvreté n'y apporte 
pas du détriment! — Je recommande à ma Sœur la Supérieure 
de faire prier Dieu pour quelques affaires qui regardent le bien 
de notre Institut; je vous le recommande encore. Je salue toutes 
nos chères Sœurs. 

Conforme à une copie gardée aux Archive» de la Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1638. 



73 



LETTRE MDLXXVII 

A LA SOEUR ANNE-MARGUERITE DE LA LUXIÈRE 

A DHAGUH1NAN 

Demeurer tout abandonnée à Dieu avec une entière confiance. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

[Annecy, 1638.] 

11 est vrai, ma très-chère fille, que Dieu m'a donné, ce me 
semble, une grande connaissance de votre âme, qui m'est 
très-précieuse. Je crois que vous n'avez à faire qu'à patienter 
doucement dans vos peines. Tenez votre âme en repos dans le 
parfait abandonnement de vous-même en Dieu, vous remettant à 
sa merci, et demeurez là avec une entière confiance. C'est une 
grande grâce que d'avoir la paix, comme vous l'avez , emmi 
toute cette guerre que vous soutenez. Croyez que Dieu vous 
aime bien, et j'ose vous en assurer. Soyez donc en repos sur 
votre salut, vous confiant aux divins mérites de Notre-Seigneur. 



-1 






LETTRE MDLXXVIII 

A LA SOEUR MARIE-SUZANNE DURET 

ASSISTANTE A DRAGU1GYAN 

L'âme qui aspire à l'union divine doit se borner à regarder Dieu et a le laisser lairc . 

vivk j- JÉSUS ! 

[Annecy, 1638.] 

Ma très-chère fille, 
J'ai lu votre lettre avec grande consolation. Quand Dieu 
daigne parler à une âme, il faut que toute créature cesse : je 
vois cette grâce en vous par la divine miséricorde. Ce que vous 
avez à faire, c'est que tout cesse en vous par cette unique pra- 
tique de regarder Dieu et le laisser agir en vous selon son bon 













74 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

plaisir. Qu'il vous donne du doux ou de l'amer, de la satisfac- 
tion ou de l'insatisfaction, il vous soit tout un : amusez-vous 
aussi peu à l'un qu'à l'autre; mais arrêtez-vous à Lui seul, 
suivant fidèlement et simplement les lumières du bien qu'il 
vous montrera dans chaque occasion; laissez-le faire, et vous 
verrez comme II vous dépouillera, sans vous en laisser autre 
soin que celui de la correspondance. Sa divine Bonté vous 
maintienne en ce train jusqu'à l'extrême perfection de son 
saint amour. Je vous prie, tenez votre esprit en joie et en 
courage, et vous verrez combien Dieu est doux. Recommandez- 
moi à sa Bonté qui suis de cœur tout à fait vôtre. 

[P. S.] Ma fille, j'ai vu notre bon Père le Chartreux : il se 
porte bien, et chez vous aussi. Nous avons peine de bien 
démêler vos lettres. Je suis vôtre de cœur. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Année?. 



LETTRE MDLXXIX 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPÉRIEURE A THONON 

La Sainte la reprend de sa trop grande dureté sur elle-même. 

VIVE -J- JÉSCs! 

[Annecy. 1638. J 

J'ai été sensiblement touchée de la nouvelle de votre mala- 
die; mais je ne puis vous taire que j'ai été fâchée d'apprendre 
que, faute d'avoir pris quelques soulagements dans les pre- 
mières atteintes de votre mal, vous vous soyez mise au danger 
où vous êtes. J'ai un pressentiment que dans trois ans je dois 
quitter ce monde; mais Dieu veuille que vous les duriez au 
train que vous allez. Je loue et remercie notre débonnaire 
Sauveur de vous avoir conservée, et je le supplie de vous 
laisser longtemps en cette vie pour sa gloire et pour le bien de 



ANNÉE 1638. 75 

notre Institut; que s'il ne lui plaît pas, sa très-sainte volonté 

soit faite ! 

Pour vous, hélas! quel bonheur, ma chère fille, [c'eût été] 
de sortir de cette misérable vie dans les lumières et les senti- 
ments où vous étiez! Je ne suis pas marrie que vous fussiez sans 
mémoire de moi, puisque cet oubli provenait de votre occupa- 
tion intérieure en Dieu et en sa sainte Mère. Dieu! que vous 
recevez de grâces de leurs infinies bontés! Mais, hélas! chère 
fille, parmi la jouissance de tant de miséricordes, redoublez 
vos prières pour moi, puisqu'il plaît à cette souveraine sagesse 
de redoubler mes angoisses, mes impuissances et mes pau- 
vretés dans mes effroyables peines, afin qu'il plaise à sa divine 
Bonté de me soutenir, en sorte que je ne l'offense point. 



LETTRE MDLXXX 

A UN RELIGIEUX 

Joie de la Sainte en voyant que Dieu manifeste la sainteté de son Bienheureux Père. 

— Remerciments. 



[Annecy, 1638.] 



vive -J- jésus! 

Mon Révérend et très-cher Père, 
J'ai lu votre lettre avec très-grande consolation, y ayant 
remarqué des traits si particuliers de la spéciale Providence et 
volonté de notre doux Sauveur, à faire toujours plus connaître 
la véritable sainteté de son très-humble serviteur notre Bien- 
heureux Père, et à manifester le dessein de sa glorification, 
que je ne puis assez à mon gré en remercier sa divine Majesté, 
ni vous, mon très-cher Père, de la communication si cordiale 
que votre bonté nous fait des saintes inspirations que vous avez 
reçues pour cela. La foi, la confiance et la persévérance que 
Dieu nous communique en cette occasion sont d'autant plus 






I 

1 



76 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

remarquables que moins la chose était espérée par tant de 
personnes de considération. Dieu soit éternellement béni, qui 
a voulu en cette occasion consoler votre âme, et donner, par 
ce moyen, ce signe manifeste à tout le monde de la sainteté de 
ce Bienheureux prélat. Nous avons fait mettre son image, que 
Votre Révérence nous a envoyée, sur son tombeau, attachée au 
dais. Vraiment, elle est excellemment élaborée, et nous vous 
en offrons mille très-humbles remercîments, mon très-cher 
Père, vous suppliant d'avoir agréable celle que vous trouverez 
dans cette lettre, et laquelle représente, autant naïvement qu'il 
se peut, le visage de ce Bienheureux. 

J'ai ressenti au cœur la douleur qu'a reçue le vôtre tout bon, 
de n'être venu ici avec ces bons Pères qui amenèrent la Révé- 
rende Mère des Ursulines de Loudun, car Votre Révérence en 
eût reçu, je m'assure, très-grande consolation, et nous aussi, 
qui regrettons la privation de ce bien; mais notre bon Dieu 
l'ayant permis, il nous faut soumettre. Je vous supplie, mon 
cher Père, que nous ayons part à vos saintes prières et sacrifices, 
et je vous assure que nous ne vous oublierons point devant 
Dieu, et dès maintenant j'en présente à sa Bonté l'intention. — 
Je suis, puisque Votre Révérence désire de le savoir, cette très- 
indigne première fille du Bienheureux François de Sales, mon 
vrai et très-débonnaire Père, qui ai très-mal correspondu à -^ette 
très-précieuse grâce. Aidez-moi de quelques saints sacrifices, 
mon très-cher Père, afin que je commence à mieux faire. Pieu 
en sera votre récompense, je l'en supplie, et de vous comnler 
des trésors infinis de sa grâce, demeurant en tout respect, 
votre très-humble, etc. 



ANNÉE 1638. 



77 



LETTRE MDLXXXI 

A LA MÈRE MARIE-PHILIPPE DE PÉDIGON 

SL'PlillIliUflt; A CMAROLLES 

Désir de recevoir de ses nouvelles. — Promesse de quelques secours. 

VIVE + JKSUà! 

[Annecy, 1638.] 

Ma très-chère fille, 
Il y a si longtemps que nous n'avons de vos nouvelles que 
votre pauvreté m'en fait désirer, et vous prier de me mander 
bien au long comme vous êtes : si vous êtes accommodées en 
votre logement, si vous êtes en clôture en vos jardins, et si vous 
avez de quoi rouler et avoir le bien nécessaire, et si vous ne 
recevez point de filles. Il m'est venu un fort désir que nos 
bonnes Sœurs de Paray vous donnassent deux de leurs Sœurs 
avec leurs dots, qui fussent raisonnables, pour vous aider un 
peu, et je leur en écris avec toute l'affection qu'il m'est 
possible, comme aussi je suis après pour vous procurer quel- 
ques petites charités vers les maisons de bonne volonté. Mais je 
vous assure, ma très-chère fille, que chacun est tant accablé 
des misères du temps que l'on a peine à rouler. J'espère en la 
divine Bonlé que vivant dans nos observances, en jetant dans 
son sein toute votre confiance, que sa paternelle Providence 
vous pourvoira pour le nécessaire, faisant de votre côté ce que 
vous pourrez. Jésus! hé! que sa bonté jette ses yeux de misé- 
ricorde sur vous et vous comble de grâces, avec nos bonnes 
Sœurs, que je salue avec vous, vous conjurant toutes de me 
recommander à notre divin Sauveur, et de me donner de vos 
nouvelles '. Je suis de cœur votre, etc. 



■ 



1 



■ 



1 Voici comment V Histoire de la fondation de Charolles raconte l'extrême 
détresse du monastère : « On aura peine à croire qu'un morceau de pain 
et du lard gros comme une noisette étaient pour les Religieuses un gros dîner; 







78 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDLXXXII {Inédite) 

A LA MÈRE FRANÇOISE-EMMANUELLE DE V1DONNE DE NOUVERY 

SUPÉRIEURE A MONTPELLIER 

Assurance de maternelle affection. - Message pour la Sœur déposée, 
«m**»! Annecy>28août[1638] . 

Ma très-chère fille, 
Ce petit billet n'est que pour vous saluer chèrement, et pour 
vous assurer que nous avons reçu les vôtres datées du 20 juin, 
sur lesquelles je ne vous réponds rien, parce que je vous ai 
répondu sur tout cela par les dernières que je vous ai écrites, 
par la voie d'un jeune homme fort assuré, qui s'en allait en vos 
quartiers. Je n'ai reçu aucune de vos lettres, à quoi je n'aie 
toujours fait réponse. Je m'étonne fort de voir que nos lettres se 
perdent ainsi. 11 faut bénir Dieu de tout. Je n'ai loisir de vous 
dire pour le présent autre chose, car l'on nous vient dire qu'il 
faut nos lettres, et néanmoins l'on nous avait promis un peu 
plus de temps. Il faut donc seulement dire que, Dieu merci, 
nous nous portons bien. 

Je pensais aussi écrire un mot à ma très-chère Sœur L.- 
Dorothée [de Marigny], mais l'on ne nous en donne pas le temps. 
Dites-lui que je lui mande qu'elle s'est très-bien comportée en 
l'affaire de quoi sa charité me parle. La Providence divine est 
grande , il ne faut sinon nous confier pleinement en elle. —Je la 
salue chèrement et cordialement avec vous, et vous assure que 
vous êtes bien mes deux chères filles. J'ai grande consolation de 
vous voir vivre en union, et votre chère famille que je salue 

les jours d'abstinence il n'y avait pas autre nourriture qu'une écuelle de lait 
bouilli. Un jour, voulant restaurer une pauvre malade qui avait eu un violent 
accès de fièvre, on ne put trouver qu'un bouillon de lentilles. Mais ces 
chères Fondatrices s'estimaient bien fortunées de suivre Jésus pauvre et souf- 
frant, vivant ainsi abandonnées aux soins du Père céleste. » 



ANNtiU 1638. ™ 

aussi. Je prie Dieu qu'il vous comble de ses plus chères grâces 
et bénédictions. Je suis de tout mou cœur, ma chère fille, votre 
très-humble, etc. , toute vôtre de cœur sincère. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation de Montpellier. 



Annecy, 5 septembre 1638. 



LETTRE MDLXXXIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPÉRIEURE A TBOXON 

Se contenter de demeurer en paix auprès de Dieu. —Une Supérieure doit travailler 
sans empressement à la perfection de ses filles. 

vive -J- jésus! 

Ma tres-chère fille, 
Ce divin Sauveur soit la vie et l'amour de votre cœurl L'on 
ne peut éviter les surprises. J'excuse donc le sentiment que vous 
eûtes sur le passage de Piémont ; mais, ma fille, je vous conjure 
de tenir votre âme en paix et confiance en Dieu. Que si sa 
Bonté veut qu'il se fasse, comme il y a de l'apparence , Il en 
tirera sa gloire et me ramènera. Mais, mon Dieu ! que je sou- 
haite que par-dessus toutes vues et sentiments nous soyons 
toujours amoureusement, et humblement soumises à tout ce 
que sa Bonté veut et voudra à jamais faire de nous, et cela 
allègrement selon l'esprit. 

Quant à votre occupation intérieure avec Dieu, elle ne peut 
être meilleure; mais je vois que vous vous tracassez toujours un 
peu, voulant faire quelque chose, et Dieu ne le veut pas. Quand 
votre esprit est arrêté auprès de Lui, ne devez-vous pas vous 
contenter? Cette divine infinité ne contient-elle pas tous les 
mystères sacrés de Jésus et de Marie? Ne veuillez donc rien 
rechercher et connaître que ce qu'il lui plaira vous en découvrir. 
Croyez-moi, je vous prie, tenez votre esprit tant au large et en 
joie qu'il vous sera possible. 



1 




8 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Ne prenez point à cœur les fautes et inutilités des Biles. Dieu 
ne vous les a pas commises pour les rendre parfaites, mais seule- 
ment pour leur enseigner la perfection et leur devoir. Si elles 
vous croient, elles seront heureuses, sinon vous ne sauriez qu y 
faire; car c'est à vous de planter et arroser et à Dieu de donner 
l'accroissement. Tirez de chacune ce que vous en pourrez 
avoir. Dites-leur ce qui est de leur devoir, selon leur portée. 
Ne les laissez pas croupir dans leurs défauts, sans les reprendre 
avec une douce force, car il en faut avoir, surtout pour celles 
qu'il faut ranger à la soumission et à la sainte modestie religieuse . 
Si vous ne faites en vos trois ans tout le fruit que vous désire- 
riez, j'ai confiance pourtant que Dieu vous en fera recueillir, et 
que vous verrez un grand changement dans ces âmes. Il faut 
avoir patience : Paris ne fut pas fait en un jour. Il faut aller pied 
à pied, et se contenter du peu que chacune vous pourra donner, 
et ne se point fâcher de ce que quelques-unes ne donneront 
rien. Enfin mettez ce que je vous dis dans votre cœur; qu'il 
suffise pour une bonne fois, et ne vous fâchez de rien. Faites 
doucement ce que vous pourrez par prières, remontrances, 
corrections et pénitences; et laissez à Dieu le reste, car il a plus 
d'intérêt que vous en ces âmes-là. — Bonsoir, ma toute chère 
et vraie fille, ne vous mettez nullement en peine du voyage de 
Turin : il se fera heureusement, Dieu aidant. Nous partirons 
environ le quinzième de ce mois. Priez bien Dieu qu'il me 
tienne de sa sainte main. Vôtre, etc. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNEE 1638. 



81 



LETTRE MDLXXXIV 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SUPÉRIEURE A FRIROURG 

Dispositions pour la fondation de Gruyères. — La clôture doit être rigoureusement 
observée. — Prochain départ de la Sainte pour Turin. 

VIVE -J- JESUS ! 

[Annecy, septembre 1638.] 

Ma très-chère fille, 

C'est la vérité que cela est bien fâcheux de voir toutes ces 
petites tracasseries qui sont toujours entre vous et la Mère de 
Besançon. Je lui vais encore écrire, selon que Dieu me dictera, 
afin qu'elle tâche de s'ajuster avec vous et de vous laisser ma 
Sœur de Vallimbert, puisqu'elle vous est nécessaire, pour avoir 
la charge des Sœurs que vous laisserez à Fribourg; et vous 
pourrez être Supérieure en l'établissement que vous faites '. 

J'ai vu ce Père Chartreux, lequel m'assure que ce lieu de 
Gruyères est un fort bon lieu, et que si bien vous ne m'en dites 
rien, c'est que vos lettres étaient déjà écrites, lorsque vous avez 
reçu les lettres de votre réception en ce lieu-là. Ma très-chère 
fille, je remets toute cette affaire en la bonne et sage conduite 
de Mgr votre très-digne prélat, et de vous; car n'ayant aucune 
connaissance de ces lieux-là je ne vous en saurais rien dire. 
Vous savez tout ce qui est de nos règlements : je vous prie, ma 
très-chère fille, de vous y tenir le plus exactement qu'il se 
pourra, et surtout que les Sœurs que vous emploierez es prin- 
cipales charges en soient vraiment capables, par la solide vertu 
et bonne observance. — J'ai vu tous les écrits que vous nous 
avez envoyés; je suis bien aise que vous soyez en lieu d'assu- 

1 Cet établissement se fit à Gruyères le 21 novembre 1638. La Mère 
M. -Marguerite Michel y conduisit elle-même les six Religieuses destinées à 
la fondation, et revint ensuite à Fribourg. Mais quinze ans plus tard, il fut 
jugé bon de transférer cette communauté de Gruyères à Langres, où elle a 
subsisté jusqu'en 1793. 

vin. 






82 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

rance pour loger les filles que vous avez reçues. Quant à ce 
qui est de ma Sœur M. -Angélique, vous avez très-bien fait de ne 
la pas envoyer à Thonon ni en cette maison , car on n'eût pas 
manqué de la vous renvoyer dans son même équipage. Et je 
vous prie, ma fille, gardez-vous bien de permettre cela; car 
chacune a prou à faire à porter son fardeau, sans se charger de 
celui des autres. Vous voyez, ma très-chère fille, en cette bonne 
Sœur, combien il est bon de déférer au jugement de celles qui 
nous ont devancées. Feu notre très-chère Sœur Favre, comme 
un bon et sage jugement, n'avait nullement trouvé cette fille 
propre pour la Religion. 

Pour ma chère Sœur M.-Désirée [Clément], je serais bien 
aise qu'elle ait la consolation qu'elle désire; mais, à présent 
qu'elle a le voile, il se faut bien garder de permettre ces allées 
et venues ; car nous sommes déjà assez surveillées en ce qui est 
de la clôture. Il y a fort peu de temps que l'on a fait de grandes 
plaintes de nous à Sa Sainteté pour ce sujet-là; nous ne savons 
pas encore ce qu'il en arrivera. Voyez-vous, ma très-chère fille, 
il n'est pas permis que les Religieuses sortent de leur clôture 
que pour des occasions de grande nécessité et utilité pour le 
bien de leur Institut, et pour des choses qui sont grandement à 
la gloire de Dieu, et qui ne se peuvent faire autrement. Ce que 
vous avez à me communiquer se peut facilement dire par lettres, 
en les remettant à personnes assurées. Je sais que l'on a déjà 
fait plusieurs sorties qui n'étaient pas nécessaires, sous de 

petits prétextes. 

Or sus, ma très-chère fille, il faut bien vous dire que nous 
voici proche le temps de noire départ pour Turin. Après avoir 
prou fait de résistance pour empêcher que j'y aille, néan- 
moins l'on n'a pas pu empêcher cela, et faut que nous sor- 
tions mardi prochain. Nous espérons de revenir dans deux ou 
trois mois : l'on nous donne toute espérance et assurance de 
nous laisser revenir. Je vous prie, avec toutes nos chères Sœurs, 



m 



ANNEE 1638. 83 

de bien prier Dieu pour nous, afin que toute celle affaire s'ac- 
complisse selon sa très-sainte volonté et pour sa plus grande 
gloire. Je prje sa très-douce Bonté qu'il vous comble de ses 
plus chères el précieuses grâces, avec toutes nos Sœurs que je 
salue avec vous, et vous suis d'une sincère affection , votre 
très-humble, etc. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDLXXXV 

A LA MÈRE FRANÇOISE-GASPARDE DE LA GRAVE 

SUPÉRIEURE A BOURGES 

Divers éclaircissements au sujet des confesseurs extraordinaires. — Les Supérieures 
doivent traiter ensemble avec une douce charité. 



vive -J- jésus! 



[Annecy], 10 septembre 1638. 



Ma très- chère et bonne fille, 

Enfin nous voici sur notre départ pour Turin dans quatre 
jours : accompagnez-nous de vos prières, et toutes nos chères 
Sœurs aussi, je vous en supplie, ma chère fille. Nous espérons 
n'y demeurer que deux mois, Dieu aidant; sa très-sainte 
volonté soit faite! 

Pour ce que vous me dites, ma chère fille, quand la Consti- 
tution dit : « On demandera un confesseur auquel toutes se con- 
fesseront » , s'il est indifférent qu'ils viennent deux; il s'est 
ainsi pratiqué durant la vie de notre Bienheureux Père; car ne 
voyez-vous pas que la fin de la Constitution est accomplie, qui 
est que les Sœurs qui n'auraient pas confiance au confesseur 
ordinaire en aient un extraordinaire à qui découvrir leurs 
cœurs; il n'y a donc point de difficulté à cela. Il est très-vrai 
qu'il est très-bon de ne changer ces confesseurs-là que le moins 
qu'il se peut; mais comme nous voulons observer notre Règle, 
ces Religieux aussi, comme de raison, veulent observer la leur. 
Il faut donc tâcher d'obtenir des Supérieurs que, quand ils les 

o. 



84 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

changeront, ils nous en donnent qui aiment et connaissent 
l'Institut. Et croyez-moi, ma chère fille, qu'il le faut connaître, 
et que bienheureuses sont les âmes qui se tiennent humblement 
ramassées dans l'esprit qu'elles ont reçu de leur Bienheureux 
Fondateur, qui avait le Saint-Esprit. - Quant à l'union avec 
cette bonne Mère, j'ai déjà écrit; et certes je remarque que 
lorsque les Supérieures ont quelque affaire à démêler ensemble, 
elles ont plus d'humanité, [de sentiments humains et terrestres], 
que notre saint Fondateur ne requérait. Tâchez, ma cbère fille, 
que de votre côté l'union et vraie douce charité subsistent. 

Je vous conjure, ma très-chère fille, de faire mettre ordre a 
votre hydropisie; je sais que c'est un mal qui, étant pris a son 
commencement, l'on y peut remédier. Je vous supplie de le 
faire soigneusement et franchement, pour l'amour de Notre- 
Seigneur et encore pour ma consolation; car vous êtes bien ma 
chère fille, et je suis votre très-humble et indigne Sœur que 
vous savez être toute vôtre de cœur. 

[A S.] Nous vous supplions de faire les prières ordinaires 
pour une de nos chères Sœurs, décédée à Thonon. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDLXXXVI 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY 



a r»Ri9 



Sollicitudes pour la santé de la Mère Lhuillier. - Conseils de direction. - Départ 
des Sœurs fondatrices du monastère de Turin. 

vive f jésus! . 1MS 

[Annecy], 13 septembre 1638. 

Mon très-hokoré et très-aimé Père, 
11 m'a fait grand bien d'avoir de vos lettres, car je n'avais eu 
aucune nouvelle de Paris depuis celles que la bonne Mère de 
Loudun nous apporta. Béni soit éternellement notre bon Dieu 



ANNÉE 1638. «5 

de tout ce qu'il lui plaît faire en nous et de nous! A Lui seul 
soit la gloire du bien que la chère Mère de Loudun dit avoir vu 
en ce cher monastère! Il est vrai, mon très-cher Père, qu'il y 
a des âmes de rare perfection, et que tout y chemine avec paix 
et observance, grâce à la divine Bonté. 

Je suis bien en peine, mon vrai Père, des infirmités qui acca- 
blent ainsi notre très-chère Sœur la Supérieure de Paris; car il 
faut avouer que cette âme est d'un grand honneur et utilité, 
non-seulement à sa maison, mais à tout l'Institut, Dieu lui ayant 
donné un esprit de charité universelle pour le bien de toutes 
les maisons. Sa divine Bonté nous la veuille conserver, s'il lui 
plaît! Je suis bien de votre sentiment, mon très-cher Père, 
qu'il la faut décharger au bout de son triennal, et cependant 
commettre une Sœur pour faire les fonctions qu'elle ne pourra 
pas faire, lui donnant tout le repos qu'il sera possible; surtout 
il la faut soulager au parler. Il y a de capables et très-vertueuses 
filles dans le monastère; d'autres qui en sont [prêtées] dehors; 
il faut choisir ce qui est pour le mieux. 

Je vois, mon très-cher Père, que votre zèle au service de 
notre divin Sauveur, et de sa glorieuse Mère notre sainte Mai- 
tresse, vous fournit continuellement des nouveaux désirs et 
desseins de perfection et dévotion; à la vérité, c'est une grâce 
fort spéciale que d'être tout dédié à l'honneur et service du 
Fils et de la Mère. Il me semble, mon très-cher Père, puisque 
vous désirez que je vous die simplement mes sentiments, que 
c'est toujours très à propos de faire examiner nos inspirations 
à quelque digne serviteur de Dieu, qui nous connaisse et auquel 
nous ayons confiance : voilà ma pensée, et que les vœux doivent 
être bien pesés et ne s'en pas trop charger. La glorieuse Vierge 
vous fera connaître comme elle veut que vous lui fassiez cette 
entière offrande et dédicace de vous-même ; je l'en supplie de 
tout mon cœur, car notre bonheur gît à connaître les sacrés 
desseins et vouloirs de notre bon Dieu sur nous et à les accom- 






gg LETTRES DE SAIMTE CHANTAL. 

plir. Vous n'oubliez jamais d'exécuter vos desseins de charité, 
mon très-cher Père : Dieu les acceptera agréablement et les 
rendra d'un mérite infini à votre chère âme, et nous en demeu- 
rerons de plus en plus vos obligées; car j'avoue que c'est une 
grande consolation et commodité à une maison religieuse 
d'avoir une messe assurée et à heure certaine. —Oh! Dieu soit 
béni, qui conserve à son Église le très-vertueux et digne prélat, 
Mgr de Sens, et l'y maintienne longuement pour sa gloire! Ce 
me sera grande consolation de savoir ses sentiments et les vôtres 
sur notre mémoire et sur la béatification de notre Bienheureux 
Père. [Un papier collé sur la fin de la page rend une dizaine de 
lignes tout à fait indéchiffrables.} 

Enfin, mon très-cher Père, il faut partir demain pour le Pié- 
mont ' ; peut-être ne passerai-je pas la cité d'Aoste ; la fondatrice 
viendra là prendre les Religieuses. Je ferai encore mes efforts 
afin qu'elle se contente de cette année; mais, au moins, j'espère 
en Dieu de [rentrer] ici à Noël. Nous menons notre Sœur qui 
était Supérieure en la petite maison, et trois sages et solides 
Religieuses professes, avec deux novices, dont l'une est domes- 
tique. Priez bien pour nous, mon vrai Père, car nous sommes 
vôtres de cœur, et Dieu soit notre amour ! Avec votre congé, 
je salue la chère Mère de Loudun; j'attends bien de ses nou- 
velles. Je suis, mon très-honoré et bien-aimé Père, votre, etc. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 

1 Pressée par les instances de Madame Royale qui lui avait écrit pour la 
supplier d'aller en personne présider à la fondation de Turin, sainte J. F. 
de Chantai partit le 14 septembre 1638. Elle était accompagnée des Sœurs 
Mad.-Élisabeth de Lucinge, M. -Françoise de Corbeau, M .-Madeleine Faber, 
Jeanne-Augustine Machet, M.-Philiberte de Saint-Innocent et Jeanne- 
Bénigne Gojos, novice domestique. Cette dernière, extraordinairement pré- 
venue de la grâce, était, après la Bienheureuse Fondatrice, le plus riche tré- 
sor qu'Annecy envoyait à Turin. (Histoire manuscrite de la fondation de 
Turin.) 



ANNÉE 1638. 



87 



LETTRE MDLXXXVII 

A LA SOEUR MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSERY 

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE d'aNNECY ' 

Il n'est permis de sortir du monastère que pour dos occasions très-importantes. — 
Supporter les faiblesses qu'on ne peut corriger. 



VIVE -j- JÉSUS ! 



Turin. .5 octobre 1638. 



Ma très-chère fille, 
Ce divin Sauveur soit béni! J'ai certes été touchée de voir 
Tâtonnement et l'alarme que vous vous êtes donnés de notre 
passage ici, puisque de si longtemps la chose était résolue jus- 
qu'à en faire le voyage. Oh bien! il faut une autre fois être 
mieux sur nos gardes et mettre si bien nos cœurs au ciel, que 
les événements de cette vie ne les étonnent ni troublent point. 
M. Marcher va demain à Pignerol; à son retour, il ne tardera 
pas à partir, alors il vous portera toutes nos nouvelles. Cepen- 
dant je vous dirai que je ne trouve nullement à propos que vous 
sortiez de la maison, nonobstant les désirs de ma Sœur la Supé- 
rieure du second monastère [d'Annecy] ; car je n'y vois autre 

• u Cette Religieuse, née à Chambéry d'une famille plus avantagée de 
noblesse que de biens temporels » , avait été reçue en 1625 au premier 
monastère d'Annecy. Sainte J. F. de Chantai se plaisait à la nommer son 
bras gauche, à cause de la grande capacité dont elle était douée pour les 
affaires. Sœur M. -Antoinette ne s'occupait des choses de la terre que le 
cœur fixé au ciel, « car son grand attrait était de s'attacher à Dieu et de 
mépriser extrêmement tout ce qui ne tend pas à Lui. Elle demeura assis- 
tante durant le voyage que notre digne Mère fit pour la fondation de Turin, 
et prit alors, comme elle a fait aux maisons de Besançon, de Thonon et à la 
seconde de cette ville, où elle a été Supérieure, un soin infatigable pour 
l'observance exacte. Tant de saintes actions l'ont heureusement conduite à 
sa fin, après qu'elle eut passé trente ans au service très-fidèle, très-reli- 
gieux et très-utile des quatre communautés qui l'ont possédée succes- 
sivement. » (Livre des Vœux du premier monastère d'Annecy. — Année 
Sainte, X* volume.) 




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88 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

besoin que celui de sa consolation et la disposition de leur 
verger, qu'un jardinier peut faire. Je ne puis avoir ce sentiment. 
La novice blanche eut tort bien grand de rapporter ce que la 
maîtresse lui dit,- à ma Sœur F. P. ; et cette petite a fait voir là 
qu'elle n'est pas encore trop bien fondée en la mortification , 
non plus que notre Sœur M. -Agnès. Quand tout nous rit et 
réussit selon nos inclinations, nous sommes de braves Biles; 
mais le contraire nous abat. Or cela est pardonnable aux novi- 
ces, mais certes non pas à celle qui doit leur montrer le chemin 
de la vraie vertu. misère humaine! misère humaine! Cepen- 
dant, il faut faire aux unes et aux autres tout ce qui se peut pour 
les faire cheminer, et supporter le reste doucement et humble- 
ment, car nous sommes aussi fragiles. Que ce billet soit commun 
à ma Sœur de là-haut et à vous. Je salue toutes nos Sœurs. Je 
ne puis davantage écrire. Je suis vôtre. 

[P. S.] Ma chère fille, je vous prie de ne communiquer à 
nos maisons les appréhensions que vous avez que l'on ne me 
retienne ici; car elles sont sans fondement. Un mot de notre 
Sœur de Thonon. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDLXXXVIII 

A LA MÈRE F. -ANGÉLIQUE DE LA CROIX DE FÉSIG.M 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE D ANNECY 

La bonté et le support gagnent les cœurs. — Caractères de la vraie amitié. 

vive + jésus! 

[Turin, 1638.) 

Ma très-chère fille, 
Béni soit éternellement notre très-débonnaire Sauveur, qui 
nous a amenées heureusement et nous maintient en très-bonne 
santé! Pour nos nouvelles, je m'en remets à M. Marcher. — 



ANNÉE 1638. 89 

Quant à votre conduite en ce qui se passa avec la petite Sœur N. , 
cela ne pouvait être mieux. Croyez-moi, la patience, l'amour 
cordial et maternel, avec la fermeté douce et raisonnable, 
gagnent tout sur les cœurs. Continuez à prendre cet esprit de 
la sorte et vous lui profiterez , et à vous encore et à toutes les 
autres aussi. 

Je suis bien aise et bénis Dieu de quoi vous trouvez soula- 
gement et assistance en notre Sœur F. A. [de la Pessej. C'est 
une digne fille, qui me témoigne aussi grande satisfaction de 
vous et confiance. Affranchissez-vous de ces craintes, et agissez 
en esprit de sainte liberté et franchise. Reposez-vous fort en 
notre bon Dieu, Il conduira tout bien. N'écrivez point tant à 
notre Sœur l'assistante , sinon dans les besoins ; car souvent ce 
n'est que vaine satisfaction et temps perdu. L'union qui est en 
Dieu n'a pas besoin de tant de démonstrations; il les faut rendre 
par les effets, et non en paroles, lorsque l'occasion s'en pré- 
sente. Enfin il faut que cette union soit constante , forte , iné- 
branlable, et non environnée de crainte, ni nourrie de tendresse 
et paroles de compliments. Dans le vrai besoin elle pourrait 
aller à vous, je veux dire notre Sœur l'assistante; hors de là, 
point. Je salue votre cher cœur et toutes nos Sœurs : qu'elles 
prient Dieu pour nous. A part, je salue nos Sœurs assistante et 
directrice. Je ne puis leur écrire. 

Dieu soit béni! 



m 



Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d' Annecy. 






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I 







90 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDLXXXIX 

A MONSEIGNEUR BENOIT-THÉOPHILE DE CHEVRON-VILLETTE 

ARCHEVÊQUE DE TARENTAISE, A MOUTIERS 

Heureux commencements de la fondation de Turin. — Difficultés survenues pour 
l'achat d'une maison. — Nomination du Père dom Juste à Tévêché de Genève. 



Turin, 28 octobre 1638. 



VIVE f JÉSUS ! 

Monseigneur, 

Il est déjà trop tard pour rendre compte à Votre Seigneurie 
Illustrissime de notre voyage et arrivée ici. Tout cela s'est fait 
fort heureusement, grâce à Dieu; car Madame Royale, et cha- 
cun ensuite, a témoigné par ses caresses et faveurs grande 
satisfaction de notre venue, et l'on espère beaucoup d'utilité de 
cette fondation, pour la gloire de Dieu et le bien des âmes 1 . 
Nous avons un très-bon prélat, et qui nous rend des témoi- 
gnages d'un amour et soin très-paternel. Nous avons reçu sa 
nièce, qui est une bonne demoiselle, et encore deux autres, qui 
sont de bons sujets. Madame notre fondatrice et M. le marquis 
son fils nous portent dans leur sein avec une tendre affection. 
Voilà beaucoup de biens et de sujets de bénir Dieu : ce que je 
fais de tout mon cœur, car à Lui seul en est due la gloire. Mais 
comme Votre Seigneurie Illustrissime sait, Monseigneur, jamais 
les bonnes œuvres ne se font sans contradictions et sans difficultés. 

Nous avons acheté une maison très-propre pour bâtir et nous 

' On peut voir dans les Mémoires de la Mère de Chaugy , qui forment le 
premier volume de cette publication, les témoignages de vénération que la 
Sainte reçut pendant le voyage d'Annecy à Turin. Les foules se pressaient 
sur ses pas pour recevoir sa bénédiction, on coupait ses vêtements, on 
gardait comme de précieuses reliques tout ce qui avait été à son usage, les 
évêques et les grands venaient la saluer, et tenaient à honneur de la rece- 
voir dans leurs maisons. Madame Royale, à son tour, l'accueillit avec une 
grande joie, et promit toute sa protection au nouveau monastère, qui fut 
déCnitivement établi le 21 novembre 1638. 



■ 



ANNÉE 1638. 91 

loger présentement; maintenant il se tfouve que Mesdames les 
Infantes, qui nous avaient témoigné grande affection, la veulent 
pour bâtir les Pénitentes Converties, disant qu'il y a longtemps 
qu'elles l'ont fait marchander, ce que l'on dit être vrai : mais 
le marchand voulait en avoir une fois de plus, ou peu s'en faut, 
que ce qu'elles en voulaient donner, sur quoi la chose demeurait 
la. Et, ayant trouvé son compte avec madame Mathilde, il l'a 
vendue et veut que nous tenions marché, comme aussi il a reçu 
la plus grande partie de l'argent. Voilà-t-il pas qui est bien 
fâcheux? 

L'on dit que Mesdames les Infantes ne sont fâchées que 
contre madame Mathilde, sachant bien que nous n'en pouvons 
rien, comme il est vrai. Nous leur avons fait faire des offres de 
la leur relâcher, si le prélat le trouve bon, en nous en donnant 
une autre, et tout plein d'autres propositions. Elles n'y veulent 
entendre, et jusqu'ici les deux partis témoignent de vouloir 
tenir bon, chacun en sa prétention. Je ne sais ce qu'il en 
arrivera : l'équité est de notre côté. Nous laissons faire 
Madame Royale, Mgr l'archevêque et les fondateurs, et demeu- 
rons en paix sur ce que Dieu en fera réussir. En tout sa très- 
sainte volonté soit faite, et son saint Nom soit béni! Amen. 

Quant à l'affaire du Père dom Juste, Mgr de Mondovi lui a 
apporté parole de la part du Saint-Père qu'en toute façon il veut 
qu'il se charge de l'évêché de Genève, de sorte qu'à cela le 
bon Père s'est rendu entièrement. Mgr le Nonce a fait les infor- 
mations, et promet de les envoyer au plus tôt. Certes, je le fais 
solliciter tant que je puis, et le bon M. le marquis de Lullin y 
tient bonne main. Quand l'affaire sera achevée, il veut proposer 
à Madame Royale la nécessité d'un coadjuteur. Vous pouvez 
bien penser, Monseigneur, celui sur qui l'on jette les yeux '. 



' C'était sur Charles-Auguste de Sales, qui, quelques années plus tard, 
fut en effet nommé coadjuteur del'évèque de Genève. 






92 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Je pense que voilà toutes nos petites nouvelles. Dieu, par sa 
bonté, prospère les vôtres de ses plus chères bénédictions, 
Monseigneur, et vous donne un cordial souvenir de nos besoins 
dans vos saints sacrifices, puisque de cœur nous vous révérons 
chèrement, et suis en tout respect, de Votre Seigneurie Illustris- 
sime, Monseigneur, la très-humble, etc. 

[P. S.] Que votre bonté me permette, Monseigneur, de saluer 
ici humblement et cordialement M. de Sales, mon très-cher 
cousin. 






LETTRE MDXC {Inédite) 

A LA SOEUR MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSERY 

ASSISTANT!! AU PREMIER L'ONASTERE d'AXNBCY 

Affaires. — Réception de deux postulantes. — Les Sœurs ne doivent pas parler à 
l'assistante hors la nécessité. 



[Turin, 1638.] 



VIVE f JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Je n'ai point vu le messager de Poitiers, et vous ne me dites 
point si vous l'avez encore là, oui bien que vous lui avez donné 
un teston. Cela m'a fait résoudre de mettre aujourd'hui ces 
réponses à la poste auec celles que j'écris à Paris. Ma Sœur M. A. 
[de Bigny] me demande sa pension, disant qu'on lui a promis 
de la continuer et veut qu'on l'augmente. Certes, comme 
je n'ai souvenance de cela, et que je crus ce qu'elle me dit, que 
ses parents la lui payeraient et même lui donneraient une dot, 
je n'ai fait aucun compte ni pensée de la lui payer. Si vous 
avez quelque mémoire de cela, dites-le-moi, car je n'en ai point. 

Vous pourrez donner l'habit à la prétendante quand on le 
jugera à propos, mais je trouve qu'en peu de temps elle doit 
donc avoir fait un grand changement; car votre précédente me 
disait qu'elle se prenait fort lâchement à la besogne. Je vous 



ANNÉE 1638. 93 

laisse juger de cela. Pour ce qui est de sa dot, pourvu que les 
deux mille francs et les trois cents soient bien assurés, il y a de 
quoi se contenter. Pour la Catherine, je l'avais oubliée; si on 
la juge propre, qu'on la reçoive, mais j'aimerais mieux que ce 
fût à la petite maison, car il faut prendre garde de ne pas tant 
charger notre monastère. Dieu aidant, nous y retournerons et 
peut-être les Sœurs de Pignerol, car c'est le sentiment presque 
de tous ceux d'ici, du Père dom Juste et autres, que l'on rompe 
cette maison; outre qu'il me semble que cette fille n'est pas 
robuste pour le travail. J'en laisse toutefois le jugement à vous 
autres. Pour ce qui est du Père Prépavin, que j'aime grande- 
ment, nous ne pouvons rien résoudre qu'avec les Supérieurs. 
Le Père dom Juste enfin est notre évêque l . Il faudra aussi 
avoir son avis. Il y a près de trois semaines que nous ne 
l'avons vu, que bien lui fâche et à nous. C'est à cause de la 
bataille qu'il a fallu soutenir de Mesdames les Infantes, mais 
Dieu a tout ajusté avec douceur. Nous irons, Dieu aidant, la 
semaine prochaine à la maison achetée. 

Vous me dites que les Sœurs mangent votre temps à parler; 
excepté le compte des mois, ne les laissez point tant parler hors 
la nécessité, cela n'est qu'entretien d'amour-propre, auquel il 
est bon de ne pas complaire. Allez simplement avec Notre- 
Seigneur, ne réfléchissez pas pour voir comme vous faites avec 
Lui; mais, au lieu, regardez-le droitement et faites le bien qu'il 
vous montre. Je salue très-chèrement toutes nos Sœurs, le bon 
Père, M. Marcher, et tous les amis et amies. Dieu répande sur 
tous ses saintes bénédictions et soit loué et béni à jamais de 
nos âmes. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la ViBilalion d'Annecy. 



! 



1 ïl succéda à Mgr Jean-François de Sales; le siège de Genève était resté 
vacant depuis 1635. 



94 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDXCI 

A LA MÈRE ANNE-MARIE DE LAGE DE PUYLAURENS 

SUPÉRIEURE A POITIERS 

Avis relatifs à une acquisition. - Charité des Sœurs de Paris. - Regret de ne pou- 
voir secourir le monastère de Poitiers. - Motifs pour lesquels la Mère de 
Blonay a dû quitter Lyon; éloge de cette Supérieure. - Réclamer au monastère 
de Moulins la pension de Sœur M. A. de Bigny. 

vive + jésus! 

[Turin], 8 novembre 1638, 

Ma très-chère fille, 
Ce divin Sauveur règne en nous! Votre messager ne nous a 
pas trouvée à Nessy, car nous sommes à Turin. Il y a près de 
deux mois que nous en partîmes. Ma Sœur l'assistante m'écrit 
qu'elle lui avait donné courage de venir passer ici; mais il le 
perdit, à ce que m'a dit celui qui nous a apporté vos lettres, 
que nous reçûmes hier; et incontinent j'écrivis à nos Sœurs les 
Supérieures°de Paris, le mieux que je sus, pour les exciter de 
vous assister, selon votre désir. Je sais qu'elles sont si bonnes 
qu'elles le feront si elles le peuvent. Je leur enverrai cette lettre, 
n'ayant point d'autre moyen de la vous faire tenir. Je prie celle 
de la ville de vous l'envoyer promptement. Écrivez-leur avec 
les meilleures raisons et affections qui vous seront possibles. 
A la vérité, ma très-chère fille, de la sorte que vous me 
dépeignez votre besoin et les commodités de cette maison, avec 
l'avantage d'y gagner les lods et amortissements, il n'y a rien à 
douter que vous ne fassiez très-bien de l'acheter si vous pouvez, 
et qu'il ne faille que vous fassiez tous les efforts possibles pour 
cela, et d'autant plus que Mgr votre évèque le désire et le vous 
conseille. Cela était suffisant sans que vous prissiez la peine 
d'envoyer un messager exprès pour en avoir mon sentiment; 
car, ma très-chère fille, en ces choses, dont je ne puis juger 
que sur votre jugement, et qui ne regardent pas l'Institut, vous 
devez toujours faire ce qui vous semble le mieux, avec l'avis du 



ANNÉE 1638. 95 

Supérieur et de vos Sœurs. Or, je pense que, puisque Mgr de 
Poitiers vous conseille si fort de ne perdre cette occasion, et 
que, comme vous dites, il a de bonnes pensées pour vous, il 
sera très-bon qu'il voie que vous n'oublierez rien de tout ce qui 
sera en votre pouvoir pour suivre son conseil, et peut-être que 
cela l'excitera à vous aider ou à vous cautionner. 

Je crois que vous devez "écrire fort au long à nos Sœurs les 
Supérieures de Paris tout ce que vous pourrez, pour les moyens 
de leur assurance et remboursement de ce qu'elles vous prê- 
teront; selon que je les connais, je crois qu'elles vous assiste- 
ront. Toutefois, je sais qu'elles ont des dettes, surtout au fau- 
bourg; ne sais-je si elles trouveraient crédit? mais il faut que 
vous les sondiez toutes deux. Certes, la saison est maintenant 
et partout si difficile pour avoir de l'argent, que chacun a besoin 
d'en avoir ce qu'il lui faut; toutefois, ces grandes villes-là abon- 
dent, si aucun lieu le fait. Certes, si nous avions le moyen, nous 
vous aiderions de bon cœur; mais Dieu sait que nous sommes 
dans l'impossible, et que si nous avions de quoi, nous avons 
quatre monastères autour de nous : la seconde maison, Pigne- 
rol, Saint-Amour, et celle-ci, qui ont de grands besoins, et faut 
faire par-dessus ce que l'on peut, quasi : Dieu, par sa bonté, y 
veuille pourvoir! Celle-ci est fondée de deux mille livres; mais 
tout y est si cher! et a fallu acbeter chèrement une maison qui 
nous surcharge; mais il y a apparence que cette fondation sera 
fort à la gloire de Dieu : il y a force prétendantes. Pour nos 
Sœurs de Lyon, je ne pense pas qu'elles vous puissent aider; au 
moins n'a-t-on rien su tirer d'elles pour nos pauvres Sœurs de 
Saint-Amour, qui sont dans la peine, et les faut aider sans cesse. 

Pour ce trouble de Lyon, c'est la vérité qu'il m'a donné 
bien de la douleur, car cette maison, qui avait toujours fleuri 
en observance et bonne odeur dedans l'Institut et devant chacun, 
la voir en tel délustrement envers chacun; et, qui pis est, 
troublée et travaillée au dedans par le défaut de conduite et les 









96 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mauvais conseils que deux ou trois Sœurs, que l'on a rappelées, 
donnaient à la Supérieure, parce qu'elles n'aimaient pas ma 
Sœur de Blonay, qui ne les élevait pas dans les charges comme 
elles le désiraient, au moins on le pense; et ont fait en sorte 
que la pauvre Mère de Sainte-Colombe, qui est toute bonne, 
simple, mais de fort petit esprit, entrât en une si forte jalousie 
contre ma Sœur de Blonay et si grande aversion, parce que les 
Sœurs l'aimaient, et qu'en une grande maladie qu'elle eut, elles 
avaient témoigné tant d'amour pour elle et tant d'appréhenston 
de la perdre , que cela fit résoudre ces bonnes Sœurs de per- 
suader à la Mère de faire des menées pour faire sortir ma Sœur 
de Blonay, disant que les filles y étaient si attachées que cela 
leur nuisait. Enfin, sous le prétexte de changer d'air, on la fit 
aller à l'Antiquaille; puis, nos Sœurs de Bourg l'élurent, qui a 
été une conduite de Dieu sur cette pauvre maison-là. 

Certes, la maison de Lyon continua en son affliction; car la 
Mère n'a point du tout de conduite [talent pour gouverner], et 
ses partisanes faisaient feu contre notre Sœur de Blonay. Et la 
communauté, qui témoignait sa douleur de l'avoir perdue et 
de voir le mauvais état de leur maison, demanda enfin de parler 
à Mgr le cardinal, lequel informé de la vérité, et étant retourné 
là plusieurs fois pour voir ce qui se devait faire , voyant enfin 
que cette maison n'était pas conduite du bon esprit, et que la 
Mère n'avait la capacité de le faire, la fit déposer et changer 
toutes les officières; de sorte qu'elle se tient maintenant en sa 
cellule, bien penaute, et ses adhérentes encore plus. Le reste 
de la maison est tout remis, et même chacune de ces pauvres 
déposées tâche de faire le mieux qu'elle peut : elles ont une 
maîtresse Supérieure, qui a bien eu sa part de la douleur pour 
le départ de notre Sœur de Blonay 1 . Voilà en abrégé l'histoire, 

. La faute que commit la Mère M.-Marguerite de Sainte- Colombe est du 
nombre de celles qui inspirèrent à saint Bernard ces consolantes paroles: 
« Une chute n'est-elle pas un bien, lorsque nous en devenons plus humbles 






ANNÉE 1G38. ' 97 

qui nous apprend qu'il faut bien choisir les Supérieures, et ne 
point prendre de jalousie contre] les déposées, qui ont travaillé 
et fait les maisons par l'aide de Dieu, lorsque les filles les 
reconnaissent et leur rendent leur devoir, surtout à celles qui 
ont le mérite, la vertu et la sagesse pour se maintenir dans 
leur devoir, comme faisait notre chère Sœur de Blonay, qui est 
véritablement une âme sainte, droite, et toute pleine de bonté. 
Elle a bien fort ressenti l'affliction de ses pauvres filles de Lyon, 
et porté avec grande douceur et charité les mépris et tra- 
casseries que ces trois ou quatre lui ont faits, et j'ai été con- 
solée de la voir avec tant de paix et de conformité au bon 
plaisir de Dieu, emmi toute celte persécution. Bienheureuse 
est l'âme qui est fondée en Dieu et en la sainte humilité, les 
vents de tempête ne l'ébranlent point! Croyez que cette bonne 
Mère est vertueuse, quoi que l'on vous en die. Plût à Dieu que 
je le fusse autant! Je vous en dis trop; car il faut fermer cette 
lettre pour ne perdre l'occasion de la poste, qui part aujourd'hui. 
Vous pouvez prendre six petites filles 1 . Dieu vous assiste, 
par sa bonté, à acheter cette place : faites tous vos efforts pour 






I 



et plus vigilants? N'est-ce pas Dieu même qui soutient celui [qui tombe, et 
qui se fait son refuge lorsqu'il lui fait trouver un asile dans l'humilité? » La 
Mère de Sainte-Colombe sut recueillir cet avantage de sa faiblesse pendant 
les deux années qu'elle vécut encore à Bellecour. Ne voulant que Dieu seul 
pour confident et consolateur des peines qui résultèrent de la sortie de la 
Mère de Blonay, se réjouissant même d'avoir à partager les ignominies du 
divin Maître, elle pénétra dès lors si avant dans les mystères de la doulou- 
reuse Passion, qu'il ne lui fut plus possible de souhaiter autre bonheur que 
la croix et le Calvaire. Ainsi expérinienta-t-elle la vérité de ces autres 
paroles de saint Bernard : « Le juste tombe, sur la main du Seigneur, en 
sorte que, par une merveilleuse disposition de sa bonté, le péché même qu'il 
commet le conduit à une nouvelle justice, selon cet oracle de l'Apôtre : 
Nous savons que tout tourne à bien à ceux qui aiment Dieu. » 

La Mère de Sainte-Colombe décéda le 15 mai 1640, âgée de trente- 
cinq ans. (Archives de la Visitation d'Annecy.) 

' Pour le petit habit. 




# 



I 



98 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cela et écrivez bien à nos Sœurs, afin qu'elles n'appréhendent 
pas de demeurer chargées de ce qu'elles vous prêteront. - 
Notre Sœur M. -Angélique [de Bigny] nous demande sa pension; 
elle ne se souvient pas de la peine que nous avons a rouler et 
de l'assurance qu'elle me donna que nous ne la payerions que 
la première année, et que ses parents la payeraient, et que 
même ils lui donneraient quatre ou cinq mille livres. Je lui 
vais écrire : certes, nous avons bonne volonté, mais les forces 
nous manquent. Elle sait bien les charges de la maison de 
Nessv : elles sont grandes; si Dieu n'y donnait bénédiction, 
elle succomberait. Je vais écrire à Moulins, qui pourvoira a la 
pension, siles parents ne la payent. Ma fille, je suis vôtre, d une 
affection invariable. Dieu vous comble de grâces. Amen. 

Cnfcrme à une cepie de l'original gardé à la Visitation, de Poitiers. 



LETTRE MDXCII 

A MONSEIGNEUR J. J. DE NEUCHÈZE 

SON NliVUU, ÉVÊQUE DE CHALON 

Recommandation en faveur du Père dom Cerisier. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

Turin, 13 novembre [1638]. 

Monseigneur, 
j'ai tant de confiance en votre bon naturel que je me tiens 
comme assurée que vous m'accorderez la très-humble demande 
que je vous fais de donner à dom Philibert de Cerisier, parent 
de feu notre Bienheureux Père, l'institution du prieure de 
Chesne en Savoie, valant de revenu environ vingt- cinq pistoles, 
sur lesquelles il faut lever une portion congrue pour un curé, 
ayant ledit Cerisier le placet de Madame Boyale, par la faveur 
de M. N., abbé de Chizery, seigneur de grand mérite, et qui 
nous a assistées et grandement obligées en une affaire qui nous 
était très-importante, et peut toujours nous beaucoup aider par 



ANNÉE 1638, 99 

son crédit auprès de Madame Royale, laquelle sans doute ne 
révoquera son placet pour tout autre qui le puisse demander, 
étant sa volonté qu'il vaille pour ledit Père de Cerisier qui, avec 
dispense, a pris l'habit de Saint-Benoit, et ensuite il a eu sa 
nomination de vicaire général de Nantua, et, en même temps, 
a été mis en possession de l'économie dudit prieuré par le 
sénat de Savoie, n'ayant jamais été en commende. 

L'affaire étant en cet état, favorisée de Madame Royale, et 
portée de ce révérend seigneur, M. l'abbé de Cbizery, je ne 
doute nullement, Monseigneur, que vous n'y joigniez avec 
contentement votre agrément et institution; et je vous cr» 
supplie derechef et de tout mon cœur, et croyez que vous 
m'obligerez, par ce moyen, plus que je ne puis dire. Je sais 
que ceci est assez pour vous faire faire tout ce qui ne serait 
point contre Dieu, tant je suis assurée de i T olre bonté pour celle 
qui est de cœur, en vous souhaitant les plus saintes bénédic- 
tions de Notre-Seigneur, votre très-humble et obéissante tante, 
fille et servante en Notre-Seigneur. 

De Turin, 13 novembre. — Il n'y a que huit jours que je 
vous ai écrit par Paris. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation do Thonon. 






111 



K-fl 



LETTRE MDXCUI {Inédite) 

. LA SOKUH MARIE- ANTOINETTE TESTE DE VO.sKIiY 

ASSISTANT]; AU PREMIER MONASTÈRE D* ANNECY 

Affaires d'intérêt. 
vive ■)- JÉSUS.' 

Ma très-chèke fille, 

C'est sans loisir et pour vous dire seulement que le Père dom 
Juste désire que vous donniez, à celui qu'il vous écrit, les quinze 
pisloles qu'il réserve ici pour ses petits besoins. Lorsqu'il aura 

7. 



Turin, 21 novembre 163< ç . 




100 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

r ec„ le Bref de sa proclamai pour N*U, ,.' * «-£ 
bientôt de Rome, et puis les Bulles vendront après, 1 vous 1 
r ndra qnand il sera par delà e. qu'il aura reçu quelque chose 
de l'évêché. U m'a*, que »ous pourrez douuer a plusieurs ta 
Jesiici: pisloles. .1 vous marquera cela. C'est uu 8 raud bonheor 
à l'évêché de Genève d'avoir un si bon prelal. 

V „s devez faire que ma Soeur la Supérieure du ta». 
J^Le écrive à la Mère de Lyon pour avoir les tae tas 
éeus qu'il doit; e. si M. le doyen .rouve bon qu o en ^pren 
quelque ebose pour achever l'église, on le fera, a Sœu 
Snpérieure de Lyon m'écrivit .ta notre depar. de Ne s, 
Je\U avertirait celle de l'Antiquaille pour les paye, Je pense 
1 In. feriez bien d'écrire à notre Sœur de Pans pour savon 
nand elle fournira les deux cents écus. 11 y aura trots ans . 
Lues que le terme qu'elle avait demandé sera bu, 

Je ta» tous cet» qu'il faut. Dieu répande ses r.chesses sur 
J s et soit éternellement bénil Nos Sœurs vous dtron. une 
Ire fois des nouvelles. - Jour de la sainte Présentabon de 
Notre-Dame, Mère et Protectrice. 

Conforme aforiginai 3 arde m Archives do U Vacation d'Aonecy. 



LETTRE MDXCIV 

A LA SOEUR JEANNE-FRANÇOISE MARCHER 

A TI10N0N ' 

Avantages des souffrances endurées avec paix et humilité. 

VIVE f «SUS ! [Turin, 163S.1 

Ma très-chère fille, j 

Béni soit éternellement notre bon Dieu qui vous a vts.tee en 
8 a douceur dans votre solitude, pour vous préparer aux souf- 
france* que vous me marqua dans la vôtre , qui sont grandes , 

. Tendant ses cinquante ans de vie religieuse, lu conduite de Sœur Jeanne- 



ANNÉU 1638. 101 

certes, mais qui vous doivent être précieuses pour le respect de 
la divine volonté et de l'amour qui vous les envoie. Bénies soient 
les âmes qui cheminent dans la voie de la croix, pourvu qu'elles 
s'y soumettent humblement et se tiennent en paix parmi cette 
guerre, opérant tout le bien que la lumière leur montre ! Voilà, 
ma chère fille , en peu de paroles, ce que vous devez faire, et 
tenir votre âme en cette joie. Votre bonne Mère entend bien les 
chemins, suivez fidèlement ses conseils. Dieu nous en fasse la 
grâce, ma chère fille, et nous donne sa sainte bénédiction. Je 
suis en Lui toute vôtre. 



Françoise Marcher, première professe du deuxième monastère d'Annecy, fut 
un commentaire incessant de cette parole : « La vraie Fille de la Visita- 
tion doit être une hostie vivante, et n'avoir de regard sur soi-même que pour 
détruire tout ce qui s'oppose au règne du pur amour. » La Mère de Lucinge 
seconda merveilleusement le travail de la grâce dans celle àme affamée de 
justice et de sainteté. Prêtée en 1638 au monastère de Thonon, alors si 
pauvre qu'on y vivait à la façon des anachorètes, elle y pratiqua jusqu'à 
l'héroïsme les vertus de charité, de prudence, de mortification. Après six ans 
de supériorité au deuxième monastère d'Annecy, elle fut élue à celui de 
Seyssel. C'est là que Jésus l'attendait pour l'inonder de a la rosée dont son 
chef divin fut comme emperlé dans la nuit de sa Passion » . Grâce à une 
lumière divine, l'humble Religieuse ne vit dans les humiliations, souffrances 
et abjections , « que de petites gouttelettes distillées de la chevelure pré- 
cieuse de son Epoux » . Elle sut aussi les recueillir avec une pieuse avidité 
aux maisons de Bourg en Bresse et de Saint-Amour qu'elle gouverna succes- 
sivement. Lors de sa réélection à Bourg en 1 677 , chacun put s'apercevoir que 
l'Esprit-Saint avait achevé son œuvre de sanctification en cette digne Mère. 
La crainte, la tristesse, ni les autres passions humaines ne soulevaient 
plus d'orages dans les régions où la grâce l'avait élevée : le bruit de la tem- 
pête retentissait jusque-là, mais il ne pouvait troubler la paix et la joie dont 
son âme surabondait dans l'attente des biens éternels. Le 20 février 1685 
la mit en possession de cet héritage conquis par les mérites et la mort du 
Sauveur. [Année Sainte, II e volume.) 













102 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDXCV (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE KABUTIN 

SUPÉRIEL'nE A THONON 

Conseils de direction. 



Turin, 24 novembre 1638 



VIVE -J- JÉSUS! 

Ma très-chère fille, 
Je me suis quasi dépitée contre vous, lisant les premières 
lignes de votre lettre, voyant que toujours vous voulez trouver 
des sujets en vous, pour tracasser et ennuyer votre esprit, et 
même l'intimider, si vous pouviez. De vrai, si Dieu ne vous 
favorisait de tant de grâces et saintes lumières comme sa Bonté 
fait vous tomberiez bas. Je vous ai toujours tant prêché de ne 
vou's point regarder; je vous prie de le faire, ma très-chere 
fille et regardez seulement notre bon Dieu qui vous favorise 
tant', car je vous dis que j'aimerais mieux ce qui se passe en 
vous que d'être ravie. Suivez toujours très-simplement les 
attraits de ce très-débonnaire et souverain Maître, et tenez votre 
esprit en joie et en courage, sans lui permettre de recevoir 
aucun ennui ni appréhension de quoi que ce soit. Ayez soin 
de ne rien faire qui gâte votre santé, et cela par simple obéis- 
sauce. Je salue nos chères Sœurs, je bénis Dieu du progrès 
qu'elles font en son amour ; je les conjure de faire ferveur pour 
cela, et prie Dieu les aider de sa grâce et vous combler de ce 
saint amour pur. Je salue tous ceux et celles que je dois et que 
vous jugerez à propos, surtout nos dames, que Dieu console et 
soit béni. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Soleure. 



ANNÉE 1638. 



103 



LETTRE MDXCVI {Inédite) 



A LA SOEUR MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSERY 

ASSISTAXTIi AU PIlliMIEIl HONSSTBRB d'ANNECÏ 

I'bpi- de ménagement envers le prochain. — Messages. 

vive \ Jésus! 

[Turin], 25 novembre 1638. 

Ma très-chère fille, 
Je vous dis derechef que si l'on peut changer ma Sœur L. D. 
à cause de l'ennui qu'en reçoivent les filles et qu'elle ne les 
avance point, que ce sera un grand coup, mais qu'il faut bien 
recommander à Notre-Seigneur et le faire adroitement, afin 
qu'il n'altère point celte chère âme et qu'elle ne pense qu'il 
vienne de moi et de peu d'affection , ce que Dieu sait qui n'est 
pas. Enfin faites selon que vous jugerez pour le mieux. Je salue 
en tout respect M. le doyen, le Père Préparai, s'il est là, 
M. AI. et tous les bons amis et amies; mais surtout nos très- 
chères Sœurs, à part ma Sœur M. F. [Humbert], A. M. [Rossel], 
M. M [de Mouxy], M. A. [Fichet], J. M. [deMongeny], et le reste 
que je prie Dieu bénir de sa très-sainte grâce et tout spéciale- 
ment votre chère âme. J'ai si mal à un œil que je ne peux 
écrire. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d' Annecy. 






LETTRE MDXCVII {Inédite) 

A LA MÊME 
Elle recommande les malades aux soins de la Sœur infirmière. 

vive -1- jksus! 

[Turin, 1638] 

Ma très-chère fille, 
Notre Sœur Jeanne-Thérèse [Picoteau] vous répondra. Vous 
direz à notre chère Sœur l'infirmière que je la prie d'envoyer 
appeler M. Bérard [médecin], quand elle en verra de la néces- 



■ 












^■l 



104 LETTRES DE SAINTE CHANTAI., 

site en ses malades, que je lui recommande de tout mon cœur. 
Elle sait bien ce qu'il leur faut; qu'elle le fasse en toute liberté, 
selon la sainte charité que Dieu lui a donnée. Quand il sera 
besoin que M. Bérard entre, au moins qu'elle vous le dise fran- 
chement : quand il suffira qu'elle lui parle seulement au parloir, 
qu'elle le fasse aussi, le tout avec congé. Bonsoir, ma très-chère 
fille, et à toutes nos Sœurs. Je prie Dieu vous bénir toutes, et 
que'sa Bonté vous exauce quand vous me recommanderez à sa 
miséricorde. Dieu soit béni et sa sainte Mère. Amen. 

Conforme à l'original gardé au. Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDXCVIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOMAY 

SUPÉRIEURE A ROUHG EN DRESSE 

C'est un qrand bonheur de connaître sa misère; combien on doit estimer l'humi- 
liation _ Admirables conseils de charité; oublier et dissimuler les torts du pro- 
chain. - On doit cacher soigneusement dans son.eœur le baume du mépris. 

VIVE -J" JÉSUS ! 

[Turin], 2" novembre 1638. 

Ma toute très-chère et bien-aimée fille , 
Dieu! quel bonheur de bien voir et connaître notre vraie 
néantise et pauvreté, pourvu que, comme vous, nous soyons 
toutes à Dieu, et toutes à notre saint Institut! Certes, ma fille, 
je désire que nous n'ayons jamais autre richesse: car cette dis- 
position nous fera posséder le seul unique trésor du ciel et de 
la terre, notre très-débonnaire Sauveur. Qu'il veuille à jamais, 
par sa douceur infinie, tout ce qu'il lui plaira pour nous! Que 
s'il fallait désirer quelque chose (dont sa bonté nous garde) , 
certes, ma très-chère fille, il me semble que ce devrait être des 
humiliations et souffrances pour ce divin Sauveur, et encore 



ANNÉE 1638. 



105 



comme le pins assuré partage qui nous puisse arriver en cette vie. 
Oh! vraiment, je suis tout à fait marrie de ces petites séche- 
resses dont vous m'écrivez de la Mère de Lyon que j'ai toujours 
vue vous porter un respect et amour très-grands, accompagnés 
d'une estime incroyable. Mon Dieu! serait-elle fille à se laisser 
aller à l'impression de quelques-unes de ses Sœurs qui s'étaient 
bandées contre vous? Je ne le pense pas; mais vous savez son 
naturel qui est rude et sec, bien que je lui aie toujours connu un 
très-bon cœur. Or nonobstant, ma très-chère fille, qu'il lui 
puisse arriver de ne pas vous écrire comme elle doit, je vous 
conjure, au nom de Notre-Seigneur, et par la douceur de notre 
Bienheureux Père et de son saint Institut, de n'en rien témoi- 
gner ni dedans ni dehors à qui que ce soit, ni de lui écrire ou 
faire écrire que dans la véritable douceur, charité et confiance 
qui doit régner entre nous. Dieu requiert cela de vous pour 
votre propre bien et perfection et pour l'édification du pro- 
chain; car si quelqu'un remarquait de l'altération entre vous, 
cela serait de mauvaise odeur. Si donc elle continue à s'échapper 
en ses rudesses, vous, ma fille, qui êtes sa Mère, remontrez-lui 
maternellement, ou plutôt encore, tâchez de l'excuser à vous- 
même et de supporter cela doucement, sans en rien témoigner 
du tout, je vous le répèle; car il est important que cela ne soit 
pas connu que vous en ayez du ressentiment et en fassiez des 
plaintes. Aussi peu faut-il lui faire connaître sa faute par votre 
silence; oh! non, je vous supplie, écrivez avec toute douceur et 
bonté cordiale, comme si de rien n'était. Je vois bien qu'il est 
inévitable que votre nature ne ressente ces petites sécheresses-là 
d'une âme que vous avez si bien servie ; mais c'est en ces occa- 
sions où il faut la soumettre, et faire régner la vraie vertu qui 
est en vous. Je suis marrie que vous ayez cessé d'écrire; je 
vous conjure qu'en cette occasion la vertu de Dieu répare tout 
cela, et la faites surnager à toutes les raisons et considérations 
humaines et naturelles. Je sais bien que votre volonté et attrait 










106 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

est de vivre au-dessus de tout cela : Dieu vous en fasse la grâce 

et de porter vos peines d'esprit selon son bon plaisir! 

Il y a tantôt trois ans que Dieu m'a chargée d'une peine qui 
m'est plus douloureuse que chose qui me pût arriver, ce me 
semble. Prions bien Dieu qu'il nous tienne de sa sainte main, 
afin qu'éternellement nous le bénissions, accomplissant son 
bon plaisir; et cependant regardons Dieu et le laissons faire, ne 
nous arrêtant jamais à vouloir regarder nos peines : c'est l'unique 
remède. J'ai un grand désir, aussi bien que vous, de passer ce 
peu de vie qui me reste en obéissance et souffrance, si c'est le 
bon plaisir de Dieu ; car en tout je désire qu'il me fasse la grâce 
de ne pouvoir ni vouloir jamais que ce que sa sainte Providence 
voudra pour moi ; faites , je vous prie , envers sa Bonté qu'il 
m'octroie celte grâce. Je vous écrirai le plus souvent que je 
pourrai; car vous savez bien que vos lettres me sont chères et 
l'amour de votre bon cœur précieux, et que sans réserve je suis 

toute vôtre. 

[P. S.] Ma très-chère fille, il est vrai que, selon la fausse 
opinion du monde, il y a quelque ombre de confusion de vous 
avoir fait sortir de Lyon, comme on a fait, et je l'ai fort ressenti 
et ressens quand j'y pense ; mais selon la nature seulement. Car 
au reste, vous et moi, qui ne sommes qu'une en Dieu, devons 
chérir le don précieux que Dieu nous a fait de cette occasion 
et la cacher dans notre sein, sans l'éventer ni en parler, afin 
que ce baume de mépris parfume tous nos cœurs de son odeur 
sainte , la très-sainte humilité ; c'est l'intention de notre bon 
Dieu, qu'il soit béni! Amen. 

Conforme à l'original gardé au* Archives delà Visitation d'Annecy. 






ANNEE 1638 107 

LETTRE MDXCIX 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY 

a r.inis 
Comment on doit allier les devoirs de son emploi avec le soin de sa perfection. 

vive 4- jésvs! 

[Turin, 1638.] 

Mon très-honoré et très-cher frère, 
Dieu soit béni, qui nous a fait enfin recevoir vos lettres du 
4 e de septembre, qui ont été si longtemps par chemin. J'en 
étais avide; aussi mon cœur les a reçues avec joie et consolation. 
Le récit que vous me faites de l'état où vous trouvez votre 
"esprit au retour de vos visiles, me fait ressouvenir des plaintes 
que notre Bienheureux Père me faisait du sien, quand il était 
sur la fin de celles de son diocèse. « Hélas! disait-il, ma pauvre 
âme est si maigre, défailc et abattue de tant de tracas, qu'elle 
me fait grand' pitié; je m'essayerai au premier temps de la 
voir, restaurer et remettre en son train, moyennant la grâce 
de Dieu; je la prendrai tout doucement, afin de ne la pas 
effaroucher. » Voilà un exemple pour vous, mon très-cher 
frère, de cette àme que vous révérez et aimez uniquement, 
laquelle, après quelques mois de repos en sa maison, sans tou- 
tefois laisser rien en arrière des affaires et exercices de sa charge, 
retournait à cette bénite visite avec allégresse et courage; et cela 
a duré environ six ans, se consolant de se quitter soi-même, son 
repos et avancement spirituel, pour s'employer aux affaires de la 
gloire de Dieu et bien des âmes, à quoi sa vocation l'obligeait, 
exposant et abandonnant ainsi tout ce qui le concernait à la merci 
de la miséricorde de Dieu. Et en cette manière il a connu qu'il 
n'avait rien perdu en ce trafic, mais beaucoup gagné, puisque 
notre richesse consiste en l'accomplissement de sa divine volonté, 
et que nous ne gagnons jamais tant que lorsque nous quittons 
nos propres intérêts pour ceux de Notre-Seigneur. 





108 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Or je vois bien, mon très-cher Père, que votre âme est 
résolue de rendre à Dieu en cette occasion ce qu'elle voit lu. 
devoir, et sa Bonté ne manquera point de vous éclairer et fa.re 
connaître jusqu'à quel point II veut que vous employez votre 
personne,' et où il faudra aussi que vous la soulagiez, car c est 
la vérité que la délicatesse de votre complexion requiert un 
soin et soulagement très-grands; et je crois que pour ce point 
vous devez avoir quelqu'un avec vous, qui ait l'œil a cela, et a 
qui vous défériez; autrement vous pourriez ruiner votre santé, 
car je sais qu'aux œuvres de Dieu vous agissez ardemment. 

L'affaire de votre Ordre, après les visites, ne vous tiendra 
pas si attaché, que vous ne vaquiez à tout. Pour celle de notre 
Bienheureux Père, quand vous jugerez qu'il la faille relever ef 
reprendre, l'on suivra vos avis. Je voudrai toujours et a yeux 
clos faire ce que votre cœur paternel approuvera. Pour nous, 
vos très-humbles et obligées filles, nous ferons force commu- 
nions et prières pour vous et les sacrés desseins que Dieu vous 
met en main, afin que tout réussisse à sa très-grande gloire, et 
que votre chère personne nous soit conservée longues années; 
c'est le désir de celle que Dieu vous a donnée. Dieu vous fasse 
un grand Saint, et soit à jamais béni! 



LETTRE MDC 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION' » 

VIVE + JÉSUS ! 

[Turin, 1638.] 

Ma très-chère fille, 
Je suis bien mauvaise, mais je ne le suis pas encore à ce point 
que de vous donner une pénitence ; car certes je vous crois si 
bonne et si pure en vos intentions, que vous faites toutes choses 

« Dans l'édition de la Mère de Blonay celte lettre porte la date du 4 juil- 
let, ce qui prouve évidemment qu'elle est composée de plusieurs ong.naux; 






ANNÉE 1638. 109 

droitement. Je bénis et remercie l'infinie Bonlé des grâces 
qu'elle a conférées à nos Sœurs en leurs solitudes, la suppliant 
de leur faire la grâce de réduire le tout en effet, et de les 
maintenir en la bonne union que Noire-Seigneur a répandue 

entre elles. 

Il faut s'humilier, ma très-chère fille, sur la louange des 
hommes et référer le tout à Dieu. Aussi il faut recevoir les con- 
tradictions de la main de Dieu et dire avec le bon Job : « Si 
nous avons rem les biens du Seigneur, pourquoi n'en recevrons- 
nous pas les maux? » Dieu réparera tout cela, ma fille, car II 
sait que vous avez besoin de cette place pour votre accommode- 
ment. C'est bien fait de recourir à Dieu et à ses Saints dans nos 
afflictions; nous en serons toujours consolées. — Vous fîtes 
fort bien de ne point mettre dehors celte fille sur le soupçon 
de la peste; et il me semble que les filles, quoique préten- 
dantes, lorsqu'elles sont parmi nous et qu'elles sont bonnes, 
ne doivent point être mises dehors, bien que le mal les y 
prenne : la charité le requiert ainsi. Certes, je loue bien l'af- 
fection que nos Sœurs ont de se servir les unes les autres; 
néanmoins, si le mal venait grand, il faudrait prévoir à faire 
quelque petit bâtiment en quelque endroit de la maison où vous 
êtes, si elle n'a point de lieu écarté pour les mettre. — Que 
vous faites bien, ma fille, de purger votre maison des esprits 
qui ne sont pas propres! Au reste, il faut avoir un grand zèle 
pour les maisons que Dieu commet à votre soin ; mais il faut 
que ce zèle se pratique avec humilité et douce charité. Ayez un 
grand support, et reprenez les manquements sans les exagérer. 

car, dès les premières lignes, il est question des grâces renies pendant les 
retraites annuelles, lesquelles ne se font qu'aux mois d'octobre et de novem- 
bre, etvers le milieu delaleLtre,ontrouveintercalée la circulaire adressée aux 
Supérieures pour leur présenter le Coutumier. Cette circulaire, datée du 
4 juillet, étant à sa place respective, il résulte que la présente lettre est rac- 
courcie de moitié. Des cas analogues se retrouvent fréquemment dans l'édi- 
tion de la Mère de Ulonay. 



91 









HO LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

- Je vous conjure, si vous m'aimez, comme je sais que vous 
faites, que vous et vos Sœurs ayez un soin persévérant à me 
recommander à la divine miséricorde, mais je vous demande 
cette charité par aumône. 

Enfin, ma très-chère Sœur, j'espère que Dieu me fera encore 
la grâce de vous communiquer dans quelque temps le livre 
des Km de nos Sœurs défuntes, les Fondations, les Méditations 
pour nos solitudes annuelles, tirées des écrits de notre Bien- 
heureux Père, les Petites Coutumes de cette maison, et plusieurs 
points notables qui ont été omis dans les Entretiens imprimés, 
que je fais ramasser exactement dans le manuscrit que nous 
avons céans; car je désire intimement que les Filles de la Visi- 
tation nourrissent leurs âmes de ce bon et suave pain; et, pour 
cela, ne rien oublier de tout ce que nous avons de notre Bien- 
heureux Père et de l'Institut. Notre chère Sœur Françoise- 
Madeleine de Chaugy travaille à tout cela fort soigneusement, 
et j'y tiens la main et le revois tant que je puis; c'est pourquoi, 
ma fille, j'ai besoin de mon loisir. Vôtre, etc. 



LETTRE MDCI 

A MONSEIGNEUR BENOIT -THÉOPHILE DE CHEVRON-VILETTË 

ARCHEVÊQUE DE TARËNTAISE, A MOLTIËRS 

Le monastère de Turin est définitivement établi. - Éloge de madame de 

Chevron. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

Turin, 3 décembre lbdfc. 

Monseigneur, 
Nous voici enfin en la jouissance de la maison que nous 
avons acquise. Dieu a fait voir sa bonté envers nous par la 
fermeté que Madame Royale a eue à conduire cette affaire avec 
une douce force, de sorte que Mesdames les Infantes ont cédé 
aux propositions toutes de respect et de soumission que nous 
leur faisions, et sont demeurées contentes, à ce qu'elles nous 



ANNÉE 1638. 111 

ont fait dire, avec assurance de la continuation de leurs bonnes 
grâces. Certes, la raison et l'équité étaient de notre côté. 

Le jour de la Présentation, M. l'archevêque nous donna le 
Très-Saint Sacrement et liberté de chanter publiquement les 
Offices, ce que nous n'avions pas encore fait. Il nous a aussi 
donné licence de faire venir nos deux professes, que nous avions 
laissées à Aosle pour le temps que je serais ici, et plaira de nous 
y laisser de bon cœur, à ce qu'il témoigne, jusqu'à ce que nous 
puissions repasser les monts sans nous trop hasarder, notre Supé- 
rieur m'ayant aussi écrit d'attendre un temps commode pour 
cela. Il fait si froid en ce pays que nous en sommes tout étonnées. 
Le nombre de nos prétendantes croit. Nous donnerons l'habit 
à trois, bientôt ; mais il reste encore quelque chose à faire pour 
les formalités touchant le temporel, que Mgr l'archevêque fait 
expédier. Je suis tout étrangère à tant de formalités; mais le 
bon seigneur le fait pour notre assurance, car il nous aime fort 
paternellement. 

J'ai parlé à Madame Royale de la fondation que Votre Sei- 
gneurie Illustrissime désire à Moutiers. Elle témoigne toute 
bonne volonté ; mais depuis, toutes ces brouilleries sont arri- 
vées, si, que l'on n'a rien fait. Je pense, Monseigneur, que 
si votre bonté lui en témoignait son désir et l'utilité des âmes, 
avec la nécessité de donner moyen de retraite à celles qui vou- 
draient se consacrer à Dieu, votre diocèse étant dépourvu de mo- 
nastère propre à cela , je crois, dis-je, Monseigneur, que cela 
avancerait bien l'affaire, et y rendrait Madame encore plus affec- 
tionnée. Nous attendrons votre volonté avant que d'en reparler. 
Notre Père dom Juste attend de Rome la réponse sur les 
informations que Mgr le Nonce y a envoyées. Il nous tarde bien 
qu'elle soit venue, car sans doute ce sera un bonheur incroyable 
à ce pauvre évêché de Genève d'avoir un si bon et vertueux 
prélat. — Nous avons eu l'honneur de voir quelquefois la bonne 
madame de Chevron : nous la voudrions bien voir plus souvent, 







m 






H2 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

car j'ai demandé à Mgr l'archevêque le congé pour la laisser 
entrer; mais elle est fort infirme. J'ai de la consolation de voir 
en cette chère dame tant de vertus et d'affection pleine de 
révérence et confiance qu'elle a pour vous , mon très-cher 
seigneur, et pour tout ce qui regarde la maison de Chevron; 
en quoi je l'ai louée, étant vraiment digne de louanges pour cela. 
Dieu veuille que toutes les veuves conservassent tel respect et 
affection à la mémoire de leur mari! 

Monseigneur, priez toujours notre bon Dieu pour moi, qui 
vous honore si parfaitement, et vous souhaite le comble des 
grâces célestes. Toutes nos Sœurs saluent en tout respect Votre 
Seigneurie Illustrissime, de laquelle je suis et de cœur, Mon- 
seigneur, votre, etc. 

rp. 5.] _ Je voulais écrire à notre M. de Sales, mais je ne 
puis ; je le salue avec désir de savoir si sa besogne avance. 



Il 



LETTRE MDCII (Inédite) 
A LA SOEUR MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND 

MMTOESSE DES NOVICES, » NANTES 

Avantages do l'humiliation. - Condescendance envers une âme imparfaite. 

VIVE + jksus! 

1 [Turin, 1638.] 

MA TRÙS-CHÈRlî FILLE, 

J'ai reçu, en celte ville de Turin , vos papiers et votre lettre 
du mois de septembre; je vous en remercie de tout mon cœur, 
et bénis Dieu d'avoir traité des affaires de votre conscience 
avec tant de satisfaction. Celte grâce est grande, et veux espérer 
avec vous qu'elle vous sera très-utile, et moyen d'un grand 
avancement au pur amour de notre divin Sauveur, auquel nous 
devons garder une fidélité invariable; sa douce Bonté nous 
fasse la miséricorde de nous ôterlavie plutôt que d'y manquer. 

Oh! que c'est un aimable et assuré état que celui de l'humi- 



ANNÉE 1638. 113 

iiation et méfiance de nous-mêmes ! Notre bon Dieu nous le 
veuille donner à toutes. Il me semble qu'avec son aide vous irez 
croissant comme une belle aube en la pureté de son divin amour, 
ainsi que de tout mon cœur j'en supplie sa divine Majesté, 
et vous, ma fille, de grandement prier pour mes besoins; 
mais, je vous en prie, votre amour filial m'en donne confiance. 
Il est dommage que ma Sœur N. N. s'embrouille autour d'elle- 
même, il la faut bien aider. Dieu soit béni du bon progrès de 
tout le reste. Je pense que, sans faire semblant de rien, il ne 
faudrait jamais donner à celle Sœur rien pour son usage qui 
fût rapiécé. Il faut faire de grandes condescendances pour 
empêcher une àme de pécher. Assurez ma Sœur la Supérieure 
que je la chéris sincèrement. Il me suffit que l'une ou l'aulre 
m'écrive. Je la salue chèrement et toutes nos Sœurs, que Dieu 
bénisse toutes avec vous. Je bénis Dieu aussi du transport de 
nos Sœurs de Vannes '. M. L. nous est tout bon, et ce qu'il 
fait est parfait; la modération pourtant est bonne. 

Je crois qu'il est besoin de changer la Supérieure d'Augers. 
Je suis vôtre de cœur. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Voirou. . 







[Turin], 17 décembre [IG3SJ. 



LETTRE MDCIII 

A LA MERE F. -ANGÉLIQUE DE LA CROIX DE FÉSIGNY 

SUPÉnlELIIE AU DEUXIÈME MOVASTKRE n'a.VVliCY 

Souliails de bénédiction. — Perte de plusieurs lettres. 
vive -j- JIÎSL'S! 
Ma TRÈS-CHIiRE FILLE, 

Notre doux Jésus, unique Rédempteur de nos âmes, y veuille 
naître et régner éternellement! Amen. C'est ainsi que je vous 
souhaite les bonnes fêles, ma toute très-chère fille, et à nos 

1 La translation de la communauté du Croisic à Vannes avait eu lieu le 
8 septembre de celle année 1638. 

vin. 8 



H 



■ 



114 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

très-bonnes Sœurs, à part aux anciennes et à ma chère fille F.- 
Angélique [de la Pessej. Priez bien toutes pour moi, je vous en 
prie et qu'il plaise à son infinie bonté de répandre ses saintes 
grâces sur cette maison, afin qu'étant toute consacrée à sa gloire 
elle y réussisse heureusement. Au reste, il faut avoir patience 
en tout et se tenir joyeuse et encouragée, même pour la perte 
de vos lettres, car nous ne les avons point reçues; c'est pour- 
quoi je n'y puis répondre, ne sachant ce qu'elles me disaient. 
Sur ce que vous écrivîtes, par une autre voie, à notre Sœur 
l'assistante , que vous attendiez ce que je trouverais bon tou- 
chant le Père Prépavin, ne sachant la proposition, je vous tis 
répondre que vous vous adressassiez à M. le doyen, car il vous 
doit suffire de prendre ses avis et les suivre. Si ce bon et ver- 
tueux Père Prépavin est là, saluez-le chèrement de ma part; 
c'est un bon serviteur de Dieu que je chéris cordialement. Qu il 
me tienne promesse de prier pour moi au saint sacrifice. Ecrivez 
quelquefois à ma Sœur la Supérieure d'ici. Dieu vous béntsse, 
ma chère petite : je suis toute vôtre en son saint amour, 

Conforma à l'original gardé au, Archives de la Vi.it.lio > «' Annecy. 



LETTRE MDCIV 

A LA SOEUR FRANÇOISE-ANGÉLIQUE DE LA PESSK 

MAHRliSSH DUS NOVICES M DIXIÈME MONASTÙ.IF. d'MWBW ' 

Elle l' exhorte au complet abandon entre les mains de Dieu. 

VIVE + JÉSUS! L Turi,, 1638.1 

MA CHÈP.E FILLE, 

Combien précieuse doit vous être cette favorable et sainte 
narole intérieure, que la débonnaireté de notre divin Sauveur 
prononça au fond de votre cœur! Avec cette grâce demeurez 

, Cette Religieuse, issue d'une noble famille d'Annecy, avait été dans 



ANNEE 1(338. 115 

bien en paix. Observez bien cette digne leçon : ne soyez point 
en souci de vous-même; confiez-vous bien en Celui qui est avec 
vous; ne regardez point vos difficultés et incapacités. Vraiment, 
Dieu n'a garde de se fier à nous pour la conduite de ces chères 
âmes, Il la fait lui-même en nous et pour nous. Demeurez en 
paix et cheminez fidèlement et humblement. 

Ma bonne et chère fille, je crois que Notre-Seigneur ne vous 
laisse guère longtemps sans quelque bonne visite, qui remonte 
votre cœur en de nouvelles lumières et désirs d'un parlait aban- 
donnement 'de vous-même à sa sainte volonté. Ma chère fille, 
ce divin Maître vous a toujours attirée à ce bonheur; coopérez 
fidèlement à sa grâce, ne vous chargez d'aucun soin de vous- 
même; mais, vous reposant (oui en son sein, recommandez- 
moi à la divine miséricorde. 

Colle Icltre est formée de deus fragments exlrails de la Vie de Su'ur I'. A. de la Pesse. 



son enfance l'objet d'un éclatant miracle. On sait que le 28 avril 162:5, 
s'étant malheureusement noyée dans une rivière profonde, d'où après trois 
heures on la retira avec toutes les marques d'une mort certaine, elle fut 
ressuscitée par saint François de Sales, qui ne tarda pas à l'adopter pour 
sa fille au premier monastère d'Annecy. C'est en n'épargnant rien de ce qu'il 
y avait en elle de plus sensible, en appliquant aux parties les plus vives 
de son être le fer et le feu, que Sœur F. -Angélique put arriver à cet état 
bienheureux de l'âme qui, mourant à sa propre vie, ne vit plus qu'en 
Dieu et pour Dieu. Des faveurs très-spéciales la préparaient à supporter 
les opérations détruisantes de la gnlcc. Un jour qu'elle hésitait à rece- 
voir une humiliation, Notre-Seigneur lui apparut sous la figure de I'kcck 
Homo et lui dit : Voilà le modèle que lu dois imiter. I ne autre fois, effrayée 
de la responsabilité inhérente à la charge de maîtresse des novices qui 
venait de lui être confiée au deuxième monastère d'Annecy, elle entendit 
son souverain Seigneur lui faire cet amoureux reproche : âme soucieuse 
que crains -tu, ne sais-tu pas que je suis proche de loi* Les billets de sainte 
J. F. de Chantai font allusion aux grâces particulières que recevai! cette 
humble Religieuse, « qui gouverna dans la suite les monastères d'Agen, Saint- 
Amour et le deuxième d'Annecy, avec mille bénédictions du ciel et fidélité 
aux maximes de l'Institut ». {Livre des Vœux du premier monastère 
d'Annecy Année. Sainte, IX'' volume.) 

8. 






ANNÉE 1639 



LETTRE MDCV 



ALA SOEUR MARIE-ANTOINE TESTE DE VOSERY 

ASSJSTAN™ AU PttKMWB IIOXAMÉIU D »N»E<« 

, . t .i„ — Conseils pour la conduite des novices. — 



[Turin, 1039.] 



VIVE f JESUS! 

Ma très- chère fille, 
Béni soit noue bon Sauveur en toutes nos petites difficultés 
In aràce de son assistance en beaucoup de choses, 
comme en la grâce ae sou Marcher vous 

a lînnté nous fait réussir heureusement! M. Marcher 
u sa Bon e no- ^ ^ ^ ^ 

::2ire i; l P 'p-nc q e que cette fondation réussira bien 
, M Zàe Dieu mais il faut avoir bonne patience. Dieu 
a la glaire de Dieu m s > acc0 mmodera 

nous la donnera, s il lui plaît et q 
bien et heureusement et solidement. Le 1ère ûom 

c'est «ne Providence divine que je sois venue. A la vente , 
Tulul s ^lultés de ce commencement seront ***. 
q 2 fera Dieu aidant, avec un peu de temps, je u y 

" ^i lu e "in du ta» ; car, cela passé, le Père dom 
TTdit e non serons comme des reines qui n'auront que 
.td P e i:,, cela vent dire pour des affaires Yeuses. 
n „V fe laisse à notre bon M. Marcher à vous dire le reste 
r u a P lé coufidemment de notre Sœur la directrice 
Vonvrir de ce que vous m'écrivez; ains seulement 



ANNÉE 1639. 117 

novices; car il pourra, dans les occasions de la confession, 
servir. De tons côtés, voyez-vous, ma chère fille, prenez garde 
à ne pas donner trop de confiance aux novices de s'adresser à 
vous; et quand elles le feront pour des plaintes, faites-leur 
connaître que c'est leur imperfection qui ne peut rien souffrir 
ni supporter, que la maîtresse le fait pour les humilier et exercer, 
et que ce n'est pas à elles d'observer ses actions ni à philosopher 
sur ce qu'on leur dit, mais à s'y soumettre et en tirer profit 
avec humilité ; et choses semblables que vous leur pourrez dire 
selon les occasions pour les porter à la vraie vertu, et les tirer 
de l'enfance et mollesse dans la pratique de la sainte mortifica- 
tion. Enfin, ma très-chère fille, il faut travailler autour de ces 
chères âmes avec plus de charité que de prudence, bien que 
l'une et l'autre soient très-nécessaires , et toujours excuser et 
supporter le prochain, par l'expérience que nous devons prendre 
et avoir de notre propre faiblesse et imbécillité [incapacité], et 
cacher leurs défauts, n'en parlant que quand la charité le dicte ; 
ce que je ne dis pas pour moi, car entre nous deux il faut tout 
dire pour le bien des cames, n'y prétendant que cela. 

Je bénis Dieu de quoi ces deux bonnes Sœurs reçoivent profit 
du très-bon Père Prépavin; sa divine Bonté les raffermisse et 

soit éternellement louée de nos âmes. Amen. le salue toutes 

nos chères Sœurs de tout mon cœur, et prie Dieu répandre 
ses plus chères bénédictions sur toutes, et elles de prier pour 
moi. Dieu soit béni et sa sainte Mère! 

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visilalion d'Annecy. 




■ ■ 







11 



rr 



118 



LETTRES DE SAINTE CHANTAI, 



LETTRE MDCVI {Inédite) 

A LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER 

suréninotE »r toemier H0NA8TBBB nu r.nns 

La Sainte lui ni< bon gré de n'avoir pas ajouté foi à des rapports malveillants, au 

sujet de la fondation projetée à Saint-Denis. 

vive 4- jésus! 

[Turin], 12 janvier 16";0. 

Ma très-chkre fille, 
Alon Dieu ! que je vous sais bon gré de me dire que l'on peut 
avoir exagéré au rapport que l'on vous a fait des murmures de 
N... sur votre fondation ', car je m'assure que c'est de cœur. 
Et voilà, ma fille, comme il faut faire avec nos Sœurs, toujours 
les excuser, et ne pas croire tout ce que l'on dit quand il est 
mal ; comme aussi les choses rapportées se grossissent grande- 
ment. Or , si vous pouviez, sans intéresser ceux qui ont rapporté, 
faire savoir à N.. . cela , lui demandant s'il est vrai , car je crois 
qu'elles vous avoueront la vérité. [Le reste est illisible.] 

Conforme aune copie 3 ardée au premier monastère de la Visitation de Paris. 

■ 11 s'agit de la fondation de Saint-Denis, pour laquelle la Mère H. A. 
Lbuillier rencontra de nombreuses difficultés, qu'aplanit la puissante inter- 
vention de la reine Anne d'Autriche. Le 30 juin 1639, un petit essaim sorti 
du premier monastère de Paris, sous la conduite de la Mère Françoise- 
Elisabeth Phelippeaux de Tontchartrain, alla commencer cette ruche bénie, 
où se pratiquèrent de grandes et sublimes vertus. Aussi saint Vincent de 
Paul, premier Supérieur du monastère, disait-il : « Je ne respire que Dieu 
quand j'entre dans cette maison, parce que je vois l'Institut dans sa pre- 
mière ferveur. Je n'ai jamais fait de visite dans d'autres monastères où 
j'aie reçu plus de contentement, ni trouvé plus de régularité. » Sainte 
J. F. de" Chantai ayant passé à Saint-Denis lors de son dernier voyage, en 
1641, s'exprimait â peu près dans les mêmes termes : « J'ai eu un parfait 
contentement, dit-elle, d'avoir trouvé celle petite communauté dans la 
pureté, l'innocence, la simplicité et ferveur primitives de l'Institut. » 
(Histoire inédite de la fondation de Saint-Denis.) 



ANNEE 1639. 



119 



LETTRE MDCVII 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Vanité de tout ce qui passe. — Décès des Supérieures de Marseille et de Digne. 
— Peu d'esprits Lont capables de mettre la paix où est la guerre. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Turin, 1639.] 

Ma bonne et chère fille, 
Voire déplaisir d'être longtemps sans savoir de nos nouvelles 
me donne de la consolation, en ce qu'il m'est tin témoignage de 
votre véritable dileclion : mais certes, ma fille, l'assurance en 
est gravée dans mon cœur. Béni soit Dieu qui purifie votre 
imagination; c'est une grande grâce, comme aussi celte claire 
vue de votre néant, et de tout ce qui est en ce monde. « Tout 
ce qui est sous le soleil n'est que vanité », dit le Sage. Dieu 
veuille donner celte lumière à tous ceux qui vivent en ce monde ; 
mais surtout aux âmes religieuses, qui ne s'appliquent pas assez 
à considérer et estimer celte vérité du néant! Plus vous mo 
parlez selon vos sentiments, plus vous me consolez. Je vous 
prie donc, ma très-chère fille, n'ayez jamais de réserve pour 
cela; car vous ne sauriez m'écrire, ni parler avec trop de fran- 
chise. 

Il est vrai, j'ai ressenti et ressens toujours, quand j'y pense, 

la perte que l'Institut a faite en notre pauvre défunle Mère 

Péronne-Marie de Châtel. La mienne est si grande qu'il n'y a 

que Dieu qui la sache; mais c'est sa douce Providence et main 

paternelle qui a donné ce coup : son saint Nom soit béni! Voilà 

encore deux bonnes touches du trépas de ces chères Mères de 

Marseille et de Digne. La divine Ronlé veuille être notre soutien, 

et nous fasse abonder et croître en humilité, confiance en Lui , 

douce charité et sincère simplicité. Ah! ma fille, faut-il encore 

vivre longtemps et dans les épines? Que celle vie est dure, 

mais douce en la divine Bonté! Je remercie Notre-Seigneur, 







120 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

qui me donne l'amour de voire cœur, et de celui de vos chères 
filles. Mais je vous prie qu'on ne m'estime point tant; qu'on 
ne prie point pour ma santé; qu'on laisse cela à Dieu. Impélrez 
de sa bonté et miséricorde la grâce que je vive et meure en 
son saint amour, crainte et entier accomplissement de sa très- 
sainte volonté ; mais je vous supplie que celte prière soit jour- 
nalière chez vous. Oh! que je suis touchée quand je vois tant 
d'humanité entre les serviteurs et servantes de Dieu, et si peu 
d'humilité! Il faut que d'ores en avant [dorénavant] nous soyons 
fort attentives à bien faire choix des Supérieures; car il y a fort 
peu d'esprits capables de mettre la paix où est la guerre, et de 
relier ce qui se détruit. Croyez que souvent la prudence 
humaine fait bien du mal à la charité, et le faux zèle à la dou- 
ceur. Votre, etc. 



LETTRE MDCVIII 

A MADAME MATHILDE DU SAVOIE 

A TUMN 

Congratulations sur le rétablissement de sa santé. Désir de recevoir sa dsile. 

vive j jésus! 

[Turin, 1639] 

Notre très-honorée et vraiment très-chère et bonne Mère, 
Nous ne pouvons plus demeurer sans nous conjouir avec Votre 
Excel'ence du retour de sa tant désirée santé, pour laquelle, 
comme nous avons beaucoup prié notre bon Dieu, aussi main- 
tenant nous l'en remercions de tous nos cœurs, en suppliant sa 
souveraine douceur de nous conserver à longues années votre 
chère vie, pour la combler de grâces et de mérites devant sa 
divine Majesté, et lui donner une entière consolation de la sainte 
œuvre que votre piété, ma très-honorée Madame , a si généreu- 
sement accomplie pour sa plus grande gloire. Mais que Votre 



ANNÉE 1639. 121 

Excellence me permelte de loi faire celte douce plainte, de 
quoi nous jouissons si peu de l'honneur de sa chère présence. 
De vrai, j'en ai quelquefois mal au cœur. Nos Sœurs qui sont 
pour demeurer ici, pourront recouvrer cette perte; mais moi, 
jamais, sinon que Votre Excellence fasse un jour une saillie 
jusqu'à nous, ce que je désire de cœur, car enfin je vous honore 
entièrement et me sens très-obligée d'être à jamais et de toutes 
mes affections, Madame, votre très-humble, très-obéissante et 
fidèle servante. 



LETTRE MDCIX 

A MONSIEUR BAYTAZ DE CHATEAU-MARTIN 

D0Ï8N DE LA COLLÉGIALE DE NOTRE-DAME D'aXXECY, 
PÈnl: SPIRITUEL DU PnEUlKR MONASTERE DE LA ITISITATION 

Lenteur des affaires de la fondation de Turin. — La Sainte demande son obéissance 
pour revenir à Annecy. 

VIVK + JÉSUS ! 

Turin, 3 Kvricr [1639] 

Monsieur mon très-honork Père, 

J'ai reçu la vôtre du commencement de cette année, clic a 

demeuré longtemps en chemin; nous fîmes donner incontinent 

celle de M. de Verbeau , et avons salué de votre part le Père 

dom Juste, lequel vous honore et chérit très-particulièrement; 

ses affaires à Rome vont avec autant de longueur que les nôtres 

ici. Si jamais, que je me souvienne, je fus exercée en patience 

pour des affaires temporelles, nous le sommes ici pour les 

affaires de cette maison , où quelque presse que nous ayons 

su faire, nous n'en avons encore su avoir la conclusion. L'on 

nous promet enfin que ce sera dans la semaine prochaine, car 

je témoigne du déplaisir de telles longueurs; la volonté de 

madame notre fondatrice est forte; mais elle est si attachée à 

la cour que ce qui se pourrait faire en une heure avec elle, il y 

faut des mois. Nous n'attendons que cela pour nous retirer, car 









12 2 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

le temps va s'adoucissant; toutefois, je vois si peu de certitude 

aux promesses, que je crains du retardement. 

Je vois bien que l'on me menace de Madame qui voudra nous 
arrêter jusqu'à Pâques, mais je me résous de parler si ferme 
que l'on nous laissera aller sitôt que nos affaires seront conclues ; 
cela veut dire entre ci et le 8 ou le 15 de mars au plus loin, si 
Dieu en donne le temps. Je pense toutefois, mon très-cher Père, 
que, pour plus grande assurance et facilité, il sera bon que 
Votre Révérence nous envoie une petite obéissance de nous reti- 
rer en notre maison [d'Annecy] le plus lot qu'il se pourra, voire, 
soudain après avoir ici achevé les affaires de la fondation ; et, si 
vous jugez à propos d'y faire insérer notre passage vers nos 
Sœurs de Pignerol, je crois qu'il serait bien utile de les voir, 
a6n qu'après cela l'on résolût ce qui se doit faire de cet établis- 
sement-là. — Le Père dom Juste espère que les Bulles seront 
expédiées dans la fin de ce mois, puis les procès de ces premiers 
actes, reçus sans difficulté. Dieu, par sa bonté, réduise toutes 
choses à sa gloire et vous comble de ses saintes bénédictions! Je 
suis de cœur en tout respect, mon très-honoré Père, votre, etc. 



LETTRE MDCX (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SPPÉBIECBK A UOlIIiG UN DRESSE 

Délaik sur la communauté de Turin. - On ne peut dispenser de l'assistance aux 
Offices du chœur que dans une absolue nécessité. - Ce serait charité de rece- 
voir au monastère de Bourg les Sœurs de Saint-Amour réfugiées dans cette «lie. 



Turin, 1 février 1639. 



VIVE \ JKSUS! 

Ma très-chère fille, 
Dieu soit éternellement béni de nos âmes ! J'ai enfin reçu une 
de vos lettres en date du 8 janvier; le temps m'était long dès 
que je n'en avais eu. Je remercie la bonté de Dieu de vous avoir 



ANNÉE 1639. 123 

guérie et la supplie de vous maintenir longtemps en santé. 
Nous y sommes toutes, grâce à sa divine Majesté, et me suis 
toujours très-bien portée dès que nous sommes ici. Je vous ai 
écrit il y a plus de six semaines toutes nos nouvelles. Nous avons 
trois novices, une prétendante, trois d'assurées qui toutes me 
plaisent bien; nous en avons renvoyé deux. Nous sommes tou- 
jours après ces bénites affaires temporelles de la fondation, pour 
laquelle l'on remet deux fort beaux grangenges. Nous espérons, 
Dieu aidant, de partir pour retourner à Nessy au commen- 
cement de mars, si la saison le permet, comme nous l'espérons. 

Vous êtes si bonne que vous jugez ainsi cbacun. Je crois 
bien certes que votre Sœur que vous avez mise au noviciat est 
bonne, mais ne laissez de bien veiller sur elle et sur les autres. 
Si votre maison a une vraie nécessité, vous pouvez dispenser 
ces deux bonnes Sœurs de l'assistance à l'Office du chœur, 
pour, du travail de leurs mains, y subvenir; mais non certes 
pour autre occasion , sinon pour quelque Office, par-ci par-là. 

Nos Sœurs écriront bientôt à votre communauté toutes leurs 
nouvelles. Il y a longtemps que je n'en ai eu de nos Sœurs de 
Saint-Amour. Certes, j'ai compassion d'elles, car les maisons 
sont si pauvres, excepté quelque petit nombre, qu'elles ne 
peuvent pas redoubler leurs charités : ce sont celles-là qui ont 
besoin de travailler. Hélas! la grande charité que vous feriez si 
vous pouviez les retirer en une partie de votre maison; mais il 
faut bien regarder si vous pourrez vous en passer, et s'il sera 
à propos, cela étant, que les filles parlent beaucoup ensemble. 
Je crois que chacune se devra, pour l'ordinaire, tenir en son 
quartier. Bonjour, ma très-chère et vraie fille. Dieu vous 
bénisse toutes et vous fasse prier pour moi , qui suis toute vôtre. 

Dieu soit béni! 

Conforme à l'original garde* aux Archives delà Visitation d'Annecy. 











124 



LETTRES DE SAINTE CHAXTAL. 



LETTRE MDCXI (Inédite) 



[Turin, 16Î9] 



A LA SOEUR ANNE-MARIE ROSSET 

ai; rniîMicn monastère d'annecï 

Témoignage de maternelle affection. 

VIVE -}• JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 
J'ai reçu depuis peu de jours votre lettre et mémoire, lequel 
ie ne lirai°qu'à notre retour, n'ayant, je vous assure, aucun loistr. 
Il ne faut plus envoyer les lettres par le Val d'Aosle, cette voie 
est trop longue. J'ai reçu grand contentement de vous ouïr un 
peu parler en ce langage muet. J'espère, Dieu aidant, qu'en- 
viron le commencement de mars nous parlerons avec pront de 
tout ce que vous m'écrivez, et tandis je bénis Dieu des saintes 
grâces qu'il continue à votre chère âme, et vous conjure, ma 
très-chère fille, de me recommander souvent à ce très-débon- 
naire Sauveur, afin que sa très-sainte volonté s'accomplisse en 

nous et par nous. 

Je salue, mais très-cordialement, mes très-cherea filles 
M -Gasparde [d'Avisé], M. -Françoise [Humbert], Jeanne-M. [de 
Fontany], Jeanne-Marg. [de Mongeny], et toutes les autres que 
je voudrais nommer, ayant leurs noms engravés dans mon 
cœur. Croyez qu'il me tarde bien de revoir cette chère et 
bénite troupe. Dieu répande sur elle ses chères bénédictions. 
_ J'écris à ma Sœur l'assistante qu'il faut que vous cachetiez 
toutes les lettres 1 . Ma très-chère fille, je suis, mais de cœur, 
entièrement vôtre. • 



Conforme à une copie faite sur l'original par la Mère 
la Visitation d'Anuecy. 



Rosset elle-même. Archive» de 



. A la Visitation, le soin de cacheter les lettres esl une des attributions de 
la charge de coadjutrice. 



ANNÉE 1639. 



125 



LETTRE MDCXII 

A LA SOEUR FBANÇOISË-ANGÉLIQUE DE LA PESSË 

MilTBESSB DÈS XOVICHS AU DIUMÙMIi MUXASTKHK D'ïSKMÏ 

Recevoir avec une profonde humilité les lumières et faveurs divines. 

VIVE + jêsus! 

[Turin, 1639.] 

Ma très-chère fille, 
Je bénis et remercie de tout mon cœur noire divin Sauveur 
des lumières et grâces qu'il a départies à votre chère âme, qui 
m'est chère et précieuse, parce que véritablement elle sert à 
Dieu. Oh ! ma fille, où sa douce Bonté parle, il faut que les ché- 
tives et stériles créatures se taisent. Conservez comme un baume 
précieux dans le fond de votre cœur ces célestes lumières que 
sa miséricorde paternelle y a répandues. Jouissez avec une 
profonde humilité des grâces et bons sentiments dont celle Bonté 
vous fait jouir; et quand il lui plairait de cacher ces sacrés sen- 
timents et lumières, demeurez fidèlement et constamment par 
l'esprit de la très-sainte foi en la disposition et fin qu'il vous a 
montrée, qui est d'un parfait abandonnement de vous-même et 
repos en sa sainte volonté, et d'une fidèle correspondance par 
la pratique d'une vie pure et vertueuse. Il m'a semblé que 
peut-être Dieu vous dispose, par ces grâces, à quelque service 
signalé à sa divine Majesté ; tenez donc voire courage en sa 
main, et faites cependant bien et amoureusement la conduite de 
ces chères âmes que sa Providence a commises à votre soin. 
Conlinuez-moi votre sincère dileclion et confiance en Dieu, et 
croyez que de cœur, je suis vôtre et que vous êtes ma très-chère 

fille. 

Dieu soit béni! 

Conforme à une copie de l'original gard<5 à la Visitation d'Amiens. 









■ 



126 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCXFII 

A MONSIEUR BAYTAZ DE CHATEAU-MARTIN 

DOYEN DK LA COLLÉGIALE DE NOTEE-DAME D ANNECX 
TÈRE SPIRITUEL DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION' 

Le affaires de la fondation ne seront pas achevées avant Pâques. — La Sainte juge 
inutile la prolongation de son séjour à Turin. 

VIVE f JÉSUS ! 

Turin, i mars [1639]. 

Monsieur mon très-honoré Père, 
Je vous remercie très-humblement de vos chères lettres, et je 
suis marrie que le voyage de M. Marcher n'ait pas été plus utile 
à ces pauvres chétifs établissements ; mais il faut se contenter 
de faire ce que l'on peut, et remettre tout à Dieu, que je sup- 
plie d'avoir toujours en sa sainte protection ce pauvre petit 

Institut. 

Mon très-cher Père, je ne vis jamais un tel procédé pour 
les affaires qu'en ce pays. Ils ne peuvent rien achever, et don- 
nent des promesses et assurances de jour à autre. Certes, je ne 
fus en ma vie si pressante de tous côtés, comme je le suis; et 
ne sais si devant Pâques l'on en aura la fin , à ce qu'a dit M. le 
vicaire général, qui veut que les biens soient si exactement de 
la valeur que la Bulle porte, qu'il y aura peut-être au fond 
plus de longueur qu'il ne dit, à cause de tant de formalités qu'il 
faut faire, quoique nous disions que nous sommes contentes 
des [mots illisibles] , comme en vérité il y a de quoi , car elles 
sont très-belles et bonnes. Or, si nous voyons que l'affaire tire à 
la'longue de plus de quinze jours, je voudrais bien avoir votre 
sentiment si nous devons demeurer ici pour cela, n'y servant de 
rien que pour presser; car c'est à M<jr l'archevêque et à M. le 
grand vicaire que touche la conduite, à quoi ils sont très-affec- 
tronnés. Je prendrai l'avis de notre bon Père dom Juste, si nous 



ANNÉE 1639. 127 

n'avons pas de vos nouvelles; car on dit qu'il fait fort bon 
passer la montagne. 

Priez Dieu pour nous, mon très-cher Père, et je supplie sa 
Bonté vous combler de son saint amour, et demeure de cœur 
votre, etc. 



LETTRE MDCXIV 



AU MEMK 



Le Père don) Juste est préconisé évêque de Genève. — Achèvement des affaires 
de la fondation. — Prochain retour en Savoie. 

vivk -|- j lises! 

Turin, '28 mars [1639J . 

Mon très-ho\oré et très-cher Père, 

11 faut donc boire le calice et demeurer ici jusqu'à Pâques, 
et de bon cœur, puisque c'est la divine volonté; le Père dom 
Juste le conseille ainsi , auquel Voire Révérence m'a envoyée. Il 
est bien préconisé évêque de Genève, bien qu'il ne veuille pas 
encore le publier qu'il n'ait ses Bulles pour se faire sacrer, et 
c'est humilité; car il dit qu'il appréhende de se voir en cet 
habit d'évêque. Il vous salue très-chèrement et vous honore, 
chérit et estime grandement. Il n'a cessé d'écrire à Rome dès 
qu'il eut reçu le commandement du Pape de ne plus résister, 
afin d'accélérer l'affaire; mais c'est une mort que les longueurs 
de ce lieu-là, aussi bien que celles d'ici. 

Enfin les affaires de celle fondation sont au point, grâce à 
Dieu, que l'on rendra la sentence devant Pâques pour la pos- 
session de ce béni temporel, et la fulmination de la Bulle; car 
l'un dépend de l'autre. 11 ne fallait pas une moindre affection 
et diligence que celle du très-vertueux M. Piolon pour solliciter 
et faire venir là où on en est. Certes, je crois bien que sa présence 
et la mienne y ont bien aidé ; que s'il vient de nouvelles diffi- 












128 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cultes, elles seront d'une nature que nous n'y pourrons plus rien, 
et elles seront seulement quelques nouvelles longueurs, si que, 
Dieu aidant, je puis assurer que nous partions incontinent 
après Pâques ' . Je me recommande à vos saintes prières, et prie 
notre bon Dieu vous donner ses plus précieuses grâces, et 
demeure en tout respect, mon très-honoré Père, votre très- 
humble, etc. 






LETTRE MDCXV 

. ADAME MATHILDE DE SAVOJrf 

A TURIN 

Hommage de respectueux dévouement 



VIVE 



JESUS! 



[PigncrolJ, 21 avril 1639 



Madame et très-chère Mère, 
Je n'ai pas eu loisir de quasi respirer dès que je quittai 
Voire Excellence, et, à faute de plus grand papier, agréez que 
je salue votre incomparable bonté et celle de M. notre digne 
marquis, en ce billet, et que je vous assure derechef tous deux 
que je vous porte dans mon cœur, avec le plus grand respect et 
tendre dilection qu'il m'est possible. Vous m'êtes et serez tou- 
jours précieuse en mes petites prières, à ce qu'il plaise ànotre bon 
Dieu de vous conserver et proléger en tous les hasards de cette 

« Les premiers bruits de la guerre qui allait éclater en Piémont obligèrent 
la Bienheureuse Fondatrice de hâter son départ. Elle quitta Turin le mardi 
de la semaine sainte, 19 avril 1639, emportant non-seulement les regrets 
de ses filles mais encore ceux de Madame Royale, de Madame Math.lde, et 
de toutes les personnes qui l'avaient connue. Chacun proclamait sa sainteté, 
se recommandait à ses prières, ou réclamait l'honneur de lui faire cortège 
Après avoir passé huit jours au monastère de Pignerol, le pas de Suze étant 
fermé elle prit la route du Dauphiné, visita le monastère d Embrun, et 
rentrai Annecy sur la fin de mai. {Histoire de la fondation de Turin.) 



ftXNEE 10 39. 129 

vie, dont le temps présent me tient en douleur; mais j'espère 
que Dieu vous gardera tous deux, et ce qui vous est de plus 
cher. J'en supplie sa Bonté de toutes les forces de mon àme. 
Quant à Madame Royale, je n'oublie point les besoins de ses 
pauvres Etals. Baisez de ma part, je vous supplie, sa chère 
main, et me tenez toujours dans votre cœur; car je suis, etc. 



I 



LETTRE MDCXVI 



A LA MEME 



Arrivée de la Sainte à Cliambéry. — Promesse d'un continuel souvenir devatt 
Dieu pour le marquis de Pianesse expose aux dangers de la guerre. 



vive •[• jrési's! 

[Cliambéry, 1639.] 

Madame notre thês-honorée et très-chère Mère, 

Nous voici, par la divine miséricorde, arrivées heureusement 
et en santé à notre maison de Cliambéry, non sans avoir couru 
fortune de tomber dans un précipice ; mais la divine Providence 
nous en préserva. Bénie soit-elle éternellement ! Enfin, Madame, 
celle misérable vie est partout pleine de croix, de malheurs et 
d'afflictions. Le pauvre Piémont en est maintenant le théâtre. 
Hélas! que les grandeurs, les plaisirs, les honneurs cl les 
richesses de ce monde sont frivoles, inconstants et de peu de 
durée! Que bienheureuse est l'âme à qui cette vérité est bien 
imprimée dans le cœur! car, par ce moyen, elle s'élève joyeuse- 
ment et avec grande facilité en l'amour et au seul désir des 
biens éternels, dont l'espérance certaine adoucit l'aigreur des 
calamités de ce monde, qui sans cela se rendraient insup- 
portables. 

Oh Dieu ! Madame, que la souveraine sagesse de notre grand 

Père céleste est adorable et admirable, car elle fait tirer de tous 

ces malheurs temporels des richesses spirituelles à ses enfants, 

par la patience, douceur et résignation avec laquelle ils portent 

vin. 9 





130 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

leurs travaux. J'ai consolation de penser que Votre Excellence 
et celle de M. votre fils possèdent ce bonheur , jouissant d'une 
sainte paix dans vos âmes, tandis que tout est en trouble par la 
guerre II est vrai que pour vous, ma très-honorée Mère, je 
sais bien que votre cœur maternel ne peut être exempt des 
douleurs d'une vive appréhension sur la personne de cet unique 
fils, incomparable en vertu et débonnaireté. Et véritablement, 
quand cela se présente à mon esprit, j'en ressens une grande 
peine Mon recours est à Dieu, vous présentant tous deux a sa 
Bonté avec une affection très-tendre ; car, ma très-chère dame, 
je ne vous saurais dire combien vos personnes me sont pré- 
cieuses -, le cher fils encore plus intimement m'est présent 
devant Dieu, pour les continuels hasards où je sais qu'il est. 
La divine Bonté le conserve avec vous, Madame, et la chère 
madame la [jeune] marquise, et toute la bénite famille, Je salue 
en tout respect Vos Excellences, attendant toujours l'honneur 
et la consolation de vous voir en notre petit Annecy, où je vous 
désire de tout mon cœur; et, après vous avoir souhaité les plus 
grandes grâces du saint amour de Dieu , je demeure, de Votre 
Excellence, Madame, très-humble, etc. 



LETTRE MDCXVII 



A LA MERE MADELEINE-ELISABETH DE LUCINGE 

supÉmcraii A Tinix 
Sollicitudes pour la communauté de Turin. - Instruction sur les devoirs 



[Annecy, 1639.] 



d'une Supérieure. 
vive f jésus! 

Ma toute chère fille, 
Combien ont été chèrement reçues vos lettres et les nouvelles 
que nous a dites ce jeune homme qui nous les a apportées ! 
Car, ma très-chère fille, nous étions dans une peine incroyable 



ANNÉE 1639. 131 

de vous et de votre famille, bien que, dès quelques jours, elle 
était un peu adoucie par l'assurance qu'on nous donnait qu'il 
n'y avait point de batterie de votre coté '. Mais auparavant, ma 
fille, j'ai souffert ce que je ne vous puis dire, vous ayant 
souvent toutes désirées ici. Nos Sœurs font de continuelles 
prières, et l'on nous assure qu'il y a trêve pour deux mois, 
et espérance de paix. Dieu, par son infinie bonté, la veuille 
établir dans les âmes et entre les hommes; car les cheveux 
hérissent de savoir les désolations et calamités que souffre la 
pauvre chrétienté. Je bénis l'infinie Bonté de tout, et de ce 
ce qu'il lui plaît vous fortifier de sa grâce parmi tant de sujets 
d'épouvante; c'est une grande consolation de savoir que rien 
du tout ne saurait arriver que ce que Dieu voudra, et qu'il 
voudra tout bien pour nous qui ne voulons que sa volonté; de 
sorte que la mort et la vie, et la manière de la recevoir, nous sont 
indifférentes, puisque tout part de cette source d'incomparable 
miséricorde. Il faut donc faire toujours ce que nous connaissons 
devoir faire pour éviter les périls, afin de ne point tenter Dieu. 
Pour tout le reste, je n'ai guère à ajouter à ce que je vous ai 
écrit pour votre conduite sur celte chère Sœur dont vous 
m'écrivez; elle a un cœur très-bon, doux et qui veut le bien, 
mais il la faut aidei\JC'est l'obligation des Supérieures à qui 
Dieu commet les âmes qui lui sont chères, de les régir, gou- 
verner, redresser et affranchir de leurs défauts et imperfections; 
et non-seulement cela, mais il les faut avancer en la voie de la 
perfection, afin de les rendre dignes de la sainte union à 
laquelle leur vocation et la bonté de Dieu les appellent, lequel ne 
s'est choisi ces âmes d'entre tant d'autres qui croupissent au 

• La mort de Viclor-Amédée avait été le signal de la guerre civile et de la 
guerre étrangère. Les deux partis qui se disputaient la tutelle du jeune due 
Charles-Emmanuel II ayant appelé à leur aide l'Espagne et la France 
le Piémont se trouva le théâtre d'une longue et désastreuse guerre. Le 
27 août 1639, la ville de Turin tomha au pouvoir des Espagnols. 

9. 









13 2 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

monde que pour les rendre conformes et une même chose avec 
Lui- et c'est en cela principalement que consisle la charge de 
Supérieure. Dieu lui en demandera compte, et ne recevra 
poiut les excuses de l'amour-propre, de timidité et de considé- 
ration de nos intérêts ; car, au-dessus de tout cela, Il veut que 
l'on cultive les âmes, qu'on arrache les mauvaises plantes, 
qu'on y sème les saintes vertus, et qu'on les arrose d'exhor- 
tations, d'encouragements et d'oraisons, puis qu'on laisse le 
soin à la divine Providence d'y donner de l'accroissement et les 
fruits au temps qu'il jugera convenable, car c'est de cela qu II 
ne nous demandera pas compte; mais oui bien si nous avons 
dit ce qui est en nous pour leur bien, et il faut attendre les 
effets [de notre travail]; et, bien qu'ils ne paraissent pas sitôt, 
il faut avoir patience et persévérer à faire et travailler, comme 
nous avons dit, sans se lasser, te Dieu nous bénira. Voila, ma 
fille comme vous devez travailler après toutes, sans exception; 
et grâce à la divine Bonté, il me semble que les filles de ce 
pays sont de bonne trempe pour être de vraies Filles de la Visi- 

tation. . ,., 

Pour les esprits du lieu où vous êtes, l'on a toujours dit qu ,1 
n'en fallait pas attendre la douceur et souplesse telles qu'en ces 
quartiers : la nation ne le porte pas. Elles ne laissent d'être 
filles de Dieu : et certes ce que j'en connais est bon; .1 y a la 
dedans de bonnes vertus, quoique non si agréables. 11 faut se 
contenter de ce qu'on en peut avoir, surtout il les faut tenir en 
courage et joie, et ne leur pas faire voir toute la perfection qu on 
requiert d'elles, sinon petit à petit, leur témoignant du conten- 
tement de ce qu'elles font, autrement on les abattra. Il sera 
bon qu'elles rendent compte à leur maîtresse; mais je crois 
toujours que c'est leur grand bien, que vous leur parliez tous 
les huit jours, puisque vous en avez le loisir. Tenez vos filles 
allègres; ne vous ennuyez point de leurs défauts, corrigez-les 
maternellement. Mon Dieu! que je suis consolée de vo.r les 



E"— 1"^ 



ANNÉE LG39. 133 

assurances que Noire-Seigneur vous donne! et que de grâces 
Il vous fera, ma chère fille, si vous donnez une fidèle corres- 
pondance aux desseins qu'il a de se glorifier en ces chères 
âmes; car je crois toujours que ce n'était pas en vain que 
notre Bienheureux Père avait tant d'inclination que l'Institut 
passât les monts. Votre, etc. 



[Annecy, 1G39. 



LETTRE MDCXVIII 

A LA MÈRE PAULE-JÉRONYME KWROT 

SUPÉRIEURE A \A\CV 

Heureuse est l'âme qui chemine simplement et paisiblement dans su vocation. 

vive -j- jrésus! 

Ma chère fille, 

Le doux et débonnaire Sauveur soit notre éternelle consola- 
tion et l'unique amour et louange de nos cœurs! Votre lettre 
m'a toute consolée, y voyant le bon état de votre communauté, 
dont je bénis mon Dieu de tout mon cœur. Hélas! que ces 
bénites âmes sont heureuses de cheminer ainsi paisiblement et 
simplement dans leur sainte vocation, et ne la point mélanger 
par les communications étrangères! Je loue et remercie notre 
divin Sauveur de ce qu'il lui plaît répandre cette affection en 
presque toutes les Filles de la Visitation; c'est une des bonnes 
marques qu'on en possède l'esprit. Je n'ai donc à souhaiter à 
nos très-chères Sœurs vos filles, que la sainte persévérance 
dans l'affection d'une profonde humilité et douceur de cœur, qui 
sont les deux chères vertus de l'Institut. 




rr 



134 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCXIX 

A MADAME MATHILDE DE SAVOIE 

A TURIN 

La Sainte prend part à ses inquiétudes et l'excite à se confier en la divine 
Providence, <[ui fait tout pour le bien des élus. 



[Annecy, 16:i9.] 



VIVE i JKSUS ! 

Madame ma très-honorée et vraie Mère, 
La lettre que je viens de recevoir de Votre Excellence a vive- 
ment touché mon cœur, pour y voir les justes douleurs et appré- 
hensions du votre tout maternel, sur le péril où est d'ordinaire 
M. votre digne el unique fils. Sauveur de mon âme! protégez 
et conservez en votre grâce et en santé celui duquel je crois que 
l'âme est très-précieuse à votre divine Bonté. Ma très-honorée 
et très-chère Madame, ne doutez point que nous ne fassions de 
très-particulières prières à cette intention et pour votre conso- 
lation ; car Dieu sait l'amour, la révérence et estime que j'ai 
pour Vos Éminences, et ce que je ne voudrais pas faire pour 
votre contentement et la conservation de ce cligne seigneur, que 
j'honore et chéris avec des sentiments très-particuliers. 

Madame, nous sommes tous comme rien en la main de Dieu, 
et vous devez croire assurément que la souveraine Providence 
a un soin spécial de M. votre fils, parce que je sais que son 
cœur regarde droit à Dieu, et qu'il n'a point de prétention en 
tous ses desseins que de cheminer dans les sentiers de son très- 
saint bon plaisir. En cela vous devez prendre votre repos et 
mettre voire confiance, ma très-honorée Madame, espérant fer- 
mement que Dieu ne permettra lui arriver chose quelconque 
qui ne soit pour son bien. Madame, que Votre Excellence me 
permette de lui dire que nous devons, nous autres chrétiens, 
petit à petit dégager nos cœurs des choses créées, par la consi- 
dération d'une meilleure vie, et jeter dans cette bienheureuse 



ANNÉE 1639. 135 

éternité nos affections, nos désirs et prétentions; c'est le profit 
que votre prudence vous fera tirer des misères et calamités qui 
sont si pressantes. 

A la vérité, je vous souhaiterais de tout mon cœur en cette 
petite retraite [d'Annecy], et nous en recevrions toutes un con- 
tentement inexprimable; mais, comme vous le dites, Madame, il 
vous serait impossible de quitter Madame Royale dans les sen- 
sibles afflictions qui l'environnent. Cette grande et toute bonne 
princesse touche vivement nos cœurs; l'on fait continuellement 
des prières pour elle et pour cette tant désirée et désirable 
paix. Que notre doux Sauveur remplisse de la sienne votre àme ! 
Je demeure en tout respect, Madame, votre très-humble, etc. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCXX (Inédite) 

A MONSIEUR NOËIi BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY 

A r.utis 

C'est une grande vertu de se soumettre à la volonté do Dieu dans l'insuccès des 
œuvres entreprises pour sa gloire. — Souffrir patiemment les distractions. — 
Explications relatives aux fondations faites par le commandeur pour la célébra- 
tion d'une messe quotidienne et la réception d'une prétendante sans dot. 

vive -J-jésds! 

[Annecy. 1039.] 

Mon très-honoré et très-digne Père, 

Votre bonté me récompense largement le retardement de vos 
chères et très-aimables nouvelles, ayant voulu prendre la peine 
de m'écrire si au long, et de votre propre bénite main, les 
ardentes et sincères affections de votre tout bon cœur , mon 
très-cher Père , et tous vos pieux desseins. Je n'ai su douter que 
le retardement de cette communication procédât d'autre motif 
que de vos grandes occupations et de votre absence. 

Certes, il n'est pas possible de ne pas ressentir la perte de 
tant de biens spirituels que l'on pouvait attendre de l'établis- 



1 









lâ0 LETTRES DE SAINTK GHANTAL. 

sèment commencé au Temple, et ne puis penser qu'un jour 
Dieu ne le redresse et ne suscite quelques bonnes âmes pour 
cela. Cependant, sa divine Providence, qui vous avait fait entre- 
prendre si sagement ce dessein pour sa gloire, ne vous en 
lairra sans récompense, et fera valoir si hautement la douceur 
de votre humble acquiescement à sa divine volonté, que vous 
verrez un jour, mon très-cher Père, moyennant sa grâce, que 
cet acte vous aura mis dans un avancement de perfection et 
dégagement plus grand que l'on ne saurait estimer. Et je crois 
que c'est un conseil de Dieu de n'avoir pas suivi celui que l'on 
vous donnait de maintenir votre entreprise, et en cela je vous 
assure que vous avez suivi le vrai esprit de notre Bienheureux; 
car, comme vous savez, il voulait que l'on fût courageux a 
entreprendre, et souple à quitter quand le bon plaisir de Dieu 
le signifiait. Oh! que de trésors pour votre âme en celte défaite, 
mon très-cher Père, et je ne doute point que Dieu ne vous 
donne une grande assistance pour vous en enrichir! car je vois 
que de tous côtés sa Providence vous en fournit des sensibles 
occasions, à quoi, selon l'esprit que votre bonté aime et estime 
tant, il ne faut rien faire que souffrir doucement la peine que 
tant 'de divers sujets vous donnent, ne les point regarder d'un 
œil arrêté, point du tout, ne point combattre ni vouloir les 
surmonter, mais se divertir et tenir paisible. 

De même il faut faire pour l'évagation de votre esprit, sans 
en prendre aucune peine, mais tâcher de demeurer en paix 
parmi cette guerre de distractions, et vous contenter, mon 
très-cher Père, de demeurer le temps destiné à l'oraison coi 
et paisible, sans faire aucune chose devant Dieu que de se con- 
tenter d'être à sa vue, et cela sans le vouloir sentir ni en faire 
l'acte sinon que vous y ayez la facilité, vous tenant assis avec 
un repos et révérence intérieurs et extérieurs; et croyez que 
cette patience est une grande oraison devant Dieu. Vous ne 
devez pas vous étonner de trouver votre esprit comme il est; il 



ANNEE 1G;î9. 137 

était inévitable qu'il ne tombât là à cause des grands, continuels 
et divers emplois et occupations qu'il a eus durant deux ou trois 
ans; cela arrive à chacun, et à notre Bienheureux Père même, 
je vous l'ai déjà écrit. Quand il retournait de ses visites, qui 
n'étaient que de quatre ou cinq mois à la fois, il trouvait sa 
pauvre àme si distraite, si maigre et délabrée qu'elle lui faisait 
pitié. Dame ! il ne la remettait pas à force de bras, mais la pre- 
nait doucement; et, avec une grande patience et sans effort, la 
remettait petit à petit, et je sais qu'en telles occasions il don- 
nait les avis que je vous dis à la fin de la page précédente. Sur- 
tout il recommandait de retrancher les réflexions, l'empresse- 
ment et désir d'être délivré de telles importunités, et la patience 
à les souffrir. Dans plusieurs Epîlres et Entretiens, vous trou- 
verez cette doctrine; et j'espère, mon très-cher Père, que, 
dans peu de temps, faisant de la sorte, vous serez remis en 
votre premier train. Enfin, il faut être aussi content d'être 
impuissant, oisif et immobile devant Dieu, sec et aride, quand 
Il le permet, qu'agissant et jouissant de Lui avec grande facilité 
et dévotion: le tout consiste, pour notre union avec Dieu, 
d'aimer autant l'un que l'autre. 

Il m'est avis, mon très-bon et cordial Père, que je vois voire 
esprit qui s'en va renouveler et refondre tout dans celui de 
notre Bienheureux, et passer en ce saint exercice (à l'aide de ce 
dépouillement que vous vous proposez de faire, de tout embarras 
des choses de la terre), le reste de vos jours dans une grande 
douceur et solide dévotion, votre âge et votre complexion n'étant 
plus pour agir, mais pour s'employer tout à l'amour et repos 
en Dieu; et j'estime que l'effet de vos desseins résultera à la 
très-grande gloire de Dieu, à l'enrichissement de votre chère 
àme et à l'édification du prochain. Vous ne pouvez donner un 
plus grand exemple de vraie piété et de l'entier mépris des 
choses que le monde estime tant; Dieu, par sa bonté, vous 
veuille donner beaucoup d'imitateurs. Je souhaiterais la même 






I 



■ 



m 






138 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

résolution à Mgr de Bourges, qui a une parfaitement bonne âme, 
qui désire la retraite afin de mieux servir Noire-Seigneur; mais 
le monde et les visites, quand il est retiré en son abbaye, le 
persécutent et le distraient grandement, et il est si bon et facile 
qu'il ne se peut dénier à ceux qui le désirent. 

Je vais répondre aux autres lettres; je prie Dieu me donner 
sa sainte lumière, afin que je le fasse selon son bon plaisir. 
Mon vrai et très-aimé Père, je n'ai su plus tôt achever cette lettre 
ni prendre le temps (tant j'ai été accablée) de lire les deux 
dernières, où véritablement je trouve des marques sensibles de 
la grandeur de la sacrée et divine onction dont notre bon Dieu 
remplit votre chère âme, dont je bénis et remercie son éternelle 
bonté. Vous voyez, mon très-cher Père, comme cet Esprit 
divin ne laisse pas de verser les influences de ses grâces dans 
les âmes pour les distractions, sécheresses et impuissances 
d'esprit, quand elles procèdent des embarras et affaires entre- 
prises pour sa seule gloire, comme ont été les vôtres; c'est 
pourquoi celte Bonté infinie en tire de si grands profits pour 
votre très-chère âme, et pour la consolation de la mienne très- 
pauvre; car je vous assure que j'en ressens une très-grande, 
avec une entière satisfaction de toutes vos dispositions, qui 
vraiment sont inspirées de Dieu et dans l'ordre d'une parfaite 
charité ' ; vous assurant, mon très-cher Père, que, par la divine 
grâce, j'ai plus de joie de voir cette distribution s'étendre sur 
les besoins de ces chères et bénites âmes, que si elles étaient 
toutes employées pour nous; car enfin il faut suivre la lumière 

■ Le commandeur de Sillery fondait alors en plusieurs monastères du 
Carmel et de la Visitation deux œuvres d'une grande générosité. Il assurait, 
1° la réception d'une fille sans dot destinée à honorer la très-sainte Vierge ; 
2» la célébration d'une messe quotidienne pour remercier l'adorable Trinité 
des grâces et prérogatives accordées à cette auguste Mère de Dieu. Ce pieux 
ecclésiastique étendit cette seconde fondation jusque dans le Canada , et 
donna des sommes considérables pour assurer la perpétuité de ces œuvres. 



ANNÉE 1639. 139 

de Dieu et secourir ses prochains selon l'ordre de la charité. 

Votre bonté, mon vrai Père, veut bien que je l'avise de ce que 
cette parole : que la fille de fondation soit effectivement pauvre, 
pourrait peiner les Sœurs, d'autant qu'assez rarement les filles 
de celte condition se trouvent avec les talents et dispositions 
nécessaires pour bien prendre l'esprit de notre vocation, lequel 
bien compris accomplira facilement votre intention; laquelle 
je crois être que le monastère choisisse et puisse prendre celte 
iille chez quelque pauvre gentilhomme, bourgeois, ou autre 
famille qui serait pauvre en leur condition, ou chargé de 
famille avec peu de moyens pour la pourvoir selon sa condition ; 
charité, pour l'ordinaire, plus à la gloire de Dieu que l'aumône 
donnée à ceux qui mendient leur pain. Le reste des conditions 
que votre bonté marque laisse une juste liberté, et crois bien 
avec vous, mon très-cher Père, qu'il suffira d'aumône)' la 
moitié du revenu, tandis que la place sera vacante, cela sera 
bien puisqu'une Sœur de la maison pourra en attendant tenir 
vos intentions en vigueur devant Dieu et sa sainte Mère. De 
mettre un contrôleur ou surveillant sur la maison pour faire 
observer cette fondation, outre que cela montrerait un peu de 
méfiance, non des personnes présentes, mais de celles de 
l'avenir, il serait à craindre qu'il ne donnât quelque inquiétude 
au monastère. Mais je crois que cette chère fille doit être par- 
dessus le nombre, et que cela assurera contre les conseils qui 
ajustent les consciences à la prudence humaine, desquels Dieu 
nous garde par sa bonté. Et enfin je crois qu'il faut charger la 
conscience de toutes les Supérieures et des conseillères, en 
sorte que, sous quelque prétexte que ce soit, elles ne puissent 
changer votre intention, d'autant que son fruit est d'une charité 
qui, en tout temps, sera très-bonne et nécessaire à quelques 
bonnes âmes. 

Pour la messe que votre bonté fonde céans, il est bien rai- 
sonnable qu'elle se dise selon votre intention ; vous en ferez, 



I 






■ 



il 



M0 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

s'il vous plaît, dresser la fondation ; ce monastère vous en est 
très-obligé, et de laisser l'heure à sa commodité et le choix de 
l'ecclésiastique. Nous en élevons un céans, neveu de feu 
M Michel, notre premier confesseur, qui est une ame toute 
pure et innocente, et qui étudie fort bien. Dans deux ans, ,1 dira 
sa messe, Dieu aidant; cependant nous la faisons dire à un ver- 
tueux prêtre, à qui nous donnerons par écrit vos intention**, 
attendant de les faire afficher en la sacristie. Mais, mon très- 
cher Père, il les faudra faire comprendre en peu de lignes, en 
tirant la substance seulement, car les écritures sur le Cuivre 
sont extrêmement chères en ces quartiers. - Vraiment, mon 
très-honoré et très digne Père, je suis ravie de voir l'abondante 
piété que notre bon Sauveur verse dans votre chère ame, et 
comme celte divine Providence se sert de vous pour l'établis- 
sement de tant de grands et saints moyens d'amplifier sa glo.re 
par la conduite des âmes au salut éternel. Béni soit à jamais 
l'Auteur de tant de saintes pensées; et vous, mon très-cher 
Père, soyez pour jamais comblé des richesses de la divine 



Bonté. 



Conforme à une copie de l'original gardé au pretnl 



stère de la Visitation de Paris". 



LETTRE MDCXXI 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 
a,i, fidèlement selon Die», et s'abandonner à son Esprit. - Bien choisir les sujets 
XopÏTnosUtut, et ne jamais admettre les filles qui feignent d'être extattaaes. 
— Détails sur le voyage de Turin. 



[Annecy, 1639. 



VIVE \ JÉSUS ! 

Ma très-bonne et chère fille, 
Béni soit notre divin Sauveur qui vous a donné tant d'amour 
et de cœur pour noire Bienheureux Père et pour votre très- 
indigne Mère ! 



■ 

^^1 



ANNÉE 1639, 141 

Je vois voire bon cœur en langueur et ennui; c'est Dieu qui 
vous veut éprouver et faire part de sa sainte croix. Ce que 
vous devez faire, c'est de demeurer de bon cœur dans ces 
privations de vigueur et puissance pour agir, les souffrant dou- 
cement sans vous efforcer de les surmonter. Demeurez là pai- 
sible, toute soumise et abandonnée au bon plaisir de Dieu, sans 
faire aucune réflexion sur vos peines, ni sur tout ce qui se peut 
passer en votre intérieur. Faites fidèlement, selon l'extérieur, à 
votre ordinaire, et laissez le soin de votre intérieur à Notre- 
Seigneur, vous contentant de le regarder comme vous pourrez, 
et de demeurer patiente et souffrante selon son bon plaisir. De 
même pour ces combats entre la partie inférieure et la supé- 
rieure, ne vous en étonnez point. Bienheureux sera le serviteur 
qui sera trouvé veillant et combattant, car il recevra la couronne 
de gloire. Soyez joyeuse en ce travail, tant qu'il vous sera pos- 
sible; vous avancerez plus par cette voie, si vous êtes fidèle, 
que si vous abondiez en consolations. 

Je vous ai déjà remerciée de l'aube que vous avez offerte à 
notre Bienheureux Pèie, avant que de l'avoir vue; mais, 
l'ayant vue, je résolus de redoubler mon remerciaient, tant je 
la trouve excellemment belle. Je supplie la souveraine Bonté, 
par les intercessions de notre saint Fondateur, qu'elle revête 
votre dileclion et toutes vos chères filles d'une robe d'innocence 
et de grâce en ce monde, et d'une étemelle gloire en l'autre. — 
Tenez-vous ferme à ne jamais admettre aucune fille qui n'ait 
les véritables dispositions requises à l'esprit de noire sainte 
vocation, et Dieu vous bénira de plus en plus; surtout il faut 
éviter ces filles qui font les saintes et les extatiques. C'est une 
belle sainteté qu'une profonde humilité et soumission, accom- 
pagnée d'une sainte joie dans la vie commune. — Vous avez bien 
fait de ne pas accorder un si grand séjour dans voire monastère 
à ces bonnes daines Beligieuses ; il nous faut servir le prochain 
de tout noire pouvoir, notamment les servantes de Dieu, mais 









142 LETTRES DE SAINTK CHANTAL. 

cela sans détriment de nos premiers devoirs. — Je salue toutes 
nos chères Sœurs, et un peu en particulier celle que vous me 
dites qui est travaillée d'une grande colique et peine intérieure. 
Je lui compatis ; mais, d'un autre côté, je la trouve très-heureuse, 
puisque véritablement ce doit être le plus délicieux partage des 
servantes de Notre-Seigneur que la croix et les travaux. Et il 
faut tâcher, par fidélité, de témoigner en iceux notre amour à 
Celui qui nous a montré l'excès du sien par ses incomparables 
souffrances, au prix desquelles les nôtres ne sont rien. Dieu 
bénisse celte chère âme, et vous aussi, ma fille, à laquelle je 
veux encore dire un mot de nos nouvelles, afin que vous disiez 
toujours que les vieilles amies valent mieux que les autres. 

Nous sommes venues et très-heureusement de Turin, grâce 
à Dieu ; nous en sortîmes si à la hâte et à propos, que bientôt 
après le siège y fut mis. Nous avons trouvé bonne compagnie 
de soldats français, mais fort honnêtes gens, qui ne nous ont 
fait que civilités. Nous avons, à cause des détours pour éviter 
les gens de guerre, cheminé huit jours sur le bord des précipices 
les plus effroyables qu'il est possible de s'imaginer; le mulet, 
devant notre litière, tomba une fois ; que s'il fût aussi bien ren- 
versé à droite qu'à gauche, nous étions perdues sans ressource. 
Voyez, ma fille, si nous avions de quoi nous reposer toujours 
plus pleinement en cette souveraine Providence, laquelle a 
beaucoup béni notre voyage, et j'espère, par la divine miséri- 
corde, que ce nouveau monastère réussira grandement bien. 
Nous avons donné l'habit à cinq filles, et place à trois ou quatre 
autres. Or sus, il faut bien que vous soyez ma très-chère fille, 
de vous écrire si longuement, car vraiment je suis accablée de 
lettres à ce retour; et outre cela, en devenant vieux l'on ne 
devient pas robuste et habile au travail. Dieu nous rende très- 
vigoureuses en son saint amour, auquel je suis toute vôtre! 






ANNEE 1639. 



143 



LETTRE MDCXXII [Inédite] 

A LA SOEUR ANNE-FRANÇOISE BOURGEAT 

A AVIGNON ' 

Obligation pour une Religieuse de se rendre au monastère où l'obéissance l'envoie. — 
Éloge des Sœurs de Marseille. 

vive f jrésus! 

Annecy, 12 juin 1639. 

Ma très-chère fille, 
Je n'eusse pas cru que ma Sœur la Supérieure ni nos Sœurs 
eussent donné leur consentement pour [que vous soyez] élue 
hors de voire maison d'Avignon; mais puisqu'elles l'ont fait, 
quel moyen de se dédire, sinon que Mgr le cardinal l'empêche? 
car le lieu du séjour de votre personne dépend de lui. Comme 
j'ai conBance en Dieu que votre bon cœur, par l'intime affec- 
tion qu'il a au mien, se trouvera toujours de même volonté et 
désir que moi, [plusieurs mots illisible]. Je suis bien de votre 

1 Dès son entrée au premier monastère de Lyon en 1620, Sœur Anne- 
Françoise Bourgeal comprit « l'excellente beauté d'une âme dépouillée de 
toutes les choses de la terre et uniquement possédée de Dieu » . Aussi saint 
François de Sales recommanda-t-il à la Mère de lilonay d'avoir un soin par- 
ticulier de celle jeune professe, « parce que, dit-il, si clic venait à tomber, 
elle tomberait de bien haut, et si elle persévérait, elle irait bien avant dans 
la perfection. Cette courageuse persévérance est la faveur que Dieu lui a 
faite (ajoutent les anciens Mémoires), ayant été une de ces âmes que Dieu 
mène de grâces en grâces, en sorte qu'allant de vertus en vertus elles par- 
viennent à la totale destruction d'elles-mêmes et à la possession du souve- 
rain Bien. » Envoyée en 1623 à la fondation du monastère d'Avignon, Sœur 
Anne-Françoise y succéda à la Mère J. M. Compain dans la charge de Supé- 
rieure, et prépara l'établissement des maisons de Forcalquier et du Pont- 
Saint-Esprit. Plus tard elle gouverna les communautés de Marseille et de 
Saint-Flour, et contribua à la fondation d'Aurillac. De pénibles épreuves 
marquèrent la dernière supériorité de cette généreuse Mère, et contribuè- 
rent puissamment à l'élever au degré de perfection que saint François de 
Sales avait prévu qu'elle atteindrait. « Le 22 juillet 1658 elle fut appelée 
à jouir de celte meilleure part de Marie qu'elle avait choisie et qui ne lui sera 
jamais ùtée. » (Année Sainte, VIP volume.) 









144 LETTRES LE SAINTE CHANTAL. 

sentiment que l'on ail ma Sœur la déposée de Forcalquier devant 
que vous sortiez, et à laquelle il ne faudrait point d'autre témoin 
pour faire croire la certitude de votre vœu, que votre seule 
parole ou écriture. Les effets font bien voir qu'il vous fut inspiré 
de Dieu. 

Il est vrai, ma fille, que je ne me souviens pas de ce que 
vous a dit notre Bienheureux Père; mais vous me le manderez 
bien à votre loisir. Certes , vous trouverez une famille de béné- 
diction; car ces chères Sœurs de Marseille sont de très-bonnes 
filles. Je crois que vous en recevrez de la consolation, et nos 
chères Sœurs , de votre conduite. Ma très-chère fille, priez bien 
Dieu pour moi quand vous serez à Marseille, et nos Sœurs aussi. 
Je crois que Mgr le cardinal, étant dans les sentiments où il est, 
ne vous refusera pas. Je prie Dieu qu'il vous comble de ses 
plus précieuses grâces, et suis sans réserve, ma très-chère 
fille, votre très-humble, etc. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation de Montpellier. 



LETTRE MDCXXIII {Inédite) 

A LA SOKLR M AIUi:-FRANÇOIS[<: DE MONCEAU 

H fllX EX PHOVESCE 

Bon témoignage que les Sœurs d'Arles rendent de leur Supérieure; elles s'opposent 
à ce qu'on avance sa disposition. Les difficultés survenues seront soumises au 
jugement do la Mère de Saint-Michel. 

VIVE '[- JKSUS! 

[Annecy], 13 juin [1639]. 

Ma trés-chère fille, 
Je viens de recevoir une lettre de plusieurs Sœurs d'Arles, 
comme aussi de M. le grand vicaire d'Arles, lequel avec une 
grande sincérité me raconte l'état auquel il trouva le monastère 
quand il fit la visite [canonique], me disant naïvement les 
défauts de la Supérieure; mais certes leur jugement est bien 
différent et celui des Sœurs aussi, à ce que Mgr l'archevêque, 
M. Ailhaud et vous nous avez écrit, car tous ensemble ne jugent 






ANNÉE 1639. 145 

pas qu'il y ait sujet de déposer ma Sœur la Supérieure, et les 
Sœurs me mandent nettement que si l'on s'ingère de le faire 
qu'elles s'y opposeront, ce qui leur serait aisé à faire, puisque l'on 
ne peut pas déposer une Supérieure qu'à la requête du Chapitre; 
et je vous envoie une copie de ce que nous en avons trouvé écrit 
de la propre main de notre Bienheureux Père. Je suis bien 
marrie de voir que cette affaire ici s'évente et fait éclat, et se 
ferait plus grand s'il se faisait de la sorte que vous l'éerivez, 
dont il s'en faut bien garder; ce serait une mauvaise brèche à 
l'Institut. 

J'écris à ces Messieurs et à nos Sœurs ma pensée sur ce sujet , 
qui est la même que je vous écrivis, que, ma Sœur Anne-Louise 
étant là, elle conférerait avec les Sœurs, et que ce qui serait 
requis pour la gloire de Dieu et le bien de cette maison-là on 
le fît, et que nous recevrions de bon cœur nos deux Sœurs si 
elles nous étaient renvoyées. Mais, mon Dieu, ma très-chère 
fille, comme s'accorde ceci? L'on m'a écrit, je veux dire 
M. Ailhaud ou vous, qu'il n'y avait que trois ou quatre Sœurs 
au plus qui fussent pour la Mère, et l'on m'écrit qu'elles sont 
dix-huit ou dix-neuf pour [elle] . Voyez- vous, ma très-chère fille, si 
jamais vous vous trouviez en telles occasions, arrêtez-vous au 
dire des bonnes et vertueuses, bien qu'elles fussent en petit 
nombre, et non jamais aux esprits mal faits et préoccupés. Or 
bien, en toutes choses il faut toujours demeurer en la parfaite 
charité, et conduire cette affaire avec grande douceur, sagesse 
et droiture. Et comme j'ai déjà écrit, quand notre Sœur Anne- 
Louise de Marin sera là, elle prendra une entière connaissance 
de l'état de l'affaire avec les Sœurs et Supérieurs, et ils con- 
cluront ce qu'ils jugeront être le plus expédient à la gloire de 
Dieu et à la paix de ce monastère; et je m'assure que Mgr l'ar- 
chevêque sera content que l'on procède de la sorte. Quant à la 
Supérieure [F. -Angélique Garin], elle se soumettra à tout, et 
nous, à la recevoir, si l'on nous la renvoie ; et je vous prie, ma 
vin 10 



■ 



I 






146 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

très-chère «lie, d'agréer et faire agréer à Mgr l'archevêque 
que les choses se passent ainsi doucement. Que si notre Sœur 
de Saint-Michel, je veux dire Anne-Louise de Marin, ne peut 
aller là et que le monastère n'agrée pas, comme je l'appréhende, 
notre Sœur [Anne-F.] Bourgeat, il faudra derechef entendre les 
Supérieurs et les Sœurs, car il faut conduire cette affiure par 
l'ordre convenable. Voilà, ma très-chère fille , ce que j'ai cru 
vous devoir dire : votre bon cœur, qui connaît le mien et le vrai 
amour que je lui porte, le recevra utilement, je m'en assure. 
Dieu conduise tout à sa gloire et vous comble des grâces du Saint- 
Esprit! Je suis toute vôtre. — 13 juin. 



Conlorm 



e à une copie gardée au, Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCXXIV (Inédite) 

A QUELQUES RELIGIEUSES DE LA VISITATION 

A ATIL.ES 

La Sainte les remercie de s'opposer à la déposition de ^Supérieure. Avec quelle 
prudence on devrait procéder, s'il était jugé nécessa.re de le faire avant le temps. 



Annecy. 13 juin 1639. 



VIVE f ;ésus! 

Mes vraiment très-chères filles, 
• Je vous sais certes très-bon gré du zèle que vous me témoignez 
pour la conservation de la bonne odeur de notre Institut, et 
bénis Dieu de la lumière qu'il vous a donnée comme vous vous 
devez opposer à la déposition de voire bonne Mère, [s.] en con- 
science et devant Dieu vous voyez qu'elle n'ait rien fait qui 
mérite cela et qu'elle ne soit pas incapable de sa charge L on 
m'en avait écrit tant de choses, quejeserais bien misérable si 
je n'eusse pas témoigné de la soumission au commandement 
que Mgr d'Arles me faisait de la rappeler et d'en envoyer une 
autre d'ici : comme nous n'en voulions point envoyer, nous 
priâmes que l'on attendît après l'élection d'Avignon, que l'on 



ANNÉE 1639. 147 

verrait laquelle de ma Sœur de Saint-Miche] ou Bourgeat vous 
pourrait être envoyée; et quand elle serait là, elle aviserait, 
avec les Supérieurs et toutes les bonnes Sœurs de la maison et 
votre chère Mère, si elle devait être déposée : voilà eu substance, 
mes très-chères filles, ce que j'ai mandé et ce que je réitère. 

Mais, pour vous ôler de toute perplexité, voici une copie de 
l'ordre que notre Bienheureux Père avait ordonné que l'on tint 
quand il faudrait déposer une Mère avant le temps : il faut 
suivre cela, mes très-chères filles. C'est par la négligence des 
copistes que cela est omis dans nos Constitutions, mais nous le 
faisons mettre ailleurs, Dieu aidant '. Vos bons cœurs jugeront 
bien, mes très-chères filles, qu'oulre l'intérêt général que celle 
maison a du bien de l'Institut, le particulier qui nous touche 
pour le regard de votre bonne Mère, qui est certes fille bien- 
aimée de cette maison , nous ne devons ni pouvons faire autre 
chose en ce sujet : il faut, comme vous voyez, faire les preuves 
de son incapacité, avant que l'on la puisse déposer selon toute 
justice et ordre de l'Institut. 

J'espère en Dieu que toutes vous autres, qui êtes zélées pour 
le bien de votre maison, parlant aux Supérieurs, selon que la 
divine Bonté vous inspirera, la chose ne passera pas plus outre. 
Mais je vous demande, mes très-chères filles, que tout ceci se 
fasse avec grande douceur de cœur, suivant la règle de la vraie 
charité, compatissant aux défauts du prochain que l'on ne peut 
pas empêcher. Je prie le Saint-Esprit qu'il vous donne la 
lumière dont vous avez besoin , et me recommande à vos prières, 
mes très-chères filles, vous assurant que je vous chéris très- 
cordialement, et suis en toute sincérité, votre très-humble, etc. 
Deuxième jour de la Pentecôte. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 

1 Cet article a élé inséré dans l'addition aux Constitutions. 



10. 



1 

I 









148 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCXXV (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

„*** o, -i «~* « «" RÉPlG1ÉE " BMR0 " """" ' 

Elle bénit Dieu de l'élection de cette Mère et lui rappelle les devers 

réciproques des Supérieures et des déposées. 

«™« + >tSVSl [Annecy, 1639.1 

Ma très-chère soeur et bien- aimée fille, 

Je recois bien de la consolation de savoir que votre maison 
, es tenue ferme en l'observance touchant l'é.echon dune 

Llle Supérieure; cette règle est trop ^importante pour tr 
énervée. Je bénis Dieu du choix que nos Sœurs on fa, vo . 
chère personne. J'ai confiance, ma tres-chere fille que D.en 
bénira votre gouvernement : faites-le avec une profonde h„m - 
m et totale dépendance de la souveraine et paternelle Provt- 

le de notre 'bon Dieu; ayez-y recours en tous vos esoms 
a d'y être éclairée de sa sainte volonté, et qu'elle travadl 
en vou et par vous, et vous reposez en son soin, sans négliger 

outefois de Lire de votre côté ce que vous pourrez et fidelemen . 

En tout ce qui nous sera possible de vous servtr, assurez-vous 

nue nous le ferons de tout noire cœur. 

" enr'en vais vous dire .o„. candide.», à ,ous nu , -- 

chère Sœur la Supérieure, e. à m. .rès-a.mee S œ u F.-Augn. 

i„e [B ru„ g ], ce que je pen,e que l'une e, r-»^£ 

af,„ qu'il n'arrive poio. de .rouble en.re »o„s «■»»-*£ 

maison, par le défan, de la parfaite inlelbgence qu do.l re 

X vous, e, don. le défau. a appor.é .an. de .roubles en plu- 

sieurs de nos monastères. 

, LVg +. des F.nd.u», »'. ~m* "J^HX^ ï 

. , '„llo f„t la nremière novice reçue au monaslere ae douij v 

;:r s *H:: ';/;:."»« — «»> * — "— d '"" —" 

germaine. 



ANNEE 1639. 149 

Premièrement, je vous conjure toutes deux de pratiquer très- 
fidèlement les avis qui vous sont donnés au Coutumier réim- 
primé, que nous vous envoyons ; et de plus, tâchez de conserver 
une sainte liberté et une sincère confiance entre vous deux, qui 
ne tendez qu'à la gloire de Dieu, à la parfaite' observance, et à 
l'avancement de vos Sœurs en la sainte perfection de leurs âmes. 
Qu'elles n'aient aucun congé général de parler en particulier à la 
déposée; que si quelques-unes en obtiennent le congé de la 
Supérieure, qu'elle ne leur permette jamais de dire rien qui 
désapprouve le gouvernement de la Mère ; que si elle était 
d'aventure contrainte d'écouter quelques plaintes, que ce soit 
simplement pour excuser et les porter toujours à l'amour, 
estime et obéissance à leur Supérieure, laquelle aussi doit main- 
tenir la déposée en bonne estime, portant les Sœurs à lui con- 
server une grande dilection et reconnaissance en leurs cœurs, 
et non par des flatteries et respects singuliers d'actions ou paroles 
qui seraient contraires à l'observance; mais, selon la règle, un 
respect cordial, sans mystère ni affectation ou applaudissement. 
Il serait très-bon que ma Sœur déposée n'eût aucune charge 
cette première année, j'excepte l'absolue nécessité. S'il est 
force qu'elle ait celle du noviciat, il n'y faut pas laisser aller 
les Sœurs qui n'en sont pas; mais je dis derechef qu'il serait 
mieux de la laisser reposer et lui donner le loisir de rentrer un 
peu en elle-même et vaquera Dieu, afin que plus utilement elle 
enseignât par œuvres et bons exemples, l'humilité , douceur, 
dévotion et soumission qu'elle a enseignées de paroles aux 
Sœurs. Je ne dis pas qu'il ne la faille pas employer par-ci par-là 
selon les nécessités et occasions, et même elle se doit porter à 
tous les services communs du monastère : elle se doit bien 
garder de faire aucune correction ; que si, par l'habitude passée, 
elle le fait, qu'elle en demande pardon, comme elle ferait d'un 
autre manquement. Mes très-chères filles, je sais qu« vos cœurs 
recevront ces petits avis cordialement; ils ne vous sont pas tant 



■ 



■ 



1 



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I IL 

III 



150 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nécessaires qu'à d'aulres, mais il m'est venu de vous parler 
ainsi. Dieu réduise tout à sa gloire et vous comble de son saint 
amour, et toutes vos chères Sœurs, vous conjurant de réclamer 
la divine miséricorde sur moi. 

Elles [les déposées] ne doivent pas être exemptes des avertis- 
sements et corrections quand elles en donnent sujet; elles les 
doivent recevoir humblement; mais il faut pourtant en ces 
occasions que la Supérieure et les Sœurs s'y comportent avec 
plus de respect et de retenue qu'envers les autres, surtout les 
jeunes ayant des charges. La Supérieure ni la déposée ne doivent 
non plus prêter l'oreille aux rapports et flatteries des filles, car 
cela gâterait tout à fait la paix : il faut fermer la bouche à celles 
qui voudraient faire ce métier, et les renvoyer instruites en la 
charité. — La Supérieure ne doit pas contrôler la conduite de 
celle qui l'a précédée : si, pour quelque spéciale utilité, il faut 
qu'elle change quelques-unes de ses ordonnances, que ce soit 
avec toute modestie; et il serait bien cordial qu'elle en dît ses 
raisons à la déposée, qu'elle doit avoir un grand soin de ne point 
conlrister. [Plusieurs mots usés sont illisibles.] Elle ne se doit 
exempter de faire toutes les actions d'humilité et observance; 
même elle doit servir d'exemple [à la communauté]. Si la Supé- 
rieure fait des fautes, la déposée la doit avertir en particulier 
avec tout respect, et la Supérieure la doit écouter avec respect 
et gratitude, la laissant consolée. Enfin, la grande règle est la 
charité. 

Conforme aune copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy- 



ANNEE 1639. 



151 



LETTRE MDCXXVI 

A l.A MÈRE MARIE-AIMÉE DE IîABUTIN 

SUPÉEIBUKE A IHONON 

Impossibilité de se rendre à Thonon. —Dans quel esprit la Supérieure doit travailler 

ù la perfection de ses Sœurs. — Du remède à tontes les tentations. 



[Annecy], lOjtrillcl [1639.] 



vive f JÉsvs. ! 

Ma très-chère fille, 

Ce serait bien de tout mon cœur que je désirerais la conso- 
lation d'être auprès de vous un bon mois ou trois semaines, 
bien que, pour parler confidemment à votre bon cœur, je ne 
pense pas en conscience que je puisse quitter ce monastère 
pour le reste de cette année; bien que quand il y aurait tonte 
la facilité, vous savez qu'en ce qui me regarde je ne veux rien 
entreprendre, soit pour aller ou demeurer, que par l'ordon- 
nance de nos Supérieurs. Je pense que cela se pourrait plus 
commodément faire au commencement du printemps de l'année 
prochaine, si Monseigneur le me commande. 

Certes, ma très-chère fille, nos Sœurs vos filles ne feront 
pas profit de ce que je leur dirai ou écrirai si elles ne le font 
pas de ce que vous leur dites. C'est pourquoi je vous prie de ne 
leur pas permettre de m'écrire; car je ne me saurais empêcher 
de leur répondre selon leurs propositions, ce qui peut-être les 
fâcherait et causerait de nouveaux sujets d'exercice. Travaillez 
doucement à les faire amender, et ne vous laissez pas emporter 
à un trop grand zèle de leur perfection ; car comme je vous ai 
déjà dit plusieurs fois, après que l'on a fait ce que l'on a pu, il 
faut demeurer en paix, et attendre avec patience le temps que 
Dieu a destiné pour leur conversion ; sa douce Donté, à laquelle 
appartiennent ces chères âmes, sait le temps. Je me souviens 
d'avoir entendu prêcher que saint Paul avait un extrême désir 
d'aller convertir un certain peuple qui le désirait aussi ; mais 



■ 



H 






152 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Dieu lui fit entendre que l'heure de leur conversion n'était pas 
encore venue. Enfin, ma chère fille, il faut aider les bonnes à 
s'avancer à la perfection, et attendre patiemment les autres, les 
aidant et encourageant pour cela autant que l'on peut. 

Pour ce qui est du manger de ces Sœurs qui sont si diffi- 
ciles, faites selon que la charité vous dictera être nécessaire et 
selon la portée de votre maison, et ne vous mettez pas tant en 
peine si l'on désapprouve un peu ce que vous ordonnez; car l'on 
ne peut pas empêcher que quelque esprit ne soit toujours un peu 
tracasseur. — Dieu veuille, ma très-chère fille, que vous fassiez 
bien ce que je vous ai tant dit : pour toutes sortes de peines et 
tentations intérieures je n'y sais que cet unique remède, de ne 
s'en point étonner, ne les point regarder, point du tout, ni 
même faire semblant de les voir, mais porter leur ennui dou- 
cement comme l'on ferait une douleur de tète. Or bien, vous 
savez prou que Dieu ne vous a point livrée à vos ennemis, et 
que l'enfer n'est point pour les âmes à qui sa Bonté se mani- 
feste si souvent, non toutefois si souvent que nous voudrions, 
parce que nous aimons les délices spirituelles, et non les tem- 
porelles, par la divine grâce. Il faut finir. Dieu soit béni ! Vous 
savez de quel cœur je suis vôtre. 

[P. S.] Je vousdis encore, par ma Sœur J. -Thérèse [Picoleau], 
ce que madame de Chalay m'a écrit que vous êtes fort pâle. 
Certes, je suis tout à fait fâchée de quoi vous ne vous conservez 
pas, bien que je le vous recommande tant; je vois hien que 
ceh vient des peines d'esprit que vous vous causez. Au nom 
de Dieu, tenez votre esprit content et fort en paix; car, comme 
me disait une fois notre Bienheureux Père, vos peines ne sont 
pas si grandes que Dieu ne vous donne de temps en temps 
quelque chose pour passer et supporter doucement le fardeau. 
Mgr de Genève [Juste Guérin] doit aujourd'hui arrivera Cham- 
béry. — Ma Sœur M. -Isabelle dit qu'elle n'a rien à répondre 
à sa Sœur, ne lui pouvant donner les assurances qu'elle désire 



ANNÉE 1639. 153 

pour la Religion, et Votre Charité sait que l'on n'aime pas 
envoyer les mauvaises nouvelles. — Bonsoir, ma Mère de 
Thonon. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



1 



LETTRE MDCXXVII 

A LA MÈitE CATHERI.VE-ÉLISABETH DE LA TOUIt 

SUFBItIBURU U'1 LA COUUUVAUTl'; DI3 CHAMPLITTIi RÉFOGIÉB A GRâV 

Envoi du Coulumier et des Méditations. — Raisons qui justifient l'élection de la 
Mère H. F. Belin à Besançon. — Remercîments pour une aumône faite au 
deuxième monastère d'Annecy. 



vive j jksus! 



Ma bonne et vraiment chère fille. 



[Annecy], 13 juillet [1639]. 



Si vous eussiez un peu attendu, vous eussiez reçu la réponse 
de vos précédentes avec trois Coutumiers, pour votre maison de 
Fribourg et Besançon ; et à tout hasard nous vous en envoyons 
un, afin que votre bon cœur ne soit pas plus longtemps sans en 
avoir la jouissance, bien que je pense que ce même messager 
les trouvera encore à Thonon, où nous les envoyâmes il y a plus 
d'un mois. Nous vous envoyons aussi la Vie de feu notre très- 
chère Sœur la Supérieure et une copie de l'original des Médi- 
tations ; car véritablement nous avons un grand désir de corres- 
pondre à la grande cordialité et affection que voire bon cœur 
a pour nous. Nous avons bien reçu vos lettres avec celles de 
Besançon; mais nous n'avons point vu le messager, ains elles 
nous ont été envoyées de Thonon par ma Sœur la Supérieure, 
et lui avons adressé nos réponses. 

Oui, ma très-chère- fille, vous répondîtes un peu trop sèche- 
ment à cette bonne jeune Mère [H. F. Belin], l'accusant d'im- 
prudence et tirant de là des conséquences, à quoije crois qu'elle 



8 



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154 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

n'avait pas pensé. Elle m'écrit maintenant toute la conduite de 
leur élection, avec le trépas de feu la pauvre défunte ', et me> 
dit et conjure grandement de procurer sa .déposition, si, tant 
peu que ce soit, je pense que cela puisse nuire à l'Institut , car, 
si cela était, elle n'aurait nullement la force de persévérer; que 
Mgr l'archevêque y consentirait, n'ayant point voulu qu'elle 
fût proposée que sur l'assurance qu'un Père Jésuite lui donna 
que du temps de notre Bienheureux Père, il avait approuve 
que'les prélats dispensassent de l'âge , lorsque l'absolue néces- 
sité le requérait, et que les filles eussent les vertus et les années 
de Religion requises. Il lui dit encore que j'en avais fait user 
ainsi à Chambéry, ce qui est vrai; et vraiment il me semble par 
sa lettre qu'elle marche simplement et naïvement. Or, ma tres- 
chère fille, il faut à celte heure ensevelir toutes ces petites 
impressions passées, et tâcher de donner exemple à cette jeune 
Mère d'une franche et cordiale communication, et l'attirer a 
cela. Que s'il arrive quelques petites prétentions qui choppent 
de part et d'autre, faites que le différend me soit remis, et faites 
en sorte que l'union subsiste entre vous. 

Vous êtes bien heureuse d'avoir un si bon et vertueux gou- 
verneur que M. le marquis de Saint-Martin. Je prie Dieu qu'il 
le conserve et le console avec tout le christianisme, d'une 
bonne et sainte paix. Plût à Dieu, ma très-chère fille, que cette 
bénite neutralité fût bien établie. Quand cela sera, nous verrons 
ce qui se pourra faire, pour voir si vous pourrez venir ici. Vous 
pouvez penser quelle joie nous aurions de vous voir; mais nous 
sommes fort surveillées, principalement en ces allées et venues, 
et de quoi l'on porte de nos nouvelles à Rome : cela nous fait 
quelquefois de la peine. 

J'ai su ici la grande aumône que vous avez faite à nos pauvres 



. La Mère Madeleine-Séraphine Maréchal, Supérieure de Besançon, était 
décédée le 2 juillet de cette année 1639. 



ANNÉE 1639. 155 

Sœurs du second monastère, et dit-on que voos prétendez aller 
jusqu'à cent écus. Je vous en remercie bien fort, non pour vous 
exciter à parfaire cette somme, mais plutôt pour vous dire que 
vous ne vous mettiez pas en peine de faire celte charité, sinon 
on tant que votre maison n'en soit point incommodée. Vous avez 
bien raison, ma chère fille, de vous pleinement abandonner à 
sa divine Providence, vous y confiant entièrement. — Je ne 
doute pas que vous ne receviez bien de la douleur du trépas de 
tant de bonnes Sœurs ; mais elles sont bien heureuses. Et je 
pense que Notre-Seigneur veut remplir leurs places de quelques 
autres âmes. Enfin, ma fille, il faut humblement baisser le cou 
sous la main du bon plaisir de ce souverain et très-débonnaire 
Père céleste, et la lui baiser amoureusement en tout événe- 
ment. Je sais que c'est le désir de votre tout bon cœur, que le 
mien chérit très-cordialement , n'en douiez jamais, ma loute 
très-chère fille; car je suis vôtre en Notre-Seigneur, qui soit 
éternellement béni ! Amen. 

[P. S.] Votre messager n'est arrivé qu'à [hier] soir, et ce 
malin il a fallu en dépêcher un de Genève, qui esl arrivé avec 
des lettres de nos Sœurs de Besançon. — Je salue très-cordia- 
lement toutes nos chères Sœurs vos filles, et leur souhaite le 
vrai esprit, humble, simple et doux de notre sainte vocation. 
Je vous conjure, et elles toutes, de bien prier Dieu pour moi. 
Loué soit notre bon Dieu et sa sainte Mère, le glorieux saint 
Joseph et notre Bienheureux Père et saint Augustin ! 



Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Ann 



ecy. 



^1 









15 6 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCXXVIII (Inédite) 

A LA SOEUR ANNE-MARIE BOLLAIN 

ASSISTANTE SU PREMIER MONASTÈBE DE TARIS 

Témoignage de sainte amitié. 

mF + JÉSUS! [Annecy, 1639.] 

Ma toujours plus chère et bien-aimèe vieille fille, 
Certes, vous me donnez toujours une nouvelle consolation 
quand je recois des nouvelles de votre si bon cœur, du bon état de 
votre maiso°n et de la très-aimable union qui est entre la chère 
Mère et vous. Oh! béni éternellement soit Celui qui est 1 auteur 
de toutes ces grâces! Ma pauvre chère vieille fille ma m.e, je 
suis tant accablée de lettres, d'affaires, de l'âge et de la charge, 
que je ne puis que me recommander à vos prières, et vous 
assurer que je suis toujours la pauvre vieille Mère, et vous serez 
toujours ma très-chère et précieuse fille, à laquelle je me 
confie totalement pour le soulagement et conservation de sa 
bonne Mère. Je suis vôtre de cœur, qui vous souhaite le samt 

amour. ,.. 

\p S 1 Saluez bien toutes nos chères Sœurs, et dites, s .1 
vous plaît , à ma chère Sœur Petit ' que j'ai prié pour madame 
sa mère- et à ma Sœur Marguerite-Dorothée [ae Monsors] 
qu'elle demeure soumise à la direction de sa bonne Mère, et 
que toutes ses peines se convertiront à son bien et à la glo.re 
de Dieu, qui la veuille bénir. 

Conforme à nne copie de l'original gardé au premier monastère de .a Visitation de H*. 

• Sœur M -Antoinette Petit, nièce de M. de Coulanges, professe du premier 
monastère de Paris dès 1627, décéda en 1649. Sa sœur, Franço.se-.Iacque- 
lT rofesse dès 1620, avait été envoyée I la fondation de -t-D^ 
elle mourut en 1651. Elles furent l'une et l'autre des exemples de toutes 
les vertus religieuses. 



ANNKE 1639. 



15: 



LETTRE MDCXXIX {Inédite) 

A MOA'SEIGNEll! CI-AUDE D'AOHEY 

AHCHKUÊQUK DE BESANÇON 

Assurance ,1. soumission et de profond respect. - Sœur M. -Agnès de Bauffremont 
sera reçue avec plaisir au premier monastère d'Annecy. — La Mère M.-Marg. 
Michel 'a été calomniée; estime que saint François de Sales faisait de sa verlu. 



[Annecy, 1639.] 



vivk -j- jésus! 

Monseigneur, 
Votre débonnaireté, reconnue de tout le monde, dont nous 
recevons de si paternels témoignages, me donne confiance de 
vous offrir notre très-humble et filiale obéissance, avec des 
infinies actions de grâces pour tant de bonté, de saint zèle et de 
paternelle affection qu'il vous plaît, Monseigneur, témoigner 
en toute occasion aux Elles de celui dont voire piété chérit si 
hautement et tendrement la mémoire et sainteté. Je ne puis 
vous témoigner les véritables ressentiments que j'en ai, Mon- 
seigneur; mais j'assure Votre Seigneurie Illustrissime que Dieu 
a imprimé en mon âme une Irès-profonde révérence et dilec- 
tion filiale envers elle, et un très-grand désir d'avoir quel- 
que occasion de lui témoigner l'absolue autorité qu'elle a sur 
moi, par la promptitude et fidélité de mon obéissance à vos 
commandements. S'il vous plaît, Monseigneur, me faire la grâce 
de m'en imposer, je les estimerai précieux. 

Ma Sœur la Supérieure de Hesançon m'écrit le désir que 
votre bonté a que ma Sœur, sa chère cousine', soit en ce 
monastère [d'Annecy]; autrefois elle a eu quelque volonté d'y 
venir, maintenant elle n'en parle plus. Et selon que je connais 
son esprit, la proposition ne lui en doit pas être faite de notre 
part, cela mettrait en son esprit des pensées contre, ce me 

1 Sœur Marie-Agnès de Bauffremont, qui était encore à Fribourg avec la 
Mère M.-Marg. Michel. 




158 LETTRES DE SAINTE CHANTAI,, 

semble; mais si jamais elle nous en signifie la moindre inclina- 
tion, je vous assure, Monseigneur, que nous la tirerons à nous 
et de tout notre cœur. Cependant, je crois que Votre Seigneurie 
en doit demeurer en repos, ce n'est pas une âme pour faire une 
mauvaise action. Je sais qu'elle aime sa vocation, et singuliè- 
rement notre Bienheureux Père, et qu'elle y vit plus contente 
que jamais et fait bien. Il est vrai qu'elle est attachée à la Supé- 
rieure par grande affection; et certes, Monseigneur, c'est encore 
ici son conseil bonnement [plusieurs mots illisibles}. Elle a tou- 
jours eu une grande charité pour cette chère Sœur, que Dieu 
a fait passer par des grandes difficultés et peines intérieures, 
et ne fallait pas un cœur moins maternel et vigilant que le sien 
pour lui aider à passer les mauvais pas. 

Votre douceur, Monseigneur, qui a autrefois honoré de sa 
bienveillance cette pauvre Mère [M. M. Michel] , me permettra 
bien, je l'en supplie, de lui en dire ma pensée, puisque je pense 
que Dieu le veut, et que, si elle est déchue de la bonne estime que 
l'on a eue d'elle en vos quartiers, Monseigneur, c'est comme je 
crois avec beaucoup moins de sujet que l'on ne pense; car j ai 
peine à croire qu'une fille qui s'est dédiée à Dieu dès son 
enfance, qui a persévéré au bien tant d'années, s'en départe 
[jamais]. Nous l'avons eue céans longues années; notre Bien- 
heureux Père l'aimait et estimait grandement, et disait qu'il y 
avait quelque chose de divin en celle âme. Elle a gouverné céans 
grand nombre de novices, sous la conduite de ce Bienheureux; 
elle y a été assistante en l'absence de la Supérieure, avec une 
générale satisfaction; elle a gouverné trois monastères (celui de 
Besançon est le dernier) avec une grande édification et régula- 
rité. Notre confesseur, qui fut à Frihourg l'an passé, dit qu'il 
n'y vit que du bien. Tout cela, Monseigneur, me fait tirer cette 
conséquence, qu'au fond il n'y peut avoir tant de mal, mais que, 
comme c'est un cœur complaisant et cordial, la nécessité où elle 
se trouve et le désir qu'elle a de réussir en son entreprise, l'a 



ANNÉE 1639. 159 

fait épancher au dehors, plus peut-être que la retenue et modestie 
de notre vocation ne requiert, et cela pour gagner les affections 
et être aidée en ses besoins; en quoi certes elle a très-grand tort 
et se trompe en sa prudence humaine ; car un grain de con- 
fiance et résignation en la sainte Providence nous peut seul aider, 
et pourvoir en un moment plus d'affection à nous faire du bien, 
que toutes nos industries humaines en mille années. J'avoue aussi, 
Monseigneur, qu'elle s'est montrée trop sensible en ces petits 
tracassements temporels qu'elle a eus avec feu la pauvre Mère 
de Besançon; mais tout cela, Monseigneur, ne vous doit pas 
tenir en peine pour ma très-chère Sœur [votre cousine]... Je 
demeure avec un très-profond respect, Monseigneur, etc. 

Conforme à une copie gardée aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCXXX 
A MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE 

A SI Si: 

Douleur de la Sainte en apprenant la maladie de madame Matliilde; prières faites 

pour elle. 

vive -J- Jlisus! 

[Annecy, 1639. J 

Monseigneur, 
Nous venons d'apprendre que Votre Excellence est auprès de 
notre très-honorée dame Mathilde, votre digue Mère et la noire 
très-chère et très-aimée. Monseigneur, je sais et je vois les 
épreuves que notre souverain Seigneur a fait de la fidélité de 
votre tout bon cœur. Mais quand sera-ce, me disait une fois 
notre Bienheureux Père, sur une occasion de voir trancher la 
tète à feu mon fils pour les misérables actions du monde [les 
duels], quand sera-ce, me disait ce grand Saint, que nous témoi- 
gnerons à Dieu notre inviolable fidélité, qu'en ces occasions si 
âpres et si dures à la nature? Oh! Monseigneur, j'ai ferme con- 



I 



H 






1G0 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

fiance que Celui devant lequel vous avez dépouillé voire aine de 
tout intérêt et affection humaine, pour la remettre en celte par- 
faite nudilé dans le sein de son éternelle Providence, vous sou- 
tiendra de sa toute-puissanle main, el vous confortera de ses 
saintes et intimes consolations, vous faisant savourer la douceur 
incompréhensible de l'union parfaite d'une âme avec le bon 
plaisir de son Dieu; c'est le bonheur que mon âme souhaite à 
la vôtre très-chère, qui m'est précieuse. Et ne douiez point que 
nous ne fassions de continuelles prières pour la Irès-chère 
malade ; car Dieu sait l'amour el l'honneur que nous sentons 
pour elle, el le désir que nous avons de sa santé, mais surlout 
de son bonheur éternel. Je prie Dieu de départir à Vos Excel- 
lences l'abondance de ses plus riches grâces, et à tout ce qui 
vous apparlienl, demeurant en tout respect et de cœur sincère, 
Monseigneur, voire très-humble, etc. 



LETTRE MDCXXXI 

A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

A MOULINS 

Respectueuse affection. — Félicitations de son rétablissement. — Oratoire de 

saint Joseph. 

vive + jksus! 

[Annecy], 12 août [1«3!>|. 

Madame, 
J'ai eu un si grand accablement d'affaires dès notre retour de 
Turin, que bien que j'aie pensé à vous écrire, je n'en ai su bon- 
nement prendre le temps, et votre bonté m'a prévenue, dont je 
la remercie très-humblement, vous assurant, Madame, qu'entre 
toutes les amitiés que Dieu m'a données, il n'y en a point que 
j'estime et désire que Dieu me conserve tant que la vôtre toute 
précieuse, dont votre débonnaireté m'a voulu honorer et grati- 
fier, et me donner des assurances en des termes tels que je n'y 
pense point sans une particulière consolation. Et je vous con- 



ANNÉE 1639. 161 

jure, ma très-chère Madame, de me continuer celle grâce, sur- 
tout par quelques saintes aspirations à noire doux Sauveur pour 
mon bonheur, vous assurant, Madame , que si ce que vous me 
proposez pouvait arriver, j'en recevrais un contentement indi- 
cible, pour jouir encore une bonne fois de l'honneur de votre 
chère et très-utile conversation; mais je suis en un âge où je 
n'ose me promettre six mois de vie , ayant soixante-huit ans et 
la charge d'une famille de quaranle-cinq filles. Je me trouve 
quelquefois dans des faiblesses qui me font douler si j'achèverai 
mon triennal; en tout, la très-sainte et très-adorable volonté de 
Dieu soit faite. 

Je bénis son infinie Bonté de vous avoir affranchie de tant de 
douleurs et incommodités corporelles. Sa Providence, je m'as- 
sure, a de grands desseins sur vous, ma Irès-honorée Madame, 
pour sa très-grande gloire. Et le glorieux saint Joseph vous est 
donc un puissant et débonnaire Protecteur. Je le remercie de 
tout mon cœur de la santé qu'il vous a obtenue. Ma très-chère 
Madame, recommandez-moi, je vous supplie, à sa sainle inler- 
cession. Votre prudence n'aurait garde de vous laisser tromper 
en l'ornement de son oratoire. Celui qui donne le fait à son 
gré 1 . 

Le doux Jésus parachèvera, s'il lui plaît, la grande œuvre qu'il 
a commencée en voire chère âme, la portant jusqu'à l'extrême 
perfection de son saint amour. C'est le souhait de celle qui en 
toute sincérité et respect demeure de tout son cœur, Madame, 
voire très-humble, elc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Kevers. 

1 Voici comment l'Hisloire de la fondation de Moulins explique cette 
réponse de la Sainte : « Madame de Montmorency, ayant obtenu uneguérison 
miraculeuse par l'intercession de saint Joseph, fit bâtir dans notre jardin une 
si belle chapelle que nos Sœurs en eurent de la peine, à cause de la simpli- 
cité recommandée par le Coulumier. Mais notre Bienheureuse Fondatrice 
résolut ce scrupule en approuvant la générosité de la princesse», par les 
lignes qu'on vient de lire. 

vin. 11 



■ 










ç£3.< 




162 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 
LETTRE MDCXXXII 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLEUY 

d'établir des Prêtres de la Mission dans le diocèse 



Remercîments pour la promesse d é 

de Genève. 

VIVE + JÉSUS ! 



[Annecy, 1639.] 



Notre bon prélat a grands sentiments de la chanté que votre 
bonté veut faire aux âmes de ce diocèse ' ; certes elle est grande, 
mon très-cher Père, et pour la gloire de Dieu. Ce diocèse étant 
si étendu et dans plusieurs lieux bien inaccessibles, il est besoin 
qu'il y ait des hommes qui aient des cœurs apostoliques. Oh! 
quelle précieuse couronne Noire-Seigneur prépare à votre chère 
âme pour tant et de si grandes œuvres de vraie et solide piété 1 
J'en ai des sentiments inexplicables, et envers la bonté de la 
souveraine Providence sur vous et sur ce cher diocèse. Je le 
supplie d'accomplir ses hauts desseins en vous. Je suis toujours 

plus, votre, etc. 

J'ajoute ce mot pour vous dire qu'au reste, plus nous consi- 
dérons cette sacrée inspiration que la souveraine Providence de 
notre bon Dieu a versée dans votre digne cœur, pour l'établisse- 
ment de ces bons ouvriers en ce diocèse, plus nous en sommes 
ravis, Mgr de Genève, moi, et tous ceux qui entendent parler 
de la charité de notre cher Père et pasteur, laquelle se perfec- 
tionnant dans le ciel, vous a obtenu cette chère et précieuse 
pensée pour le salut peut-être d'un million d'âmes dans son cher 
troupeau ; car cet évèché étant si étendu, si nombreux en peuple, 
et si voisin de la malheureuse Genève, ce secours y était tout à 
fait nécessaire. Ah! mon vrai et très-cher Père, que vous êtes 

i Sainte J. F. de Chantai avait elle-même suggéré au commandeur de 
Sillery la pensée de faire cette bonne œuvre. 



ANNÉE 1639. 163 

heureux d'avoir été choisi de Dieu pour de si grandes œuvres ! 
Vos desseins, vos affections, vos biens, vos peines et toutes 
vos actions, et tout ce que vous êtes est tout employé à cette 
souveraine gloire de Dieu et salut des âmes rachetées de son 
sang, et au bien et conservation de notre petite Congrégation. 
Or je m'assure, mon très-cher Père, en la bonté de Dieu, qu'elle 
sera une couronne de gloire autour de votre tête ; je le désire 
du fond de mon âme, qui ne veut point être ingrate envers son 
tout bon et vrai Père, moyennant la grâce divine. 

Je dis à notre bon M. Vincent que je crois que son zèle et 
piété lui feront faire cet établissement de ces bons Pères, si soli- 
dement que jamais il ne puisse être anéanti, ni par la disette 
des hommes, ni [par elle] des moyens qui pourraient arriver à sa 
Congrégation. Je m'assure, mon vrai Père, que vous ferez, sur la 
fermeté de cet établissement, tout ce qui se pourra humaine- 
ment, afin que le salut des âmes en soit perpétuel. Je suis ravie 
d'admiration quand je vois le grand bien que ce dessein com- 
prend pour les pauvres âmes. Dieu l'établisse selon son bon 
plaisir, et vous comble de plus en plus de l'abondance de toutes 
ses grâces ! Loué soit son Irès-saint Nom, mon très-cher et vrai 
Père ! 






LETTRE M DC XXXIII 

A SAINT VINCENT DE PAUL 

a PARIS 

La Sainte se*réjouit de l'arrivée des Prêtres de la Mission, et s'informe de ce qui 
est nécessaire à l'ameublement de leur maison. 

vive •}• JÉSUS ! 

[Annecy, 1639.] 

Au reste, mon très-cher Père, ce m'est une consolation extrême 
d'espérer d'avoir ici de vos chers enfants; notre tout bon et cher 
Père M. le commandeur de Sillery nous l'a promis. N'est-il pas 

11. 



■ 

I 









16 4 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

incomparable en sa charité, et nous très-obligées à la divine 
Providence de nous avoir donné un tel appui? Bénie soit-elle 
éternellement 1 Vous nous manderez bien , mon très-cher Père, 
tout ce qui sera requis de faire et de savoir pour la consolation 
de ce bon serviteur de Dieu. Je supplie sa douceur infinie de 
vous conserver longuement pour sa gloire et l'utilité de la sainte 
Église. Conservez-moi en votre souvenir devant Dieu et en 
votre affection paternelle, puisque je suis de tout mon cœur 
quoique indigne, etc. 

[P. S.) Mon cher Père, quand je considère les fruits que ces 
deux bons ouvriers feront en ce grand et nombreux évèché, j'en 
suis ravie, et m'assure de votre piété et zèle en la divine gloire, 
que vous ferez faire cet établissement si solide, qu'il ne puisse 
jamais déchoir , ni pour la disette d'hommes ni de moyens qui 
pourrait arriver en votre Congrégation. Faites-nous aussi savoir 
comme il faut les lits et autres ameublements nécessaires a vos 
bons Pères. 



LETTRE MDCXXXIV (Inédile) 

A LA MÈRE JEANNE-FRANÇOISE DE CHALLES 

SUPÉRIEURS » CKAMBISRV ' 

Conseils pour le choix des Sœurs (1 ui doivent être proposées à la prochaine élection, 
et le changement des officières. 



Annecy, 14 août [1639], 



vive -j- jksus! 

Ma très-chère fille, 
Voilà notre bon M. Marcher qui s'en va auprès de vous, mais 
un peu plus tôt que vous ne désiriez. — Quant aux propositions 

' Admise au monastère de Chambéry dès 1624, mademoiselle de Challes 
y reçut plus tard le voile des mains desainle J. F. de Chantal.qui voulut aussi 
lui donner son nom. Tout ce qui n'est pas Dieu ne m'est rien, telle était a 
devise de la nouvelle Religieuse ; mortification de soi-même et charité pour le 



■■ 



ANNÉE 1639. 165 

que vous me faites, je crois vous y avoir déjà répondu; il est 
bien fâcheux quand les lettres se perdent. Je vous répète que 
vous devez être remise sur votre catalogue, et vous disposer à 
porter plus courageusement le fardeau, si Notre-Seigneur a 
destiné que vous soyez réélue. Je ne sache point de Sœur dans 
votre maison qui soit encore propre à être proposée que vous 
et ma chère Sœur Anne-Françoise [Bertrand de la Perrouse]. 
Soit sur l'une ou sur l'autre que le sort tombe, j'espère que 
Dieu donnera sa bénédiction et sera Lui-même le conducteur. 
Noire chère Sœur M. -Julienne a, de vrai, bien les conditions; 
mais, étant si infirme de corps, je ne pense pas qu'elle eût la 
force de subsister à la peine qu'il faut pour une si grande com- 
munauté. Vous pourrez donc, avec vous et ma Sœur Anne-Fran- 
coise, mettre sur votre catalogue ma Sœur la déposée d'Aix. 
Pour ma Sœur Françoise-Gasparde [Favier], elle ne doit pas 
y être mise. S'il est besoin d'en rendre capable M. Maurice, 
vous lui direz tout simplement que, bien que celte chère Sœur 
soit très-bonne et Irès-verlueuse, que néanmoins l'expérience a 
fait voir que Dieu ne lui a pas donné les talents pour la conduite. 




prochain, sa pratique conlinuelle. « Nous devrions arracher la paupière de 
nos yeux pour couvrir, si nous pouvions, les défauts de nos Sœurs », disait- 
elle souvent. Ses rares vertus la firent choisir en 1637 pour succéder à la Mère 
M. J. Favre, qui sembla lui avoir transmis le secret de guérir toutes les dou- 
leurs, et de faire goûter les plus sévères maximes évangéliques. Le monas- 
tère de Besançon jouit ensuite du bienfait de son religieux gouvernement; 
mais l'élection de 1649 la rappela à Chambéry, où elle devait encore porter 
pendant douze ans le fardeau de la supériorité. La Mère Jeanne-Françoise, 
qui avait commencé et poursuivi l'œuvre de sa perfection dans le travail et 
le dévouement, dut la consommer dans la souffrance intérieure. Une vive im- 
pression de la sainteté de Dieu et de sa propre faiblesse la fit entrer dans 
ce redoutable purgatoire de l'âme, dont tant de Saints ont expérimente les 
rigueurs, et qui rend si sensible la vérité de celte parole de l'Apôtre : a Notre 
Dieu est un feu consumant. « Après avoir été purifiée comme l'or dans le 
creuset, le 5 décembre 1669 elle fut jugée digne d'entrer dans la structure 
de la céleste Jérusalem. [Année Sainte, XII e volume.) 












1G6 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

La maison d'Aoste est en tel état, que l'on ne la peut remettre 

en l'état qu'elle devrait être. 

Pour le changement de vos officières, c'est à celle qui sera 
élue à juger de ce qui sera bon d'être fait. Je pense pourtant 
que vous ferez bien de faire assistante ma Sœur Françoise- 
Gasparde. — Pour ce que vous devez à ce monastère, vous 
savez ce que je vous en ai écrit : pour les intérêts, il n'en faut 
point parler; pour le principal, j'espère aussi que Notre-Sei* 
gneur permettra que l'on ne le vous demandera pas, sinon que 
cette maison devienne bien pauvre et la vôtre bien riche, et que, 
par ce moyen, vous rendiez le réciproque. — Pour les coulpes 
que vous devez dire à votre déposition, c'est par exemple : 
Monseigneur ou mon Père, je dis très-humblement ma coulpe 
de n'avoir pas servi nos Sœurs avec assez de soin; je ne leur ai 
pas donné assez de confiance de s'adresser à moi dans leurs 
besoins; j'ai été aussi trop facile à parler sans nécessité au 
silence de la nuit. Voilà, ma fille, pour vous condescendre, 
que je vous marque comme il faut dire. C'est à vous de choisir 
ainsi quatre ou six des fautes à quoi vous connaîtrez avoir plus 
ordinairement manqué. Ma fille, M. Marcher vous dira le sur- 
plus, et moi, que de cœur je suis toute vôtre. Dieu soit béni et 
vous bénisse et toutes nos chères Sœurs, et les deux chères ger- 
maines. Quand enverrons-nous prendre notre tourière, et com- 
bien faut-il pour son hiver? Dites-le-moi. 

Ma très-chère Sœur, je vous recommande grandement le 
paquet de Turin; remettez les lettres de madame la marquise 
de N. à M. Marcher, afin qu'il prenne la peine de les donner 
lui-même. 



Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry. 



ANNEE 1639. 



IL- 



LETTRE MDCXXXV 

AU RÉVÉREND PÈRE DE GONDREN 

GK.VlilUI, DE LU CONGIlÉGATIO.V DK l'oHATOIIIU, .1 P.1I1IS 

Demande d'un souvenir devant Dieu. — Désir de voir prolouger le séjour d'un 
Père Oratorien à Annecy. 



vive f jMsus ! 



[Annecy, 1639.] 



Mon Révérend et très-cher Père, 

Vous n'avez garde de conserver en votre souvenir une si 
pauvre et si chétive créature que moi; néanmoins, il y a quatre 
ans passés que votre bonté m'avait promis de me recommander 
souvent à notre débonnaire Sauveur, et de m'écrire tous les ans 
une fois quelques-unes de vos divines pensées et affections. 
Votre Révérence l'a fait une seule fois. Je ne veux pourtant pas 
me plaindre, car vous êtes mon très-honoré et très-cher Père ; 
mais je vous ressouviens de votre promesse, et vous dis que 
j'ai une extrême nécessité de votre assistance devant Dieu, vous 
conjurant de m'en faire souvent la charité. 

Nous avons ici un fort cher gage de votre sainte Congré- 
gation, le Révérend Père N. , homme rare en zèle au service de 
la gloire de Dieu et du bien des âmes, et l'un des plus désin- 
téressés serviteurs de Dieu qui se puisse guère rencontrer. Il y 
a environ dix ou onze mois que nous l'avons ici logé avec 
notre confesseur; il a fait tant de fruits en cette ville, par ses 
belles et dévotes prédications et conférences, qu'il a gagné le 
cœur de tous ceux de la ville et des environs. Notre bou prélat 
Mgr de Genève, que Dieu nous a donné seulement depuis peu 
de jours 1 , le siège ayant été vacant quatre ans, a un amour et 
estime très-particulière de ce bon Père, et désire grandement 
que Votre Révérence agrée qu'il demeure avec lui. Je vous 

1 Mgr Juste Guérin avait été sacré à Turin le 25 juin 1639 ; toutefois, il ne 
fit son entrée à Annecy que le 17 août suivant. 







168 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

en supplie de tout mon cœur, et avec espérance que votre 
débonnaireté ne nous éconduira pas, puisque même, je crois, 
cela n'est point contraire à vos statuts, ayant vu plusieurs de 
vos Pères demeurer ainsi avec des prélats, pour les assister es 
fonctions de leur charge pastorale. Nous attendons la même 
grâce, car ce bon Père ne veut arrêter que par obéissance, et 
j'espère que Dieu bénira sa demeure ici de beaucoup de profits 

spirituels. 

Je demande à Votre Révérence si elle a bien travaillé et beau- 
coup avancé au sacré dessein dont il lui plut de me parler à 
Paris. Mon Dieu! que je le désirerais, et d'autant plus que je 
crois qu'il y a peu d'esprits qui pensent à cela, et qui aient la 
clarté pour y réussir, comme ferait Votre Révérence. Dieu vous 
donne le temps et les lumières pour un si grand et utile ouvrage, 
et comble toujours d'une plus grande sainteté votre chère âme, 
et lui donne quelque petit ressouvenir d'offrir à la divine misé- 
ricorde celle qui demeure en tout respect, votre, etc. 



LETTRE MDCXXXVI (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPÉMFXRE A THONOJ1 

Différer la conclusion d'une affaire. 

vive f JESUS ! 

[Annecy, août 1630.] 

Ma très-chère fille, 
Nous avions [hier] à soir fait notre dépêche , quand nous 
reçûmes votre seconde lettre qui m'étonna un peu, voyant que 
M/ votre Père spirituel étant ici, vous ne lui disiez ni écriviez 
rien de toute celte affaire, et disiez être sur le point de vous 
accorder. Certes, ma très-chère fille, lui et moi en serions très- 
marris, craignant que cela ne préjudiciât et encore n'apportât 



ANNÉE 1639. 169 

du trouble à votre maison. Si l'accord est fait, patience; mais 
s'il ne l'est pas, il faut absolument retarder jusqu'à ce que lui 
et moi soyons par delà. Il partira vendredi et sera samedi vers 
vous. Il faut donc délayer, ma très-cbère fille, pour attendre 
votre Supérieur. — Je vous donne le bonjour et prie Notre-Sei- 
gneur qu'il vous comble de ses grâces. Je suis toute vôtre. 

Il faut seulement attendre M. Quêtant pour aider à votre 
accord s'il n'est pas fait. « La paix est une chère marchandise » , 
disait notre Bienheureux Père ; mais aussi, celle de la maison 
doit être considérée. Enfin, si votre accord n'est pas fait, 
attendez M. Quêtant; s'il l'est, patience, Dieu accommodera 
tout, s'il lui plaît. Je le supplie vous combler de ses grâces. 

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



i 



LETTRE M DC XXX VII (Inédite) 

A LA MÊME 

Dispositions à prendre pour un voyage de la Sainte à Thonon. 

VIVE ■[ JKSUS! 

[Annecy], 20 août 1639. 

Ma très-chère fille, 
Il faut adorer Dieu en tout ce qu'il lui plaît permettre nous 
arriver. L'affaire que vous nous marquez est vraiment fâcheuse; 
mais vous êtes bien obligée de rendre grâces à Dieu de la misé- 
ricorde qu'il vous a faite de vous y être comportée si sagement 
en vous retirant, et quittant par ce moyen de plus grands 
bruits contre vous, et de plus grandes parlementeries parmi les 
séculiers, qui auront sujet de s'édifier de votre retenue, laquelle 
m'a d'autant plus consolée, qu'elle est conforme à l'esprit des 
vraies Filles de la Visitation. Soudain la vôtre reçue, nous avons 
envoyé chercher M. Quêtant, auquel ayant raconté l'affaire, il 
s'en est allé vers Monseigneur pour faire ce qu'il faut, qui ne 









170 LETTRES DE SAINTE CHANTAI, 

sera autre, comme je pense, pour aujourd'hui, qu'un comman- 
dement de part et d'autre de ne rien bouger jusqu'à ce que des 
prud'hommes aient réglé et donné à chacun ce qui lui vient, 
conformément à ce que vous avez écrit; car c'est comme je 
pense le plus court. 

Quant à mon passage auprès de vous, Mgr de Genève m'a dit 
qu'il était nécessaire que j'y aille, ainsi que M. Quêtant vous 
l'aura écrit. Si vous nous envoyez la litière lundi, nous pour- 
rons partir mardi, pour être là le jour de la Notre-Dame. Si 
moins, vous enverrez en sorte que nous puissions partir le len- 
demain de la fête. Je presse un peu parce qu'il me faut être ici 
pour le commencement d'octobre, à cause des solitudes; et 
pour me tenir plus prête, je commence de parler à nos Sœurs 

pour le mois. 

M. Quêtant dit que vous n'aviez pas bien compris le jour 
comme nous le lui avious dit , qui est que si vous faites que 
l'équipage soit ici lundi, qui est d'aujourd'hui en huit jours, 
nous partirons mardi, pour arriver auprès de vous le mercredi, 
veille de la Notre-Dame; ou bien vous l'enverriez pour partir 
le lendemain d& la fête. Plus vous avancerez, et plus vous 
aurez de temps; mais tâchez d'obtenir de ces dames que nous 
allions, ma compagne et moi, dans la litière, car j'ai un peu de 
peine de voir aller une Religieuse seule à cheval. Et si vous 
pouviez avoir un cheval d'ami pour M. Marcher, nous le pour- 
rions arrêter quelques jours avec nous. M. Quêtant a fait toute 
diligence après votre affaire, qu'il a fallu prendre d'un autre 
biais que nous ne pensions, tout à fait par bon conseil. Or sus, 
ma fille, ne vous empressez de rien, faites tout doucement ce 
que vous pourrez, sans désirer davantage. J'écris à M. de Félicia : 
il voudra quelque chose ou non. 

\P. S.] Ma très-chère fille, voilà un paquet important pour 
nos Sœurs de Nancy et les autres maisons de Lorraine; pour 
Dieu que notre bon M. de N. le recommande de bonne sorte, 






ANNÉE 1639. 171 

afin qu'il aille sûrement. Dieu fasse abonder sur vous et votre 
famille son saint amour. Je sens de la joie en l'espérance de 
vous voir. Dieu fasse que ce soit à sa gloire. Il soit béni. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCXXXVIII 

A MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE 

A TUniN 

Félicitations sur la guérison de sa mère. Joie d'apprendre qu'elle a fait vœu de se 
consacrer à Dieu au premier monastère d'Annecy. 

VIVE -J- JESUS ! 

[Annecy], 5 icptembre 1630. 

Monsieur, 
Nous avons reçu le 2 e et le 3" de ce mois vos deux lettres. 
Un peu auparavant je vous avais écrit. Dieu soit béni de la bonne 
espérance que vous nous donnez par la vôtre dernière de la 
convalescence de notre très-honorée dame, Madame Matbilde, 
et du saint vœu qu'elle a fait de consacrer le reste de ses jours 
au service de notre divin Maître et débonnaire Sauveur. Quel 
bonheur pour Son Excellence et quelle douce consolation pour 
la vôtre, Monsieur, et pour toutes nous autres, puisque ce bon 
dessein nous donnera l'honneur de posséder sa chère présence! 
Certes, sa maternelle bonté nous oblige en ce choix, plus que je 
ne vous saurais dire, Monsieur. Hélas! avec quel cœur la rece- 
vrons-nous ! nos esprits se réjouissent déjà en cetle espérance. 
Croyez, Monsieur, que nous l'honorerons, servirons et chérirons 
comme votre et notre vraie et chère Mère. Je vous supplie de 
l'en assurer, et que nous persévérerons à prier Dieu qu'il lui 
augmente sa santé et la confirme en ses saints désirs, et veuille, 
par son infinie miséricorde, combler de plus en plus votre belle 
âme de son saint amour, vous protégeant en tout, et votre 
très-illustre famille. 

Je demeure invariablement, en tout respect, et incomparable 
affection, votre, etc. 



I 

■ 

1 









172 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCXXXIX 

A MONSEIGNEUR JUSTE GUÉRIN 

ÉvÊQDE de Genève, a axnecy 

Regret de parlir pour Thonon, sans avoir reçu sa bénédiction. — Vœu fait par 
Madame Vlathilde de Savoie. 

vive -j- jtfsus! 

[Annecy, 1639.] 

Monseigneur et mon très-aimé Père, 
Mon Dieu! qu'il me fâche de partir [pour Thonon] sans rece- 
voir votre sainte bénédiction! Nous arrêtâmes tout hier pour 
avoir ce bonheur et consolation; mais la bonne fête nous presse 
pour arriver avant le jour de la Nativité , et le muletier aussi 
nous sollicite, de sorte que, quelque temps qu'il fasse, il faut 
partir. Mon très-honoré Père, priez Dieu pour nous que ce 
voyage soit à sa gloire ; je le fais de bon cœur, puisque c'est sa 
sainte volonté, bien mortifiée de partir sans vous voir, mon 
très-cher Père. Je laisse à ma Sœur M. -Antoinette [de Vosery] le 
soin de préparer ce qui sera requis pour l'accommodement 
des bons Missionnaires , et d'en parler avec Votre Seigneurie 
Illustrissime. 

Je reçus avant-hier une lettre de M. le marquis de Pianesse, 
qui m'écrit que dona Mathilde étant dans l'extrémité, Dieu la 
leur donna, et qu'elle a fait vœu de passer le reste de ses jours 
au service de Dieu en cette maison. Je crois que votre bonté 
aura consolation de celte nouvelle. Mon Dieu! Monseigneur, 
nous reviendrons vous trouver ici. 

Mon vrai très-cher Père, que je chéris et honore si tendre- 
ment , et avec un entier respect et soumission , Dieu vous con- 
serve! Je suis votre pauvre, humble, indigne fille, etc 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visilalion de Pistoie (Toscane). 



ANNEE 1639. 



173 



LETTRE MDCXL 

A LA MÈRE MARIE-INNOCENTE JOLY DE LA ROCHE 

scrÉniEURE a bhllev ' 

Eloge de M. des Echelles. — L'abandon à la volonté de Dieu est le chemin par 
lequel doivent marcher les Filles de la Visitation. — Nouvelles de Turin. 



vive -[ jésus! 

Ma très-chère et bonne fille, 



[Thuuon, 163'J. 



Je ne puis que je ne bénisse toujours Noire-Seigneur avec 
une nouvelle action de grâces du zèle que le bon M. des Echelles 
a pour maintenir l'observance en sa pureté. Je ne pouvais pen- 
ser autre chose d'une àme si vertueuse que celle de ce fidèle 
serviteur de Dieu. Je prie sa souveraine Bonté de nous donner 
toujours de pareils Supérieurs, et de nous faire la grâce d'en 
profiter comme d'une faveur très-précieuse, départie de la 
bonne main de Dieu, de laquelle, ma ttès-chère fille, vous devez 
encore recevoir les peines dont vous m'écrivez : ne les craignez 
point, ne les appréhendez point; regardez-les et les recevez 
comme une voie dans laquelle Dieu veut que vous le glorifiiez 
maintenant. Faites fidèlement ce que vous me marquez, ma 
très-chère fille. Regardez celte sainle Providence, acceptez sa 
très-sage conduite, et vous y soumettez avec une entière con- 
fiance, vous souvenant que c'est le vrai chemin des Filles de 
la Visitation de marcher toujours fidèlement à la vertu, accep- 
tant et embrassant finalement tout ce que la très-sainte volonté 
de noire bon Dieu nous présente, ne voulant, au temps et en 
l'éternité , que l'accomplissement de cette très-sainte volonté. 

Nous avons vu avec consolation la bonne madame la baillive, 
laquelle je n'eusse point reconnue, ni celles qui sont avec elle, 
si l'on ne m'eût dit qui elles étaient ; nous l'avons caressée de 
bon cœur, car elle le mérite. Puissions-nous, ma très-chère 
fille, nous tenir si proche de notre glorieuse Mère au long de 



^| 



I 



I 









174 LETTRES DE SAINTE CHANTÀL. 

sa sainte octave, que nous obtenions la grâce de sa maternelle 
bénédiction! Je vous supplie, ma très-chère fille, delà demander 
et faire demander pour moi à nos chères Sœurs que je salue 
cordialement, et leur souhaite la grâce que leurs cœurs ne 
soient plus en la terre, puisque tous nos trésors sont au ciel. 
Faites-les beaucoup prier pour la paix , ma très-chère fille , et 
pour notre très-bonne princesse , et encore pour nos Sœurs de 
Turin , desquelles nous ne pouvons apprendre nouvelles quel- 
conques. Je vous assure que j'en suis en peine; mais je remets 
tout entre les mains de notre bon Père céleste, qui ne permet 
que rien arrive aux siens que pour leur mieux. Sa seule Bonté 
soit à jamais votre unique bien. Je suis, ma très-aimée fille, 
entièrement vôtre. 

Ma chère fille , l'on nous a assuré que nos Sœurs de Turin 
n'ont point à craindre , et que le prince Thomas a grand soin 
des maisons religieuses. — Votre très-humble indigne sœur et 
servante en Notre-Seigneur, toute vôtre très-cordialement. Ma 
chère fille, jetez-vous en Dieu tant que vous pourrez. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry, 



LETTRE MDCXL1 [Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SurÉRlliURE a FRIDOIRG 

Réponses au sujet des difficultés qu'offre la fondation de Fribonrg. 

VIVE j JÉSUS ! 

Thonon, 23 septembre [1639]. 

Ma très-chère fille, 

Je n'ai reçu aucune de vos lettres depuis notre retour de 

Turin. Je bénis Dieu de quoi sa bonté n'a pas permis que vous 

vous soyez mise en chemin en ce temps si calamiteux et plein 

de dangers, tant pour les maux contagieux qu'autres, et même 



^1 



■ 



ANNÉE 1639. 175 

j'eusse eu crainte que Mgr notre très-digne prélat ne l'eût pas 
approuvé, car je m'aperçois qu'il est extrêmement exact en ce 
qui regarde la clôture ; j'eusse pourtant été fort consolée de vous 
voir. 

Quant aux deux points de votre lettre, [mots illisibles] vous 
savez bien que je n'étais pas à Annecy quand M. Marcher vous 
fut trouver, ni quand il revint; et à mon retour je ne m'aperçus 
pas que Mgr votre digne prélat attendît de nous aucune réponse. 
Secondement, quant à la proposition que vous nous faites, 
me disant qu'il serait nécessaire que le monastère d'Annecy 
acceptât par contrat les filles que vous recevez , ainsi que l'on 
a fait pour ma chère Sœur M. -Désirée [Clément], je ne pense 
pas que nos Supérieurs ni le Chapitre l'acceptent; car si bien 
l'on a fait cette gratification à cette chère Sœur, l'on ne voudrait 
pas la faire à d'autres. — Votre messager est arrivé sur le temps 
de notre départ de ce lieu. A la vérité, il eût bien été à souhaiter 
que vos Sœurs fussent toutes ensemble; mais, selon que vous 
me dites, il semble qu'il ne se peut pour maintenant, c'est pour- 
quoi il faut avoir patience. Je remets le tout au jugement de 
Mgr votre prélat, ne me voyant aucun remède pour cela, espé- 
rant en la bonté de Dieu qu'il prendra soin de tout, si toutes, 
comme je le veux croire, tâchez de le servir dans l'observance. 
Ma très-chère fille, je crois que vous tenez main à cela; car je 
ne puis me méfier de vous en ce point, ayant trop de connais- 
sance de votre zèle et affection à votre vocation. Au nom de 
Dieu, faites que sa bonne odeur soit conservée pour la gloire 
de Dieu et le bien des âmes , et croyez que mon cœur conser- 
vera toujours son entière dilection pour vous, suppliant Notre- 
Seigneur vous combler de grâces et vous guider en tous vos 
besoins. — Je suis vôtre de cœur. 



■ 















Conforme à l'original gardé aux Archive» de la Visitation d'Annecy. 






176 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



[Thonon, 1639.] 



LETTRE MDCXLII 

A MONSIEUR BAITAZ DE CHATEAU-MARTIN 

DOYEN DU LA COLLEGIALE DE NOTRE-DAME D ANNECY 
rÈRE SPIRITUEL DU PREMIER MONASTERE DE LA VISITATION 

Désir d'apprendre de ses nouvelles. — Offres de service. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

Monsieur mon trés-honoré Père, 
Nous voici extrêmement en peine de votre maladie, bien 
qu'avec bonne espérance que notre bon Dieu vous conserve 
pour le bonheur et consolation de plusieurs et de nous très-par- 
ticulièrement, mon très-cher Père, qui nous êtes si précieux. 
Nous avons prié M. Marcher d'aller jusqu'à vous, pour nous 
rapporter la vérité de votre état, et savoir si nous ne pourrions 
point vous servir en quelque chose, ce qui nous serait grande 
consolation; car Dieu sait combien cordialement vos chères 
filles et tout ce qui leur appartient est totalement vôtre. Mon 
très-cher Père, Dieu, par sa bonté, vous rétablisse en parfaite 
santé, et vous comble de sainteté. Je suis de cœur, mon très- 
honoré Père, votre très-humble, etc. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visilalion d'Annecy. 



LETTRE MDCXLIII 



A LA MÈRE CATHERINE-ELISABETH DE LA TOUR 

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE CHAMPLITTE RÉFUGIÉS A ORSÏ 

Bon état du monastère de Thonon. — Les malheurs du temps et l'autorisation de 



Thonon, 28 septembre [1639J. 



l'archevêque de Besançon justifient l'élection de la Mère H. F. Belm. 

VIVE "j" JIÎS'JS! 

Ma tues-chère fille, 

Avant que partir de noire monastère de Thonon, il faut que 

je vous fasse ce petit billet pour saluer chèrement votre bon et 

cher cœur. J'ai été extrêmement consolée de voir la bonne con- 



ANNEE 1639. 177 

duite de la bonne petite Mère [de Rabutin] que vous connaissez, 
mais c'est Dieu qui conduit avec bénédiction par elle; car ce 
monastère a fait un changement nonpareil de bien en mieux; 
et son saint Nom en soit béni et glorifié éternellement! 

Je viens de recevoir une lettre de ma Sœur [Hélène-F. Belin] 
Supérieure de Besançon, laquelle me fait clairement voir son 
cœur et sa conduite ; car elle me parle avec une naïveté très- 
grande. Je ne puis douter que ce ne soit Dieu qui l'ait choisie 
pour la conduite de cette maison-là, bien qu'il serait à souhaiter 
qu'elle eût l'âge marqué en nos Constitutions; mais nous 
sommes en un temps si calamitcux qu'il ne serait pas à propos 
d'aller chercher des Supérieures hors de son monastère. Et 
c'est le sujet pourquoi Mgr l'archevêque de Besançon a permis 
qu'elle fût proposée. Il faut espérer que Dieu suppléera à ce 
défaut, puisque c'a été la nécessité qui l'a fait faire, et non pour- 
tant aucune persuasion ni menée, et je connais par ses lettres 
une très-bonne conduite et une prudence et sagesse très-grandes, 
surtout en l'affliction de la contagion qui s'est prise en leur 
monastère. C'a été par le commandement de Mgr leur prélat, 
quoique bien à leur corps défendant pour ne le pas faire; niais 
il était tout à fait expédient pour éviter un mal plus grand. Je 
vous prie, ma chère fille, d'avoir grande union avec elle, par 
vos petites communications, et aussi avec la Mère de Fribourg; 
car je désire que ma grande fille fasse cela, pour faire, par ce 
moyen, que l'union se maintienne entre vous. 

Ma toute très-chère fille, que mon chétif cœur chérit sincè- 
rement, Dieu vous rende toute selon son Cœur divin et toutes 
vos chères Sœurs. Ma fille, priez bien toutes notre doux Sauveur 
qu'il me reçoive dans le sein de sa miséricorde au partir de 
celte vie, et que ce qui m'en reste soit tout employé selon son 
bon plaisir. Amen. Dieu soit béni! Je suis toute vôtre. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



42 






a 







178 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCXLIV 

A MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE 

A TUBIN 

Consolations su, la mort de Madame Ma.hildc de Savoie. - Abandon à la divine Provi- 
dence an milieu des tribulations de la vie. La Sainte recommande le monastère de 

Turin à sa protection. 

vive + Jésus! 

[Annecy, 1639.] 

Monsieur, 
J'ai reçu avec une sensible douleur de cœur la nouvelle du 
départ de Madame Mathilde, votre très-chère mère', et ne 
regarde point vos afflictions qu'avec tendresse, admirant les 
voies de Dieu sur vous, lesquelles j'adore et révère avec vous 
d'une entière soumission à la très-sainte volonté de notre grand 
et très-miséricordieux Père céleste. J'honorais avec une très- 
forte affection la très-vertueuse défunte; mais, laissant à part 
les sentiments naturels causés par son absence visible, j'ai en 
mon âme une grande consolation de la savoir au port assure 
de la bienheureuse éternité. Oh! que la grâce qu'elle a reçue 
de l'immense bonté de Dieu est grande! Et toutes choses consi- 
dérées, je dis encore une fois de tout mon cœur : Oh! qu'elle 
est heureuse! et que nous avons bien sujet de nous réjouir de 
la félicité qu'elle possède, en espérance ou en effet! 

i « Madame Mathilde de Savoie étant tombée gravement malade à Suze où 
elle avait suivi la cour, demanda elle-même les derniers sacrements (dit 
YHistoire de lafondalion de Turin) , et serrait fréquemment sur son cœur le 
petit crueinxdo.it notre Vénérable Mère lui avait l'ait présent, disant : «Ma 
« Mère et mes filles me porteront au ciel. Dieu sait que je les aune de tou 
« mon cœur, et que je n'ai pas eu de plus grand plaisir que de les servir e 
« assister. » Cette généreuse fondatrice les recommanda à Madame Royale et 
à M. le marquis de Piane.se, son fils, entre les bras duquel elle mourut e 
7 septembre 1639. Peu auparavant elle avait envoyé a notre Vénérable 
Mère quelque petit présent de dévotion, lui protestant qu'elle mourait sa 
fille et sa Religieuse au rang des Sœurs domestiques, et que son amour plus 
fort que la mort passerait à l'éternité bienheureuse, qu'elle espérait obtenu 
par ses prières. » 



ANNÉE 1639. 179 

Sitôt que j'eus reçu votre lettre, Monsieur, j'écrivis et fis 
écrire de ma part à tous nos monastères généralement, suppliant 
de faire offrir l'adorable sacrifice avec une communion géné- 
rale pour le repos de cette chère âme, qui m'a intimement 
obligée es témoignages qu'elle m'a rendus de sa précieuse 
amitié ; elle me sera toujours présente en mes pauvres prières. 
Et pour vous, Monsieur, je désirai, dès l'honneur que j'eus de 
votre connaissance, que votre âme et la mienne ne fussent 
qu'une en Dieu par une intime union à sa très-sainte volonté, 
que je connais être votre régente et souveraine gouvernante. 
Nous voici bien au temps et dans les occasions de jeter fixement 
notre regard en elle, et lui témoigner notre invariable fidélité 
en la pratique de cet incomparable document, qui est au 
chapitre du neuvième livre de Y Amour divin : « Es-tu pris dans 
les filets des tribulations? Hé! ne regarde point ton aventure; 
regarde Dieu et le laisse faire. » Certes, Monsieur, il n'y a 
que ce seul refuge parmi tant d'orages; mais heureuse l'âme 
qui demeurera dans le saint tabernacle en repos et confiance, 
attendant le secours de la souveraine Providence, qui ne manque 
à ceux qui espèrent en elle ! 

Je ne suis pas sans peine de nos pauvres Sœurs de Turin, en 
cas que la paix ne se fasse point, car leur maison est toute à la 
batterie, à ce que l'on nous dit. Votre Excellence, qui sait les 
affaires du monde, leur donnera, s'il lui plaît, les conseils 
qu'elle jugera leur être nécessaires ; je l'en supplie très-humble- 
ment. Que si la souveraine douceur de notre bon Dieu vous don- 
nait une sainte paix, hélas! que de bonheur et de sujet de le 
bénir! Je ne douterais nullement, Monsieur, que votre bonté ne 
pourvût avec un soin et dilection toute paternelle à l'affermis- 
sement de leur établissement et à leur consolation ; j'aurais mon 
entier soulagement de ce côté-là. Notre débonnaire Sauveur ait 
pitié de nous, et vous conserve et protège en tous vos besoins 

et affaires. 

12. 



I 










180 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Il me semble, Monsieur, que vous témoignez de désirer 
garder le crucifix que nous avions envoyé à feu madame votre 
mère ; il est tout vôtre, et ne laissera d'être mien demeurant 
nôtre entre vos mains. Gardez-le donc, je vous prie, et croyez 
que mon âme vous chérit et honore avec toute l'affection qui 
lui est possible. Ne m'oubliez jamais devant Dieu, et croyez que 
vous m'y serez toujours présent, vous souhaitant incessamment 
les richesses du saint amour. Je demeure en tout respect, Mon- 
sieur, votre, etc. 



LETTRE MDCXLV (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTLV 

SUPÉB1ËURE » THONON 

Tendre sollicilude pour cette Supérieure. 

VIVE + JÉSUS ! 

r [Annecy, 1639.] 

Ma très-chère fille, ce n'est que pour saluer très-chèrement 
votre tout bon cœur, et le conjurer de bénir Dieu avec nous 
de toutes ses miséricordes. Recommandez-moi bien à sa Bonté 
que je salue avec nos bonnes dames. 

Voyez-vous, je n'ai loisir d'écrire ; mais si vous faites bien ce 
que je vous dis dans ma dernière lettre, vous serez toujours 
plus ma chère fille, que j'aime uniquement. Je salue toutes nos 
Sœurs. Dieu soit loué, ma très-chère fille, et vous bénisse 

toutes. Amen. 

Je vous ai songé cette nuit avec un visage pâle et défait, 
comme l'on vous a dépeinte. Certes, ma chère fille, je ne puis 
avoir consolation de cela : si vous vous amendez, je pardonnerai 
tout, sinon, de vrai, je demeurerai en mon mécontentement, et 
d'autant plus que je vois que même vous n'obéissez pas a 
M. votre Supérieur, en ce qu'il vous commande pour votre 
soulagement. De vrai, cela n'est pas selon la vertu, bien que 






ANNÉE 1639. 181 

sous beau prétexte. — J'ai reçu votre sacrifice; je l'offrirai 
demain à Notre-Seigneur à la sainte communion, Dieu aidant, 
avec le mien. Je supplie la divine Bonté de consumer l'un et 
l'autre au feu de son pur amour, et que jamais nous ne repre- 
nions ce que nous avons donné. 

Ma vraie très-chère fille, que j'aime certes uniquement, je 
vous conjure d'avoir de la santé, que je désire plus que la 
mienne propre. Nous sommes revenues heureusement, grâce à 
Dieu, que je supplie vous combler de son saint amour. Mille 
salutsà toutes nos chères Sœurs et à nos dames. — l or octobre. 

Cette letlre est formée de quatre past-scriptum ajoutés par la Saints à différantes lellrcs 



1 



ue des Sœurs d'Annecy adressaient à la Mère de Rabntin en cette année 



1639. 






LETTRE MDCXLVl 

A LA SOEUR LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGX'Y 



a mo\'ti'i:li.ieh 



Estime pour la Mère M. A. rie Habutin. — Il est dangereux do recevoir des 
Religieuses d'un autre Ordre. 

vive -}- jksus! 

[Annecy], 4 octobre 1639. 

Ma thès-chère fille, 

Ce mot est pour vous saluer par celte bonne occasion de ce 
bon Monsieur, frère de Monseigneur, et pour vous dire que, 
grâce à Dieu , nous nous portons bien. Il y a trois ou quatre 
jours que nous sommes de retour d'un petit voyage que nous 
avons fait à Thonon , où j'ai reçu grande consolation de voir 
l'avancement que ces chères Sœurs ont fait sous la bonne con- 
duite de cette jeune Mère. Dieu donne grande bénédiction à 
sa conduite. C'est une âme vraiment humble; et, pour cela, 
la grâce de Dieu habile en elle, et fait par elle ce saint ouvrage. 

Je ne réponds pas à vos dernières, parce que les vôtres pré- 
cédentes me disaient presque les mêmes choses, sinon le chan- 
gement qui était survenu à ces Religieuses que vous avez de ce 






1 



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182 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL, 
prieuré. L'on voit par Fa comme il est dangereux de nous 
mélanger avec des Religieuses d'un autre Ordre; c'est une 
grande charge dans un monastère. Je n'ai rien à vous dire sur 
cela ; car je trouve que vous vous y êtes bien comportée. Donc, 
ma très-chère fille, celle que je vous ai écrite par un jeune 
homme parisien , fort assuré, et qui était la réponse de la vôtre 
précédente, répondait aussi à tout ce que la vôtre dernière 
disait, excepté ce susdit point. Ce m'est bien du contentement 
de savoir toujours un peu de vos nouvelles , mais je m'aper- 
çois que les lettres se perdent bien par les chemins. Priez tou- 
jours bien Dieu pour la sainte paix , à ce qu'il plaise à notre 
bon Dieu nous la donner, si c'est son bon plaisir. Je me 
recommande à vos prières, et vous assure que je suis de tout 
mon cœur d'une entière affection, ma très-chère fille, votre très- 
humble, etc. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCXLVII (Inédite) 

A LA SOEUR JEANNE-FRANÇOISE PONSILLION 

A TURIN' 

Encouragement à servir Dieu avec allégresse et générosité. — Messages. 

VIVE f JESUS ! 

[Annecy], 12 octobre [1639]. 

Il faut que de ma propre main et de tout mon cœur je vous 
dise que vous êtes ma très-chère fille et bien-aimée filleule ', 
à qui je souhaite une grande générosité et sainte allégresse 
d'esprit. Oui, ma fille, il la faut avoir pour faire et souffrir 

» Cette Religieuse, à qui la Sainte donne le titre si affectueux de filleule, 
n'était autre que la comtesse Provane de Leyni, née Ponsillion. Pendant 
plusieurs années elle avait vécu dans le monde comme n'étant pas du monde, 



ANNÉE 1639. 183 

tout ce qu'il plaira à. ce bon Dieu vous envoyer, et ne faut plus 
pleurer cette chétive marraine et indigne, mais bien prier 
Dieu pour elle. Ob! que je suis contente de savoir votre cher 
cœur renouvelé en paix et vigueur pour le saint amour. Con- 
servez bien ce cber sentiment divin ; ne vous étonnez point de 
vos défauts, embrassez votre abjection et ne vous laissez jamais 
abattre, mais relevez toujours votre cœur dans ce doux Cœur de 
notre souverain Bien, le divin Jésus, qui soit éternellement 
béni et glorifié de nos âmes. Amen. 

Quand vous écrirez à la très-bonne s'ignora votre chère mère, 
saluez-la étroitement de ma part; je l'aime et l'estime plus que 
je ne puis dire et ses chers petits-enfants, que je prie Dieu 
bénir et leur conserver leur bonne grand'mère, la comblant de 
son saint amour. — Je vous prie, ma chère filleule, de saluer 
tendrement de ma part toutes nos bien-aimées novices; certes, 
je les porte toutes dans mon cœur comme mes filles très-chères, 
auxquelles je souhaite sincèrement toute sainte perfection, 
surtout celle de la sainte douceur, obéissance et allégresse 
d'esprit. Et, vous embrassant toutes, professes et novices, avec 
les plus tendres affections de mon cœur, je demeure toujours 
de toutes, ma très-chère fille, votre très-humble, etc. 

Conforme à une copie Je l'original ;|ardé à la Visitation de Sorésine (Lombardie) . 

et dès que la mort de son époux lui eut rendu la liberté, elle confia ses 
enfants aux soins de leur grand'mère et sollicita une dernière place dans la 
maison du Seigneur. Admise à la Visitation de Turin, la généreuse veuve se 
livra sans mesure à la grâce, et se distingua par la pratique de toutes les 
vertus, surtout par une abnégation portée jusqu'à l'héroïsme, Sainle .1. F. 
de Chantai l'assura que sa fille alors âgée de quatre ans la rejoindrait un 
iour dans le cloître, ce qui s'est réalisé en la personne de Sœur Gcrtrude- 
Élisabeth Provane de Leyni , qui fut une des grandes Supérieures du 
monastère de Turin. 






■■ 



I 



■ 



[84 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCXLVIII 

A MOMSIEUR TRDITAT 

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION, A TURIN' l 

Demander ù Dieu les lumières nécessaires pour bien s'acquitter de ses fonctions. 

VIVE ■{■ JÉSUS ! 

[Annecy, 1639.] 

Monsieur, 
Je bénis Dieu qui a tenu en sa divine et paternelle affection 
notre chère maison : croyez qu'elle m'est bien présente devant 
Dieu. Je suis bien aise que Mgr l'archevêque ait agréable que 
vous commenciez à confesser nos Sœurs. Demandez journel- 
lement à Dieu sa sainte lumière pour lui rendre ce service utile- 
ment, et à la consolation et utilité de ces chères âmes. La 
présence de Dieu vous fournira et inspirera ce qui leur sera 
nécessaire, si, vous abaissant devant sa divine Bonté, vous 
réclamez sa grâce et ce qui sera profitable à chacune. 

Je vous prie d'aller faire très-humble révérence de ma part 
à Monseigneur et saluer toute sa maison, comme aussi M. de 
Roncasio et madame. Saluez très-chèrement le Père recteur, 
M. le marquis et madame la marquise de Pianesse, M. le mar- 
quis de Lullin, la signora Catherine, ma chère madame la 
comtesse Rippes et sa suite, et enfin tous les amis et amies, nos 
chers voisins et voisines et les bonnes Annonciades. Je ne puis 

' u M. Traitât, prêtre du diocèse dejGeuève , douéJ^oju^es_qualitcs 
qTFÔrTpSulo^^ lafondation de Turin), 

se fit un devoir de renoncer à tous les emplois qu'il avait et à ceux qu'il 
pouvait espérer dans sa patrie, où il était fort estimé, pour obéir au désir 
de notre Vénérable Mère et venir rendre ses services à notre maison nais- 
sante en qualitède confesseur ordinaire. » C'est pendant le siège surtout que 
ce digne ecclésiastique donna des preuves de son dévouement à la Visitation. 
Il passait les journées entières à porter des pierres, à faire des tranchées 
pour protéger le monastère, et les nuits, à monter la garde autour des murs 
de clôture. 



ANNÉE 1639. 185 

leur écrire; mon corps se lasse incontinent. Je me recommande 
à leurs saintes prières; assurez-les qu'en ce que je pourrai les 
servir, en la personne de leurs bonnes Sœurs en ce pays, je le 
ferai de bon cœur. Conservez-moi en votre souvenir devant 
Dieu, et croyez que je suis de cœur votre très-humble, etc. 



LETTRE MDCXLIX {Inédite) 

A LA M EUE MARIE- AIMÉE DE RABUTIM 

SUPÉRIEURE A TIIOXOX 

Maternelles recommandations. 



vive -j- JÉSUS ! 



[Annecy], 15 oclobre 1030. 



Ma très-chère fille. 



Dieu soit béni de tout et en toutes choses, particulièrement 

en la bonne santé que vous me dites que vous avez , et au soin 

de faire tout ce que l'on vous prescrit pour la conserver. Voilà 

une boîte de tablettes : usez-en comme il est marqué, et des 

autres remèdes, je vous en prie; mais cela exactement, car 

tout est doux et facile, et avec peu de frais. Je vous prie, ne 

faites aucun jeûne extraordinaire, et encore abstenez-vous-en 

pour peu d'incommodité que vous ayez. Continuez à prendre de 

bon cœur les petits soulagements que l'on vous a marqués, et 

ceux que vos incommodités requerront, comme vous les feriez 

prendre à une autre. Bucez votre vin, pour le moins la moitié 

de votre pot ' , car ils sont fort petits chez vous. Ne vous levez 

ni couchez plus tôt ni plus tard que les autres, ni ne travaillez 

aux choses pénibles, car je sais que votre complexion ne le 

porte pas; et gardez-vous de faire aucune discipline que celle 



Les petits pots à mettre le vin tiennent environ deux petits verres. » 



(Coutumier.) 







186 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

du vendredi. Tenez votre esprit en paix et tranquillité, et passez 
cette misérable vie doucement. Ne prenez point à cœur les fautes 
de vos Sœurs, ni leurs tracasseries; faites oe que vous pouvez 
doucement autour d'elles et remettez le surplus à Dieu. 

Priez et faites fort prier afin qu'il plaise à Dieu convertir les 
misères et calamités de ce monde à sa gloire et au salut du 
peuple , et ne m'oubliez pas. Si vous voulez que j'écrive à ma 
Sœur J. -Antoine, je le ferai; enfin il la faut tenir ferme dans 
les promesses qu'elle m'a faites, et lui dire que je vous en ai 
parlé et de me mander comme elle fera. Dieu nous soit en aide 
et soit béni et sa sainte Mère. Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCL 

A LA MÈRE MARIE-AGNÈS LE ROY 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MONASTÈRE DE PARIS 

Satisfaction que la Sainte a reçue du bon état de la maison de Thonon. — Rédiger 
la relation d'un miracle opéré par saint François de Sales. — Mort de Sœur 
A.-Marg. de la Luxière. 

vive -J- jéscs ! 

[Annecy], 19 octobre [1639]. 

Ma toute très-chère fille, 
La douceur de votre affection touche mon cœur, qui récipro- 
quement vous chérit plus que nous ne saurions dire , et toute 
votre bénite famille, entre laquelle la chère Sœur A.-Marg. 
[Guérin] m'est aussi bien chère. Je vous assure, ma très-chère 
fille, que je suis tant accablée de la multitude de lettres qui 
m'arrivent, des affaires, et meshui de la vieillesse, que j'ai 
peine à fournir, encore que j'aie trois Sœurs qui m'aident. Outre 
cela j'ai été absente un mois. J'ai visité notre cher monastère 
de Thonon où j'ai reçu entière satisfaction de la vertu et bonne 



ANNÉE 1639. 187 

conduite de ma Sœur M. -Aimée de Rabutin. C'est une âme faite, 
à mon avis, au gré de Notre-Seigneur ; mais, las! pour me 
donner le contre-poids, je l'ai trouvée tout infirme. Le saint 
Nom de Dieu soit béni, et fasse toujours et en tout sa très-sainte 
volonté en nous. Ma fille très-chère, je vous conjure que vous 
et toutes nos bonnes Sœurs , vous m'obteniez celte grâce de sa 
divine Bonté, que je vive et meure en sa grâce et bon plaisir; 
et laissez-lui un peu faire de ma vie ce qu'il lui plaira. 

Que ce nous a été une grande consolation que de savoir ce 
qui est arrivé à M. votre bon confesseur, par les mérites de notre 
saint et bienheureux Père ! Bénie soit l'infinie bonté de Dieu 
qui glorifie son Serviteur, et nous fasse la grâce d'être fidèles à 
ses saintes instructions. Tenez main à faire recueillir ce miracle/ 
Je crois que celui de la guérison de la dame abbesse qui l'ob- 
tint en votre église le sera. Il en est arrivé un à Chambéry; et 
ici une damoiselle s'en est allée en bonne santé, qui était malade 
il y avait deux ans. 

Que vous faites bien de ne point vous empresser pour les 
fondations. Je crains que nous n'ayons plus de maisons que de 
Mères ; il en est mort une très-bonne qui était de céans '. — Je 
crois que vous recommandez bien à Dieu l'affaire du Visiteur. 
Ma toute chère fille, je suis tout à vous de cœur. Dieu vous 
comble de grâces et toutes nos Sœurs que je salue. 

Conforme à une copie gardée au deuxième monastère de la Visitation de Paris. 









i Sœur Anne-Marguerite de la Luxiëre, décodée à Draguignan le 8 août 1G39 , 









188 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 






LETTRE MDCLÏ 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOXAY 

SITKRIEUBE A BOURG EN' BBESSE 

Désir de la bienheureuse éternité. - Nouvelles des Sœurs de Turin. - Entretenir 
de charitables relations avec les deux monastères de Lyon. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

[Annecy], 1" novembre [1639]. 

Ma très-chère fille, 
Ce divin Sauveur soit éternellement béni de la sainte gloire 
et félicité dont 11 fait jouir ses Saints! car c'est aujourd'hui leur 
grande fête. Hélas! et quand sera-ce, ma bien-aimée fille, que 
nous participerons à leur sainte félicité? Mon Dieu! que notre 
pèlerinage est long! et que cette vie serait ennuyeuse si l'on 
n'y trouvait le très-saint bon plaisir de Dieu, que je supplie 
vouloir être toute notre consolation, en cette vie et en l'autre, 
par une très-parfaite obéissance à tout ce qu'il lui plaira faire 
de nous et de toutes choses. Vous vous plaignez toujours de 
n'avoir point de nos nouvelles, et il me semble qu'il est vrai 
que je ne manque point de répondre à toutes celles que je reçois 
de vous; mais votre affection toute parfaite pour moi vous a 
toujours donné cette avidité. Or je vais maintenant prendre la 
voie de Belley pour vous écrire; nous verrons si elle réussira 
mieux, vous nous le ferez savoir. 

Hélas! je ne vous sais que dire de nos pauvres chères Sœurs 
de Turin, sinon que parmi le déluge des canons et mousque- 
tades qui les environnaient, et des continuelles alarmes de 
guerre, Dieu les a conservées, bien qu'elles aient eu à leur 
part soixante boulets de canon. Dieu a préservé leurs personnes 
et elles sont demeurées dans une grande paix, toujours dans la 
disposition d'être tuées. Je veux espérer de la divine Bonté et 
de la protection de la très-sainte Vierge et de nos saints Protec- 
teurs, que ce bonheur leur sera continué , ainsi que de tout mon 



Sêî^ i 



ANNÉE 1639. 189 

cœur j'en supplie notre divin Sauveur, et vous supplie que 
vos Sœurs avec nous et celles de votre voisinage les aient en 
grande recommandation. 

Je voudrais que vous m'eussiez envoyé cette lettre piquante. 
Voyez-vous, ma chère fille, il faut dissimuler tout cela, et ne 
lui donner aucun signe que vous sachiez ce qu'elle ne vous dit 
pas, afin qu'il ne lui semble pas, et aux autres, que vous les 
vouliez tenir en tutelle et toujours gouverner. Ce n'est pas votre 
intention, je le sais bien-, mais je vois que l'on se rend si 
douillet qu'il faut bien peser ce que nous disons. Croyez-moi 
en ce que je vous dis : ne traitez ensemble que de cordialité , 
et vous gardez d'échapper une seule parole par écrit , ni à qui 
que ce soit, qui ne soit totalement détrempée dans l'esprit de 
vraie douceur et ne ressente la parfaite union et cordialité. Vous 
faites excellemment de ne penser ni de parler de retourner en 
Bellecour. Il y a du temps d'ici à la fin de votre triennal; nous 
verrons d'ici là ce que Dieu disposera et requerra de vous. Mais 
cependant, donnez-moi ce contentement de nourrir et cultiver 
la paix avec les deux maisons de Lyon, sans empressement, 
mais tout simplement et cordialement : vous m'entendez bien. 
— Mon Dieu ! serait-il bien possible qu'il ne se trouvât point de 
fille chez vous pour vous succéder? Cela est fâcheux d'être 
toujours à pain quérir; et à Saint-Amour, n'y en a-t-il point? 
Or sus, il faut finir, ma toute vraie et très-chère fille; vous 
savez ce que je vous suis, toute vôtre et de cœur invariable. 
Dieu soit notre tout, et soit éternellement béni et loué de nos 
âmes, et sa sainte Mère en son rang, et tous nos bénis Saints , 
et notre débonnaire Père , avec nos bonnes chères Mères et 
Sœurs! Hélas! je les supplie qu'ils nous protègent et nous 
aident. Dieu soit béni! Amen! 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 























190 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCLII 

A MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE 

A TURIN 

Combien est précieux à la Sainte un souvenir que lu, a fait remettre feu Madame 
Mathildc de Savoie. — Promesse de prières. 



[Annecy, 1639.1 



vive f jésus! 

Monsieur, 
Vos lettres me sont toujours très-chères et à grande consola- 
tion ; mais je supplie très-humblement Votre Excellence de n'user 
plus' d'aucune excuse envers moi, pour quoi que ce soit, Notre- 
Seigneur ayant mis une certaine confiance en mon âme pour la 
votre qui m'affranchit de tout soupçon, de toute défiance 
envers vous, Monsieur, quoi qu'il puisse arriver. Je tiendrai 
bien cher ce que Votre Excellence m'a envoyé par l'ordre de 
feu madame votre très-vertueuse mère : ce me sera un gage 
précieux du souvenir et bienveillance qu'elle me témoigna dans 
un détroit où l'on s'oublie volontiers de toutes créatures. Elle 
savait bien (ce qui est vrai) que je l'honorais parfaitement. Il 
n'est point besoin que vous m'envoyiez des crucifix. Je me sens 
obligée à Votre Excellence que vous veuilliez garder celui qui 
était à la bonne défunte. 

Assurez-vous , Monsieur , qu'il n'y a créature au monde qui 
me soit plus précieuse devant Dieu que Votre Excellence, sur- 
tout maintenant que je vous sais dans les périls si grands et 
qui causent souvent des atteintes dans mou cœur. Dieu , par 
son infinie miséricorde, vous tienne sous sa sainte protection! 
Il est évident que souvent II vous sert de bouclier, et je veux 
espérer que sa Bonté vous continuera sa sainte lumière, tou- 
jours et en toutes choses, surtout en l'affaire si importante que 
vous nous recommandez pour connaître sa divine volonté, et 
vous donnera la grâce de l'accomplir; car je sais que cela est 



ANNÉE 1639. 191 

la grande et unique ambition de votre cœur, que je supplie la 
souveraine Bonté de combler des trésors de son amour. Ne 
m'oubliez point en vos prières, je vous supplie, et me faites 
l'honneur de me tenir toujours, Monsieur, pour votre, etc. 



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LETTRE MDCLIII 

A LA MÈRE HÉLÈNE-FRANÇOISE BELIN 

SUPÉRIEURE A BESANÇON ' 

Dieu nous donne les biens et les maux avec unu égale bonté. — L'amour de l'abjection 
est la crème de l'humilité. — Eviter tout examen inutile. 



[Anuccv, 1639.] 



vue -j- JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 
Quelle consolation de voir le changement que Dieu a fait en 
vous 1 Voilà les fruits de la sainte patience et résignation qu'il 
vous a fait pratiquer dans les angoisses et les tentations dont la 
divine Providence a voulu vous exercer et épurer comme l'or 
dans la fournaise. Bénie soit éternellement celte infinie Bonté! 
C'est une grande douceur, ma très-chère fille, de se trouver dans 

1 Pendant toute sa vie, la Mère Belin expérimenta combien est vraie la 
parole de sainte Thérèse : Le privilège des amis de Notre-Seigneur ici-bas 
est d'y souffrir beaucoup. Des premières reçues à la fondation de Besançon, 
elle marcha vaillamment à la complète du pur amour, et en 1639 les suf- 
frages de la communauté l'appelèrent à remplacer la Mère Mad.-Séraphine 
Maréchal. Cette élection prématurée devint le signal des peines les plus acca- 
blantes. Le Christ, se détachant un jour de la croix des processions, tomba 
entre ses bras et lui dit au fond du cœur : « Ma Jette, tu n'auras plus que 
moi, mais je serai ta force!... » Mgr l'archevêque, prévenu contre cette 
digne Supérieure, empêcha sa réélection et l'envoya au monastère de 
Gray. L'air doux, silencieux, rabaissé, de l'innocente persécutée suflit à 
sa justification, et bientôt les Sœurs fondatrices de Salins obtinrent la 
grâce de l'associer à leur mission. Après avoir admiré en sa conduite l'as- 
semblage de toutes les vertus monastiques, elles l'élurent Supérieure en 1649 
et la réélirent en 1658. La Providence, dans ses secrets conseils, n'avait 



II 



n 







19 2 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

le calme après un si rude orage, pourvu que l'esprit soit tou- 
jours disposé à recevoir avec indifférence l'amer comme le doux, 
en regardant la très-sainte volonté de Dieu ; car, ma fille, Il nous 
donne l'un et l'autre avec un égal amour ; et bien souvent les 
travaux, avec une toute spéciale grâce et profit de nos âmes. 

Votre oraison est totalement bonne, sainte et solide; il ne 
faut que tenir voire esprit affermi en cette douce et tranquille 
attention de simple regard en Dieu. Selon le récit que vous me 
faites de votre disposition, de vos sentiments et pratiques, je 
trouve que tout cela va parfaitement bien. Il ne faut que per- 
sévérer fidèlement dans le désir de l'humilité et l'amour de votre 
abjection, qui en est la crème et plus solide pratique; c'est un 
grand trésor et une grâce qui attire en l'âme toutes les autres 
grâces et Dieu même, qui se plaît avec les petits. Demeurez la, 
ma fille, et soyez inviolable en la pratique de cette sainte vertu, 
sans pointiller autour d'elle ni examiner s'il y a de la subtile 
vanité là dedans. Non, je vous prie; s'il vous en paraît quelque 
chose, déniant les actes à telles subtilités et recherches de votre 
amour propre, ne faites rien, pas même semblant de les voir; et 
laissez le soin à notre adorable Sauveur de vous purifier de cela 
et de toutes les autres petites imperfections dont notre nature 

permis cette espècede réparation à l'égard de la Mère Belin, que pour donner 
à son àme de nouveaux traits de ressemblance avec Jésus, Homme de dou- 
leurs. Mais persuadée que toute créature peut devenir, messager du vouloir 
divin, instrument salutaire et efficace pour opérer le travail de v.e et de mort 
que l'Esprit-Saint requiert de l'âme désireuse de la sainteté, elle regarda 
lieu et laissa faire... Sa plus douloureuse angoisse dut être la privation de 
la communion journalière qu'elle faisait depuis quatorze ans... A Belley, 
où son frère était évêque, tout changea de face : Dieu bénit son gouverne- 
ment, et lui fit goûter la manne promise aux victorieux. 

De retour à Besancon, la Mère Belin y parut consommée en sainteté, bril- 
lante comme un diamant taillé par des mains habiles. La croix avait opère 
cet heureux effet en l'âme de la vénérable Religieuse, qui, le 12 mars .1695, 
alla présenter au Seigneur l'hommage de soixante-trois années de fidélité à 
son divin service. (Année, Sainte III e volume.) 




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ANNÉE 1639. 193 

est chargée. Prenez le seul soin de regarder sa Bonté, selon 
votre attrait, faisant le bien à mesure que sa Providence vous le 
montrera en chaque moment, sans vous charger davantage; la 
sainte simplicité étant uniquement propre à votre voie, c'est ce 
qui est cause que vous avez peine à réfléchir, ce qu'il vous faut 
absolument retrancher. Vous faites bien de ne guère communi- 
quer voire intérieur; peu de personnes entendent ce chemin et 
voie si simple. Obligez-moi, ma chère fille, de me recommander 
souvent à la divine miséricorde; je vous en supplie et toutes 
nos Sœurs que je salue, étant tout entièrement votre, etc. 



LETTRE MDCLIV (Inédite) 
A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT 

SUPÉIlIEUnE A P1GNEROL 

Compassion pour une âme faible. 

vive -j- JÉSUS ! 

[Annecy], 15 novembre [1639], 

Mon Dieu ! vous me dites en deux mots l'esprit de notre 
Sœur N. N'est-ce pas misère que cet aveuglement de propre 
estime? Dieu la guérisse! Mais je suis encore plus touchée de 
notre pauvre Sœur, quand je me souviens des bonnes disposi- 
tions de cette âme-là et des grâces que Dieu lui a faites; car 
sa candeur, sincérité et observance étaient remarquables, et 
s'acquittait très-bien de tout ce à quoi on l'employait, bien que 
toujours avec ce naturel lent et froid. Pour les comptes, nous 
n'avions point de Sœur qui les dressât mieux. Mon Dieu ! ma 
toute chère fille, que cela me touche le cœur, quand je vois des 
âmes déchoir ainsi ! Il s'y trouve encore un bon fond, mais dans 
un esprit si abattu que cela me fait grande pitié. Je sais que 
votre bon cœur n'oublie rien pour l'aider à se relever; les 
témoignages de votre amour cordialement maternel lui profite- 
ront beaucoup. Certes, je la fais un peu piquer par N. ; mais 

vin. 13 









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I94 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

dites, ma toute chère Sœur, penserez-vous qu'en une autre 
maison, elle pût se mieux relever et servir? Au moins, m'est-il 
avis que difficilement trouverait-elle une Mère qui la pût si bien 
ni si utilement aider que vous. 

Vous voyez que mon esprit recherche, car cette âme me fait 
compassion de la savoir ainsi inutile et de fâcheuse humeur. 
Dieu par sa bonté, en ait pitié et lui donne ce qui lui est néces- 
saire! Mais surtout je supplie son infinie douceur de vous con- 
server, ma vraie très-chère fille, et vous combler des grâces de 
son saint amour, et toutes nos Sœurs, que je salue avec vous, 
et suis de cœur invariablement et absolument toute votre. 

Conforme à „ne copie de l'original gardé à la Visitation de Pignerol. 



LETTRE MDCLV 

A MONSIEUR TRUITAT 

CONFESSEUR DES RELIGIEUSES DE LA V.S1TAT.0N, A TURIN 

Sollicitude pour les Sœurs de Turin. Reconnaissance des soins dont il les entoure. 

vive + jésus! „caoi 

[Annecy], 15 novembre [lbdyj. 

Monsieur, 
Je supplie notre très-débonnaire Sauveur de vous avoir en 
sa divine protection et vous conserver emmi tant de périls. 
Hélas ! Monsieur, que je suis en grande peine , et de nos pauvres 
Sœurs et de vous, que Dieu leur a donné pour leur bonheur en 
toute façon! et j'espère que celte douce et paternelle Providence 
aura soin de tous. Je l'en supplie incessamment, et qu'elle nous 
donne la force et la grâce de porter tous les événements de son 
bon plaisir, selon ce même bon plaisir, afin qu'éternellement 
nous le bénissions de ses miséricordes. 

Ma Sœur la Supérieure ne se peut taire des grandes et utiles 
assistances qu'elles reçoivent de vo.re bonté, et me témoigne 
un contentement accompli de voire sage et pieuse conduite 



É*^!!S&&dfa' 



ANNÉE 1639. 195 

en toutes choses, dont chacun reçoit édification, et toute la 
communauté très-grande consolation, et sujet de bénir Dieu 
de leur avoir donné un tel secours dans leurs besoins et un si 
vertueux confesseur. La divine Providence vous avait réservé 
pour cela, Monsieur. Je la supplie que ce soit pour longues 
années à sa très-grande gloire. Ne m'oubliez point en vos saints 
sacrifices, et croyez que je suis de cœur votre très-humble ser- 
vante en Notre-Seigneur. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



[Annecy], 21 novembre 1631». 



LETTRE MDCLVI {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SlTKIlIKlRIi A THO.VO.V 

Mesures à prendre pour se garantir de la peste. 
vive -}• jésus! 

Ma thès-chère fille, 

Je bénis le saint Nom de Dieu en toutes nos afflictions! Je 
sais que sa divine Providence vous tient en sa paternelle et spé- 
ciale protection ; c'est ce qui me console dans les appréhensions 
inévitables de vous savoir en lieu où est la peste, me confiant 
que cette infinie bonté vous préservera. Mais je vous dis de la 
part de Monseigneur et de tout mon cœur que vous soyez sur 
vos gardes le plus qu'il vous sera possible, et que, si quelque 
accident de mal arrive à vos Sœurs, bien qu'il ne soit pas décou- 
vert être de peste, que vous vous gardiez bien de les approcher, 
et ne manquez de prendre une fois la semaine de la thériaqtie 
et tous les matins de ce préservatif dont l'on vous envoie le 
mémoire. Mais, aurez-vous quelque Sœur généreuse qui fran- 
chement s'expose, si Dieu permettait qu'il y eût du mal chez 
vous, ce que j'espère qui n'arrivera pas? 

Je suis bien en peine de ce que vous n'avez pas vos provisions 

13. 



196 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de blé et de vin; de les prendre ici, c'est chose impossible. 

M Quêtant viendra vendredi ici ; nous conférerons de tous vos 

besoins et des remèdes qui s'y pourront apporter, et croyez que 

nous ferons tout ce que nous pourrons, Dieu aidant. 

Or je ne puis répondre à vos lettres, par lesquelles je vois 

combien vous êtes chère à Dieu. Tenez-vous fort joyeuse et vos 
Sœurs aussi. Gardez-vous de vos tourières que je pense qu'il 

vous faudra envoyer à N. , afin de vous faire là quelques provi- 
sions, mais nous parlerons de tout à M. Quêtant; et pour l'entrée 
de votre prêtre, il faudra craindre M. Dunant. Ce porteur 
presse ■ je me réserve pour l'homme de M. Quêtant. Ce n'est pas 
le temps de se mal nourrir. Prenez comme de la main de Dieu 
ce qui vous sera donné; je le supplie vous conserver et toutes 
nos Sœurs. Ne doutez pas que vous ne nous soyez fort pré- 
sente devant Dieu, qui soit béni. - Jour des renouvellements. 

Conforme à l'original gardé an, Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCLVII (Inédite) 

A LA SOEUR MARIE-MADELEINE DE GRANIEU 

A GRENOBLE 

C'est par une disposition de la Providence quelle a été envoyée au monastère de 
Grenoble. — Encouragements. 

vive f jésus! ...,„, 

[Annecy], 29 novembre [lbJ9J. 

Ma très-chère et bien-aimèe fille, 
Je viens par ce billet saluer votre tout bon cœur et lui 
demander cordialement de ses chères nouvelles, m'assurant 
qu'elle me les donnera avec une entière confiance, puisqu'il est 
vrai qu'après la bonne Mère je ne veux pas céder à personne en 
affection et désir de votre vrai bien et repos, pour lequel, ma 
fille je voudrais donner mes yeux si Dieu le requérait ainsi; et, 
avec sa grâce, croyez que je les donnerais de bon cœur, ma.s 
sa Bonté n'a que faire de moi pour parfaire sa sainte œuvre en 



ANNÉE 1639. 19" 

vous. ma toute chère fille! je tiens que c'est pur sa sacrée 
inspiration que madame votre très-vertueuse mère vous a atti- 
rée vers elle parmi nos chères Sœurs ', et que là, vous trouve- 
rez des soulagements et des remèdes impossibles à rencontrer 
ailleurs. Correspondez fidèlement aux desseins et dispositions de 
la très-douce Providence sur vous, faisant généreusement tout 
le bien que vous connaîtrez que sa sagesse désirera de vous, 
parles bons conseils qui vous seront donnés, et surtout soyez 
fidèle aux lumières intérieures que sa Donté vous départira, car 
je sais qu'elles ne vous manquent pas. Nous ferons faire des 
prières particulières pour vous, ma très-chère fille, à qui mon 
cœur souhaite abondance de grâces célestes en cette vie et 
l'immortelle félicité en l'autre. Faites le même souhait pour 
moi, qui suis toute vôtre. 

Je salue ma très-chère Sœur la Supérieure et nos bonnes 
Sœurs; je leur demande l'aide de leurs prières. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chainbéry. 






LETTRE M l)C L VI II 

A SAINT VINCENT DE PAUL 

a nuis 
Espérance de voir saint Vincent de Paul faire un voyage à Annecy. 

vive -f- jésus! 

[Annecy, 1639. J 

Ah! mon très-cher Père, serait-il bien possible que mon Dieu 
me fit la grâce de vous amener en ce pays? Ce serait bien la 
plus grande consolation que je puisse avoir en ce monde. Je 
suis persuadée que ce serait par une spéciale miséricorde pour 
mon âme qui en serait entièrement soulagée, à ce qu'il me 
semble, en quelque peine intérieure que je porte, il y a plus de 
quatre ans, et qui me sert de martyre. 

1 Madame de Granieu avait obtenu que sa fille passât du monastère de 
Chainbéry à celui de Grenoble. 



H 









LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




LETTRE MDCLIX 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY 

A M1IIS 

Souhaits de bénédictions. - De quel secours est à un pauvre prêtre la fondation 
de la messe quotidienne. — Avantage des Missions dans le diocèse de Genève. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy], 12 décembre [1639]. 

Mon très-honoré et très-unique Père, 
Ce billet vous trouvera dans la solennité de ces incompréhen- 
sibles mystères de notre Rédemption, et je vais en esprit dire 
à l'oreille de votre cœur tout dévot, mais avec toutes les plus 
cordiales affections du mien : mon très-cher et vrai Père, 
qu'à jamais soyez-vous béni et comblé des sacrés mérites et 
saintes consolations de la divine enfance de notre doux et très- 
débonnaire Sauveur! Amen. Oh! que ces mystères sont suaves 

et adorables! 

Mon très-bon et cher Père , j'ai confiance que vous ne 
m'oubliez jamais en vos saints sacrifices. Hélas! que j'aide 
besoin d'en être aidée, afin que Noire-Seigneur m'octroie la 
miséricorde de vivre et mourir en sa grâce et bon plaisir. Il 
faut que je vous dise, mon très-cher Père, une consolation 
toute particulière que j'ai eue, considérant la douceur de la 
céleste Providence en l'emploi de vos charités, qui me fait con- 
naître combien sa Bonté les a agréables. Sachez donc, mon très- 
cher Père, que la pension de votre messe de fondation est venue 
si à propos pour aider à sustenter et nourrir deux très-vertueux 
ecclésiastiques : un vieillard vénérable et son neveu, person- 
nages de très-bonne maison et qui avaient des grandes commo- 
dités en Bourgogne. Us ont tout perdu et se sont réfugiés ici, 
où ils eussent pâti de très-grandes nécessités sans ce céleste 
secours; car il semble que ce petit retardement de la fondation 
ne se fit qu'afin que ces bonnes âmes en fussent aidées , car ils 



ANNÉE 1639. 199 

arrivèrent en même temps que vous nous le mandâtes. Je vous 
confesse, mon très-cher Père, que ce trait de la Providence m'a 
fort consolée, voyant le soin qu'elle a de ceux qui se confient en 
elle et se soumettent de bon cœur à sa très-sainte volonté, 
comme font ces vertueux ecclésiastiques. Le neveu dit les 
messes, car le bon vieillard est souvent malade. Je ne sus 
m'empêcber de vous dire cela, mon très-cher Père; je crois 
que votre bonté en sera consolée. 

Je crois que vous aurez reçu nos dernières lettres, où je dis 
tout avec une entière soumission et confiance que votre incom- 
parable charité et affection parfera l'affaire du Visiteur. — Je ne 
puis me lasser d'admirer les fruits que Dieu tire pour sa gloire 
et le bien des âmes, de la vôtre bénite et très-chère, mon vrai 
unique Père. Oh ! qu'il y a grand sujet d'en louer et remercier sa 
divine Majesté! Un Père de l'Oratoire fut, il y a quelque temps, 
en une certaine paroisse de ce diocèse : il dit que les âmes y sont 
en grandes bonnes dispositions et altérées du bien. Oh Dieu ! mon 
très-cher Père, il y en a six cents en ce diocèse, presque toutes 
catholiques. Eh! quelle abondante moisson feront ces chers 
ouvriers ! et tout cela pour combler de plus en plus la très- 
bonne âme de mon vrai Père de richesses spirituelles. Oui, 
sans doute ; car je ne crois pas qu'il se puisse faire une bonne 
œuvre, en fait de mission, qui embrasse et contienne tant de 
mérites que celle-ci. Dieu en soit glorifié éternellement, qui l'a 
si saintement inspirée à votre chère âme! 

Par mes dernières, je vous ai tout écrit, mon très-cher Père, et 
ne pensais vous dire qu'une douzaine de paroles, mais avec vous 
je ne puis être si courte. J'ai une défluxion sur les yeux, qui 
me fait encore plus tôt finir, en vous souhaitant derechef, mon 
très-unique Père, les plus suaves et précieuses grâces de notre 
bon Dieu, et que toujours vous teniez dans votre cœur paternel 
votre très-humble et obéissante et obligée fille et servante, etc. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans. 



■ I 









[Annecy], 14 décembre [1639]. 



200" LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCLX 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUPÉRIEURE A DOURG EN BRESSE 

La Sainte s'oppose à ce que la Mère de Blonay aille faire la fondation de Bordeaux. 

VIVE \ JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 
Je lus hier vos lettres : vraiment, je fus touchée, si c'est vrai 
qu'on eût ce desseiu de vous envoyer à Bordeaux. Je ne vois pas 
que ces hautes puissances parlant et commandant nous puis- 
sions ni osions sonner mot; car, que servirait-il, sinon a faire 
plus de mal? Or cependant, j'écrivis dès hier à la Mère de Belle- 
cour que l'on m'avait donné cet avis de l'une de nos maisons, 
ce qui m'affligeait sensiblement; et que je la suppliais de 
tourner ce dessein, ne croyant pas que vous eussiez de la santé 
et vie suffisante pour fournir à un tel voyage, et plusieurs autres 
choses, bien que, si je croyais que ce fût un dessein de Dieu 
sur vous, j'y acquiescerais de tout mon cœur. Or, ma tres-chere 
fille il faudra écouter et voir à quoi tout cela aboutira. Quand 
j'aurai réponse, je la vous ferai savoir, car je ne pense pas que 
l'on remue rien de cet hiver. 

Or il est vrai qu'ils n'ont pas une Supérieure a mon gre 
pour le lieu, qui est très-important. Je leur ai écrit de choisir 
en leurs deux monastères la plus capable et une bonne seconde, 
qui fût aussi propre pour la conduite, et que le reste des filles 
devait être de solide vertu, mais non se croyant capables des 
premières charges, comme il me semblait qu'étaient la plupart 
de celles qui étaient nommées; cela ferait du grabuge avec le 
temps. Au reste, il est vrai que je suis marrie que vous ayez 
échappé des paroles contre la Supérieure; car cela fait croire 
; h : P cL P ar P envie et jalousie. Je vous prie que meshui ce 
le soit plus. Montrez-vous indifférente pour la ma 1S on de Belle 



ANNÉE 1639. 201 

cour, bien que très-affectionnée, et tâchez de vivre avec une 
franche cordialité. Ma dernière lettre vous dit tout mon cœur à 
ce sujet. 

Dieu assistera nos pauvres Sœurs de Saint-Amour. Hélas! 
qu'il y a peu de fiance [confiance] en ce monde de grandeur! 
Dieu soilbéni. Sans loisir. 

Conforme a l'original gardé aux Archives delà Visitation d'Annecy. 



Il 



W 



LETTRE MDCLXI (Inédite) 

A LA MÈRE ANNE-THÉRÈSE DE PRÉCHONNET 

SITÉIUEL'BE A ROUKX 

Prévisions pour l'élection qui doit se faire à Rouen. — La différence des nations ne 
doit pas altérer l'union des cœurs. — Décès de trois Supérieures de grand 
mérite. 

vive -J- jésus! 

Annecy, 1-i décembre 1630. 

Ma toujours plus chère et tkès-aimée fille, 
Je commence à répondre à voire lettre du 24 octobre, par 
l'assurance que je vous donne que j'ai fidèlement répondu de 
point en point à la vôtre précédente, et envoyé ma lettre à Paris, 
et crois que vous l'aurez maintenant. Assurez-vous, ma toute 
chère fille, que, tandis que Dieu me donnera vie et santé, je 
ne manquerai point à correspondre à vos chères lettres, qui 
sont toutes les bienvenues. Il y a si longtemps que votre bon 
cœur connaît le mien, que c'est assez dit sur ce point. 

Je passe à votre élection de Rouen; et vraiment, ma chère 
fille, je vous sais bon gré de la généreuse franchise avec laquelle 
vous promettez à vos chères filles de leur continuer votre service, 
si vos Supérieurs l'agréent, et je vous conjure de ne rien oublier 
pour en obtenir la licence, et pour cela d'employer les mêmes 
puissances vers Mgr de Clermont pour vous garder à Rouen 
encore trois ans, que celles que j'employai pour vous y faire 









■■ 



I 









202 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

aller. J'en ai déjà écrit au Père Charles [de Craffort] ', auquel 
je n'y vois pas du dissentiment, et lequel, avec son esprit 
toujours sage et considéré, ne voulut point permettre à nos 
Sœurs de Montferrand, après le décès de leur bonne Mère 
[M.-Michelle des Roches], d'attendre le temps de votre dépo- 
sition, comme elles désiraient, pour faire leur élection, en quoi 
il a grandement bien fait; car tel retardement de l'élection 
aurait tiré une grande conséquence dans l'Institut. Nos bonnes 
Sœurs ont donc élu ma Sœur [A. -Charlotte] de Cordes, qui 
est une très-vertueuse fille, et de laquelle je m'assure qu'elles 
recevront tant de satisfaction qu'elles pourront faire la charité à 
nos bonnes Sœurs de Rouen de leur laisser encore votre chère 
personne. Je leur en ai déjà écrit un mot, et leur en écrirai 
encore, Dieu aidant, voyant bien que la famille que vous servez 
en a un vrai besoin. Les Sœurs que vous me proposez pour 
mettre sur votre catalogue sont tout à fait bonnes et vertueuses. 
Pour ma Sœur [M. -Geneviève] de Furnes et ma Sœur [M. -Agnès] 
Le Roy, il s'en faudrait adresser au monastère de Paris dont 
elles sont; quant à ma Sœur [A. -Bénigne] Joquet, je ne crois 
pas que nos Sœurs de Nevers la donnent, car elles sont dans le 
pourparler d'une seconde maison dans cette ville-là. Et pour 
conclusion, j'espère que vous n'aurez besoin ni des unes ni des 
autres, et que l'on obtiendra de vous mettre sur le catalogue, 
et par conséquent vous serez réélue. 

Quant à ce que vous dites, ma très-chère fille, de votre fon- 
dation 2 , je trouve que vous lui faites un très-bon parti, pourvu 
que vous donniez quelque ameublement aux Sœurs que vous 
enverrez, et ne crois pas que vous puissiez envoyer ma Sœur 
[Foras] de Bernard pour Supérieure; car, quoiqu'elle soit 
bonne, je n'ai pas ce sentiment qu'elle ait les talents et disposi- 



1 Oratorien, vicaire général de Mgr l'évêque de Clermont. 
s D'un deuxième monastère à Rouen. 



ANNÉE 1639. 203 

lions pour être Supérieure. Vous y pourriez donc envoyer votre 
première professe, pourvu que vous ne dépouilliez pas trop 
votre maison d'en ôter ce bon sujet ; car s'il se peut, après votre 
second triennal, il faudrait qu'une Sœur normande vous succédât. 
Mon Dieu! ma fllle, que j'ai ri de bon cœur quand vous me 
dites que vos anciennes procurent aux plus jeunes les mortifi- 
cations dont elles ne voudraient point pour elles-mêmes. Elles 
ont été bien mortiûées à leur tour; mais elles ne s'en souvien- 
nent plus, puisqu'elles n'en ont pas l'amour et l'habitude bien 
enracinés. Vous verrez la réponse que je fais à ma Sœur [J. -Eli- 
sabeth] Edeline, c'est pourquoi je ne vous en dis rien. Mais, 
ma très-chère fille, au nom de Dieu, tâchez de faire prendre à 
toutes ces bonnes Sœurs l'esprit universel que Dieu vous a 
donné; car c'est une chose fâcheuse de voir régner en des âmes 
obligées de tendre à la hauteur de la perfection les antipathies 
naturelles de nation à nation. Oh ! ma chère fille, faites-leur bien 
entendre ceci, que nous sommes toutes filles de Dieu, duquel 
l'amour est assemblant et unissant les choses plus éloignées. Et 
ce divin Maître veut, par sa loi de grâce et de dileclion, tellement 
joindre toutes choses, qu'il veut que l'on voie le loup, l'agneau, 
le lion et le léopard demeurer paisiblement ensemble sous la con- 
duite d'un petit enfant; c'est-à-dire que les esprits de diverses 
nations et endroits de la terre ne doivent plus être qu'ra en ce divin 
amour, surtout quand on est dans une même bergerie et voca- 
tion religieuse. Que s'il y a du contraire dans quelques esprits, 
c'est signe que ce qui est d'humain et de naturel vit plus en eux 
que ce qui est de la grâce; et enfin c'est que celles qui seront 
atteintes de ce mal doivent beaucoup s'humilier et commencer 
tout de nouveau à se mortifier, reconnaissant que vraiment elles 
n'ont pas encore mis la cognée jusqu'à la racine, puisque l'on 
voit, comme vous dites, assez souvent desrejetons de cette mau- 
vaise plante. Si Votre Charité trouve bon de leur lire ceci, j'en 
serai bien aise, et je les conjure toutes de peser les paroles du 






■ 



11 









204 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Sauveur, qui veut que les siens soient consommés en un, et qu'elles 
imitent ce divin Sauveur, qui n'est point accepteur des person- 
nes, et qui départses grâces généralement sur toutes les nations. 
Que dirons-nous de plus, ma très-chère fille, sinon que 
vraiment je le crois, que votre bon cœur a été bien touché du 
décès de la bonne Mère de Monlferrand. La fin couronne l'œuvre ; 
l'on a vu jusqu'au bout que c'était une âme de vraie vertu , 
quoiqu'elle fût un peu sévère et rigide, et vous, ma chère fille, 
toute douce et franche. Voilà ce qui a été cause que quelques 
esprits se sont cabrés; mais Dieu est bon, et tire sa gloire de 
tout. J'estime que l'Institut a fait une grande perte en cette 
chère défunte. Nos Sœurs de Monlferrand confessent avec dou- 
leur qu'elles ne l'ont point connue que dans la privation. J'espère 
qu'elle nous sera favorable au ciel, où notre bon Dieu retire 
fréquemment des meilleurs sujets de cet Institut. Il nous est 
mort en Provence une Mère déposée [A.-Marg, de la Luxière] 
qui était professe de ce monastère , qui était une vraie règle 
vivante. La bonne et vertueuse Mère [M. -Henriette de Prunelay 
supérieure] de Rennes est aussi décédée comme vous aurez su. 
Priez pour moi, ma toute chère fille, afin que j'imite les vertus 
de ces chères âmes, car je crois que c'est pour cet effet et afin 
que je m'amende que Notre-Seigneur me laisse tant çà-bas. Je 
disais l'autre jour à nos Sœurs que je n'ai point de mal que trop 
de santé. La très-sainte volonté de Dieu soit faite en tout et par- 
tout : sa Bonté nous fasse la grâce de ne vouloir éternellement 
que cela. Croyez, ma très-chère fille, que je suis en son saint 
amour très-absolument et de cœur toute vôtre, avec la sincérité 
de cœur que vous connaissez. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de ttiom. 



ANNEE 1639. 



205 






LETTRE MDCLXII 

A MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT 

SON' FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES, A PARIS 

Joie de la Sainte en voyant la résignation de son frère dans une perte temporelle. 
Elle applaudit a ses projets de retraite. 



vive -J- jésus! 



[Aunecy, 1K39.] 



Monseigneur, 

J'ai su par ma très-chère Sœur la Supérieure de Paris la part 
que notre bon Dieu vous a donnée aux calamités dont il plaît à 
sa souveraine Providence de châtier son peuple, et comme vous 
avez reçu cette affliction avec telle douceur d'esprit et soumis- 
sion amoureuse à Dieu, que chacun en a été grandement édifié. 
J'en ressens une consolation si entière, que je ne la puis 
exprimer; car je vois en cela le soin spécial que Notre-Seigneur 
a de votre avancement en son saint amour, vous voyant enrichi 
par cette perte temporelle de très-grands trésors spirituels, 
dont le moindre vaut mieux que la possession de tout le monde. 
Je me souviens toujours de ce que notre Bienheureux Père 
disait : « Qu'une once de vertu pratiquée parmi les tribulations, 
valait mieux que cent mille livres opérées dans la prospérité; 
car c'est où le vrai amour se montre. » Béni soit éternellement 
notre bon Dieu, qui vous a visité en ses miséricordes! Oh! que 
vous êtes heureux, mon très-cher seigneur, de pouvoir dire 
avec tant de courage et indifférence : Le Seigneur m'avait 
donné ces abbayes, le Seigneur me les a ôtées : le saint Nom 
du Seigneur soit béni! car c'est sa grâce qui fait cela en 
vous. Encore une fois, j'en bénis la souveraine douceur et l'en 
remercie. 

Parla dernière lettre que j'ai reçue de vous, vous me disiez 
comment Notre-Seigneur vous sollicitait d'avancer votre sainte 
retraite, que dès si longtemps II vous a inspirée. Mon Dieu ! que 











I 

I 

I 






206 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cela me console! car j'espère que vous disposez vos affaires 
pour y correspondre en la manière que vous penserez lui être 
plus agréable; mais je vous supplie, ne changez nullement Je 
dessein d'une retraite modérée, si Notre-Seigneur ne vous fait 
voir clairement aulre chose de vous. Je suis en son amour pour 
jamais, Monseigneur, votre, etc. 



LETTRE MDCLXIII 

A LA MÈRE MARIE-SUZANNE MANGOT 

SUPÉRIEURE A SâlNT-FLOUR ' 

Regrets du trépas de la Mère M. M. des Roches, éloges de ses vertus. — Nouvelles 

du monastère d'Alby. — Mgr de Toulouse désire confiera la Visitation la réforme 

d'une abbaye. — La Supérieure commet une faute quand sans motif elle ne fait 

pas rendre compte aux Sœurs tous les mois. — Le bon exemple produit plus 

de fruits que les paroles. — Comment agir quand on travaille à réformer une 

maison religieuse. 

vive f jésus! 

[Annecy, 1639.] 

Ma très-chère fille, 

C'est avec juste sujet que vous ressentez la séparation de feu 
notre très-chère Sœur [M. Michelle des Roches] ; car outre les 
nonpareilles obligations que votre monastère lui avait, l'ayant 
établi et servi si dignement, c'était une âme digne d'être chérie, 
et la mémoire de laquelle sera toujours en bénédiction dans votre 
communauté. Pour moi, je l'aimais avec une estime singulière. 
Il faut en notre douleur acquiescer doucement à la volonté de 
Dieu, le remerciant de ce qu'il nous a fait jouir quelque temps 

1 Celte Religieuse, professe de Montferrand, avait succédé à la Mère M.- 
Michelle des Roches dans le gouvernement de la communauté de Saint-Flour. 
En 1G38, elle eut à s'occuper de l'établissement du monastère d'Alby, qui 
trois ans plus tard se plaça sous sa conduite. Elue Supérieure à Montfer- 
rand en 1660, elle contribua à la fondation de Thiers, eut la joie de faire 
célébrer dans son monastère les fêtes de béatification de saint François de 
Sales , et celle de se voir remplacée à la fin de son second triennat par la 
Mère Fr. -Madeleine de Chaugy. 



ANNÉE 1639. 207 

de ses fidèles services. Non, je vous assure, ma fille, je ne suis 
point fâchée ni ai désapprouvé le voyage que celte défunte 
fit pour vous mener la nièce de Mgr votre digne prélat, le sujet 
était hors de toutes considérations; et l'état de la santé de cette 
bonne Mère méritait qu'on fit quelque essai si on pourrait la con- 
server. Dieu a purifié cette chère âme par un chemin pénible 
où elle a fait paraître une généreuse vertu. 

C'est un sujet de glorifier Dieu de l'avancement de notre 
cher monastère d'Alby; mais toutes ces grandes louanges ne 
nous doivent servir qu'à nous approfondir bien avant dans notre 
néant, et prendre des profondes racines dans la sainte humilité. 
— Il faut bien considérer si nos Sœurs ont des filles solidement 
vertueuses, je veux dire vraiment humbles, pour rendre les 
services à cette bonne abbesse que Mgr de Toulouse désire, et 
pour travailler à cette réforme. Cela étant, il ne sera que bien 
de seconder les intentions de ce bon prélat, puisque tout tend 
à la gloire de Dieu et au bien des âmes, et encore à notre établis- 
sement dans Toulouse, qui serait d'un très-grand bien; car 
c'est non-seulement une bonne ville, mais encore toute sainte. 

Bon Dieu ! ma très-chère fille, que dites-vous? que vous passez 
souvent deux mois sans faire rendre compte à nos Sœurs? Au 
nom de Dieu ne commettez jamais ce défaut. Confessez-vous de 
l'avoir commis et en demandez pardon à Dieu et à votre Règle. 
Grâce à Dieu, il ne m'est jamais arrivé, nonobstant ma grande 
surcharge de lettres, et la grandeur de celte famille, de manquer 
à cette observance. 

J'écris de bon cœur et de ma main à la chère petite abbesse, 
très-contente que je suis que Dieu l'ait amenée parmi nous. 
Quant à ce prieuré, ma très-chère fille, au nom de Dieu, ne 
nous avançons point sur le bien d'aulrui; et si quelque maison 
de l'Ordre de ces bonnes Sœurs prétend à leur réforme, cédez 
de bon cœur. Dieu ne nous ayant commises que pour travailler 
à notre petit Institut, les autres ouvrages ne sont que des petits 






il 

m 






208 LETTRES DE SAINTE CHANTAL, 

accessoires, auxquels pourtant nous nous devons tenir très- 
honorées de travailler, et nous y employer fidèlement quand Dieu 
et nos Supérieurs le veulent, tâchant, autant qu'il sera possible, 
de donner satisfaction à chacun, ce qui est bien difficile dans 
de telles entreprises, esquelles il faut se résoudre à une géné- 
reuse patience, et faire plus de fruits par le bon exemple que 
par les paroles; car ces anciennes Religieuses, et certes presque 
tout le monde, prennent plus garde à ce qu'elles voient faire, 
qu'à ce qu'elles entendent dire; et n'est pas bonnement imagi- 
nable combien elles sont soigneuses et surveillantes. Il ne faut 
point de prime abord leur ôter toutes leurs petites libertés, 
mais seulement leur faire voir la beauté et le mérite de la 
sujétion religieuse. Certes dans ces anciennes abbayes et dans 
ces prieurés, il se trouve d'ordinaire de très-bonnes âmes gran- 
dement disposées au bien; et nous devons nous tenir grande- 
ment honorées de leur apprendre ce que par la grâce de Dieu 
notre Bienheureux Père nous en a appris. — Adieu, ma très- 
chère fille, je suis de cœur parfaitement toute vôtre. 



[Annecy, 1639.] 



LETTRE MDCLXIV 

A MADAME DE NOAILLES 

AU MONASTÈRE DE LA VISITATION DE SAINT-FLOUE ' 

Encouragement à exécuter généreusement la volonté de Dieu. 
vive f JÉSUS ! 

Madame et ma très-chère fille, 

Je supplie notre divin Sauveur, qui vous a donné de si saintes 

pensées et désirs pour vous consacrer toute à Lui, qu'il parachevé 

en vous ce que, si efficacement, il lui a plu de commencer; 

1 Celte dame, novice Bénédictine, fille du duc François Ht de Noailles, se 
disposait à sacrifier non-seulement les magnifiques espérances que lui don- 



ANNÉE 1639. 209 

j'ai confiance que sa Bonté vous conduira par l'effet de votre 
généreuse résolution. Les traverses qu'il permet que M. votre 
père vous fasse ne sont que pour allumer davantage l'ardeur de 
vos désirs. .. [de renoncer au titre d'abbesse pour embrasser la 
vie humble de la Visitation], 



nait l'illustration de sa famille, mais encore la coadjutorerie d'une riche 
abbaye, pour embrasser la vie pauvre et cachée de la Visitation. Le 2 juil- 
let 1641 elle reçut le voile au monastère de Saint-Flour, et réalisa toute sa 
vie la parole prophétique que saint François de Sales avait dite à la duchesse 
de Noailles, avant la naissance de cette enfant prédestinée : « Elle sevaune 
de mes plus dignes Ji lies. » La jeune Religieuse, connue sous le nom de 
M. -Christine, fit preuve de tant de sagesse dans les emplois de maîtresse des 
novices et d'assistante, quel'évèque de Saint-Flour son oncle la choisit bientôt 
pour travaillera la réforme d'une communauté d'Aurillac. Ce fut elle encore 
qui, en 1651, vint établir en celte ville un monastère de la Visitation. La 
nouvelle maison eut le bonheur d'être gouvernée trente-six ans par cette digne 
Mère, dont l'exemple, plus persuasif encore que les paroles, développa autour 
d'elle les grandes et fortes vertus. Propagatrice infatigable de la dévotion 
au Sacré-Cœur de Jésus, elle eut la consolation de faire célébrer solennelle- 
ment la fête de ce Cœur adorable, presque aussitôt après la mort de la Bien- 
heureuse Marguerite-Marie. 

La fondation de Saint-Céré est due en partie au zèle de la Mère M. -Chris- 
tine, qui ne se servit des libéralités de son frère le cardinal de Noailles que 
pour venir en aide non-seulement aux pauvres monastères de l'Ordre, mais 
encore à tous les malheureux qui recouraient à sa charité. — Cette véné- 
rable Supérieure, qui avait combattu si longtemps les bons combats du 
Seigneur, alla recevoir de sa main la couronne de justice, le 18 sep- 
tembre 1711. (Année Sainte, IX" volume.) 



14 






ANNÉE 1640 



LETTRE MDCLXV 

A LA MÈRE MARIE-SUZANNE BAUDET 

SUPÉniBURE » NEVERS 

On ne doit pas chercher ne soulagements contraires à l'observance. - N'envoyer 
en fondation que des Supérieures capables d'enseigner par leurs crempte* une 

a raie mortificaiion. 

vive i- Jésus! 

[Annecy], i jancier P640J. 

Ma très-chère fille , 
Je vous remercie de la sainte affection que vous me témoi- 
gnez, et vous assure que j'y correspondrai de bon oœur et avec 
suavité. Bénissez cent fois le jour la douceur de notre Dieu qui 
vous a rendue fille de son Église. Soumettez-vous humblement 
et sans raisonnement humain à toutes ses lois et aux vérités 
infaillibles que cette Mère des enfants de Dieu nous enseigne ; 
avec cela, demeurez en la pratique de l'observance dans l'esprit 
d'humilité et de douceur , et Dieu vous bénira. 

Au reste, je m'oubliai, il'y a quelque temps, de répondre à un 
point d'une de vos lettres, et il me fâche grandement de ce qu'il 
était échappé à ma vieille mémoire; c'est, ma chère fille, qu'en 
me parlant de la fondation de La Châtre ' et de la Supérieure 
que vous y devez envoyer, vous me disiez qu'elle était sujette 
au mal de rate, et que la charge de Supérieure lui donnerait 

' Celte fondation se f.t le 25 mars 1640, sur les instances d'une dame de 
qualité, qui offrait une somme suffisante pour cette bonne œuvre. Ma.s les 
Sœurs fondatrices venues de Nevers, sous la conduite de la Mère Fr.-Ga- 
brielle de Douët , ne trouvèrent rien de ce qui leur avait été promis. B.en 
loin de se plaindre, elles s'estimèrent heureuses d'avoir à souffrir pour le 
nom du Seigneur Jésus une pauvreté telle, que « souvent en h.ver leurs 




ANNÉE 1640. 211 

assez de divertissement, sans -qu'elle en prît contre l'observance, 
parce, dites-vous , que ce mal en requiert. Voyez-vous, ma 
chère fille, je ne vous saurais rien laisser passer, vous m'êtes 
trop chère. Quelque mal que nous ayons, nous ne devons point 
chercher de divertissement ni récréation contre nos observances, 
mais seulement nous soulager selon que notre besoin le requiert, 
et que la charité de l'Ordre et sa tolérance pour les infirmes 
l'ordonne et le permet; comme si l'on a besoin, pour quelque 
temps, de se coucher pendant Matines, de se lever plus tard 
que la communauté, de se divertir un peu au silence avec 
congé. Pourvu que la vraie nécessité exige cela, ce n'est pas 
liberté contre l'observance, mais pratiquer la débonnaire cha- 
rité de notre Bienheureux Père pour les infirmes, dont il se 
nommait le partisan. Au reste, ma chère fille, il faudrait bien 
se garder de penser qu'il fallût, pour quelques ineommodités, 
requérir des licences générales et du libertinage [exemption], 
qui n'est pour l'ordinaire nullement propre à la santé, et est 
très-préjudiciable à la sainteté. Notre perfection nous doit être 
mille fois plus chère que notre santé, outre que l'incommodité 
de la rate n'est pas des plus extraordinaires pour requérir des 
soulagements trop particuliers. 

Il faut soigneusement prendre garde que celles que l'on veut 
envoyer pour être Supérieures aux nouvelles maisons ne soient 
pas tendres sur elles-mêmes, ni soigneuses et affectionnées à 
leur soulagement corporel; car autrement elles donnent un 
esprit trop mol aux maisons qu'elles fondent, et ne rendent pas, 
par leurs exemples, l'exercice d'une vigoureuse mortification 
familier entre leurs filles. Je crois que vous avez une grande 
attention là-dessus, et que, possible, n'ai-je pas compris ce 



■ 



lits étaient couverts de neige, et qu'il leur arrivait d'être obligées de plier 
leurs serviettes presque aussitôt après s'être mises a table, le peu qu'on avait 
à leur présenter ne pouvant s'appeler un repas .. . ( Histoire de la fonda- 
lion de La Chaire.) 



14. 



212 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que vous me voulez dire par voire lettre précédente; mais 
comme la chose est importante , et que votre cœur me donne 
une si entière confiance, je ne lui puis celer mes pensées. 
Recevez-les du même cœur que je vous les dis et que je suis 
votre, etc. 

Exlraite en partie de l'Histoire de la fondation de Nevers. 



LETTRE MDCLXVI 

A LA MÈRE CATHERINE-ELISABETH DE LA TOUR 

supérieure de La cohmbnabté de champutte réfugiée a graï 
Souhaits de bonne année. — Nouvelles des Sœurs de Turin. — Affaires. 



[Annecy], 1" janvier [1640]. 



VIVE -[- JÉSUS ! 

Ma bonne et très-chère fille, 
Ce marchand nous assurant qu'il va à Besançon , il ne le faut 
laisser passer sans employer le moment du loisir qu'il nous 
donne pour vous saluer avec toutes vos chères filles, en cette 
nouvelle année, que je vous souhaite toute sainte et toute bonne 
par un perpétuel accroissement au très-saint amour de Noire- 
Seigneur. Et vous conjure, ma fille très-chère, que vous me 
continuiez toujours la charité de vos prières; car, plus je vais, 
plus je m'en trouve nécessiteuse. La très-sainte volonté de Dieu 
soit faite en tout et partout! Nous nous portons bien, grâce à 
Dieu , et attendons bientôt de vos chères nouvelles : celles de 
nos bonnes Sœurs de Turin sont toujours à l'ordinaire, au moins 
quand elles nous écrivirent; il les faut beaucoup recommander 
à Notre-Seigneur. Elles sont toujours dans les hasards de la 
guerre. — Je vous prie, ma très-chère fille, de poursuivre vers 
M. Richard l'affaire dont je vous ai écrit pour la dot de ma Sœur 
[M. -Isabelle] Flory. Voilà tout ce que ce moment de loisir me 
permet de vous dire, et que je suis, ma très-chère fille, votre, etc. 

Conforme à une copie 8»rdéc an* Archive, de la Visitation d'Annecy. 



VB| 



ANNÉE 1640. 213 

LETTRE MDCLXVII {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIM 

SUPÉRIEURE a THO\'0\ 

Conseil» pour l'âme appelée à l'état de simplicité. — Affectueuses 
recommandations. — Divers détails. 

vive -j- Jésus! 

[Annecy], 25 janvier 16 40. 

Ma très-chère fille, 

Je vous réponds par la main de ma Sœur Jeanne-Thérèse, 
mes yeux ne me permettant de le faire. Je connais si bien votre 
cœur, ma fille, qu'il n'est pas besoin qu'il me parle pour 
l'entendre. Priez bien Dieu pour celle que vous chérissez tant, 
et qui le mérite si peu ; car elle en a grand besoin. Ne dites 
plus, et ne vous arrêtez guère à penser que vous êtes aveugle à 
connaître vos défauts de Mère ; abaissez-vous devant Dieu sim- 
plement pour cela, et ne laissez pas votre âme dans l'igno- 
rance de la grâce que Dieu vous fait de vous tenir de sa sainte 
main et vous empêche de faire plusieurs défauts, dont il lui faut 
rapporter la gloire fort simplement. Moins vous permettrez à 
votre esprit de faire des réflexions et d'agir, prou vous chemi- 
nerez en la voie que Dieu vous veut; et tant plus vous simpli- 
fierez et purifierez votre regard en Dieu, tant plus vous laisserez 
de place et de liberté à Notre-Seigneur pour faire ses opéra- 
tions en votre âme; faites-le donc et souffrez doucement, comme 
vous faites, les tracassements de l'amour-propre, qui veut tou- 
jours faire quelque chose, où l'on n'a pas à faire de lui, ni de 
son service. 

Je viens à cette heure à cette grande santé que vous dites que 
vous avez, laquelle je vois pourtant avoir de très-dangereuses 
marques et dangereuses attaques. J'ai pensé que vous étiez 
fille de ne pas tenir le régime que je vous ai priée d'observer 


















214 LETTRES b& SAINTE CHANTAL. 

exactement, et que je fais encore, sans vous en départir; car 
l'obéissance de votre Père spirituel, la prière affectionnée que je 
vous en ai faite, et le grand désir que vous savez que j'ai pour cela, 
méritent bien que vous ne vous en départiez point, sous quelque 
prétexte que ce sôit; et moins encore des veilles du soir et du 
trop lever matin, et de souffrir le froid en ce temps ici et le 
soleil en été; car c'est cela qui vous attire ces grands catarrhes, 
et c'est un grand miracle qu'ils aient ainsi passé. Et spéciale- 
ment gardez-vous du serein; car si vous ne prenez garde à ces 
choses-ci, Dieu ne vous en saura pas gré et vous me désobli- 
gerez extrêmement. [Plusieurs lignes illisibles.] Ne faites point 
de réplique sur ce que je vous dis ci-dessus; car cela sera plus 
agréable à Dieu que toute satisfaction que vous avez à morti- 
fier votre corps. 

Pour tout ce que vous me dites, touchant ces pauvres Sœurs, 
je vois que Dieu vous assiste de sa lumière pour leur conduite ; 
c'est pourquoi je n'ai à vous dire sur cela sinon que vous con- 
tinuiez à la suivre. Je suis touchée avec vous du rejet que nos 
Sœurs ont fait de ma Sœur A. -Françoise [Dunant] ; vous me 
ferea plaisir de leur dire de ma part qu'elles ne connaissent pas 
la bonté et vertu de cette Sœur; elles n'ont pas fait en celte occa- 
sion ce qu'elles voudraient qui leur fût fait. Pour ma Sœur J. F. , 
vous ferez grande charité de lui faire connaître cette vanité. Il y a 
longtemps que je sens cela en elle. Faites-lui bien connaître la 
nécessité qu'elle a de s'amender de ce défaut-là. 

Nous reçûmes [hier] à soir votre billet daté du 22 janvier. Dieu 
soit béni de quoi la maladie n'a pas repris en votre viHe. Nous 
ne pouvons dire davantage , crainte que cette occasion ne nous 
échappe. Nous ne manquons de vous écrire par toutes celtes 
qui se présentent Nous avons» reçu le paquet de lettres ou 
étaient toutes vos images et votre grande lettre. Nous ne savons 
pas nous souvenir des précédentes, au moins vous a-t-on tou- 
jours répondra à toutes vos lettres; mais vous savez nos affaires, 



ANNEE 1640. 215 

et par-dessus toutes je prends volontiers la consolation de vous 
parler; car vous savez bien que vous êtes ma bien-aimée et 
très-chère fille. — Jour de saint Paul. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE MDCLXVIII {Inédite) 

A LA SOEUR MARIE-MADELEINE. DE (IRANIEU 



A OnE.VOBLE 



[Annecy, 1640.] 



Comment combattre des craintes sur la prédestination. — Saints encouragements. 

otvb -j- .résiFS-! 

Ma pauvre très-chère fille, 

Eh bon Dieu! que je vous] porte de compassion de vous 
savoir ainsi toujours travaillée sur les doutes de votre salut. Ma 
fille, ne sauriez-vous une bonne lois vous abandonner à Dieu, 
lui laissant le soin des choses de l'avenir, et prendre celui de 
faire le mieux que vous pourrez en cette vie, selon la sainte 
liberté qu'il nous a laissée de tendre notre main et choisir ce 
que nous voudrons? Eli l ma fille, choisissez le parti du bien; 
car , dès le moment que vous le ferez , il vous donnera de la 
consolation, et la suite de nos passions et du mal ne nous four- 
nira jamais que des angoisses. Courage donc, ma très-chère 
fille; car je vous dis> de la part de Dieu que si vous^ vous faites 
violence pour ne point offenser grossièrement cette infinie Bonté 
et faire ce que vous pouvez pour son amour et votre salut , que 
vous ravirez, le ciel., «le ne puis na'ôier une sainte espérance de 
ce bonheur po*ir vousr, quand je me souviens des lumières et 
des attraits que vous avez, reçu» pour votre vocation. Courage 
doiRG encore unie fois, ma très-ehère fille, je vou* en, conjure. 
Faites -.les» actions initérieures et extérieures qui sont en votre 
pouvoir, et attendez en palience' le raoïment que Dien a destiné 






216 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

à votre délivrance. Il se faut faire violence. Vous avez l'assis- 
tance de ma très-chère Sœur, votre bonne Mère; suivez ses 
conseils. Je prierai et ferai prier pour vous, car je vous chéris 
de cœur, et vous souhaite le vrai bien. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Charabéry. 



Annecy, 19 féVrier 1640. 



LETTRE MDCLXIX (Inédite) 

A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT 

SOTEIIIEURE A PICNEROL 

Affaires d'intérêt. — Avis pour la direction de quelques Religieuses. — Dieu a 
retiré de ce monde quatre Supérieures de rare vertu. 

vive -J- JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Nous avons reçu vos deux lettres, datées du 7 janvier et 
10 février. Je vous assure, ma très-chère fille, que ce m'était 
une grande consolation d'apprendre de vos nouvelles. Je bénis 
et rends grâces de tout mon cœur à notre bon Dieu des grandes 
charités et assistances que sa très-douce Bonté vous fait, par 
l'entremise de tant de bonnes âmes. Je suis bien aise de voir 
que, par ce moyen, vous meublez un peu votre sacristie. 

Nous avons déjà écrit deux ou trois fois à ma Sœur la Supé- 
rieure de Besançon, touchant la censé qu'elle vous doit; nous 
attendons la réponse pour savoir comme vont les monnaies en 
ce pays-là, afin de se pouvoir accommoder; les pistoles y sont 
beaucoup plus hautes qu'en ce pays-ci, ni qu'au vôtre. Vous 
devez, tant qu'il vous est possible, prendre vos pistoles qui 
soient de poids, plutôt que de rabattre sur les autres qui ne le 
sont pas. Il sera mieux , ma très-chère fille , que vous écriviez 
tout confidemment à ma très-chère Sœur la Supérieure de Lyon, 
qu'elle vous fasse un mot de l'assurance de l'argent que vous lui 
avez envoyé, signé de ses conseillères. 




^^■H 



ANNEE 1640. 217 

Nous n'avons point reçu de vos nouvelles par la voie de 
M. de Châtillon, ni su aucune de ses nouvelles. Nous ne man- 
querons de faire la communion selon votre désir pour M. le 
comte d'Harcourt, afin qu'il plaise à Dieu seconder ses bons 
desseins '. Je connais et me souviens fort bien de M. N. , je lui 
écris et lui envoie des lettres de ses parents de Paris. Je le 
remercie des assistances qu'il vous fait. Je vous envoie aussi 
une lettre pour M. le marquis de Pianesse, que je vous prie lui 
présenter de ma part; c'est un saint en sa condition que ce bon 
marquis. Je vous sais bon gré et vous remercie, ma très-chère 
fille, des soins que vous avez de nos pauvres chères Sœurs de 
Turin, je ne puis m'empêcher d'en être en peine. Les neuf pis- 
toles que M. le marquis vous a données pour elles seront de 
leur part pour la censé des six cents ducatons, que nous vous 
devons à six et quart, encore y a-t-il quarante sous par-dessus; 
et, par ce moyen, nous ne pourrons pas l'envoyer à Grenoble, 
selon que l'on nous en prie, mais nous ferons tout notre pos- 
sible, d'avoir au plus tôt celle qui vous est due à Besançon, pour 
la faire tenir audit lieu de Grenoble. 

Je suis extrêmement touchée de savoir que ma Sœur N. ne 



I 






1 Dès son arrivée en Piémont, le comte d'Harcourt, commandant de 
l'armée française, s'était déclaré le protecteur de la petite communauté de 
Pignerol. «Ce vertueux général, voyant que ses forces n'étaient pas égales à 
celles des Espagnols, crut (disent les anciens Mémoires) que, pour mettre la 
victoire dans son parti, il fallait avoir recours au Dieu des batailles. Il 
promit là-dessus d'envoyer cinq cents livres au monastère de Pignerol; l'on 
sut bientôt après qu'il avait battu le marquis de Léganez, emporté la ville 
de Turin, et fait une des plus belles actions qu'on lise dans l'histoire. Il 
disait lui-même qu'il attribuait ce glorieux succès aux prières de la Mère 
Anne-Catherine de Beaumont, qui, pour les rendre plus efficaces, entreprit, 
nonobstant sa pauvreté, de faire assister et visiter les pauvres soldats ma- 
lades. Comme pour récompenser celte charité, Dieu permit qu'un commis- 
saire général de l'artillerie du Roi s'aperçût que le monastère manquait de 
cloches; aussitôt il envoya du métal en telle quantité, qu'il suffit pour toutes 
celles dont on avait besoin, n 






I 



218 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

profile pas de» bonnes lumières que Dieu lui donne , et de ce 
qu'elle se laisse toujours aller dans ses abattements d'esprit. 
J'espère pourtant que Notre-Seigneur bénira votre travail et 
soin • ie vous la recommande toujours plus. Je n'ai pas souve- 
nance de vous avoir éerit de lui proposer le changement de 
maison, car elle ne saurait être mieux qu'auprès de Votre Cha- 
rité; elle me mande dans sa lettre que jamais pensée ni désir 
de changement de maison n'est entré dans son esprit, me disant 
avec beaucoup de connaissance d'elle-même , que partout elle 
se portera elle-même, me protestant que si l'on met cela à son 
choix, qu'elle ne changerait pas de Supérieure pour toutes celles 
qui sont en l'Institut, que si elle a quelques petits exercices, ils 
sont causés par sa piropre infirmité et misère, et non pour aucun 
chatouillement de dégoût. Voilà ses propres paroles , en me 
témoignant grand désir pour travailler à son amendement. Je 
lui écris pour l'y toujours exhorter le plus qu'il m'est possible. 
La petite que vous tenez par aumône ne doit pas tenir place 
au nombre des six, et partant vous pouvez recevoir la parente 
de M. le grand vicaire. Vous pouvez aussi recevoir celles que 
l'on vous présentera pour-retirer en ce temps-ei , et après que 
notre bon Dieu aura donné une sainte paix vous garderez seu- 
lement celles qui vous seront propres ; car je crois, ma chère 
fille, qu'il sera mieux., pour le bien de votre maison, de les 
recevoir comme cela, que de prendre en tant de divers monas- 
tères de Religieuses, lesquelles- ne se rencontreront peut-être 
pas telles qu'on les désire; car difficilement donne-t-on celles 
qui sont de grand service, car elles sont rares. Néanmoins, je 
vous laisse faire ce, qufevau s trouverez, bon, — J.e suis fort aise 
de quoi vous m* dites q««. n*tSœ*tfN>. a profité des exewaces.de 
sa solîtudé, et marrie de quoi ma Sœur 1* [une ligne iMsib le}. 
Je lui dis nettement en notre passage qu'elle ne devait prétendre 
reveaiv ici ; elle a. grand tort d'être si peu reconnaissante des 
charités que la Religion lui a faites. 



ANN.ÉB 1640. 219 

Pour ce qui est de vous déposer cette année, certes, ma très- 
chère fille, je ne le désire nullement; car la gloire de Dieu et 
le bien de votre maison ne le requièrent pas, et j'espère que 
dans ces quatre années suivantes Dieu vous donnera une meil- 
leure saison, et que von& mettrez celle pauvre maison en bon 
état, moyennant sa sainte grâce. Mais je vous conjure, ma très- 
chère fille, de vous conserver le mieux qu'il vous sera possible. 
Hélas ! vous voyez comme il plaît à notre bon Sauveur de tirer 
toujours à soi de nos meilleures plantes pour la guide des 
maisons. Voilà que l'an passé II en tira quatre : celle de Besançon, 
la déposée de Draguignan, et les Supérieures de Rennes et de 
Montferrand , qui étaient des âmes rares et de grande utilité à 
l'Institut et à leurs maisons. Béni soit son saint Nom ! mais cepen- 
dant je crois que sa Bonté a bien agréable que celles qu'il laisse, 
et surtout les anciennes, qui sont les piliers, se conservent. Ma 
très-chère fille, faites-le donc, et vous faites soulager aux écri- 
tures par cette bonne Sœur N. «le suis certes touchée de sa voie 
ainsi sèche; que Votre Charité l'anime tant qu'elle pourra, je 
l'en supplie, bien que je sache que vous n'y manquez pas. Ma 
très-chère fille, ce m'est une grande consolation de voir l'assu- 
rance et confiance que vous avez en l'invariable , constant et 
ancien amour que je sens en mon cœur pour le vôtre; il ne s'y 
peut rien ajouter. Persévérons ainsi pour la gloire de Dieu, que 
je supplie vous combler de son saint amour. Je vous conjure, 
ma Irès-chère fille, priez pour moi, j'en ai besoin. Je salue 
M. le grand vicaire, lui souhaitant tout bonheur, et toutes nos 
chères Sœurs. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. 












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I 



220 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCLXX 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY 

A TARIS 

Empressement avec lequel les Prêtres de la Mission ont été reçus en Savoie. 
Dispositions prises pour l'ameublement de leur maison. 



[Annecy, 1640.] 



vive f jésus! 
Mon très-cher et cordial Père, 

Votre chère âme soit entièrement comblée des grâces du 
divin Jésus et des suaves douceurs de sa très-sainte Mèrel 

Vos Missionnaires arrivèrent il y a huit jours '. Ils ont été 
reçus de Mgr de Genève et de ses bons ecclésiastiques avec tant 
de joie et louanges à Dieu, que rien plus. Pour nous, mon très- 
cher Père, je ne saurais vous exprimer notre consolation; certes 
elle est accompagnée d'une reconnaissance autant grande que 
je puis envers notre bon Dieu, et envers vous, mon vrai et cher 
Père, à qui cette souveraine Providence a voulu donner, et 
comme je crois, par les intercessions de notre Bienheureux 
Père, une si sainte inspiration dont l'accomplissement donnera 
une éternelle gloire à Dieu par le salut [d'un nombre] infini 
d'âmes. Oh! la grande œuvre, mon très-cher Père! et je crois 
par vos fondations que le même bien est communiqué encore à 
d'autres évêchés. Béni soit Celui qui vous a choisi pour des 
œuvres de si grand mérite, et desquelles votre récompense sera 
incompréhensible. Je ne vous saurais dire ce que je ressens 
d'une si haute grâce qui vous est communiquée, sinon louer 
Dieu et le supplier de parachever son ouvrage en vous, portant 

1 D'après les Mémoires de la Mère de Chaugy, les Prêtres de la Mission 
arrivèrent à Annecy en février 1640. On voit par les Lettres de la Sainte 
de quel pieux empressement , de quelle vénération les Fils de Saint-Vincent 
de Paul furent l'objet dans cette catholique Savoie, où, jusqu'à la révolution 
de 1793, ils travaillèrent avec un zèle infatigable soit à la formation du 
clergé, soit à l'évangélisation du peuple. 



ANNEE 1640. 221 

voire chère âme, qui nous est si précieuse, dans la plus élevée 
et pure perfection que sa souveraine Providence vous a destinée. 

Je ne vous dis rien, mon tout cordial et vrai Père, de la 
réception que l'on a faite à vos Missionnaires en la paroisse où 
ils travaillent , car ils vous le doivent écrire : chacun montre 
une sainte jubilation en l'espérance des fruits que l'on prévoit de 
celte sainte fondation. Je trouve que le revenu que vous leur assi- 
gnez est suffisant; et quand les monnaies seront ici de prix égal 
à celles de la France, je pense qu'il y aura quelque chose de 
resle pour les ordinanls ; car, vivant en communauté, j'estime 
que cinq cents livres, monnaie d'ici, seront suffisantes pour 
chaque personne, qui seront, pour eux six, trois mille livres, et 
qu'il pourrait en rester mille pour les autres dépenses; car, 
quand les monnaies sont égales, seize cents livres de France 
valent ici quatre mille livres. 

Pour ce qui est de leur ameublement, Mgr de Genève a voulu 
y contribuer, de sorte que nous le faisons par moitié, selon 
notre petit pouvoir; car l'on a grand'peine d'avoir de l'argent 
ici, tant le peuple est accablé. M. le commandeur de Compe- 
sière a promis sa maison pour les loger. Ils seront fort bien, en 
attendant qu'on leur ait bâti un petit logement, à quoi votre 
débonnaireté, mon très-cher Père, a voulu pourvoir par sa cha- 
rité incomparable, dont je vous remercie de tout mon cœur. 
Pour ce qui est d'acheter du fonds pour les rentes, j'ai prié des 
amis de veiller pour cela; mais tout est tellement littéral en ce 
pays, à cause que chacun fait des substitutions, et que rien ne 
s'y achète par décret, comme en France, qu'il est fort difficile 
d'acheter sûrement. Nous n'avons que trois fonds qui tous cou- 
rent fortune de nous être ôlés, bien que l'on ait été fort cir- 
conspect aux achats; de sorte qu'il faudra du temps pour bien 
trouver. Cependant, mon très-cher Père, la maison de Saint- 
Lazare fournira à ces bons Missionnaires. 












Pi 



222 






" 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LiETTRE MDCLXXÏ 

A SAINT VINCENT DE PAUL 

A PARIS 

Arrivée des Prêtres de la Mission à Annecy. Joie avec laquelle ils ont 
été âcCA'eillis. Observations sur quelques-uns d'entrée eu*. 



[Ammsy, 1640.] 



vive f lÉsrs! 

Mon très-cher Père, 

Béni soit notre divin Sauveur qui nous a amené vos chers 

enfants heureusement, pour sa très-grande gloire et pour le 

salut de plusieurs. Chacun en est réjoui en Notre-Seigneur : mais 

certes, Mgr de Genève et moi nous en recevons une consolation 

indicible ; et il nous semble que ce sont nos vrais frères, avec 

lesquels nous sentons une parfaite union de cœur, et eux avec 

nous, dans une sainte simplicité, franchise et confiance. Je leur 

ai parlé, et eux à moi, comme vraiment si c'étaient des Filles 

de la Visitation. Ils ont tous une grande bonté et candeur. Le 

troisième et cinquième ont besoin d'être aidés pour sortir un peu 

d'eux-mêmes; je le dirai auSupérieur, qui est, de vrai, un homme 

capable de cette charge. M. Escart est un saint. Je leur ai donné 

àehacun une pratique;. je fais tout cela, et le ferai toujours, 

Dieu aidant, avec grand amour, pour vous obéir, mon très-cher 

Père, et pour notre commune consolation; car vraiment il y en a 

beaucoup à parler àees chères âmes. Le bon Père N. m'a déclaré 

ses difficultés fort naïvement : c'est un cœur vertueux et bon 

jugement; mais il aura peine à persévérer. Je l'ai fort prié de 

ne penser ni à sortir ni à demeurer, mais à s'appliquer à bon 

escient à l'œuvre de Dieu, et se bien abandonner et confier en 

sa Providence. Je voudrais qu'il s'affermît, car il est de bonne 

espérance. Enfin ils sont tous aimables et ont donné grande 

édification en celte ville les trois jours qu'ils y ont demeuré , et 

ressemblent bien l'esprit de mon très-cher bon Père. 



ANNEE 1640. 



223 



LETTRE MDCLXXII 

A LA MÈRE ANNE-MARIE fcl LAGE DE PUYLAURENS 

SIPKKIEUBE \ POITIRRS 

Souliaits de bonne année. — Sainte mort de. Sœur M. A. de Bigny. — Nomination 
du Père dom Juste à l'évèclié de Genève. — Nouvelles des Sœurs de Turin. 

vive f JÉSUS ! 

Annecy, 24 février 1640. 

Ma très-chère et très-aimée fille, 
Comme c'est la coutume au commencement des années, de 
faire de bons souhaits sur ceux que l'on chérit, mon cœur, qui 
aime tendrement le vôtre très-cher, ne veut pas passer plus 
avant dans cette année nouvelle sans vous saluer cordialement 
avec ma très-chère Sœur M. -Angélique de Bigny, priant le divin 
Sauveur qu'il nous fasse la grâce de passer si fidèlement nos 
années périssables à son divin service, que sa miséricorde nous 
soit appliquée, et que nous le bénissions toutes ensemble dans 
sa très-sainte éternité. Ma très-chère fille, il y a bien si très- 
longtemps que je n'ai point eu de vos chères nouvelles, que je 
vous assure que le temps m'en dure, n'ayant reçu aucune de 
vos lettres depuis mon retour de Turin. Je crois, sans doute, 
qu'elles se perdent; car votre bon cœur m'est trop cordial pour 
demeurer si longtemps sans me mot dire. Voilà ce que je 
crois de vous, ma très-aimée fille, en vous priant de me donner 
la consolation de vos chères nouvelles et de ma chère Sœur 
M. -Angélique [de Bigny], laquelle l'on m'a écrit qui devient 
toute fort infirme. Je lui compatis bien fort; mais, d'autre côté, 
je l'estime bien heureuse d'avoir à souffrir pour glorifier Dieu, 
par sa patience et résignation '. Sa divine Bonté voit bien que 

■En écrivant ces lignes, la Sainte ignorait que le 2 février cette chèi'é victime 
était allée présenter au Seigneur ses longues expiations. Pendant les deux ans 
et quelques mois de son séjour à Poitiers, n elle souffrit une agonie intérieure 
fort pénible par laquelle elle honorait l'agonie sacrée de Notre-Seigneur 
Jésus'Christ. Lorsqu'il fallut laver son pauvre corps pour l'ensevelir, on 
s'aperçut qu'elle avait gravé sur son cœur un Nom de Jésus de la hauteur et 









224 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

je suis indigne de cette grâce, me faisant part de beaucoup de 
santé pour mon âge de soixante-neuf ans. Priez pour moi, ma 
très-chère fille, afin que tous les moments qu'il plaira à celle 
souveraine volonté me laisser en cet exil, soient employés à sa 
gloire et selon son bon plaisir. 

Je crois, ma très-chère fille, que vous savez maintenant 
comme la divine Providence nous a donné pour évêque en ce 
diocèse le Révérend Père dom Juste, qui était le commis du 
Saint-Siège apostolique pour les affaires de la béatification de 
notre Bienheureux Père. Je le recommande à vos prières; il est 
tout incommodé. Je vous conjure aussi, ma très-chère fille, de 
bien faire prier pour nos chères Sœurs de Turin, qui sont tou- 
jours dans les hasards de la guerre. Notre-Seigneur les a pré- 
servées jusques à maintenant, bien que des [boulets] de canon 
soient entrés jusque dans leur chambre, noviciat et cuisine. Tout 
ce pauvre pays est bien à plaindre : mais c'est le peuple de 
Dieu ; sa Providence sait où elle veut faire aboutir tous ces maux. 
Nos deux communautés d'ici vont avec grande bénédiction 
en l'observance. Dieu nous fasse la grâce d'augmenter tous 
les jours en cet heureux chemin : c'est le seul bien que je 
souhaite à toutes vos chères filles , que je salue et embrasse 
cordialement par votre chère entremise, et vous conjure, ma 
chère fille, de me bien recommander à leurs prières, et je crois 
de votre bonté et charité que vous n'oubliez pas es vôtres celle 
que vous savez qui est du meilleur de son cœur votre, etc., que 
je vous assure être parfaitement et sincèrement toute vôtre. 
Mais, ma fille, je vous conjure, et toutes nos Sœurs, de bien 
prier Dieu pour moi. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. 

de la largeur de quatre doigts; il en sortit une odeur si suave que toutes les 
Religieuses en furent embaumées et confirmées dans l'estime qu'elles 
avaient de la vertu de cette très-honorée Sœur. » {Extrait d'une lettre 
de la Mère A. M. de Lage de Puylaurens gardée aux Archives de la Visi- 
tation d'Annecy.) 



ANNEE 1640. 



22.1 



LETTRE MDCLXXIII 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

La douce gravité est nécessaire à une Supérieure. — Les écrits de saint François 
de Sales doivent faire la lecture ordinaire de ses Filles. — Décision sur un point 
touchant les élections. 

VIVE •{- jfcus! 

Annecy, 27 février 1640. 

Ma très-chère fille, 

Que vous dirai-je sinon que Dieu veut que vous travailliez à 
vous rendre suave, douce et gracieuse, mais non point molle, 
ni trop caressante; mais dans cette douce et humble gravité 
qui rend nos petits labeurs utiles auprès des âmes. 

Cette bonne novice est bien heureuse de n'avoir point de 
volonté que celle de ceux qui la gouvernent. En cela elle a une 
bonne partie de sa besogne faite. Dieu lui fasse la grâce de 
persévérer en cette bonne simplicité et démission d'elle-même, 
car ainsi elle fera un doux et heureux voyage à la perfection. 
Je suis grandement consolée de voir votre communauté si retirée 
des communications au dehors, et si affectionnée à pratiquer et 
lire les écrits de notre Bienheureux Père. C'est le grand moyen 
pour nous maintenir en santé spirituelle, de vivre du pain que 
ce bon Père nous a laissé : il est uniquement propre pour nos 
estomacs. Dieu nous fasse la grâce de ne rien chercher hors 
delà 1 . 

' Sainte J. F. de Chantai inculqua toujours à ses Filles l'importance de 
s'adonner à la leclure des Livres de l'Institut préférablement à tout autre : 
« Il ne faut pas être chiche, dit-elle une fois, de mettre plusieurs Livres du 
« Bienheureux dans la chambre des assemblées , afin que toutes les Sœurs 
a en puissent avoir. A Nessy, il y en a trois de chaque sorte : A' Amour de 
u Dieu, de Philothée, d' Entretiens , d'Épitres, de Vies, de Coutumier et de 
« Réponses. En somme, toutes ces lectures-là sont le vrai pain des Filles de 
« la Visitation. Il y en a aussi à l'infirmerie et au noviciat, afin que partout 
« l'on se nourrisse de cette doctrine. » (Déposition des contemporaines de 
la Sainte.) 

15 



1 






m J 



2 26 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Quant à ce que vous me demandez si l'on peut mettre Supé- 
rieure une fille qui n'est pas légitime, notre Bienheureux Père 
lui-même a résolu cette demande, et dit que les enfants ne peu- 
vent être maîtres de leur naissance et ne portent pas l'iniquité 
de leur père et mère. Croyez-moi, ma fille, où est la vraie vertu, 
le reste ne peut nuire. Notre-Seigneur n'est point acceptant des 
personnes. Sainte Brigitte était bâtarde d'un esclave, et Dieu ne 
laissa pas de la choisir pour son épouse et de la rendre illustre 
et renommée en son Église. Cet exemple nous doit suffire pour 
repousser les raisons de la prudence humaine. Je me souviens 
que notre Bienheureux Père me parlant une fois sur le sujet 
d'une réception, me dit que véritablement il n'aurait pas agréé 
que l'on reçût si facilement les filles illégitimes que les autres, 
qu'il les fallait un peu plus considérer et prendre garde à la 
bonté et douceur de leur naturel; et quant à ce qui est de les 
mettre en supériorité, qu'il n'y avait point de danger, pourvu 
qu'elles eussent les vertus elles talents requis; et qu'il fallait 
encore prendre garde de les envoyer en des lieux où leur nais- 
sance ne fût pas un sujet d'abjection. 

Vous m'avez fait grand plaisir, ma fille, de «n'envoyer l'état 
de votre petit temporel : il n'est pas suffisant pour vous mener 
jusqu'au bout de l'année; mais il faut souffrir avec tout le 
monde qui souffre en ce temps de misère, user de ménage, se 
passer [contenter] de peu, et pratiquer en tout la sainte pau- 
vreté, et Dieu nous enrichira de son pur amour, auquel je suis 
vôtre. 



LUGafe, 



ANNEE 1640. 



LETTRE MDCLXXll/ 

A LA SOEUR CLAIRE-MARIE-FRANÇOISE DE GDSANCE 

A GHAÏ ' 

La Sainte béait Dieu de ses ferventes dispositions. 

vive -f jksus! 

,. [Annecy, 1640.] 

MA TRES-CHÈRE FILLE, 

Votre lellre m'a donné une fort tendre douleur, mais aussi 
un fort solide contentement, voyant la sainte disposition que 
notre bon Dieu vous donne pour faire heureusement votre pas- 

' Cette Religieuse, qu'une admirable pureté avait fait surnommer dans 
son enfance ï'Anyc de Comté, appartenait â l'antique famille des comtes de 
Berghen , de Champlitte et de Belvoir. Conduite à treize ans à l'établisse- 
ment de la Visitation de Champlitte qui lui devait le titre de fondatrice, reçue 
au bruit du canon, haranguée parles magistrats, acclamée par le peuple que 
ses ancêtres avaient comblé de bienfaits, elle préféra aux félicités de la terre 
le bonheur de vivre pauvre et obéissante dans l'obscurité du cloître. Peu 
après , lorsque les guerres survenues entre la France et l'Espagne obligè- 
rent de transférer la communauté de Champlitte dans la petite ville de Gray, 
devenue bientôt, par les ravages de la peste, un vaste champ de morts et dé 
mourants, rien ne fut capable d'ébranler sa résolution d'être à Dieu, et 
pleine de confiance au pouvoir de la grâce, elle y demeura calme, joyeuse, 
indifférente, au milieu de privations inouïes, étonnant une province entière 
« qui ne savait qu'admirer davantage en une jeune fille de quinze ans, ou 
sa modestie ou sa grandeur d'âme, poussées l'une et l'autre jusqu'à l'hé- 
roïsme ». A seize ans elle prononça les vœux sacrés avec des ardeurs séra- 
phiques. u Le feu du ciel qui la consumait lui fit exhaler une odeur de si 
grande suavité qu'elle embauma tout l'Ordre du parfum de ses vertus „ 
Sœur Claire-Marie de Cusance fut à la Visitation ce que saint Stanislas de 
Koslka avait été dans la Compagnie de Jésus : comme lui « exemplaire 
d'amour divin et de pénitence », comme lui favorisée de communications 
célestes, comme lui encore n'ayant au cœur que Dieu et sa Règle, elle ne 
trouvait d'autre imperfection à se reprocher qu'un trop grand empresse- 
ment pour les emplois les plus vils du monastère. 

Après dix-huit années d'une vie toute céleste, le 8 mars 1640 « elle 
s'élança vers le ciel (selon l'expression de Mgr d'Achey, archevêque 

15. 







228 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

sage à la sainte et seule désirable grâce de voir Dieu, l'aimer et 
l'adorer dans son éternité de gloire. ma fille! nous avons 
toutes sujet de regretter la douceur de voire conversation, mais 
beaucoup plus de bénir celte souveraine Bonté qui vous attire à 
soi si miséricordieusement, et désirer le même bonheur. Ob! 
que cette vie est dure et longue à qui désire jouir de Dieu! Ma 
fille, nous ferons pour votre sanlé ce que, par la volonté de votre 
bonne Mère, vous désirez ; ne me refusez pas ce que de tout mon 
cœur je vous prie de demander à mon Dieu pour moi, qui est le 
bien de vivre et mourir en sa grâce et bon plaisir, et ne m'oubliez 
point devant sa sainte face, que je supplie vous être propice. Je 
suis en son amour toute vôtre de cœur. Amen! 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 

de Besancon), pour y recevoir des .nains de Dieu la couronne de gloire 
qu'elle avait méritée; car, ayant vécu comme un Ange sur la terre , elle 
est allée prendre la place d'un Ange dans le paradis » . Aussitôt 1 annonce 
de son trépas, « le maire fit sonner toutes les cloches, et toute la v.lle de 
Grav par un mouvement subit, voulut assister à ses obsèques avec des 
flambeaux; honneurs qu'ils publiaient rendre plutôt à sa vertu qu à sa na.s- 
sance La Visitation de cette ville n'ayant pas alors de heu pour la sépul- 
ture les Révérendes Mères Annonciades prièrent qu'on leur confiât ce sacre 
dépôt, et le recurent avec une solennité et révérence très-rel.g.euses. 11 
fallut la laisser quelques jours exposée pour la consolation du peuple. Chacun 
crovait voir briller à travers les ombres et les ténèbres du trépas un reflet 
des beautés immortelles. Des grâces nombreuses Curent accordées aux 
nrières de ceux qui prenaient l'humble Religieuse pour médiatrice et avo- 
cate On a imprimé en Flandre l'image de cette chère défunte, en diverses 
formes très-dévotes, attendant si un jour l'Église, dans le temps ordonne 
de Dieu lui fera rendre des honneurs plus vénérables. » 

. Quatorze jours après [la sépulture] , les Mères Annonciades écrivent 
à la Supérieure de Grav : « Cette chère défunte est toujours belle et 
maniable- on lui voit les veines comme à une personne vivante, ce qu. 
nous fait bien connaître que [ce corps] a été le domicile d'une âme purement 
anqélique et sérnphique. Plusieurs personnes ont sent, des odeurs très- 
suaves sortir de son cercueil, et d'autres y ont reçu des lumières inté- 
rieures, du tout extraordinaires. . [Via de IX Religieuses de la ImlaUon, 
par la Mère de Chaugy.) 



ANNEE 1640. 



229 



[Annecy], 14 mars [1640]. 



LETTRE MDCLXXV [Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPÉRIEURE A THOXOX 

Prochaine visite de Madame Royale au premier monastère d'Annecy. 
vive -J- jésus! 

Ma chère fille, 

Vous n'aurez qu'un billet, vous qui aimez tant les grandes 
lettres, et c'est seulement pour vous demander de vos bonnes 
nouvelles, et vous dire que, grâce à Dieu, nous nous portons 
bien. Il n'y a que notre bonne Sœur M. -Agathe [Guignan] qui 
est bien, bien malade; l'on n'en espère pas beaucoup. — Nous 
voici dans l'attente de Madame Royale que l'on nous a dit qui 
sera ici vendredi '. Je vous supplie, ma très-chère fille, de faire 
faire des prières continuelles pour que Dieu inspire à son cœur 
sa divine volonté et lui donne force de la suivre; c'est ce qu'elle 
demande et que je souhaite pour moi-même, qui suis entière- 
ment toute vôtre. Ma fille, Dieu vous console de son saint 
amour; priez bien sa Bonté pour celle qui est toute vôtre de 
cœur. 



H 



Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambé'ry. 

1 Les Annales du premier monastère (F Annecy nous ont conservé les 
détails de cette visite : « Madame Royale Christine de France, alors régente, 
voulut mettre toute son auguste maison sous la protection de notre glorieux 
Père et Fondateur, et pour cela vint à son tombeau avec l'Altesse Royale 
son fils, y fit ses dévotions avec une piété remarquable, rendant à cet 
homme de Dieu une vénération toute particulière. Elle déposa à ses pieds 
une riche couronne d'or d'où pendaient cinq grands cœurs, sur l'un des- 
quels était attachée une belle croix de diamants, don de Mgr le duc. Notre 
auguste princesse prétendait par cette couronne donner à penser à tout le 
monde que si François de Sales étant ici-bas avait mérité l'honneur d'être 
son premier aumônier, à présent qu'elle le croyait fort élevé au ciel, elle 
réclamait sa protection et le reconnaissait digne d'être son protecteur et 
celui de toule la famille royale de Savoie. » 






: 






230 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 






LETTRE MDCLXXVI 

A MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE 

A TURIN 

La Providence" divine nous enrichit de grâces par la tribulation. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

[Annecy!, 18 mars 1640. 

Monsieur, 
Il me semble que mon chétif cœur a ressenti à la nouvelle 
de votre arrivée une certaine et suave joie qu'il n'avait pas 
expérimentée dès longtemps, tant il est vrai qu'en la sacrée 
dilection de notre divin et très-adorable Jésus, votre âme m'est 
intimement chère et précieuse ! Mais, Monsieur, la mienne très- 
pauvre n'aura-t-elle point la consolation de voir la vôtre, que 
je vois être grandement enrichie de grâces célestes, par les 
diverses tribulations où la très-sainte Providence éprouve sa fidé- 
lité et la purifie comme l'or dans le creuset? Cette divine sagesse 
parachève, s'il lui plaît, son saint ouvrage en vous! Je l'en 
supplie très-humblement et du fond de mon cœur, qui veut 
que je sois à jamais, comme j'y suis très-obligée, Monsieur, 
votre, etc. 



LETTRE MDCLXXVII 

A LA MÈRE ANNE-LOUISE DE MARIN DE SAINT-MICHEL 

SUPÉRIEURE A AVIGXOX 

Avis favorable pour la fondation de Tarascon. — Bonheur d'une âme entièrement 
livrée à Dieu. — Humilité de la Sainte. 



Annecy, 23 mars 1640. 



vive -}• jésus! 
Ma toujours plus chère fille, 
Je confesse que j'ai, aussi bien que Votre Charité, un 
grand dissentiment de cette multitude de maisons que l'on veut 
établir, crainte que les bons sujets ne manquent. Or néanmoins, 



mTM 



ANNÉE 1640. 231 

ayant considéré et pesé devant Dieu les points de votre lettre, 
sans autre regard ni intérêt que celui de sa gloire et de corres- 
pondre aux saintes intentions de ceux qui nous désirent, il me 
semble que je vois en la fondation proposée [à Tarascon] un 
grand assemblage de petits biens, que Notre-Scigneur offre pour 
un plus grand accommodement et soulagement à votre maison; 
mais ce que je vois de plus considérable, c'est l'affection que 
ces bonnes gens ont, par un général mouvement, de vouloir cet 
établissement, sans que vous les en ayez ni priés ni recherchés, 
ce qui est une marque toujours plus assurée que le désir de ce 
peuple est une inspiration de Notre-Seigneur. J'espère en sa 
Bonté qu'elle en tirera du bien pour la ville et pour votre maison. 
Quant au temporel, c'est un grand bien que cette ville soit 
du même diocèse et ne soit éloignée de vous que de trois 
lieues; par celte proximité les monastères se soutiennent plus 
aisément. Puisque l'on vous offre une maison si bien meublée, 
je vous conseille de l'accepter pour autant de temps qu'il vous 
sera nécessaire : cela étant joint au revenu de deux mille écus, 
avec les petits accommodements, et ayant là des filles de bon 
lieu prêles pour y recevoir, je ne vois pas qu'il y ait rien à 
craindre pour ce point-là. Ma Sœur N. réussira bien dans cette 
nouvelle maison, puisque, comme vous me dites, elle est 
pleine de tant de bonté et vertu; mais aussi votre maison 
sera incommodée par cette perte. Il est vrai que, considérant 
ce que vous me mandez par la vôtre dernière, que vous avez 
une dizaine de braves filles qui ont un solide jugement, un bon 
esprit et une bonne oraison, qui marchent d'un bon pas dans la 
sincère observance , j'espère que sous votre bonne conduite 
Dieu affermira de plus en plus votre communauté en la vertu et 
esprit de l'Institut. 

j~~Oh Dieu! ma chère fille, que vous avez dit un bon âdvenial 
reynum taum! car maintenant Jésus (notre] divin Maître a bien 
pris une entière possession de votre chère àme et II y règne bien 



f 



* H 



i 












232 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

paisiblement. Oh! la puissante grâce! Elle est au-dessus de 
l'entendement et de l'intelligence humaine : il n'y a que la 
langue des Anges qui la puisse exprimer. La toute-puissance a 
englouti toutes vos puissances et facultés de votre âme; quel 
bonheur! Si les âmes se savaient bien livrer à Dieu, elles expé- 
rimenteraient ses faveurs bien autrement que nous ne faisons; 
sa douce Bonté fasse, par sa toute-puissante grâce, ce que notre 
infirmité ne peut! Priez-le, en votre langage muet, d'établir son 
règne et son union en nous; et je le supplie vous continuer ses 
grâces. Ma très-chère fille, écrivez-moi amplement de la con- 
duite de Dieu sur vous; et ajoutez, s'il se peut, quelque chose 
de ce changement d'état, qui monte de pureté en pureté, toujours 
plus simplement et intimement en la très-sainte unité. Hélas ! 
je ne suis nullement capable de ces voies de Dieu si sublimes; 
mais priez Dieu qu'il me rende très-humble. Je suis de cœur 
toute vôtre. 



LETTRE MDCLXXVIII 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERY 

A PARIS 

Reconnaissance pour l'établissement des Prêtres de la Mission à Annecy. 
vive f jésus! 

[Annecy, 1640.] 

Je ne puis exprimer la consolation que nous avons reçue de 
la fondation des Pères. Chacun en bénit Dieu; et Mgr de Genève 
ne sait quelles actions de grâces en rendre à Dieu avec nous, 
et à votre bonté, qui sans doute fait en cela une des grandes 
œuvres pour la gloire de Dieu, au salut des âmes, qu'aucune 
autre que vous puissiez faire, et sera d'autant plus efficace que 
vous enverrez plus d'ouvriers. Mgr de Genève vous en écrit; il 
n'aura garde de manquer de mettre en sa cathédrale cette digne 




ANNÉE 1640. 233 

fondation, afin que la mémoire en soit jusqu'à la fin du monde, 
comme elle le sera dans la bienheureuse éternité, par une très- 
grande gloire à votre chère âme. 



LETTRE MDCLXXIX 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RADUTIN 



SUPERIEURE A THO.YON 



Ne pas employer à l'examen de conscience plus de temps que le Directoire en donne. 
— On doit s'humilier de ses fautes, mais ne pas s'en inquiéter. 



[Annecy, 16-40,' 



vive f jésus! 

Ma très-chère fille, 

Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous- 
même; c'est pourquoi je vous dis de demeurer en repos, sans 
donner la torture à votre esprit pour trouver en vous ce que 
votre fidélité à la grâce en éloigne. Faites avec application votre 
examen, sans y employer plus de temps que le Directoire ne 
vous en donne, et allez ensuite vous accuser simplement des 
fautes que vous aurez remarquées, sans vous amuser à des 
retours sur vous-même. Si vos misères sont grandes, humiliez- 
vous-en, mais ne vous en tourmentez pas. Je connais si à fond 
votre cœur, et vous m'en avez fait voir avec tant de sincérité tous 
les plis et replis, que vous devez, ma très-chère fille, vous 
reposer sur ce que je vous dis, et remercier Dieu des grâces 
qu'il vous fait. Priez-le de toujours vous tenir sous sa paternelle 
protection. 



I 



■M 







234 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCLXXX 

A MONSEIGNEUR ANDRÉ FRÉMYOT 

SON FRÈRE, ANCIEN ARCHEVÊQUE DE BOURGES, S PARIS 

La question du Visiteur doit être soumise au Saint-Siège. — Regrets sur la mort 

du Père Binet. 

vive -{- jésus! 

[Annecy, 1640.] 

Monseigneur très-honorê et uniquement aimé, 
Vous m'écrivez en des termes si cordialement affectionnés 
pour cette bonne Annonciade, qu'il faudrait qu'il y eût des 
milliers de difficultés pour ne pas joindre mes désirs aux vôtres, 
mon tout bon seigneur. Je le fais donc de tout mon cœur, bien que 
mon consentement ne soit nullement requis à cela, ains la seule 
approbation de Mgr de Sens et la connaissance que nos Sœurs 
ont de la bonne disposition de cette chère fille, de laquelle la 
Mère Supérieure m'écrit tout bien, et que sa dispense peut être 
obtenue facilement. 

Il y a peu de temps que je vous écrivis amplement, touchant 
le Visiteur et les raisons pourquoi il ne faut pas le demander en 
votre nom, outre que je crois qu'il sera mieux reçu étant ordonné 
par le Pape, et qu'il coulera plus doucement que si cela venait 
par votre réquisition. J'en écris amplement à Mgr de Sens, à 
M. le commandeur, à M. Vincent, et en écrivis aussi au feu et 
très-bon et vertueux Père Binet. Son trépas a bien touché mon 
cœur : c'était un vrai ami de la Visitation, et que je crois que 
Dieu a placé dans sa bienheureuse éternité. Mon très-cher 
seigneur, je vous recommande cette affaire. De vrai, je vois 
clairement que cette pensée a été donnée de Dieu au très-bon 
Mgr de Sens. 

Ma très-chère Sœur la Supérieure de Paris vous dira que l'on 
nous fait certains mauvais offices à Rome, qui serviront 
d'aiguillon au Saint-Père, d'ordonner le Visiteur avec plus de 










ANNÉE 1640. 235 

liberté. Il faut souffrir cette persécution de certains Pères, que 
je veux croire avoir bonne intention; mais leur action étant 
sans fondement, grâce à Dieu, j'espère que sa divine Bonté 
anéantira tout cela, et nous comblera toujours de plus en plus 
de son saint amour. Je l'en supplie de tout mon cœur, duquel 
je suis et serai sans fin, mon très-cber et bien-aimé seigneur, 
votre très-humble, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitalion de Lyon. 




LETTRE MDCLXXXI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SlTÉRlEtRK A BOURII EN BnESSE 

Ne pas se charger de Ja fondation de Cordeaux. —Affaire du Visiteur apostolique. 

VIVE f JESUS ! 

[Annecy], 30 mars [1040]. 

Ma vraie très-chère fille, 
Je ne puis goûter cette proposition de Bordeaux; elle n'aurait 
point de raison en l'état où vous êtes. Je le dis comme il faut à 
la Mère de Bellecour, sans lui témoigner le dernier avis que j'ai 
reçu, mais comme répondant à sa lettre que je vous envoie. Si 
l'on vous propose ce voyage, et qu'après la réponse que vous 
ferez selon ce qui est en la ci-jointe, l'on vous fasse une recharge, 
vous répondrez derecbef qu'en conscience vous ne pouvez entre- 
prendre la conduite de celle fondation ni le voyage, n'ayant 
force pour cela, et ainsi en cette réponse leur refusant votre 
soumission, vous le ferez par l'obéissance de votre légitime 
Supérieure. — Quant à la peine de votre pauvreté intérieure, n'y 
faites nulle réflexion ni regard volontaire; mais souffrez-la dou- 
cement, vous abandonnant à Dieu et faisant le mieux que vous 
pourrez. Ma vraie fille, il en faut bien souffrir d'autres et des 
croix bien plus crucifiantes. Dieu nous les donne selon son 









236 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

bon plaisir, et nous fasse la grâce de les porter à sa gloire et à 

notre salut! 

N'avez-vous point ouï dire que l'on nous voulait donner un 
Visiteur apostolique? Or sus, voilà le mémoire que ces seigneurs 
ont envoyé et le narré au vrai de la naissance et suite de cette 
affaire, qui est très-importante. Pesez-la bien devant Dieu, 
comme je dis; pesez bien tout, et le considérez bien à loisir 
avec quelque Sœur capable et discrète, sans rien éventer, puis 
m'en dites votre sentiment, après que vous aurez bien prié Dieu 
et pesé le tout à loisir devant Lui, à loisir et mûrement. 
Dieu, par son infinie bonté, nous éclaire de son divin vouloir, 
et nous fasse la grâce de le suivre! Ma fille, sa bonté sait 
combien je suis, en toute vérité, toute vôtre. Dieu soit béni qui 
veut que vous soyez toute mienne. 

Conforme à une copie gardée aui Archive» de la Visilation d'Annecy. 



LETTRE MDCLXXXII 

A QUATRE PRÉTENDANTES 

a LA VISITATION DE FRIBOURU ' 

Promesse de les compter au nombre des Religieuses d'Annecy. Vertus qu'elle» 

doivent acquérir. 

vive -J- JÉSUS ! 

[Annecy], 1 avril 1640. 

Mes très-chères filles, 
Le récit que le Père Dufour m'a fait des bonnes qualités que 
Dieu a mises en vos chères âmes, et' la généreuse action que 
vous avez faite pour vous déprendre du monde et de ses vanités, 

1 Les magistrats de Fribourg, n'ayant reçu dans leur ville les Religieuses de 
la Visitation qu'à titre de réfugiées, ne leur permettaient pas de se recruter 
par l'admission de nouveaux sujets. « La Mère M.-Marg. Michel, ne pouvant 
se résoudre à éconduire les âmes désireuses de se consacrer à Dieu dans 
notre Institut, pria sainte J. F. de Chantai de l'autoriser à les recevoir en 



ANNEE 1640. 237 

jointe à l'affection que vous me témoignez de vous rendre de 
vraies Filles de la Visitation, nous donne une grande consolation 
et courage de vous accorder ce que vous désirez. Mais, mes 
très-chères filles, comme cette maison [d'Annecy] a reçu les 
prémices de l'esprit, et la grâce d'avoir été si souvent arrosée des 
avis salutaires et des instructions de son saint Fondateur, elle 
requiert de ses chères enfants une ponctuelle observance de ses 
règlements, par le moyen de laquelle les âmes acquièrent et se 
forment dans une profonde humilité, une sincère candeur et 
simplicité, une amoureuse obéissance et une douce et suave 
charité en leur conversation : voilà les principales vertus qui 
doivent reluire aux vraies Filles de notre Bienheureux Père, et 
qui contiennent toutes les autres. Travaillez à les acquérir, mes 
très-chères filles, et devenez tous les jours plus petites en 
l'estime de vous-mêmes : c'est la vraie grandeur des âmes qui 
prétendent à l'union des épouses. Dieu vous a choisies pour 
ce souverain bonheur; correspondez fidèlement à une si haute 
dignité, et sa Bonté vous comblera des grâces de son saint 
amour. Je l'en supplie de tout mon cœur, et vous, mes chères 
filles, de me recommander souvent à sa divine miséricorde, et 
croyez que je suis de cœur, mes très-chères filles, etc. 




qualité de novices d'Annecy. » — u Oui, ma très-chère fille, répondit la 
« Sainte, ce sera avec plaisir que nous ouvrirons les portes de notre maison 
« à ces filles, puisqu'elles sont si généreuses que de vouloir non-seulement 
« quitter leurs parents, mais encore leur patrie, pour se consacrer à Dieu 
« dans notre Ordre. » Les quatre prétendantes honorées de la lettre de la 
Sainte étaient mesdemoiselles de Praromun, de Dieshach, de Gléresse et de 
Reynold, issues des plus nobles familles de Frihourg. (Histoire de la fon- 
dation de Fribourg.) 









238 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



m 

I; 



Annecy, 11 avril 1640. 



LETTRE MDCLXXXIII (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SUPÉRIEURE DE LA COMMUXALTÉ DE SA1XT-AM01R RÉFUGIÉE A I10CRG EN BRESSE 

La Sainte applaudit à sa résolution de garder auprès d'elle la Sœur déposée. 
vive f jésus! 

Ma toute chère fille, 

Vous avez fort bien fait de mander à ma Sœur la Supérieure 
de Riom que vous ne pouviez pas donner la chère Sœur déposée ; 
car, en effet, étant dans un petit exil et votre santé en l'état où 
elle est, il n'y aurait pas moyen, en conscience, de vous ôter 
ce cher appui. Je vous avoue, ma chère fille, que je suis en 
peine de votre mal; soyez bien souple, je vous en conjure, à 
prendre le repos et les soulagements que l'on vous jugera 
nécessaires, car votre santé et votre vie ne sont pas à vous, 
ains à la Congrégation, à qui vous les avez sacrifiées. Je suis 
bien consolée, ma chère fille, de la paix avec laquelle votre 
chère communauté persévère en l'observance. Je conjure toutes 
ces chères Sœurs d'avancer sans cesse par cet amoureux chemin 
à la très-sainte éternité, et de me recommander quelquefois à 
la souveraine bonté de Notre-Seigneur, qui ne les abandonnera 
jamais, tandis qu'elles se reposeront de tout en son soin pater- 
nel. Je salue tout à part ma très-aimée fille Fr.-Augustine[Brung], 
qui sait bien de quel cœur je suis toute sienne, et prie notre 
bon Dieu vous tenir toujours plus unies en son très-saint amour, 
auquel je suis d'un cœur tout invariable, votre, etc. — Mercredi 
après Pâques. 

Conforme à une copie gardée am Archives de la Visitation d'Annecy. 






ANNEE 1640. 



239 



LETTRE MDCLXXXIV (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPÉRIEURE A THONON 

Demande de renseignements sur une jeune personne entrée au monastère 

de Tlionon. 



[Annecy], 14 avril 1(540. 



vive -J- jésus! 

Ma très-chère fille, 
Monseigneur nous a commandé de vous écrire, afin que vous 
nous mandassiez bien particulièrement toute l'histoire de cette 
fille qui s'est venue jeter chez vous, ce qu'elle a porté, où elle 
l'a pris, ou de qui elle l'a eu. Ces bonnes gens sont venus se 
plaindre à Sa Seigneurie, disant qu'elle leur a pris huit vingts 
pistoles, qui étaient toute leur substance pour vivre en ces 
temps de misère, que la Sœur Georges [tourière] l'a attirée et 
l'amena avec elle pour la faire travailler, puis l'amena chez 
vous. Enfin, ma chère fille, dites-nous bien tout comme la 
chose s'est passée, je vous en prie. Et moi je vous supplie de 
nous dire de vos nouvelles, et de m'offrir à Celui en l'amour 
duquel je suis toute vôtre, de tout le cœur que vous savez, ma 
fille. Dieu soit béni! Amen. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCLXXXV 

A LA MÈRE MADELEINE-ELISABETH DE MAUPEOU 

SUPÉRIEURE A CAE\ ' 

Eclaircissement sur la Constitution XIV 1 '. — Promesse de prier pour la conversion 
de son père. — Souhaits de bénédictions. — Dans quel cas on peut prendre une 
cinquième Sœur domestique. 

vive f jésus! 

[Annecy], 14 avril 1640. 

Votre maison intérieure va donc bien, ma chère fille, puisque 
votre cœur ne veut que son Dieu et son observance; et votre 

1 La grâce de la vocation religieuse n'avait pénétré dans le cœur de la 







I 



■ 
I 

1 







240 LETTRES DE SAIXTE CHAXTAL. 

maison extérieure va aussi bien, grâce à Dieu, puisque l'exacti- 
tude et l'union y régnent. — Vous n'avez nullement mal fait 
d'acheter des toiles et dentelles pour Mgr N. Quand c'est pour 
les prélats et ornements sacerdotaux, nous n'en faisons aucun 
scrupule. Pour plus d'honneur aux saintes ordonnances de la 
Constitution qui défend de vendre ni acheter, vous pouviez faire 
ces petites emplettes-là par quelque dame amie, bien qu'en 
vérité cela n'est pas grand'chose, ni vous n'en devez point 
entrer en scrupule. 

Nous ne manquerons pas de prier Dieu de bon cœur, afin 
qu'il donne sa sainte lumière à M. votre père et le retire de son 

respectable Mère de Maupeou que par des brèches sanglantes. Issue de 
parents très-connus à la cour de France sous le règne de Henri IV, elle 
avait été enchaînée dans les liens du mariage contrairement à sa volonté et 
se vit pendant huit années victime des plus aveugles passions. Aussi, dès 
son entrée au premier monastère de Paris (1628) jusqu'à sa mort (1674), 
ne pouvail-elle se lasser de répéter : Le joug du Seigneur est doux et son 
fardeau léger! 

Un total oubli d'elle-même, joint à une grande force d'esprit, la rendit 
bientôt capable de servir l'Institut. Elle gouverna six ans la communauté 
de Caen , d'où sa chanté s'étendit aux pauvres monastères de Lorraine 
qu'elle assista en jeûnant avec ses Religieuses plusieurs jours de la semaine. 
Sainte J. F. de Chantai, ravie de cette inspiration charitable, s'écria les 
yeux pleins de larmes : Voilà qui est sorti du cœur d'une vraie fille de la 
Visitation! En 1641, la Mère de Maupeou dut se rendre aux désirs de 
Mgr François Fouquet, son neveu, qui, l'année précédente (21 septembre), 
avait fondé à Rayonne un monastère de la Visitation. Les sept Religieuses 
sorties du premier de Paris étaient demeurées sous la conduite d'une assis- 
tante commise, Sœur M. -Geneviève de Furnes, jusqu'à l'arrivée de la Mère 
Madeleine-Elisabeth, dont le sage gouvernement assura la prospérité de la 
communauté naissante. 

Rentrée en 1655 à sa maison de profession, elle y fut élue Supérieure, 
et de là employée avec le même succès en divers apostolats, chez les Ursu- 
lines de Melun, à Port-Royal et à la Magdelaine. Avant de quitter l'exil, la 
fervente Mère de Maupeou eut l'indicible joie de voir son vieux père, inten- 
dant et contrôleur des finances, abjurer le calvinisme et mourir enfant de 
la sainte Église romaine. {Année Sainte, VII 1 volume.) 



ANNÉE 1640. 241 

erreur. Je ne doute point que ce ne vous soit une sensible touche 
de voir en un état de mort éternelle celui qui vous a donné la 
vie temporelle. Mais, ma chère fille, il faut se consoler en ce 
que ces âmes sont plus chères à Nôtre-Seigneur qu'à nous- sa 
Providence sait quelle gloire elle veut tirer de leurs maux. Il ne 
faut pas laisser de solliciter, par une humble prière, la divine 
miséricorde. 

Vous me demandez que je fasse un souhait sur votre commu- 
nauté. Seigneur Jésus! que peut souhaiter mon cœur à ces 
très-chères filles, sinon qu'il plaise à votre souveraine Bonté 
de leur faire la grâce de cheminer de vertu en vertu en votre 
saint amour par une amoureuse, fidèle et sincère observance 
de tout ce qui nous est marqué par notre saint Fondateur? — 
Certes, ma fille, j'ai eu une joie sensible d'apprendre avec 
quelle révérence et amour filial votre communauté a reçu le 
Coutumier nouvellement imprimé, où les intentions de ce Bien- 
heureux sont. — Il n'y a point de doute qu'ayant une Sœur 
domestique infirme pour le reste de ses jours, vous n'en 
puissiez prendre une cinquième en sa place, puisque l'autre 
est hors de pouvoir faire ce qui est de sa condition, bien qu'elle 
demeure toujours dans ce rang. Votre, etc. 






LETTRE MDCLXXXVI (Inédite) 

A LA SOEUR MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND 

MAITRESSE DES NOVICES, A NANTES 

Conseils pour la distribution des charges. — La Sœur déposée ne doit pas être 
maîtresse des novices pendant la première année de sa déposition, sans une 
très-grande nécessité. 

vive -j- jésus! 
-, , , Annecy, 16 acril 1640, 

JVlA TRES-CHERE ET RIEN-A1MÉE FILLE, 

Je vous assure qu'il m'a fait très-grand bien de savoir un peu 
de vos bonnes nouvelles. J'avais bien cette espérance en Notre- 
Seigneur, que votre visite [canonique] se ferait avec douceur 

16 









9.42 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 
et paix; j'en bénis et remercie sa Bonté. — Pour la sœur de 
madame Hardouin, il la faut regarder comme une croix que 
Dieu veut que votre monastère porte en patience et en faire 
l'usage que sa Bonté prétend, pratiquant toujours plus envers 
elle le support, la douceur et la charité. 

M. N., ma très-chère fille, a très-grande raison de trouver 

mauvais 'qu e [ l ' on norame étran 9 ère raa Sœur N ^ Si ne faut " U 
pas user de ce mot qui est banni de céans, ayant peine à souf- 
frir [qu'une Sœur non professe de votre communauté] exerce les 
charges ; et quand il a dit [qu'on avait tort], il a dit ce qu'un bon 
el charitable Père spirituel doit dire et doit faire. Car vraiment, 
c'est un mauvais levain dans une communauté lorsque l'on 
prend garde aux charges et à la préséance; c'est signe que les 
Sœurs sont bien [peu vertueuses] puisqu'elles ne sont pas hum- 
bles et détachées d'elles-mêmes et de leur propre estime. Non, 
je vous assure, ma très-chère fille, il ne faut point se rendre com- 
plaisante à cette fantaisie ; et, comme vous dites, ce n'est pas être 
jeune d'avoir six, sept et huit ans de profession. Quand les 
plus jeunes passent les anciennes en vertus et bons talents, n les 
faut employer sans crainte, et rendre les plus âgées capables 
de cela- car enfin, ma chère fille, après que l'on a tenu les 
filles basses quelque temps, et que l'on voit que Dieu les 
dispose à servir la Beligion, il les faut mettre en œuvre. 

Pour votre catalogue, ma chère fille, il suffira d'y mettre 
votre bonne Mère, Votre Charité et quelqu'une de nos Sœurs, 
car je crois que pour cette Ascension nos bonnes Sœurs n'iront 
«.ère loin. - Pour ma Sœur la Supérieure de Bourges, il ne 
h leur faut pas proposer, car nous l'avons promise pour nos 
Sœurs de Guéret, et quant à ma Sœur la déposée de Troyes, 1 on 
ne vous la pourrait donner, sa maison ayant besoin de son 
soutien Au reste, ma très-chère fille, il faut que je vous dise, 
que si Dieu permettait que vous fussiez réélue, je donne ma.n- 
tenant un petit avis que j'ai toujours eu fort à cœur : c'est, ma 



ANNÉE 16-40. 

très-chère fille, qu'il ne faut point, sans une très-grande 
nécessité, mettre les Mères déposées directrices ; et, pour au 
moins un an, il leur faut faire la charité de les laisser vaquer à 
Dieu et à elles, leur rendant le devoir de cordialité, respect et 
union dans les occasions. 

Conforme à. me copie de l'original gardé à la Visitation de Voiron. 






LETTRE MDCLXXXVII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RADUTI.V 

SUPBR1ELBE A THOXOX 

Précautions à prendre en temps de peste. 
vive -j- jésus! 

HT. s ■ • [Annecy, 1640.1 

MA TRES-CHERE FILLE, 

Votre messager est arrivé fort à propos pour nous relever e 
la peine où nous étions d'envoyer un homme jusqu'à Douvaine • 
car nous n'aurions osé le faire passer plus avant, crainte qu'on 
ne l'eût laissé rentrer ici. Je bénis Dieu de tout mon cœur de 
ce que vous me dites que la maladie [de la peste] ne fait pas de 
progrès, et que sa Bonté vous donne le courage et la confiance 
pour demeurer là sous la protectiou de sa Providence. Il est 
vrai que vos maisons sont fort aérées et exposées à la bise, que 
votre enclos est grand, et que vous n'avez à veiller que sur le 
devant de votre monastère. Mais, dites-moi, ma chère fille 
avez-vous de l'eau pour boire et pour toutes vos autres petites 
nécessités? car pour celle de votre canal, je ne pense pas, quelque 
prévoyance que vous ayez de la prendre de nuit, ni quoi que l'on 
puisse en dire, que vous dussiez vous y fier, puisque c'est une 
eau commune, et que les pestiférés mêmes y font leurs lessives et 
la prennent au-dessus de vous. Répondez-moi à ce point. 

Or sus, avez-vous fait vos provisions en sorte que vous ne 
soyez point nécessitées de rien prendre à la ville ni là où les autres 

16. 







244 LETTRES DE SAINTE CHANTAU 

se servent? Où logerez-vous le prêlre qui dira vos messes, afin 
qu'il n'ait, ni tous ceux que tous tenez à votre tour, aucun com- 
merce ni fréquentation, ni dans la ville ni avec qui que ce soit? 
car pourvu que vous ayez de l'eau assurée, que vous ayez toutes 
vos provisions, que votre prêtre soit logé, que ceux qui sont à 
votre tour se gardent soigneusement, que vous preniez garde à 
votre réfectoire dont les fenêtres aboutissent sur la rue, au cas 
que ce quartier-là vînt à être infecté, pour éviter le mauvais air 
et la fumée des parfums, tout cela étant, je m'accorde avec vous 
qu'il ne sera que bien que vous ne bougiez point, et que vous 
êtes là comme aux champs; mais avec tout cela il faudra un 
peu avoir de préservatifs. Je crois qu'un des plus excellents que 
l'on pourrait prendre, c'est de l'eau de notre Bienheureux Père ' , 
encore qu'il en faille avoir d'autres. Votre santé est entière, 
dites-vous, ma chère fille, Dieu en soit béni ! Vous mangez, vous 
dormez bien, et pour cela vous vous voudriez remettre à votre 
premier train, pour retomber malade! Non, ma chère fille, sui- 
vez vos petits règlements, et croyez que Dieu a plus agréable 
votre soumission et obéissance que vos sévérités sur vous-même. 
[Plusieurs lignes illisibles.] 

Pour ce qui est de l'argent du second monastère, elles le pren- 
dront quand vous l'enverrez; mais parce qu'elles désirent faire 
un fonds de trois ou quatre mille florins, pour loger en quelque 
lieu assuré où l'occasion se présente, elles seraient bien aises 
de ne pas prendre l'obligation de M. Arpeau. Nos Sœurs de 
Rumilly, en cas, la pourraient prendre. Envoyez votre argent à 
Douvaine, faites bien vos bordereaux , et M. Quêtant l'apportera 
après Quasimodo. — L'on vous envoie le reste des Vies que 
vous désirez. Regardez en quoi nous vous pourrons servir. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 

» C'est-à-dire de l'eau dans laquelle on a fait tremper quelques reliques 
de saint François de Sales; ce mo S en , plus efficace que tous les remèdes 
humains, a garanti de la peste grand nombre de monastères de la Visitation. 



ANNEE 1640. 



245 



LETTRE MDCLXXXVIII 

A LA MÈRE MARIE-ÉLÉOJVORE GONTAL 



SUPERIEURE A MCE 



Mieux vaut souffrir un tort que d'entrer en procès. — Dans quelle mesure on peul 
s'occuper de l'instruction des jeunes filles. — Uejjrels de la mort du chevalier 
anus de Sales. 

vive -j- jésus! 

[Annecy, 1640.] 
Ma BIEN-AIMÉE FILLE, 

Assurez-vous que je n'ai garde de vous oublier. Vous m'êtes 
trop chère et suis grandement contente de vous, puisque vous 
m'assurez que vous ne pensez plus à vous ennuyer d'être Mère, 
et que vous le serez autant que Dieu voudra. Demeurez bien 
ainsi soumise à celte divine volonté, qu'elle fasse de nous au 
temps et à l'éternité ce qu'il lui plaira. 

Mon Dieu ! ma fille, que vous avez bien fait de vous accorder 
avec ces deux bonnes Religieuses, et leur quitter du vôtre plutôt 
que de vous embarquer en procès; cela est faire selon l'esprit 
de notre saint Fondateur. Je me sens grandement obligée à 
M. l'archiprêtre des soins qu'il prend pour vous , et lui en 
offre, par votre entremise, un très-humble remerciaient, avec 
la prière instante que je lui fais d'avoir quelque peu de mémoire 
de moi en ses saints sacrifices. Excusez-moi, s'il vous plaît, ma 
très-chère fille, si je ne lui écris pas; certes, en l'âge où je suis, 
il est temps, ce me semble, plus que jamais, que je n'écrive que 
pour répondre ou pour des grandes utilités. Vous êtes une si 
brave Mère que vos remercîments et témoignages de gratitude 
suffiront bien. 

Quant à ce que vous me dites de l'instruction des jeunes filles, 
je trouve très-raisonnable qu'ayant reçu de la ville le bienfait 
qu'elle donnait aux Ursulines, vous correspondiez à leurs des- 
seins, au moins en quelque chose. Votre lettre n'a pas devancé 
ma pensée, qui était d'avoir un parloir à part, et qui regarde 






I 






246 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

dans la chambre où telle instruction se fera, où la Sœur qui en 
aura la charge ira tous les jours une fois , ou de deux jours l'un 
(mais, s'il se peut, tous les jours ce sera le mieux), voir comme 
la maîtresse s'acquitte de son devoir; voiries exemples, montrer 
les ouvrages et instruire à la piété. Il faut rendre cordialement 
ce service à ce bon peuple qui le désire tant, et espérer que 
Notre-Seigneur en tirera sa gloire et le bien de ces petites âmes, 
esquelles on tâchera à bonne heure de planter profondément la 
crainte de Dieu, la dévotion envers la Sainte Vierge, saint Joseph 
et leurs bons Anges. 

Il est vrai, ma très-chère fille , j'ai été troublée du décès du 
bon M. le chevalier de Sales ' ; mais , mon Dieu , n'est-il pas 
heureux d'avoir fait si saintement son passage? Qu'y a-t-il de 
souhaitable dans ce monde, que de mourir en sa sainte grâce? 
— Vous savez bien qu'en vérité vous êtes l'une des plus chères 
filles de mon cœur, à laquelle je souhaite toute sainte perfec- 
tion. Priez notre bon Dieu pour moi. Votre, etc. 



[Annecy, 1640,] 



LETTRE MDCLXXXIX 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPÉRIEURE A THONO)i 

Affectueux intérêt pour la communauté de Thonon exposée à la contagion. — Affaires 
diverses. — L'âme doit demeurer paisible dans l'état où Dieu l'a mise. 

vive -j- jésus! 

Ma très-chère fille, 

Les dispositions que vous me marquez pour vous garantir du 

mal [de la peste] sont assez bonnes, pourvu que la divine Bonté 

ait l'œil sur tout cela pour en être la conduite et le principal 

préservatif, ce que j'espère qu'elle fera. Il faudra attendre une 

1 Le chevalier Janus, frère de saint François de Sales, était décédé à Nice 
en février 1640, dans les plus édifiantes dispositions. 






ANNEE 1040. 247 

conservation universelle de sa bonté sur cette ville-là. Vous 
avez un bon et charitable Père spirituel, et lequel, en cas de 
nécessité, ne manquera pas de vous faire apporter des cboses 
nécessaires. A ce que je vois, prou de choses vous manquent, 
et ces bonnes Sœurs sont admirables de vouloir être si bien 
traitées en un temps où il y a tant de peine à le faire. La néces- 
sité leur apprendra à se passer de ce que l'on pourra. Dieu vous 
donne son Saint-Esprit pour connaître et faire ce qui est le plus 
expédient pour subvenir à leur vivre et vêtir. Je trouve que l'un 
n'est guère moins nécessaire que l'autre : l'on peut vivre avec 
du pain et de l'eau, mais l'on ne se peut passer du vêtement. 

Pour ce qui est de cette bonne fille, puisque vous savez la 
volonté du père, qui consent à sa vocation et à lui laisser ses 
pistoles, et qu'il leur reste suffisamment pour s'entretenir, je 
crois que vous ne devez pas vous mettre en peine du bruit que 
fait le frère. — Quant à votre horloge, je vous dirai que l'on 
dit que M. Sylvestre les fait bien et les raccommode bien ; M. le 
doyen de Notre-Dame le nous a dit. Quant à votre santé, béni 
soit Dieu qui la vous donne; mais je vous prie, n'en présumez 
point tant que vous veniez à négliger les règlements que nous 
vous avons donnés, car je sais bien que vous avez une com- 
plexion qui a besoin d'être soignée et conservée. 

M. Marcher vous écrit touchant les affaires de nos Sœurs de la 
seconde maison : elles eussent reçu à grande charité si vous leur 
eussiez pu donner l'entier payement pour faire une affaire de 
conséquence ; et comme vous dites n ; avoir d'argent, nous avons 
pensé que nos Sœurs de Rumilly prendraient bien la dette de 
cent ducatons. M. Marcher vous écrit tout cela; c'est pourquoi je 
viens à votre chère âme, que je vois que notre bon Dieu favorise 
de beaucoup de grâces et de saintes lumières, dont je le bénis 
de tout mon cœur, qui vous chérit toujours plus tendrement et 
fortement; nonobstant sa misère, il aime ceux qui aiment Dieu. 
Vous faites grande charité de me recommander à sa miséri- 



11 






I 



24S LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

corde; j'en ai bon besoin. Je ne désire sinon la grâce de faire 
et soulfrir ce qu'il lui plaira et comme il lui plaira. Je ne crois 
pas qu'il faille courir après les lumières, bien que sous prétexte 
d'en tirer le fruit ou de la gratitude ; car je crois qu'elles portent 
avec elles l'effet de cela, bien qu'il ne le semble pas , et qu'il 
est toujours mieux de demeurer en Dieu en l'état qu'il tient 
l'esprit, que de vouloir voir comment ni ce qui se passe. Enfin, 
je pense que vous n'avez qu'à vous tenir ferme à recevoir sim- 
plement ce qui vous sera donné, et à ne permettre à votre âme 
que le moins de mouvements que vous pourrez, sinon quand le 
Maître les excitera; encore faut-il coopérer avec retenue et fort 
paisiblement. Moins l'on se remue, et mieux Notre-Seigneur fait 
ses ouvrages. Hélas! je vous dis selon la lumière que je pense 
que sa Bonté me donne pour votre consolation, et non selon que 
je fais, car aussi ne suis-je digne de tant de grâces, mais une 
pauvre, chétive, impuissante à tout bien. Dieu soit béni et glo- 
rifié de nos âmes en tout et partout, et nous fasse la grâce de 
l'aimer éternellement en cette seule et désirable bienheureuse 
éternité. Oh Dieu ! ma fille, que vos prières m'y portent nonob- 
stant mes misères. 

Conforme à l'original gardé aux Archives delà Visitalion d'Annecy. 



LETTRE MDCXC {Inédite) 

A LA MÊME 

Diverses affaires. — Recommandations affectueuses. 

vive -j- JÉSUS ! 

[Annecy], mai 1640. 

Ma chère fille, 
L'on ne fait pas ce que l'on veut, mais ce que l'on peut. Nous 
ne vous pouvons prêter un fer, car nous n'en avons qu'un; 
l'autre est tout à fait gâté. Un serrurier à qui les Mères Annon- 



ANNÉE 1640. 249 

ciades le voulurent donner pour le faire repolir, l'a tout à fait 
gâté et démarqué. — Je suis bien aise que vous m'ayez mandé au 
long l'affaire de cette prétendante; il faut attendre avec patience 
ce que Dieu en ordonnera. Je vous recommande toujours le 
soin de votre santé. Vous pouvez penser que nous ne sommes 
pas sans appréhension de vous sentir dans ces hasards. Je trouve 
que vous avez un peu trop de condescendance à faire saigner 
celte Sœur par un chirurgien ; n'y retournez plus en ce temps 
ici [de peste], et vous portez toujours bien, je vous en conjure. 
Je veux dire que vous fassiez ce qui se peut pour cela, et notre 
bon Dieu fera ce qu'il lui plaira. Il soit béni. Je suis vôtre de 
cœur. — Sans loisir. 

Si l'on me parle de la Sœur J. -Marie , je répondrai selon votre 
désir. J'écrirai une autre fois à ma chère Sœur Francoise-M. 

D 

qui m'a écrit. Je la salue. Parfumez vos lettres avant que de les 
fermer, crainte d'envoyer du mauvais air. 

Conforme à l'original gardé au\ Archives de la Visitation d'Annecy. 









Il 



LETTRE MDCXCI 



A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

A MOULIXS 

La Sainte s'excuse de ne pouvoir se rendre à Moulins. — Désir de la bienheureuse 
éternité. — Projet de la fondation d'Avallon. 



[Annecy], 9 mai [10i()J. 



VIVE -J- jrésus! 
Madame, 

Je dois et porte tant de respect à votre mérite et à vos désirs 
qu'il n'y a que mon impuissance qui me pût empêcher de les 
suivre. Je suis donc tout à fait persuadée de vous obéir, ma 
très-honorée Madame, et vous assure que je le ferais de tout 
mon cœur, mais je ne vois nul moyen pour le faire; car me voici 
dans la dernière année de mon triennal que je voulais briser à 












250 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cette première Ascension, mais Mgr de Genève et nos Sœurs ne 
me l'ont pas voulu permettre. Il faut donc que je fasse encore 
le tour d'une année entière, si Dieu m'en donne la vie, nonob- 
stant l'extrême lassitude où je me trouve pour la pesanteur de 
tant d'occupations et d'années, car j'atteindrai septante années 
au mois de janvier prochain. Jugez, Madame, si c'est pour pen- 
ser à faire d'autre voyage que celui de la très-sainte éternité , 
que j'attends en patience de la divine miséricorde et que je 
désire de tout mon cœur, le temps de mon pèlerinage m'étant 
bien long; mais en tout la très-juste et très-adorable volonté de 
mon Dieu soit faite. Si nous voyions Mgr d'Autun , certes je 
m'essayerais de le persuader de ne point priver notre maison de 
Moulins de l'utilité et profit spirituel qu'elle recevrait de la 
visite du Révérend et très-vertueux Père de Lingendes. Il y a 
bien de l'apparence que ce bon prélat a eu quelques avis de 
personnes mal informées et mal affectionnées; il est si bon que 
j'espère qu'un peu de temps fera dissiper ce nuage. 

Pour la fondation d'Avallon, je n'ai rien à dire, pourvu que ma 
Sœur la Supérieure ne rompe point son triennal pour cela, 
qu'elle le conduise jusqu'au bout, et qu'elle ait de quoi fournir 
des bonnes filles et du temporel, selon que le Coutumier marque, 
car pour nos règlements, ma très-chère Madame, j'ai un grand 
désir que nous les suivions au pied de la lettre; autrement nous 
ferons déchoir notre pauvre petite Congrégation de son esprit 
qui mérite bien d'être conservé. Dieu soit toujours l'ardeur et la 
force de votre courage, et fasse réussir vos saintes pensées selon 
ses éternels desseins ! Recommandez-moi , s'il vous plaît, à sa 
divine miséricorde, puisque je suis de cœur et en tout respect, 
Madame, votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Kevers. 



ANNÉE 1640. 



251 



LETTRE MDCXCII 



A LA MERE CATHERINE-ELISABETH DE LA TOUR 

SUPÉRIEURE DE LA COMMUNAUTÉ DE CHAMPL1TTE REFUGIEE A BHAÏ 

Conseils pour l'élection qui doit se faire à Gray ; de quel jour faire dater l'établissement 
de ce monastère. — Les Petites Coutumes ne sont pas achevée^. 

vive -j- jésus! 

[Annecy], 16 mai [1640]. 

Ma très-chère fille, 

Votre messager arriva hier au soir pendant Matines, et ce 
matin il demande la réponse avant le réveil, et dit que si on ne 
la donne promptement qu'il partira sans cela; si bien, ma très- 
chère fille, que je vous réponds seule au point plus pressé qui est 
touchant votre déposition, car nous ne pûmes faire à ce soir 
que de lire votre lettre. Or, ma très-chère fille, vous devez 
permettre que l'on vous remette sur voire catalogue, et puis 
mettez avec vous celles de vos Sœurs ou autres que vous jugerez 
avec l'avis des Sœurs conseillères et de M. votre Père spirituel; 
et si Notre-Seigneur permet que vos Sœurs vous rééjisent, 
embrassez généreusement ce fardeau, et prenez nouveau courage 
à servir cette petite troupe. Nous verrons à loisir votre lettre et 
y répondrons de point en point. Vous devez commencer à tenir 
la Supérieure que l'on élira à cette Ascension pour Supérieure 
de. Gray, et vos livres de Champlilte doivent être conservés 
pour lorsque l'on y retournera. Et, à présent, il faut commencer 
les livres du monastère de Gray, et votre établissement doit com- 
mencer le jour que votre Père spirituel ou autres feront la pré- 
dication et vous publieront être reçues à Gray. 

Ma très-chère fille, il faut avoir grande compassion de cette 
pauvre Mère de Fribourg. Je ne puis dire davantage, car votre 
messager s'en veut partir sans avoir nos lettres. Voilà une paire 
d'Heures. Pour les Petites Coutumes, elles ne sont pas encore 



1 

i 
















252 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

achevées d'être accommodées à cause des continuelles occupa- 
tions que l'on a dans ce béni monastère. Bonjour. — Veille de 
l'Ascension. 

Conforme à l'original gardé aus Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCXCIII (Inédite) 

A LA MÈRE HÉLÈNE-ANGÉLIQUE LHUILLIER 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS 

Envoi des Petites Coutumes et des Vies des Sœurs défuntes ; prière de les examiner. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy, 1640.] 

Pour les Petites Coutumes, je les ai encore toutes 

revues; j'y ai retranché quelques petites choses qui sont aux 
Réponses et qui ne sont pas de coutume, mais de simple direc- 
tion. Nous y ajouterons quelques points qui avaient été omis par 
l'écrivain de nos premières règles. Je sais que notre Bienheu- 
reux Père avait été fâché de ces omissions. Nous les faisons 
remettre au net, puis je vous les enverrai avec le livre des Vies 
de nos Sœurs, afin que vous les voyiez et me disiez votre senti- 
ment, s'il ne sera point à propos de les faire imprimer. Vous les 
ferez lire au réfectoire , et direz que l'on cesse quand vous n'y 
serez pas, car je désire que vous les entendiez toutes. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Pans. 






ANNÉE 1640. 



253 



LETTRE MDCXCIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPÉRIEURE A TH0X0N 

Maternelles sollicitudes — Précautions dont il faut user en temps de peste. 

VIVE f JESUS ! 

[Annecy, 16i0 ] 

MA TOUTE TRÈS-A1MÉE FILLE, 

Je viens de la très-sainte communion vous mettre dans le 
sein de la divine protection, comme l'une des plus chères 
créatures que j'aie en ce monde pour le service de sa gloire et 
ma consolation et utilité; car les dangers où vous êtes, et ce 
cœur si susceptible de se serrer [pour] les intérêts de Dieu et 
les manquements de vos Sœurs et du mal qui leur peut arriver, 
qui sont des choses quasi inévitables, me donnent de grandes 
appréhensions, sachant bien qu'un cœur pressé échauffe le 
sang et la bile, qui sont des dispositions à prendre plus facile- 
ment le mal contagieux. C'est pourquoi je vous prie de préve- 
nir cela, autant qu'il vous sera possible, et de vous affranchir de 
cette peine d'avoir quelques particularités pour votre soulage- 
ment, puisque en conscience, si je ne vous les croyais pas néces- 
saires, je ne l'eusse jamais requis, et si vous les prenez à contre- 
cœur, elles ne vous profiteront point, ains vous nuiraient, et il 
serait mieux que vous ne les prissiez pas; mais je vous prie, au 
nom de Dieu, de vous affranchir de ce défaut, car je vous 
assure que la douce et cordiale soumission en cela sera plus 
agréable à Dieu et profitable à votre perfection que votre rigidité 
à satisfaire vos inclinations. Dieu, par son infinie bonté, vous 
conserve et toutes nos Sœurs ! 

Certes, je suis marrie que votre SœurN. ne s'affranchisse pas 
de cette imperfection; mais elle sera mieux apprise par cette 




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41 



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254 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

dernière faute. Votre conduite fut fort bonne puisque la chose 
était connue , mais je vous dirai que souvent il ne faut pas 
faire semblant de voir ces petites choses toutes les fois qu'on 
les remarque. — Pour Dieu j gardez-vous bien de vous exposer si 
Dieu permettait qu'il arrivât du mal chez vous, et au moindre 
soupçon séparez les filles et vous gardez de les soigner. M. Quêtant 
et moi nous avons pensé que votre grange serait bien propre à 
cela. Faites bien tout ce que ce bon Père vous dira; et gardez 
surtout que vos gens qui sont autour ne [vous] fréquentent 
fpasj. Jetez dans l'eau ce qu'ils vous donneront. Enfin, souvenez- 
vous bien comme nous faisions ici durant la peste, et faites de 
même si elle vous environne. Ayez force genièvre, et faites-en 
brûler tous les matins chez vous; et vos Sœurs feront bien d'en 
prendre quatre ou cinq grains tous les matins, et vous aussi, 
ma très-chère fille, que je conjure de toujours avoir une affec- 
tion filiale devant Dieu pour moi, à ce que sa Bonté me fasse la 
grâce que j'accomplisse parfaitement sa divine volonté. Je le 
supplie vous combler de son saint amour. Je suis vôtre sans 
réserve. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCXCV 

A MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE 

A TURIN 

Vœux de la Sainte pour la conservation du marquis; elle lui recommande le 
monastère de Turin. 



vive -J- jésus! 



Annecy, 22 mai 1640. 



Monsieur, 

Il faut avouer la vérité : le siège de Turin tient mon cœur 
assiégé de beaucoup de douleurs, me. représentant les appré- 
hensions et afflictions de nos pauvres Sœurs et de tant de bonnes 



ANNÉE 1640. 255 

âmes '. Nous prions et faisons prier incessamment pour recom- 
mander à Notre-Seigneur les besoins de son peuple, et la con- 
servation de votre digne personne qui nous est si chère et pré- 
cieuse. Je ne doute nullement, Monsieur, que votre véritable 
bonté n'ait tout le soin possible pour la conservation de nos 
chères Sœurs; après Dieu, c'est ma confiance, sur quoi je veux 
demeurer en paix, attendant ce qu'il plaira à la souveraine 
Providence d'ordonner, m'y soumettant dès maintenant de tout 
mon cœur. Je sais qu'autrefois M. le comte d'Harcourt aimait 
notre petite Congrégation. Dieu vous préserve de tout mal et 
vous conserve en sa grâce; c'est l'un de mes plus grands désirs, 
étant de cœur en tout respect, Monsieur, votre, etc. 



'Le monastère de Turin, placé entre les batteries des deux aimées, courait 
le plus grand danger. Les Religieuses voyaient les boulets de canon percer 
leurs murailles, briser les couverts et les planchers, passer sur leurs lits et 
tomber dans le réfectoire et dans le chœur. Ce fut pendant ce temps que 
Jeanne-Bénigne Gojos , humble Sœur domestique, fit des choses qui, 
surpassent la croyance humaine, a Cette humble fille, favorisée de grâces 
surnaturelles, avait à son service des aides invisibles qui avaient ordre de 
ne la pas laisser choir. Son Ange gardien surtout l'abritait sous ses ailes 
lorsque, au milieu du jardin pour y cueillir les fruits ou les légumes 
nécessaires à l'entretien de la communauté, elle voyait une douzaine de 
boulets frapper à ses pieds ou passer sur sa tète, sans qu'un péril si immi- 
nent la fit sortir de sa profonde paix. Une fois même, le canon emporta la 
moitié d'un arbre sur lequel elle était montée; mais elle n'en témoigna 
ni frayeur ni surprise » {Voir la note sur Sœur Jeanne- Bénigne Gojos, 
à la dernière lettre de 1640.) 

Le 20 septembre, la vrille capitula. Grâce à la protection de la Saint- 
Vierge, le monastère fut épargné : pas un soldat n'y pénétra. Plusieurs 
même , en reconnaissance des secours reçus de la communauté , allèrent 
de leur plein gré faire la garde autour des murs de clôture pour empêcher 
des vexations, disant agréablement « qu'ils n'oublieraient jamais les Reli- 
gieuses savoisiennes, et qu'ils porteraient dans leur pays le souvenir des 
bontés et des charités qu'elles avaient eues pour les blessés » . (Histoire 
de la fondai ion de Turin.) 



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256 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCXCVI 

A MONSIEUR DE COYSIA 

SK.VATEUR A CHAMDliflï 

Elle le félicite de sa promotion à la dignité de sénateur. 
vive -j- jésus! 



[Annecy], 22 mai [16-iO]. 



Monsieur, 



Certes, il me semble que c'est avec charité que je me suis 
réjouie de votre promotion au sénat, y voyant entrer un si bon 
juge, qui est le grand trésor des parlements, le repos et bonheur 
des peuples. Monsieur, j'espère en la divine Bonté qu'il vous 
tiendra de sa sainte main, comme il a fait toujours, et que là 
(demeurant ferme en vos saintes résolutions) vous y affermirez 
une élection éternelle et y acquerrez de grands mérites, et 
d'autant plus j'espère cette bénédiction pour vous, Monsieur, 
que ce sont vos amis qui vous y ont porté, et non aucune 
ambition de votre part, et que les contradictions ne vous y ont 
pas manqué, lesquelles Dieu a renversées, par et en considé- 
ration de votre probité et vertu. Je supplie son infinie Bonté de 
régner en votre chère âme et en tous vos jugements. Je suis 
d'une affection immortelle et serai sans fin, Monsieur, votre 
très-humble servante enNotre-Seigneur. 

Mille très-humbles saluts à madame votre femme. 

Conformée une copie de l'original gardé par M. Faga, à Chambé'ry, 



1 



ANNEE 1640. 



257 



LETTRE MDCXCVII 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLEilV 



[Annecy], L 23 niai [1G40J. 



Fruits de salut que les Prêtres de la Mission opèrent dans le diocèse de Genève. 

vive -j- jésus! 
Mon très-honoré et vrai Père, 

Envoyant des lettres à M. Vincent de ses chers enfants et de 
nos fidèles ouvriers, je ne sautais m'empècher de vous en dire 
un peu des nouvelles, qui sont dignes de donner une parfaite 
consolation à votre bénite âme, mon tout bon et cordial Père. 
Ob Dieu! quelle grâce devez-vous à Dieu d'avoir fait cette 
œuvre, mon très-cher Père; car il ne se peut dire les fruits 
innombrables que sa divine Bonté fait par ces bons messieurs. 
Enfin , les conversions et les changements de conscience de mal 
en bien et de bien en mieux sont universels, ou peu s'en faut 
entre ceux qui les entendent. Chacun les admire et confesse 
qu'ils sont choisis de Dieu pour convertir le peuple. 

Certes, M. Codoing est un digne ouvrier et tous les autres 
très-bons, qui donnent un exemple et satisfaction nonpareils. 
Mon cœur dit toujours : Cette bonne œuvre comblera de mérites 
mon très-cher et vrai Père, qui n'a su faire un bien plus pure- 
ment pour la seule gloire de notre débonnaire Sauveur et le 
salut des âmes rachetées de son très-précieux sang, le mérite 
duquel vous sera aussi appliqué avec abondance de grâces en 
ce monde, et de gloire en la bienheureuse éternité. C'est ce que 
mon âme désirera incessamment à la vôtre toute chère mon 
tout bon et très-cordial Père. 

Faites toujours quelque petit souhait pour le salut de voire 
indigne, mais très-humble, très-obéissante et toute cordiale fille. 

[P. S.] J'attends toujours de vos nouvelles pour écrire "'au 
monastère. M. Vincent vous dira un mot de la Mère Hélène. 

VIII. j 7 



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£58 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCXCVIII {Inédite) 

A LA SOEUR ANNE-PÉROXNE BAILLARD 

A CRKMIEUX 

Invitation à lui écrire en toute confiance. 

VIVE -f- JÉSUS ! 

Annecy, 2*7 mai 1640. 

Ma trës-chère fille, , 
Le prompt départ de ces dames ne me donne pas beaucoup 
de loisir. Je ne vous ferai qu'un mot pour cette fois, pour vous 
dire que je suis très-aise que vous ayez pris la confiance de 
m'écrire, et vous prie de le faire avec toute franchise, non pour 
m'envoyer votre confession, car il ne le faut pas, mais comme 
Notre-Seigneur a gouverné votre bon cœur. Dites-m'en un peu 
bien des nouvelles, et de tout ce que vous voudrez, ma chère 
fille. Je m'assure que votre bonne Mère n'a garde de retrancher 
la liberté de m'écrire. J'attendrai donc votre seconde lettre, et 
puis, Dieu aidant, nous vous répondrons à toutes deux ensemble. 
Cependant, ma très-chère fille, tenez-vous fort unie à Dieu, à 
votre Règle, et me recommandez à la souveraine Bonté, et me 
croyez, ma chère fille, votre très-humble, etc. 

Conforme à l'original gardé aui Archires de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCXCIX 

A LA MÈRE MARIE-AmrÉE DE RABUTIN 

SUPÉRIEURE A THOXON 

Il est utile de ne pas faire la correction pour des fautes de fragilité. 

VIVE \ JÉSUS.' 

[Annecy], 29 mai 1640. 

Ma très-chère Mère, 
[De la main d'une secrétaire.] Notre bonne Sœur la dépen- 
sière ne peut faire réponse à votre grande lettre, elle fera 



ANNEE 1640. 259 

réponse une autre fois ; elle dit qu'elle a reçu toutes les lettres 
de Votre Charité. Notre unique Mère se porte bien et dit qu'elle 
salue Votre Charité, et que vous priiez et fassiez beaucoup prier 
pour la peste, qui s'épanche de tous côtés en la Provence, Lan- 
guedoc et Dauphiné. — L'on a écrit à Chambéry pour votre 
procès, mais la peste s'y étant prise, l'on ne sait si le sénat 
cessera. 

[De la main de la Sainte.] Ma toute chère fille, ne vous 
enquérez point si exactement des manquements qui se font chez 
vous : il est quelquefois utile défaire l'aveugle, crainte d'aigrir 
les cœurs, surtout quand ce sont des filles qui ne /aillent pas 
par malice ni mauvaise intention, et celles-là il les faut croire 
en ce qu'elles assurent, bien que l'on vît du doute, autrement 
on les pourrait faire tomber en quelque grand embarrassement. 
Je vous prie, faites remercier, et vous aussi remerciez notre 
bon Dieu de ses miséricordes en ma vocation, et le priez de me 
pardonner mes ingratitudes, et que meshui je le serve en pureté 
et humilité tous les jours de ma vie, et me donne patience sous 
la croix qu'il m'a imposée. Qu'il soit béni éternellement, et 
vous conserve et comble toutes de son saint amour, mais 
surtout votre cher cœur que je chéris uniquement! 

Conforme à lorigiual gardé aur Arcl.ii-es <Ie la Visilalion d'Annecy. 



LETTRE MDCC (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SUPÉRIEURE A PRIR0URG 

Conseils de douceur et de modération. - Soumettre à Mgr de Besancon le, 
acuités survenues enlre le monastère de Besançon et celui de Fribourg. 

vive f jésus! 

»t» ■ ■ , Annecy, 1" juin 1640. 

AlA TRES-CHERE ET BIEN-AIMÉE FILLE, 

Votre lettre du 26 mars ne nous a été remise qu'à la fin du 
Aïois de mai, et, bien que nous ayons déjà répondu aux prin- 

17. 



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I 






2 6 o LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cipaux points d'icelle par votre messager qui vint exprès, je ne 
lairrai [pas] de vous répéter, ma très-chère fille, que vous ne 
devez en façon quelconque vous davantage engager à vouloir 
poursuivre pour vous l'établissement de Salins, nos Sœurs de 
Besançon m'ayant nettement écrit, ainsi que je vous ai déjà 
mandé, qu'elles ne pouvaient en façon quelconque le céder, 
et qu'elles n'avaient que ce seul moyen de se décharger, dont 
elles ont grand besoin, et de se loger. Et d'autant, ma très-chère 
fille, que voire bon cœur et la charité requièrent que je vous parle 
clairement, je vous dirai que la Mère de Besançon [H. F. Belin] 
a un bon cœur qui vous chérit et honore, et voudrait donner 
de son sang, et de ce peu de vie qui lui reste, pour votre 
consolation et soulagement, et elle l'a tellement fait paraître 
que quelques-unes des conseillères ont inféré de là qu'elle vous 
voulait donner la fondation de Salins, et qu'elle avait plus 
d'affection pour vous que pour son monastère, et en ont fait des 
plaintes au Supérieur. 

Cette pauvre jeune Mère m'avoue qu'elle se sent tracassée 
etpeinée de tout cela, se voyant chargée d'infirmités, et appré- 
hende extrêmement qu'il ne paraisse entre vos deux maisons 
moins d'union et bonne intelligence qu'il n'est bienséant aux 
Filles de la Visitation: cela lui serait sensible au dernier point; 
et se voyant d'autre part dans l'impossibilité de vous accorder 
ce que vous demandez, elle craint de recevoir des lettres. Et je 
vous dirai bien en confiance, ma très-chère fille, que Mgr l'ar- 
chevêque de Besançon, qui a pris la peine de m'écrire, me 
témoigne une grande estime et affection pour vous. « Bien est 
vrai me dit-il, qu'il est sorti de sa plume des lettres si peu 
charitables, que j'ai admiré où un cœur si doux que celui de 
cette Mère-là a pu trouver des paroles si aigres. Je ne m en 
étonne pas pourtant, ajoute ce digne prélat, sachant bien que 
de petites imperfections ne sont pas incompatibles avec une 
grande, sainteté. » Croyez-moi, que notre Bienheureux Père a 



ANNÉE 1640. 261 

dit bien vrai, que l'on prendra plusde mouches avec une cuillerée 
de miel qu'avec six barils de vinaigre. Vous devez voirement 
écrire vos petites raisons, mais dans l'esprit de la vocation, et 
ne vous pas laisser ainsi emporter à votre zèle, qui est un peu 
trop fort. 

Ma très-chère fille, je vous parle avec une rondeur sans dégui- 
sement : j'ai mandé à ma Sœur la Supérieure de Besançon qu'elle 
m'envoie toutes les lettres que vous lui avez écrites et que vous 
lui écrirez. Je m'assure que meshui elle n'en recevra de vous 
que de bien douces et cordiales ; car vous êtes si bonne, que 
je sais que votre cœur désire la consolation du mien chétif qui 
vous chérit tendrement, et je suis très-assurée que vous me 
rendez le réciproque. 

Or, ma toute chère fille, puisqu'il n'y a plus lieu de pensera 
Salins, et que néanmoins, de nécessité, il vous faut une retraite 
assurée dans une ville de Bourgogne, et qu'autrement vous ne 
sauriez tirer les dots, tant de ma chère Sœur M. -Désirée, que 
des autres du Comté, j'écris avec tout l'honneur, respect et 
confiance que Dieu m'a donnés pour Mgr le digne archevêque de 
Besançon, afin que, comme Père débonnaire, il regarde votre 
nécessité et vous assigne quelque autre ville de son diocèse pour 
une retraite assurée. Je crois, ma très-chère fille, que comme 
il vous estime, et est plein de bonne volonté pour ma très-aimée 
fille M. -Agnès [de Bauffremont], vous devriez vous-même lui 
écrire humblement vos petites raisons, et cela courtement, sans 
exagération, sans plainte, mais comme une fille qui en toute 
humilité s'adresse à son digue Père, et attendre doucement et 
sans empressement, sans beaucoup presser les autres, ce qu'il 
plaira à notre bon Dieu que l'on fasse en votre faveur. 

Quant au désir que vous auriez que ma chère Sœur la Supé- 
rieure de Gruyères et ma chère Sœur M. -Désirée fissent ici un 
voyage, ma très-chère fille, les deux raisons que vous me 
marquez pour l'entreprendre ne sont pas recevables ni battantes 









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y 






262 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour sortir de la clôture : la première est afin d'avoir la conso- 
lation de me voir et parler à souhait; ma très-chère fille, je 
crois qu'elles sont libres de nous écrire tout ce qu'il leur plaira, 
devant être assurées de l'inviolable fidélité qui leur sera gardée. 
Pour le contentement de se voir, il ne doit pas être recherché 
en ce monde par les Religieuses; il faut le réserver pour l'éter- 
nité, où, si les divines miséricordes nous sont appliquées, nous 
serons en société éternelle. [La seconde raison, dites-vous,] ma 
très-chère fille, serait afin que ces deux Sœurs me rendissent 
compte de vous et de votre conduite. Oh! vraiment, ma très- 
chère fille, je suis marrie que vous croyiez que j'aie besoin 
d'autres témoignages que de celui de vous-même. Selon que 
l'on m'avertit des choses, je vous les dis comme à ma très-chère 
fille, mais ce n'est pas pour cela que je veuille entrer en défiance 
de votre bonté et vertu. 

Ma très-chère fille, je vous conjure derechef que demandant 
à Mgr de Besançon un lieu de refuge, vous lui disiez s'il 
agréerait que, comme Mère commune, vous lui disiez les petits 
griefs qu'il y a entre vous et le monastère de Besançon pour les 
choses temporelles, et que ce qui lui plaira de déterminer vous 
le suiviez exactement. Que s'il agrée que vous lui écriviez, ou 
s'il vous envoie quelqu'un pour entendre vos raisons, ma fille, 
je vous demande au nom de Dieu, que vous fassiez cela dans 
l'esprit de votre vocation, et regardant à votre Bienheureux 
Fondateur. Ne vous plaignez point, n'exagérez point, ne 
demandez point, exposez humblement ce qui vous semble 
raisonnable et les petits sujets de douleur que vous avez cru 
avoir, votre, nécessité; et enfin, ma chère fille, demeurez si 
soumise à ce que ce digne seigneur ordonnera, que ce soit pour 
vous un arrêt du ciel. A la vérité, je pense que si vous tenez 
ce chemin-là, Dieu donnera bénédiction à toutes vos affaires, et 
[les fera réussir] à votre consolation; et voyez-vous, ma chère 
fille, certes très-absolument il faut mettre une entière fin à 



ANNÉE 1640. 263 

toutes ces aigreurs et mésintelligences. Seigneur Jésus! notre 
saint Fondateur Jes nommait au-dessus de ses forces; et qui les 
pourrait souffrir après cela? il disait qu'il eût voulu que ce' qui 
était en conteste eût été au fond de la mer. Certes, il vaudrait 
mieux que tous les desseins, et de vous et des autres, y fussent, 
que s'ils nourrissaient ce mauvais levain qu'il faut jeter entiè- 
rement arrière de nous. 

Ma très-chère fille, je vous supplie de recevoir mes petits 
avis cordialement, puisqu'en vérité ils vous sont donnés d'un 
cœur maternel, et comme je les voudrais donner à ma propre 
âme. Et croyez que si je vous dis nettement mes pensées, je 
n'en fais pas moins aux autres, et ne manque point de vous 
excuser où il est besoin et faire voir votre nécessité, et que si 
vous voyiez ce que j'écris à Besançon, vous verriez bien que, 
grâce à Dieu, je ne suis pas plus pour les unes que pour les 
autres, et que je ne cherche ni veux chercher, moyennant la 
divine grâce, que la raison et l'équité de toutes parts, afin que 
Dieu soit glorifié, le prochain édifié et l'Institut consolé. Car je 
vous assure que de quatre-vingts maisons qui sont maintenant, 
je n'en sache pas une qui ait piqué l'une contre l'autre que 
Besançon etFribourg; mais je veux espérer en la divine grâce, 
et de la bonté de vos cœurs, que cela s'anéantira, et que l'on 
ne parlera plus que d'une cordiale bienveillance et union. Je 
vous conjure, ma très-chère fille, de n'oublier rien afin que cela 
soit, et croyez que je serai toujours, votre, etc. 

[P. S.] Ma Irès-chère fille, je vous prie, pour une bonne 
fois, terminons ces débats, et puisque Dieu m'a donné la pensée 
de celte proposition de tout remettre à Mgr l'archevêque, 
faites-le dans la charité et humilité requises; j'avoue que je 
suis lasse d'écrire sur des sujets si indignes à des Filles de la 
Visitation. Ma chère fille, je ne sais encore de quel côté j'enverrai 
ce paquet de Besançon; s'il va à vous, faites-le tenir bien 
promptement et sûrement sans l'ouvrir, et vous assurez qu'il 



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2(34 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

est tout pour voire bien et pour faire rendre à chacun ce 
qui lui appartient, à la gloire de Dieu et bonheur de noire 
Institut. 

Conforme à l'original gardé aux Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCI 

A LA MÈRE CATHERINE-ELISABETH DE LA TOUR 

SLTÉR1FAHIÏ A GIUY 

Re<;rets de la mort tle Sœur C. M. de Cusance. — Fondation déGnitive de la com- 
munauté de Gray. — Affaires touchant le rétablissement du monastère de Cham- 
plitte. — Reconnaissance due à la Mère M. AI. Alichel. 



Annecy, l e rjuin 1640. 

Ma toute chèke et bien -aimée fille, 

Voici le supplément de ma réponse à votre lettre, votre 
messager n'ayant voulu donner nulle sorte de loisir d'écrire. 
Tels messagers sont bien désagréables et bien mortifiants. 

J'avoue, ma très-chère fille, que vous avez sujet d'être sensi- 
blement touchée de la séparation de voire chère petite fondatrice, 
voire bien-aimée Sœur Claire-M. -Françoise [de Cusance]; mais 
ilfaul confesser aussi que ces jeunes âmes-là sont bienheureuses, 
qui, après s'êlre données à Dieu en un âge si innocent, et persé- 
véré avec une si extraordinaire ferveur de dévotion et exactitude, 
sont allées en paix si sainlement. Mon Dieu ! ma chère fille, que 
j'ai été consolée que celte chère Sœur ait reçu ma lettre avant 
son départ de celle vie, et qu'elle ait eu tant de bonté pour moi 
que de se souvenir de prier pour moi si peu de temps avant son 
heureux passage ! Vraiment, cela me fait espérer qu'étant proche 
de notre bon Dieu, elle augmentera en charité dans celte source 
éternelle, et me fera la grâce de réclamer les divines miséricordes 



ANNÉE 1640. 265 

sur moi. Je suis bien consolée que vous l'ayez mise en dépôt 
chez les bonnes Mères Annonciades; mais c'est un petit trésor 
qu'il faut bien retirer quand vous aurez une maison à vous, et 
un lieu propre, comme aussi le corps de la bonne Mère [de la 
Tour-RemetonJ défunte de Champlitte. 

Cependant, ma très-chère fille, vous voilà Mère de Gray '. 
Béni en soit notre bon Dieu , et veuille bénir votre conduite en 
ce second triennal! car je ne doute nullement que nos bonnes 
Sœurs ne vous aient réélue. Vous désirez savoir, ma très-chère 
fille, si Gray doit être une transfération de monastère ou une 
fondation nouvelle. Il m'est avis qu'absolument ce doit être une 
fondation nouvelle, qui se doit faire comme les autres, et le jour 
de votre établissement à Gray se comptera dès le jour que votre 
Père spirituel fera la publication de vos permissions, que l'on 
dira une messe solennelle avec sermon, exposition du Saint- 
Sacrement et le reste comme dit le Coutumier; car, ma très- 
chère fille, la ville de Champlitte étant un joli lieu si capable 
d'établissement, y ayant des biens-fonds, une maison, et si 
j'ai mémoire, de bons privilèges, il me semble qu'il faut laisser 
subsister cette maison-là. 

Quant à la demande que vous me faites, si une partie des 
biens de Champlitte doit demeurer à Gray, ou s'il faudra que la 
maison de Gray, quand l'on ira remettre Champlitte sur pied, 
rende tout, ma très-chère fille, ceci est une chose bien impor- 
tante et bien considérable : voici ce qui me semble raisonnable. 
C'est que les Sœurs de Champlitte s'étant, dans leurs afflictions, 
retirées à Gray, et y ayant commencé une maison et reçu des 
filles, toutes doivent vivre cordialement ensemble, tant du bien 
qu'on leur peut tirer des fonds et rentes de Champlitte que du 

1 Les Religieuses de la Visitation de Champlitte, après avoir séjourné 
quelque temps à Gray, à litre de réfugiées, s'y fixèrent définitivement, 
tout en conservant l'espoir de rétablir plus tard leur monastère de Cham- 
plitte. Cet espoir ne fut jamais réalisé. 



■ 







266 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

bien des dois des filles reçues à Gray, sans que le monastère de 
Gray soit obligé de tenir compte des rentes des biens de Cham- 
plitte; cela s'en allant par égalité de dépenses. Mais il me 
semble que vous devez soigneusement mettre en écrit tout ce 
que la maison de Champlitte a vaillant, et les meubles et orne- 
ments plus principaux qui ont été apportés à Gray, afin que, 
quand il faudra retourner à Champlitte, on le rende, ou que l'on 
s'accommode amiablement et cordialement; car comme il ne 
vous reste que huit Sœurs de Champlitte, sans doute, quand il 
y faudra retourner, l'on y en mènera davantage, et cela toujours 
déchargera la maison de Gray. 

Ma très-chère fille, je vous dis tout ceci par forme de pensées, 
mais non pour choses déterminées; je ne le peux ni dois faire, 
moi étant éloignée et ne voyant pas les choses, et les lettres 
étant sans réplique. Comme je vous l'ai déjà dit, la chose est de 
telle considération que ni vous ni moi n'en devons déterminer. 
Prenez l'avis de MM. vos Pères spirituels de Champlitte et 
de Gray, du Révérend Père recteur des Jésuites, du bon et ver- 
tueux M. Forestier et de quelques amis de votre maison, qui 
soient de justice et entendus aux affaires; et avec ces bons avis 
et le conseil de vos Sœurs faites votre délibération, laquelle doit 
être mise par bon écrit, bien signée; et comme vous êtes sous 
deux prélats, il faut, pour agir en cela stablement, le consente- 
ment et l'autorité de l'un et de l'autre. Enfin, ma chère fille, 
conseillez-vous bien de ceux qui sont sur les lieux, si les déli- 
bérations doivent se prendre présentement. 

Il est vrai, ma très-chère fille, que je ne pense pas que ma 
bonne Sœur la Supérieure de Fribourg pense plus à Champlitte, 
et nous lui ôtons du tout l'espoir de Salins, crainte que cela ne 
cause quelque mésintelligence. Certes, elle est digne de compas- 
sion, et pour moi je la plains extrêmement de se voir là sans 
aucune assurance, des filles sur les bras, et ne sait où prendre 
pour leur entrelien et nourriture, et des filles de Bourgogne 



ANNICK 1640. 26" 

desquelles elle ne pourra jamais tirer de bonnes dois, si elles 
n'ont un lieu assigné dans la Bourgogne pour leur retraite. 
J'espère de la grande débonnaireté de Mgr de Besançon qu'il 
leur donnera retraite en quelque ville de son diocèse, en cas 
qu'elles ne soient pas reçues à Fribourg. Certes, tout bien con- 
sidéré, vos maisons de Besançon et de Cbamplitte, de Gray et de 
Salins, ont grande obligation à celte bonne Mère-là, Dieu s'élant 
servi d'elle pour faire beaucoup en Bourgogne; et si on ne lui 
peut pas donner toute la satisfaction qu'elle désirerait, au moins 
est-il plus que raisonnable de lui témoigner du respect, de la 
reconnaissance, et la tenir en estime, lui faisant et procurant 
tout ce que légitimement l'on peut pour sa consolation et pour son 
soulagement. Ma Sœur la Supérieure de Besançon me paraît un 
vrai bon cœur; mais je lui écris afin qu'elle fasse un peu entrer 
ses Sœurs en considération sur ce que cette bonne Mère a fait 
pour elles. — Ma très-chère fille, pour ce que vous me mandez 
du vœu que j'avais fait pour la santé de feu notre chère Sœur 
Claire-Marie [de Cusance], il me semble que lorsque les choses 
pour lesquelles l'on voue ne réussissent pas , l'on n'est pas 
obligé, si l'on ne veut , à accomplir le vœu. Cela étant, il serait 
à votre liberté; mais, si vous voulez, demandez-le à quelque 
personne de doctrine. 

Ma lettre était écrite jusqu'ici, ma Irès-chère fille, quand il 
m'est venu une pensée en l'oraison, touchant votre affaire; 
m'étant venue en si bon lieu, j'ai bien voulu vous la dire tout 
simplement. C'est donc, ma très-chère fille, que j'ai fait réflexion 
sur ce que vous me dites que vous vivez sur les dots des filles 
reçues à Gray, que votre maison de Gray n'a nul avantage que 
les huit mille livres cédées par Besançon, et que vous n'avez 
que huit filles de Champlitte. Tout cela considéré, possible 
serait-il bon de faire un entier transmarchement des personnes 
des Sœurs, et des biens de Champlitle à la fondation de Gray, et 
votre maison et vos biens en fonds qui sont à Champlitle, les 



I 



■ 






2(38 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vendre à nos Sœurs de Fribourg pour acheter une maison à 
Gray, où je vois que vous n'avez encore ni fondement ni maison 
propre. Faisant ainsi vous feriez une fort bonne maison à Gray 
et accommoderiez nos pauvres Sœurs de Fribourg; ainsi Cham- 
plitte et Gray subsisteraient. Voilà ma pensée, ma très-chère 
fille : prenez l'avis .des sages et des amis, comme je vous ai dit 
ci-dessus; et ce qui sera jugé le mieux à la gloire de Dieu, et 
selon l'esprit de noire saint Fondateur, qu'il soit fait et conclu 
à la garde de notre bon Dieu, qui ne manquera pas de bénir les 
entreprises où l'on ne regardera qu'à faire sa divine volonté! 
C'est en icelle, ma très-chère fille, que je vous chéris d'une 
affection toute maternelle. 

Je vous en assure, Mgr notre digne prélat a reçu fort agréa : 
blement voire lettre ; il revint seulement avant-hier de sa visite, 
et ne l'avons vu qu'aujourd'hui, qui m'a recommandé de vous 
saluer de sa part, et vous donne sa grande bénédiction. Je 
pense que, s'il s'en souvient, il vous fera réponse, mais il est 
fort accablé d'affaires; aussi suis-je certes bien, moi, mais vous 
voyez pourtant, ma très-chère fille, quelle grande lettre je 
vous écris; que cela soit un petit témoignage de ma vraie 
dilection, et combien je suis véritablement, ma très-chère fille, 

votre, etc. 

[P. S.] Mon Dieu! ma fille, si vous pouvez aider à faire ter- 
miner ces tracasseries de Fribourg et de Besançon , faites-le. 
Je me confie en la bonté de votre cœur que vous le ferez, et 
me croyez toute vôtre. 

Conforme à l'original gardé aux Archiccs de la Visitafion d'Annecy. 



ANNÉE 1610. 



269 



LETTRE MDCCII 

A LA MÈRE MARIE-SUZANNE LESCALOPIER 

SUPÉRIEURE A TOITIERS ' 

Vertu.; nécessaires ù une Supérieure. — Eloge de la Sœur A. M. de Lage de- 

Puylaurens. 

VIVIÎ 7 JÉSUS ! 

Annecy, 3 juin 1610. 
MA BONNE ET TRÈS-CHÈRE SoEL'R, 

Dieu m'a donné assez de connaissance de votre chère àme T 
pour me bien ressouvenir de Votre Charité, sur laquelle je suis 
très-aise que le sort soit tombé pour la conduite de celte chère 
maison, espérant que Notre-Seigneur en sera gloriûé. Ala très- 
chère Sœur, tenez-vons très-humble devant sa divine Bonté, et 
vous verrez que, marchant en sa présence avec cet esprit de 
bassesse et méfiance de vous-même, vous confiant en son divin 
secours, qu'il vous bénira et toute votre famille. Je vous con- 
jure, ma très-chère fille, de faire tout voire gouvernement dans 






'Celle Religieuse, native d* Paris, avait été reçue au monastère de- 
Bourges sur la recommandation de sainte J. F. de Chantai , et envoyée 
quelques années plus lard à la fondation de celui de Poitiers. En 1640, 
elle fut élue pour succéder à la Mère A. M. de Lage de Puylaurens, a- ec 
laquelle elle alterna pendant trente ans dans le gouvernement de cette 
communauté. De bonne heure la Mère M. -Suzanne comprit que le Seigneur 
Jésus lui serait un Epoux de sang : elle sut apprécier cet honneur, et rece- 
voir avec joie les souffrances et les humiliations qui remplirent sa vie, 
avouant que « Dieu lui faisait en ces occasions des gnlces toutes particu- 
lières, et qu'elle ne goûtait jamais tant de douceurs » . Menant sur la terre 
une vie toute séparée des sens, toute dirigée parles lumières célestes, une 
vie toute d'immolation et de sacrifices, elle fut, selon son désir, « la per- 
pétuelle victime de la croix et de l'amour divin ». Ce feu sacré consuma 
tout ce qui était humain dans son être, et i'abima elle-même dans le sein 
de Dieu, le 24 juin 1071. {Année Sainte, VI' volume.) 



f| 






270 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cet esprit d'humilité, de rondeur et simplicité, de douceur et 
de suavité, mais qui n'empêche pas la gravité et fermeté avec 
laquelle une Supérieure doit agir pour maintenir et faire mar- 
cher chacun dans une fidèle observance, autant qu'il se pourra. 
Tenez-vous fermement appuyée en la sainte confiance en Dieu, 
et après cela aux bons et sages avis de ma très-chère Sœur la 
déposée : je suis assurée de sa véritable vertu qu'elle sera, dans 
votre communauté, un flambeau de bon exemple par son 
humilité, recueillement et exactitude. 

Vous avez bien raison, ma très-chère fille, de désirer qu'elle 
demeure en votre maison ; aussi n'avons-nous garde de penser 
à l'en tirer, voyant bien qu'étant toute naissante comme elle 
est, sa présence y est nécessaire pour l'utilité de votre monas- 
tère et le soutien et consolation de votre bon cœur, que je 
supplie derechef, non-seulement de s'approfondir continuelle- 
ment devant Dieu, mais aussi de s'élargir incessamment en la 
confiance de ce divin Sauveur qui, vous ayant mis le fardeau 
sur les épaules, ne manquera jamais à vous donner, comme dit 
la Règle, « la force et la lumière dont vous avez besoin » , pourvu 
que votre âme ait là un filial recours. Je supplie sa Bonté vous 
en faire la grâce, et vous, ma très-chère fille, je vous conjure 
d'avoir un peu de souvenir de mes ttès-grands besoins devant 
ce bon Dieu, en l'amour duquel je suis d'un cœur sincère, votre 
très-humble et indigne Sœur et servante en Noire-Seigneur, 
toute vôtre de cœur. 



Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Poitiers. 



ANNÉE IGiO. 



271 



LETTRE MDCCIÏI 

A LA MÈRE MARIE-SUZANNE BAUDET 

SUFÉIUBcnE A NEVEBB 

Remerciments pour l'envoi d'une serviette de communion. — Divers poinls 
d'observance relatifs à la clôture et aux vêtements. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

Annecy, 7 juin 16iO. 

Ma très-chère fille, 

Loué soit le Très-Saint Sacrement de l'Autel ! 

C'est au jour de la solennité de la fête du Saint-Sacrement 
que j'emploie l'occasion de vous saluer cordialement et de vous 
dire que nous avons reçu votre boîte, et, comme je pense, toutes 
vos lettres. N'en soyez donc plus en peine, mais recevez, s'il 
vous plaît, de la part de notre communauté et de nous, le très- 
humble remerciaient que nous vous faisons de la belle serviette 
de communion que vous nous avez envoyée, laquelle, selon 
votre intention, nous avons offerte à notre Bienheureux Père, et 
l'avons soigneusement serrée avec l'ornement de la tant désirée 
canonisation. Vraiment, ma chère fille, vos Sœurs travaillent 
merveilleusement bien; nos Sœurs, quoique assez bonnes 
ouvrières, ne sauraient tant faire; il est vrai qu'elles ne savent 
pas ce point à deux envers. Embrassez chèrement nos Sœurs 
qui ont fait ce bel ouvrage, et leur dites que nous souhaitons 
que leur àme soit le blanc et très-pur fond sur lequel le divin 
Epoux trace et travaille à son gré, sans qu'elles y apportent 
aucune résistance. Et, bien que toute la communauté ne soit pas 
brodeuse, nous souhaitons en faveur de la sainte unité que la 
charité a établie entre nous, que toutes aient part à nos remer- 
cîments et à nos souhaits, comme nous désirons que toutes nous 
fassent part de leurs prières, afin que nous employions ce saint 
temps selon les intentions de notre Mère la sainte Église l . 

' La première moitié de cette lettre est extraite de la Fondation de Nevers. 
La date du 2o octobre que lui assigne la Mère de Blonay, page 546"»= de 
son édition, n'est pas admissible, puisque la Sainte dit : C'est au jour de la 









272 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Il me vient au cœur, ma chère fille, de vous recommander 
de ne jamais ouvrir vos portes qu'aux fondatrices ou bienfai- 
trices : les entrées des dames qui ne portent pas ces titres sont 
fort censurées et regardées de bien près; je ne vous dis pas ceci 
sans sujet. Vous avez un si digne prélat et père, Mgr de N., que 
je m'assure que sa bonté et sa piété vous soutiendront pour 
vous maintenir dans votre plus parfaite observance. Vous êtes 
bien heureuse, ma chère fille, d'être pourvue d'un seigneur si 
plein de mérite. Dieu vous le conserve longuement pour sa 
gloire et pour votre bien! — Vous vous devez rapporter à sa 
seigneurie pour votre catalogue, et s'il veut que vous y soyez 
remise, il ne faut pas résister. Soumettez vos désirs à la sainte 
volonté de Dieu. Si sa Providence vous veut décharger, bénissez- 
la, et jouissez du repos pour vous humilier et tenir toujours plus 
proche de sa Bonté ; si elle vous recharge de la Supériorité, 
bénissez-la encore, et travaillez avec humilité et confiance en la 
bonne conduite de votre maison. 

Quant à ce que vous me demandez si l'on peut se dispenser 
de doubler les manches en été, je vous dis qu'oui ; c'est une omis- 
sion au Coutumier, nous l'avons mise dans les corrections. Cela 
sera en liberté pour les maisons établies en pays chaud, ou pour 
les Sœurs qui en seraient incommodées. — Oui, ma fille, la Supé- 
rieure peut dispenser de porler les petites manches dans les 
excessives chaleurs; mais, véritablement, je ne voudrais pas 
qu'elle dispensât les Sœurs de porter leurs cottes ou tuniques, 
cela étant tout à fait contre la modestie de n'avoir que la seule 
robe. Il faut que nos bonnes Sœurs s'accoutument de pratiquer 
la mortification aux souffrances qu'apporte la diversité des sai- 
sons, comme en toute autre chose. —Cette lettre vous sera remise 
par M. Duhamel, qui est de nos bons messieurs Missionnaires de 
cette ville. Il sort de maladie ; ce qui me fait vous conjurer que, 

solennilé de la fêle du Saint-Sacrement que j'emploie l'occasion de vous 
écrire celle lettre. 



ANNEE 1640. 273 

s'il retombait malade et que vous le puissiez servir, vous l'ayez 
en recommandation, comme si c'était mon propre frère. Je salue 
toutes nos chères Sœurs, auxquelles je souhaite la perfection du 
divin amour, et suis votre, etc. 



[Annecy], 8 juin 16-40. 



LETTRE MDCCIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIiV 

SUPÉRIEURE A THONOV 

Maternelles sollicitudes pour cette Supérieure et sa communauté. - La peste ravage 
la Provence ; elle a fait une victime au monastère de Marnera. 

VIVE -J- J^SUS.' 

Ma très-chère fille, 
Par Je passage de ces bonnes Sœurs converses de Sainte- 
Claire d'Evian je veux vous souhaiter la bonne fête, et vous dire, 
ma chère fille, que certes je suis fort en peine d'une nouvelle 
que l'on nous a dite, que le mal s'était pris de nouveau dans 
Thonon, et qu'il y avait sept maisons frappées. Mon Dieu! ma 
chère fille, n'y a-t-il point moyen que vous nous fassiez savoir 
un peu plus souvent de vos nouvelles? Je vous en demande au 
moins par la voie de M. Quêtant, et vous prie que vous vous 
conserviez : si le mal passait plus avant, j'ai confiance en la pru- 
dence et charité de votre bon Père M. Quêtant, qu'il pourvoira 
pour vous faire éviter le danger. L'on est aussi en cette ville 
dans des appréhensions à cause de l'abord continuel de foutes 
sortes de personnes. Nos pauvres maisons de Provence sont 
quasi toutes dans le hasard, et nos Sœurs de Mamers ont la 
peste chez elles, leur étant décédé une petite Sœur. Voyez, ma 
tres-chère fille, si nous avons occasion de nous mettre efficace- 
ment et effectivement entre les mains et à la merci de notre 
bon Dieu. Sa Bonté veut que toutes nos Sœurs et nous aussi 
se portent bien, grâce à Dieu. 

VIN. 

18 



I 



274 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Ma très-chère fille, je vous prie que, si vous trouvez commo- 
dité, vous nous envoyiez votre grand livre des Vies que Claude- 
Louis a écrites pour votre monastère, sur la copie corrigée que 
nous vous avons envoyée, et nous vous donnerons pour Thonon 
celui qu'il avait écrit pour céans; car Tbonon est un monastère 
voisin et de confiance, capable de nos rayures et colures de 
papier. Je désire d'envoyer au plus tôt nos livres à Paris, et 
m'est venu en pensée, si l'on pouvait les faire imprimer d'une 
impression secrète, comme les Réponses, que ce serait le mieux; 
autrement jamais les monastères ne les pourront avoir, et l'on 
ne cesse de nous les demander. Je prie nos Sœurs de Paris et 
Lyon de m'en dire leur pensée, et vous aussi, ma très-chère fille, 
qui savez assez sans que je le redise, de quel cœur je suis 
entièrement toute vôtre, toute, toute, en toute sincérité. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCV [Inédite] 

A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE BEAUMONT 



SUPEMECRE A PIGNEROL 



Nouvelles de la famille de Beaumont. — On ne doit pas admettre les jeunes filles 
au noviciat avant leur quinzième année. — Avis relatifs à deux dames séculières. 
— Dangers auxquels sont exposées les Sœurs de Turin. — La peste sévit en 
Savoie. 



VIVE 



jéscs ! 



Annecy, 12 juin 1640. 



Ma très-bonne et très-chère fille, 

Nous avons reçu vos lettres du 7 mai, par lesquelles je connais, 
ce me semble, que vous n'avez pas reçu toutes les nôtres, mais 
possible les recevrez-vous. Cependant, je vous dirai, ma très- 
chère fille, que nous avons vu, il n'y a que deux ou trois jours, 
le bon Père Gardien, qui certes se fait tous les jours meilleur. 
C'est une âme bien unie à Dieu et bien agréable à sa Bonté. 



ANNEE 1640. 275 

M. de Beaumont élait ici la semaine passée pour les accommo- 
dements de M. du Noiret et de M. d'Epagny ; il n'y a encore 
rien de conclu, il doit revenir pour cela. Tous se portent bien, 
Dieu merci. Il fallait bien dire ce mot de bonnes nouvelles à ma 
très-chère fille avant que de passer à parler d'affaires. 

Premièrement, ma très-chère fille, M. le grand vicaire 
m'aurait bien mortifiée s'il vous avait fait déposer cette année et 
ne vous avait pas fait faire le tour, car votre maison n'a pas 
besoin de perdre plusieurs mois de votre conduite, que Dieu 
lui rend utile. J'espère que Noire-Seigneur aura tout conduit, 
et que vous serez retardée jusqu'à l'année qui vient. 

Je suis bien aise que la petite Vibo ait permission de ses 
parents d'être mise à son essai et qu'elle le désire bien; mais je 
sais que vous n'auriez garde de lui donner l'habit qu'elle n'ait 
ses quinze ans accomplis : quelquefois ces longs essais alen- 
tissent et lassent les filles. Toutefois, elle est en bonnes mains 
[étant entre] les vôtres, ma très-chère fille; vous saurez mieux 
que moi connaître ce qui sera pour son mieux : je n'en suis nul- 
lement en peine. 11 n'est que bon de la tenir en haleine au sujet 
de la petite pour domestique, à laquelle pourtant il ne faudrait 
donner l'habit premier qu'à elle, crainte de lasser et refroidir, 
et qu'il n'est que bon aussi que celte Sœur domestique fasse un 
peu un grand essai. Quant à la petite Anselme, elle me parut 
bien gentille quand nous la vîmes; et puisqu'elle a l'âge et 
la bonne volonté, je crois, ma très-chère fille , que vous ne 
devez rien attendre pour lui donner l'habit, cela animera les 
autres. 

Je suis bien aise que M. le grand vicaire ait permis à la bonne 
madame N. d'entrer chez vous. Mon Dieu ! qu'elle serait heu- 
reuse si elle pouvait ne plus penser à se remarier; mais si elle 
demeure paisible avec vous en qualité de bienfaitrice, certes 
qu'elle ferait bien pour son âme et un grand profit pour votre 
maison. Il faut recommander cela à Dieu, comme étant à Lui 

îs. 



wm 






276 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

seul à qui appartient de toucher les cœurs, et leur donner de 
saints désirs et de bonnes résolutions. - Quant à notre madame 
Blanc de vrai, ma très-chère fdle, vous feriez bien de la laisser 
sortir'le moins qu'il se pourra, car elle a une langue qui vabien 
vite non par mauvaise volonté, comme je crois, mais par 
naturel. Mais de penser la garder dans la maison pour lu, donner 
l'habit je vous assure qu'il faudrait, ce me semble, que Dieu 
fît un'miracle en elle. Il faut avoir patience pour maintenant. 
Quand vous serez logées et mieux accommodées, vous serez 
quittes pour lui donner quelque chose, et qu'elle se loge ailleurs. 
Quant à moi, j'aimerais toujours mieux ce parti-la, que de 
charger une maison d'un esprit qui y doit apporter du trouble, 
vu que rien n'est désirable que le repos et la paix en la maison 
de Notre-Seigneur. 

Vous pouvez penser, ma chère fille, si je suis en peine 
de nos bonnes Sœurs de Turin, desquelles nous ne pouvons 
avoir des nouvelles, bien que l'on nous dise qu'encore que la 
ville se prendrait on conservera les églises et les couvents, ce 
qui sera bien digne de la piété des cœurs chrétiens. Enfin nous 
sommes bien entre les mains de Notre-Seigneur : son éternelle 
Providence sait ce qu'elle veut faire de nous toutes. - Notre 
maison de Thonon et quasi toutes celles de la Provence sont 
dans les hasards de la peste, et elle est aussi en sept maisons de 
Cbambéry, et nonobstant [les habitants] ne laissent de fréquenter 
partout, ce qui fait craindre qu'ils la sèmeront ici et en tout ce 
pays. Dieu par-dessus tout! qui fera de nous, s'il lui plaît, son 
très-saint et bon plaisir. 

Le bon M. le grand vicaire vous surprit bien; les esprits de 
là sont soupçonneux. Je m'assure qu'il ne fera pas ainsi une 
autre fois, puisqu'il a trouvé tout en si bon ordre; et je vous 
assure, ma très-chère fille, qu'il n'y aurait pas grand mal, si 
l'on faisait telle surprise en quelques maisons : 1 on n y trou- 
verait pas toutes choses si bien redressées, comme quand 1 on 



ANNÉE 1640. 277 

sait le jour que le Visiteur doit entrer. Enfin, ma très-chère 
fille, voire alarme a été courte et s'est terminée à l'édifica- 
tion du Supérieur, ce qui lui donnera plus d'estime et de 
confiance. 

Vous m'obligerez bien, ma très-chère fille, de ne vous point 
lasser de supporter noire pauvre Sœur N.; votre douceur et 
charitable amour maternel la rétabliront, Dieu aidant, dans le 
bon train où je l'ai vue autrefois. J'en ai toujours de la douleur 
et de la compassion quand j'y pense. — Ma fille, mon âme 
chérit la vôtre d'un amour incomparable, et je sens que la vôtre 
toute chère fait le même. Dieu en soit béni et nous tienne dans 
son Cœur. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Toulouse. 






Annecy, '25 juin 1640. 



LETTRE MDCCVI (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE- AIMÉE DE RARUTIN 

SUPÉRIEURE A THON'ON 

Désir d'avoir de ses nouvelles. — Périls où se trouve le mouastère de Turin. 

vive -j- jésus! 
Ma très-chère fille, 

J'emploie toutes les occasions pour savoir de vos nou- 
velles, car j'en voudrais avoir tous les jours. Je crois que vous 
employez toutes les occasions que vous pouvez, et je vous prie 
de le faire toujours. 

Pour l'amour de Dieu, ayez un grand soin de conserver votre 
maison, et que vos hommes aillent si matin à l'eau qu'ils n'y 
puissent rencontrer personne. La divine Bonté vous conserve! 
Je vous supplie de prier et faire prier incessamment pour ce 
désolé Piémont, où l'on dit qu'il se doit faire de furieux combats 
d'ici au 5 du mois prochain. Hélas! nos pauvres Sœurs de 
Turin, quand je me les représente, me font grande pitié. J'ai 



; 
■ 







■ 



278 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

confiance que Dieu les soutient, et qu'elles se tiennent en paix 
sous sa divine protection au milieu d'une si cruelle guerre. 
Notre-Seigneur leur en fasse la grâce, et vous conserve et 
comble de son saint amour et toutes nos Sœurs. 

Conforme à l'original gardé aui Archiiies de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCVII 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

L'union cordiale est le caractère des enfants de Dieu. — On ne doit pas faire des 

avertissements pour des choses qui ne sont pas contre l'observance. Comment 

on les fait à Annecy. — On peut avancer Complies les jours de fête. — Chant 

des litanies, seconde table, quart d'heure du soir. — Les grâces extraordinaires 

sont périlleuses sans l'humilité. 

vive + jésus! 

[Annecy], 8 juillet 1640. 

Ma très-chère et très-aimée fille, 
Voilà un grand sujet de bénédiction que celte union cordiale 
et universelle des Sœurs les unes envers les autres, et avec 
Votre Charité et ma bonne Sœur la déposée. 11 faut très-jalouse- 
ment conserver cette paix et bonne intelligence : c'est la marque 
des enfants de Dieu. Vous me dites encore que tout ce qui est 
de l'Institut est pratiqué au pied de la lettre; c'est un nouveau 
sujet de bénir Dieu pour moi ,, qui vous conjure de tout mon 
cœur de faire continuer vos Sœurs dans ce bon train par la voie 
d'une profonde humilité; car c'est cette bénite vertu qui vous 
rendra agréables à Dieu. 

Au reste, ma fille, j'ai toujours eu de fort bons témoignages 
de la vertu de notre Sœur N., et l'on voit que Dieu a béni sa 
conduite. Ne permettez point aux filles de la désapprouver : si, 
comme il n'y a nul de parfait que Dieu, elle a fait quelque 
manquement par promptitude, rendez-vous sage par l'exemple 
d'autrui, faisant les choses plus mûrement. Si elle a fait la cor- 
rection trop fréquemment et sur de légers sujets, tâchez de 



ANNÉE 1640. 279 

vous y rendre considérée. Il est vrai que la Supérieure doit avoir 
attention de ne point importuner l'esprit des Sœurs sur toutes 
sortes de menus manquements qui n'ont pas de suite, et desquels 
on voit qu'elles-mêmes se relèvent, et doit être aussi attentive 
à ce que les Sœurs ne se tracassent point l'une l'autre par de 
petits avertissements des choses qui ne sont pas de l'observance 
ni écrites. C'est un point dont nous avons prié nos Sœurs les 
Supérieures, et de ne point donner d'assujettissement nouveau 
aux Sœurs, mais de leur faire observer amoureusement ce qui est 
de leurs obligations. Nous avons céans une grande communauté, 
et il est rare que les avertissements durent l'espace d'un demi- 
Miserere ou d'un entier. II est vrai que, par la grâce de Dieu, 
cette communauté marche d'un bon pas dans les observances, 
et les Sœurs, quoique fidèles à se faire la charité, ne se poin- 
tillent ni surveillent les unes les autres. Vous savez, ma chère 
fille, que sur les coulpes et avertissements trois ou quatre bonnes 
paroles douces et fermes suffisent, et profitent plus que de 
grands discours; aussi n'est-ce pas le temps de les faire. 

Si les Sœurs de la seconde table ont fini de dîner ou souper 
avant la lecture d'un quart d'heure, elles ne sont pas obligées 
d'en attendre la fin. Toutefois il me semble que le temps d'un 
quart d'heure n'est pas suffisant pour prendre leur réfection, 
pour faire cette action avec la tranquillité et modestie qui doivent 
reluire en tous nos déportements. — Pour ce qui est d'avancer 
Compiles les fêtes, nous tâchons de dire justement Ave, Maria, 
ou Deus, in adjutorium, à cinq heures, et Compiles et les litanies 
ne durent qu'environ demi-heure, en sorte que, pour l'ordinaire, 
l'oraison se finit quand six heures sonnent. Il faut que vous 
teniez l'Office trop long, ou que vous fassiez trop de fredons et 
façon au chant des litanies, ou que vous les disiez doubles, ce 
que nous ne faisons pas sinon jusqu'à Sancta Maria; puis la 
Sœur qui les chante dit un verset et les Sœurs, l'autre. — Ce 
n'est pas contre le Coutumier de faire le quart d'heure du soir 



I 



Rh 



I 



■ 









■ 



280 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

un peu plus court les jours de fêtes, bien que d'ordinaire nous 
le fassions céans également. Ces petites choses-là, pour le 
meilleur ordre de la maison, doivent demeurer au jugement de 
la Supérieure. 

Je ne sais quasi, ma très-chère fille, que vous répondre pour 
cette bonne Sœur domestique; véritablement, comme vous 
dépeignez son esprit et sa conduite, il faudrait que ma Sœur N. 
n'eût point eu tout à fait de lumière pour les choses de l'esprit 
pour approuver et confirmer, comme vous me faites entendre, 
par ses avis, le chemin et le procédé de cette fille; j'ai un peu 
de peine à comprendre et digérer cela. Il faut tenir ces filles 
attachées à la solide pratique, et qu'elles sachent s'humilier. 
Vous avez fort bien fait de lui faire connaître que tout cela n'est 
que vain amusement d'orgueil et d'amour-propre, et de la tenir 
basse et attachée aux exercices de sa condition. Toutes ces 
belles choses si hautes et spirituelles sont d'ordinaire fort 
douteuses; et surtout on est assuré de leur vide quand elles ne 
sont pas pleines d'humilité. L'Esprit de Dieu ne repose que sur 
les humbles, et ne remplit de lui-même que les âmes qui se 
vident généreusement de toutes leurs propres recherches et 
intérêts : tâchez de bien inculquer cette vérité en vos filles. Je 
les salue cordialement, et leur souhaite la plénitude des dons 
sacrés du Saint-Esprit et à M. votre très-bon Père spirituel. 

Au reste, ma très-chère fille, je suis un peu en peine de votre 
fièvre; certes, voyez-vous, il vous fallait joindre à l'avis de ma 
Sœur N. et ne point vous laisser faire tous ces remèdes. Quand 
les abattements et faiblesses corporelles viennent par abstraction 
de l'esprit, que peuvent les médicaments, que ruiner la santé? 
En ce temps-là, ils ne peuvent rien sur ce mal. Il se faut 
divertir extrêmement, parce que la nature alors ne prend pas 
de nourriture, et par conséquent demeure affaiblie, c'est ce que 
l'expérience à la conduite a appris. Cette diète, ces bains et 
médecines vous ont, si je ne me trompe, acquis cette fièvre 



ANNÉE 1640. 281 

lente, cela étant tout propre à brûler le sang de mettre feu sur 
feu. Quand ces abstractions et attraits extraordinaires du ciel 
arrivent à une âme, il faut simplement avoir patience que cela 
soit passé, car ils ne durent pas longtemps, et alors on peut 
reprendre des forces. Tenez cette maxime : quand les maux 
du corps viennent du feu du dedans, laissez agir ce feu sans 
médecine. — J'ai oublié de vous dire, ma très-chère fille, que, 
bien que vous puissiez quelquefois accourcir le quart d'heure, 
il n'en faut pas faire coutume. Il faut que nos litanies et le 
reste que nous chantons s'ajustent au temps que l'Institut nous 
a donné pour telles actions, afin que toujours , tant qu'il se 
pourra, l'on suive exactement toutes les heures marquées pour 
chaque exercice. — Adieu, ma très-chère fille, je suis de cœur 
votre, etc 



I 



LETTRE MDCCVIII 

A MONSIEUR NOËL BRULART, COMMANDEUR DE SILLERV 

A PAIUS 

Heureux succès dont sont couronnés lus travaux des Prêtres de la Mission. 



VIVE •{- JKSL'S ! 



[Annecy, 1010. 



Quant à vos bons Missionnaires, le fruit en est si grand qu'il 
ne se peut exprimer. La gloire en soit à Dieu, et la récompense à 
votre digne et charitable cœur, qui sera couronné du salut de 
tant de milliers d'âmes que ce bienfait acquiert à Dieu. Oui, 
mon vrai Père, je crois que cette mission en conduira plus au 
ciel, que ne feront peut-être douze d'autres, tant cet évèché est 
grand et nombreux en peuple et les âmes bien disposées; et 
c'est pourquoi notre bon Dieu , voyant que cette moisson est 
grande, a inspiré à votre charitable âme d'augmenter le nombre 
des ouvriers; ce qui me donne bien au cœur, avec la vue con- 



■ 



1 







282 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

tinuelle que je veux avoir de votre incomparable bonté pour 
nous et innombrables bienfaits, qui me font avouer ce que vous 
dites, que jamais je ne saurai parvenir à la connaissance de 
votre incomparable dilection pour moi en particulier et pour 
tout l'Institut. Aussi certes me semble-t-il que ce que j'en res- 
sens ne se peut exprimer, non plus que l'amour et la révérence 
que Dieu m'a donnés pour vous, qui nous êtes plus que père; 
et vous suis plus intimement fille et très-humble servante qu'il 
ne se peut dire. 



[Annecy, 1640.] 



LETTRE MDCCIX 

A SAINT VINCENT DE PAUL 

A PARIS 

Même sujet. 

VIVE f JÉSUS ! 

Mon très-cher Père, 
Nous avons reçu la vôtre du 14 mai assez tard. Croyez que 
l'affection et désir que Dieu nous a donnés de chérir et servir 
vos chers enfants ne produisent aucun [effet] comparable à notre 
dilection, qui voudrait bien avoir le pouvoir d'en faire davan- 
tage; mais ils sont si bons, qu'ils font état de peu de chose. Au 
reste, la sainte édification et utilité de leur vie, leurs fonctions 
continuelles à la très-grande gloire de Dieu et profit des âmes, 
font dire à chacun qu'ils sont envoyés de Dieu et que M. Codoing 
a l'esprit de Dieu. Notre très-bon père M. le commandeur 
m'écrit que, si l'on veut, il fera que la maison de Troyes four- 
nisse encore deux Pères et un frère. Dieu sait si de bon cœur 
Mgr de Genève l'acceptera; car ce diocèse est de quatre cent 
cinquante-cinq paroisses catholiques, et cent quarante-cinq que 
les hérétiques tiennent, qui font six cents, mais grandes paroisses 
et très-populeuses. Aussi M. Codoing dit qu'il faut quatre ans 



ANNEE 1640. 283 

pour faire le tour. Voyez, mon très-cher Père, si l'accroissement 
à ce bienfait ne sera pas utilement employé. Vos chers enfants 
sont ravis de trouver un peuple si bien disposé ; la gloire en soit 
à la Très-Sainte Trinité! Oh! la grande couronne qui vous 
attend, mon très-cher père, et notre très-cher Père M. le com- 
mandeur par le bon emploi qu'il fait de ces fidèles ouvriers. Je 
pense que cette mission ici mettra plus d'àmes en paradis que 
plusieurs autres, moyennant la divine grâce. 



I 



LETTRE MDCCX 

A LA MÈRE MADELEINE-ELISABETH DE LUCINGE 

SUPÉRIEl'nE fl TUIUX 

Bonheur d'une âme dépouillée et abandonnée au bon plaisir divin. — Dieu donne 
les inspirations nécessaires aux Supérieures qui réclament son secours. — Espoir 
que la communauté sera préservée de tous dangers. 



[Annecy, 1640.] 



vivb -j- jésus! 
Ma très-chère fille, 

Vous avez fort bien fait de recevoir ces trois petites filles ; 
vous les lairrez en leurs habits ordinaires jusqu'à ce qu'elles 
vous demandent le petit habit, et que vous jugiez à propos de 
le leur donner. Je regarde l'entrée de ces petites filles comme 
un effet de la divine Providence sur votre maison. 

Ma fille, Dieu se plaît à votre dépouillement. Que vous serez 
heureuse si vous conservez les lumières que vous avez reçues! 
11 ne fallait que cette entière détermination de vous abandonner 
vous-même entre les mains de Dieu, vous laisser à son soin, et 
prendre celui d'agrandir sa gloire en .vous et en vos filles, 
employant à cela toutes vos forces, vos affections et votre atten- 
tion, sans être revêtue d'aucun intérêt, pour spirituel qu'il soit. 
Oh! que mon âme est contente de savoir la vôtre qui m'est si 
chère, en cet état si désirable ! Maintenez-la en ce bonheur, et de 



I 



« 






284 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

plus en plus affermissez-vous en cette pratique, laissant à Dieu 
une entière liberté de vous employer selon son bon plaisir. Ma 
chère fille, je ne saurais vous exprimer la consolation que je res- 
sens de cette grâce qui m'est d'autant plus sensible, qu'il y avait 
longtemps que je vous souhaitais dans ce dépouillement de vous- 
même; mais il n'appartient qu'à Dieu de faire ces coups si 
absolus. Je le supplie d'accomplir ses desseins en vous. II y a un 
grand sujet de bénir sa Bonté qui vous a donné un si parfait 
amour à sa volonté et en des sujets assez amers à la nature ; 
c'est l'unique bien désirable en cette vie, tout le reste étant 
périssable C'est ce qui donne de l'étonnement à ceux qui 
regardent ce qui se passe de la part des créatures qui sont 
mortelles, et qui vivent dans l'incertitude d'avoir un moment de 
vie, et néanmoins suivent leurs passions déréglées. Dieu, par 
sa bonté, leur ouvre les yeux et leur fasse profiter de tout ! Puis- 
qu'une seule feuille d'arbre ne tombe pas en terre sans sa per- 
mission , dans ces dangers j'espère que Dieu vous environnera 
et vous servira de rempart, bien qu'il ne le faille pas tenter; car 
si vos Supérieurs jugeaient expédient de vous faire sortir de là 
pour vous mettre en quelque maison plus assurée, il le faudrait 
faire de bon cœur. 

J'écris à M. votre vertueux confesseur ; il faut bien être recon- 
naissante des bontés et charitables assistances que vous recevez 
de lui. Dieu donne toujours aux Supérieures qui réclament son 
secours sans propre intérêt, les inspirations qui leur sont néces- 
saires pour le bien de leur maison. C'en fut une très-utile et 
nécessaire que celle que vous reçûtes de tirer à vous ce bon 
serviteur de Dieu; il en faut avoir un grand soin, et le supplier 
de ne pas s'exposer tandis que les batteries dureront. Hélas! 
qu'il vous est d'un grand appui en toute façon î Cette certitude 
que j'ai en mon âme, que Dieu gouverne les maisons par les 
Supérieurs et Supérieures qu'il y a mis, m'empêchera d'y en 
destiner d'autres, ains je suis invariable en ces sentiments, 



ANNÉE 1640. 285 

qu'il faut que les Supérieures fassent leur charge tant au spiri- 
tuel qu'au temporel : et c'est une pure tentation de faire autre- 
ment, sous quelque prétexte que ce soit; ce qui se doit entendre 
et pratiquer selon la règle, la charité et la nécessité, tant géné- 
rale que particulière; en sorte que si la Supérieure ne peut 
pas faire les choses elle-même, elle voie et sache comme elles 
se font. Votre, etc. 



LETTRE MDCCXI 

A LA SOEUR MARIE-FRANÇOISE DE CORBEAU 

ASSISTANTE ET MAITRESSE DES NOVICES, A TURI.V ' 

Tendresse pour les Sœurs de Turin. — Compassion pour une postulante éprouvée 
intérieurement; comment la diriger. 



vive -j- JÉSUS ! 



[Annecy, 1640.] 



Il est vrai, ma très-chère fille, que Dieu m'a donné un amour 
et tendresse tout extraordinaires pour la Mère et les chères 
filles de Turin, qui sont vraiment miennes, et je les sens et 

1 Cetie Religieuse, membre d'une très-noble famille du Dauphiné alliée 
à saint François de Sales, avait apporté au premier monastère d'Annecy (Ki26) 
les germes des grandes et fortes vertus. Grâce à une direction vigoureuse, 
ils se développèrent si rapidement dans son âme que sainte de Chantai n'hésita 
pas à lui confier l'emploi de maîtresse des novices à la fondation du monas- 
tère de Turin. Lors du siège de cette ville, Sœur M. -Françoise affronta souvent 
les coups de canon pour aller cueillir au jardin les herbes et les racines 
nécessaires aux pauvres soldats du quartier. Oublieuse d'elle-même jusqu'à 
l'excès, elle aurait imité les anciens solitaires dans leurs jeûnes , veilles et 
macérations de tous gernes , si les Supérieurs n'eussent posé des limites à 
ses saintes cruautés. 

L'établissement du monastère de Rome lui offrit de quoi satisfaire son 
ardeur pour la souffrance. Cette fondation que désirait vivement le Pape 
Alexandre VII, et pour laquelle, peu avant sa mort, il avait cédé le château 
de Vétrolle, fut poursuivie par son successeur Clément IX, quienjuin 1G()8 



■I 




286 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

porte dans mon cœur avec une dilection toute particulière; 
et le progrès qu'elles font me donne une très-grande consola- 
tion. Oh ! Dieu par son infinie bonté veuille accroître leur cou- 
rage et allégresse à la poursuite de son saint et pur amour, 
mais par une suave observance et cordiale dilection et obéis- 
sance à leur très-bonne Mère, et une sainte amitié et franchise 
entre elles. 

Mon Dieu ! que je suis touchée des peines de la très-chère 
petite prétendante : ce sont bien des vraies tentations que ces 
craintes de son salut. Il faut qu'elle fasse bien simplement ce 
que ma Sœur la Supérieure et vous lui direz là-dessus, et la 
portez fort à l'abandonnement entre les mains de Dieu. Il 
la faut grandement conforter et l'assurer de son salut, si elle 



fit intimer à la communauté de Turin l'ordre d'envoyer des Religieuses. 
La Mère de Lucinge choisit pour cette importante mission les Sœurs 
Gertrude-El. Provane de Leyni, Cécile-Marg. de Roëre et M.-Domitille 
Tarin, leur donnant pour Supérieure Sœur M. -Françoise de Corbeau. 
Mgr l'archevêque de Turin, annulant cette nomination, mit Sœur Ger- 
trude-El. à la tète de la petite communauté. Grande à cette nouvelle fut 
la joie de Sœur M. -Françoise et plus grande alors sa douleur quand, après 
quelque séjour à Rome, elle se vit, par le rappel de la jeune Supérieure, 
chargée seule de la sainte et difficile entreprise. La mort prématurée de 
Clément IX avait empêché de conclure un établissement définitif. Poursuivre 
la fondation sans appuis ni ressources paraissait téméraire, quand tout à 
coup, par la miraculeuse guérison du prince Borghèse, saint François de 
Sales acquit à ses Filles de puissants protecteurs. Le cardinal Rospigliosi, 
réalisant les promesses faites par son oncle Clément IX, obtint du nouveau 
Pape Clément X une Bulle pour l'érection du monastère. Dès lors les 
familles les plus éminentes devinrent les amies fidèles de la petite commu- 
nauté, et tinrent à honneur de lui donner, en la personne de leurs enfants, des 
âmes généreuses qui ont appris aux générations présentes à aimer et bénir 
les saints Fondateurs de la Visitation. Le 23 novembre 1672 vit terminer 
l'exil de la Mère M. -Françoise de Corbeau, dont la mémoire est en béné- 
diction au premier monastère d'Annecy, où elle passa douze ans, à celui de 
Turin, qui s'édifia pendant trente ans de son esprit religieux, et à celui de 
Rome, qui la garda quatre ans, et la considère à bon droit comme sa fon- 
datrice, sa protectrice et son modèle. (Année Sainte, XI volume.) 



ANNEE 1640. 287 

persévère en la sainte crainte de Dieu et en sa vocation , et 
lui donner courage pour cela. Le diable, qui voit que cette 
petite âme est choisie de Dieu pour être une vraie fille de la 
Visitation et y réussir utilement, la trouble et veut divertir 
de son bonheur; car je suis assurée que si elle quittait cette 
sainte vocation où Dieu l'a mise, que jamais elle n'aurait que 
troubles et remords de conscience. J'ai fort regardé ceci devant 
Dieu à la sainte communion, et ne puis m'empêcher de voir 
que Dieu la veut en cette vocation pour son bonheur. Et qu'elle 
considère bien ce qui l'attire ailleurs; elle verra que ce ne sont 
que des espérances de choses humaines et incertaines, qu'il n'y 
a rien de Dieu, et partant que ce ne peut être son Esprit, lequel 
ne donne jamais aux âmes des désirs humains, ni d'entreprendre 
des fardeaux qu'elles ne peuvent porter. Elle n'a donc besoin 
sinon de l'humiliation, et fermer la porte à toutes les pensées 
qui la voudront retirer de la vocation où Dieu l'a mise; ce que 
je dis sans autre regard que de la volonté de Dieu et de son 
bonheur. Il lui faut grandement inculquer le retranchement de 
toutes réflexions sur toutes ses peines, et Dieu bénira sa sou- 
mission. 11 lui faut aussi donner du divertissement et des occu- 
pations; et, si elle a courage et qu'elle prenne l'habit, avec 
une ferme résolution de persévérer, Dieu la bénira et dissipera 
tous ces nuages; mais je répète qu'il faut absolument qu'elle 
n'arrête jamais volontairement sa pensée sur ses tentations. Je 
la salue tendrement, car je l'aime de cœur et ces trois chères 
premières novices, et toutes avec nos pauvres professes et votre 
bon cœur. Vous savez ce que je vous suis et à toutes; priez 
bien Dieu pour moi, et je supplie sa Bonté vous combler toutes 
de son saint amour. 

[P. S.] Il ne faut pas espérer des lettres de ma main : j'écris 
trop mal et je n'en puis plus. 

Conforme à l'original gardé' aux Archives de la Visitation d' Annecy. 













288 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCCXII (Inédité) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTLM 

SUPÉRIEURE A THONON 

Refus d'une postulante. — Faire copier le livre des Fondations. — Appréciation 
■ que fait la Sainte de la Solitude de Vhilaqie. 

VIVE \ jesus! 

[Annecy], 14 juillet 1640. 

Ma très-chère fille, 
Je bénis de bon cœur Notre-Seigneur de quoi voire santé 
et celle de vos filles est en bon état, comme aussi la ville. Je 
supplie sa très-douce Bonté la rendre toujours meilleure, si tel 
est son bon plaisir et sa gloire. — Quant à cette femme dont 
vous me parlez, bien qu'elle aurait de bonnes conditions, il 
nous serait impossible de la recevoir, car nous n'avons plus 

de place. 

Nous aviserons si nous vous enverrons le livre des Fondations 
et des Vies; cependant, faites toujours continuer pour achever 
celui que vous avez commencé. — Je ne suis pas d'avis que vous 
fassiez dire vos messes à celui que vous me nommez. J'aime 
mieux que vous vous serviez pour un temps des Pères Capucins , 
puisque, grâce à Dieu, à présent il y a moins à craindre. — 
Nous avons lu le livre des Solitudes de Philagie : il est vrai qu'il 
y a trois cbapitresqui seraient nuisibles à plusieurs filles, c'est 
pourquoi il serait bon que jamais aucune Religieuse de la Visi- 
tation ne les lût; nous les avons fait couper, car le reste du 
livre est fort utile, et nous l'avons fait lire au réfectoire. 

Ma toute chère fille, vivez joyeusement en Dieu, qui vous fait 
tant de grâces, et me recommandez toujours à sa divine miséri- 
corde. Il soit béni ce bon Dieu éternellement, et sa sainte Mère 
et le glorieux saint Joseph et notre Bienheureux Père. Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1640. 289 



LETTRE MDCCXIII 

A LA MÈRE CATHERINE-CHARLOTTE DE CRÉMAUX DE LA GRANGE 

SUPKnlEL'nH A [10RDEALX ' 

La Saiate se réjouit de la fondation de Bordeaux. — Edification ([u'on attend de ce 
nouveau monastère. — Souhaits de bénédiction. 



[Aunecy, 1640.] 



VIVE ■[ JÉSUS ! 

Ma très-aimée et très-chère fille, 

Mon Dieu ! que j'ai été consolée d'apprendre toutes les petites 
aventures de votre voyage, et comme enfin notre bon Dieu a 
réduit toutes choses à sa gloire et à notre utilité! Nul bien sans 
peine, ma très-chère fille, et jamais Nofre-Seigneur ne permit 
que les œuvres qui doivent beaucoup contribuer à sa gloire 
s'établissent que parmi plusieurs difficultés. Bénie soit son 
infinie Bonté qui les a terminées heureusement et de ce que 
vous êtes si bien accommodées avec vos chères Sœurs de Lyon." 
Certes, en ces grandes villes où tout est si cher, il est bien 
nécessaire d'être fondées. 

Je me souviens bien que vous vous entendez à l'économie, et 
que vous ménagez bien : je sais encore mieux que vous avez 
beaucoup de lumières pour les choses de l'esprit et que vous 
êtes fort intelligente de tout ce qui est de l'Institut. Faites valoir 

1 La fondation de Bordeaux fut inspirée par la Sainte Vierge elle-même. 
Une dame de qualité étant résolue d'établir une maison religieuse vit cette 
Reine du ciel lui présenter des Filles de la Visitation, en disant : « Ce sont 
celles-ci que je veux. » 

La Mère Catherine-Charlolte de Crémaux de la Grange, accompagnée de 
Sœur Marguerite-Elisabeth Sauzion et de neuf autres professes de Bellecour, 
arriva à Bordeaux le 1 er juin 1640. Toutefois, divers obstacles relardèrent 
leur installation jusqu'au 2 juillet suivant. Les libéralités de la fondatrice 
ne purent empêcher les Religieuses de participer largement aux trésors de 
la pauvreté de Jésus-Christ, qui les dédommagea de la privation des biens 
de ce monde par des faveurs intérieures très-spéciales. (Histoire inédile de 
la fondation de Bordeaux.) 

vin. 19 






290 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

tout cela pour la gloire de Dieu et l'utilité des âmes qui sont 
sous votre charge. Ma fille, Dieu vous a colloquée et toutes vos 
chères compagnes en un lieu éminent, où vous serez regardées 
non-seulement de tout le peuple de cette grande ville, mais de 
toute la province, et avec des yeux et des esprits prévenus d'une 
merveilleuse estime de notre manière de vie, croyant que, 
comme filles de notre saint Fondateur, vous leur en devez 
représenter l'image vivante, par votre douceur, modestie, dévo- 
tion sagesse et retenue en toutes vos paroles et actions, et enfin 
en la pratique des plus excellentes vertus qui reluisaient en lui. 
Je ne doute point que persévérant en l'aimable et cordiale 
union qui règne entre nous, cela n'attire une très-abondante 
bénédiction sur ce nouvel établissement, où l'on verra croître 
et multiplier les plantes de toutes vertus. Je prie l'infinie Bonté 
qu'il en soit ainsi, et qu'il vous donne une si abondante pléni- 
tude de l'esprit de notre sainte vocation, que vous le puissiez 
répandre sur toutes les âmes qu'il amène en votre Congrégation. 
Ma chère Sœur, surtout ayez de la douceur; ne traitez rien avec 
ardeur, mais toutes choses avec un esprit paisible, humble, 
patient et condescendant en toute action légitime; celles qui ne 
le sont pas, s'en retirer avec modestie, sans chaleur de parole 
ou d'action. Si vous ne m'étiez pas une fille précieuse , et que 
je désire qui réussisse à la gloire de Dieu, peut-être que je 
11'eusse osé vous dire tout cela; mais votre bon cœur, qui a 
toujours été joint au mien, m'en donne confiance; et vous êtes 
et vous serez toujours, ma très-chère fille, ma Mère ma mie, 
que j'aime chèrement. Dieu vous bénisse et toutes nos chères 
Sœurs vos filles et les miennes bien-aimées! Priez toutes pour 
moi qui suis vôtre en Notre-Seigneur. 

Extraite (le l'Histoire inédite de la fondation de Bordeaux- 



ANNEE 1640. 



291 



LETTRE MDCCXIV [Inédite) 
A LA SOEUR MARIE-MADELEINE DE GRANIED 

A GBEXOULR 

Promesse d'une communion générale et d'une neuvainc. — Les tentations ne 
sauraient souiller une âme qui les rejette. 



[Aanaey, 1640. 



VIVE f JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 
Je vous assure que s'il me fût été permis, nous fussions 
allées vers vous avec consolation; mais il n'a pas plu à Dieu, 
puisque l'obéissance ne l'a pas agréé. Nous n'avons pas encore 
reçu votre tableau, ma très-chère; aussitôt que nous l'aurons, 
nous l'offrirons selon votre désir, et cependant nous ferons 
demain la communion générale à votre intention, et je ferai une 
neuvaine ensuite, car j'ai fort à cœur la pureté et conservation 
de votre chère âme au saint amour de notre divin Sauveur. 
Ayez bon courage, ma très-chère fille ; ne vous étonnez ni 
effrayez pour les assauts qui vous sont donnés, sur l'assurance 
que vous devez avoir que tout l'enfer ensemble ne saurait 
souiller une àme qui dénie son consentement au mal, car il n'y 
a que la volonté qui fasse le péché. Souffrez donc les attaques 
avec humilité, et vous fortifiez dans une absolue confiance que 
Dieu vous tirera de la fournaise de celle affliction pure et relui- 
sante comme l'or qui sort du creuset, si vous lui êtes fidèle à 
ne vouloir point le mal, comme j'espère qu'il vous en fera la 
grâce, ainsi que de toutes mes forces j'en supplie sa Bonté par 
les intercessions de notre Bienheureux Père, qui, je m'assure 
a un soin tout particulier de vous. Nos Sœurs prient de bon 
cœur pour vous, sans savoir qui vous êtes. Ayez patience et 
courage, et vous déterminez d'être toute à Dieu, et vous verrez 
sa gloire. Je suis d'une affection très-sincère toute vôtre en 
Notre-Seigneur. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Cliambéry. 

19. 



H 



■I 






292 



LETTRES DE SAINTE CHAMTAL. 



■ t 



LETTRE MDCCXV 

A LA MÈRE MARIE-JACQUELINE FAVRE 

SL'PÉRIEIBE DE Lfl C0!U1UI'X»UTE DE SAINT-AMOl'B EÉFIG1EE A BOl'RC EX BRESSE 

Heureuses sont les âmes dont l'exil en ce monde est abrégé. — Prendre conseil 
pour le choix de la vifie où elle devra transférer sa communauté chassée de 
Saint-Amour. — Regret de ne pouvoir la secourir. 

vive f JESUS ! 

[Annecy], 24 juillet 1640. 

Ma très-chère et biek-aimée fille, 
Je me réjouis avec Votre Charité de la consolation que vous 
possédez en la présence de notre très-aimée Sœur la Supérieure 
de Bourg. Je ne doute nullement que la suavité de sa conver- 
sation ne vous apporte beaucoup de bieu, aussi bien que 
l'exemple de ses vraies vertus. Mais, ma très-chère fille, j'ap- 
prends que votre santé est bien petite ; certes, cela me touche 
pour la perle que nos bonnes Sœurs feront si tôt de votre chère 
personne; car pour vous, ma chère fille, je vous donnerais 
plutôt de la joie que de vous condouloir sur l'avis que les méde- 
cins donnent de votre peu de vie, m'étant semblant qu'il n'y a 
rien à estimer en ce monde, que de bien vivre et s'en aller 
hientôt en paix en la grâce de noire bon Dieu. Hélas 1 ma chère 
fille, n'êtes-vous donc pas bien heureuse de voir ainsi abréger 
votre pèlerinage? Persévérez à tenir votre cœur bien soumis et 
paisible dans la très-sainte volonté de Dieu. 

Véritablement, s'il n'y a pas apparence que de longtemps 
tous ne puissiez retourner à Saint-Amour, et que l'on vous con- 
seille de chercher à loger votre communauté, il faut bien peser, 
considérer et prendre bons avis, et puis faire ce qui sera jugé 
pour le mieux. Je dirai bien, ma très-chère fille, que Montluel 
est, ce me semble, une petite ville fort écartée du passage, et 
où,' si je ne me trompe, il n'y a pas grand secours temporel ni 



ANNEE 1640. 203 

spirituel 1 . Le bon Père qui nous a remis vos lettres, et qui vous 
porte une si sainte et paternelle affection, m'a dit qu'il y aurait 
une autre petite ville sur la rivière de Loire où il y a une maison 
des Pères Jésuites, et laquelle est neutre, appartenant à made- 
moiselle de Montpensier, qu'il serait assez facile de vous y 
établir. A la vérité, ma chère fille, en ces temps de guerre, ce 
serait un grand bien d'être dans une ville neutre; car nous ne 
savons jusqu'à quel point ces malheurs de guerre iront. C'est 
toujours un grand bien d'èlre proche de Lyon, où vous pourriez 
vous retirer en cas de danger; enfin adressez-vous à nos bonnes 
Sœurs de là pour faire parler à Mgr le cardinal votre Supérieur, 
afin qu'il ordonne de vous selon son bon plaisir. J'écrirai à nos 
Soeurs de Lyon, afin qu'elles prennent un peu votre affaire à 
cœur. 

Vous me dites, ma très-chère fille, que si les maisons qui 
l'ont des fondations pouvaient vous décharger de trois ou quatre 
Sœurs, cela vous donnerait plus de commodité de loger le reste; 
à cela je vous dis, ma chère fille, que je ne sache, pour main- 
tenant, que nos Sœurs de Dijon sur le point de faire une fonda- 
tion, et d'ordinaire on est bien aise de ne pas beaucoup 
mélanger et de connaître à fond celles que l'on envoie au 
commencement des maisons ; mais, si vous m'en croyez, ma 
chère fille, employez la bonne volonté de nos Sœurs de Saint- 
Etienne et de nos Sœurs de Pont-à-Mousson. Les Mères de 
l'une et de l'autre de ces maisons m'ont écrit, il n'y a pas 
longtemps, qu'elles étaient toutes prêtes, quand vous voudriez, 
à prendre chacune deux de vos Sœurs : ce sont des maisons 
laites, bâties et reniées; acceptez l'effet de leur charité, et 
voilà quatre de vos filles bien logées. Écrivez aux Supérieures 



I 



■ 



1 Ce fut cependant à Montluel que la petite communauté chassée de 
Saint-Amour se fixa définitivement, le 21 novembre de celte année 1(340. 
Treize ans plus tard, un essaim sorti de ce monastère alla rétablir celui 
de Saint-Amour, qui subsista jusqu'à la Révolution française. 




I 



E. 






294 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de ces deux maisons-là, et sachez d'elles quand et par où il 

leur plaît que vous leur envoyiez vos Sœurs. Vous pourrez savoir 

de nos Sœurs de Dijon si les passages sont libres pour aller en 

Lorraine. 

Ma Sœur la Supérieure de Rouen m'a mandé qu'elle vous 
donnerait cent écus ; je m'en vais lui écrire et à Pont-à-Mousson, 
et à Saint-Etienne et à Lyon, afin que l'on lâche de vous aider 
en tout ce qui se pourra; et croyez, ma très-chère fille, que si 
nous avions autant de moyens de vous secourir que de bonne 
volonté, vous n'auriez besoin de rien; mais c'est la très-sainte 
volonté de Dieu de nous priver de cette consolation, étant en 
un pays si destitué d'argent qu'à grand'peine cette maison, qui 
est chargée de soixante personnes tant dedans que dehors, peut 
rouler. — Voilà la quittance pour prendre encore les cinquante 
écus à Nantua. Croyez bien, ma chère fille, que c'est de l'abon- 
dance de notre cœur, non pas de notre bourse, que nous vous 
faisons cette petite charité, qui part du meilleur du cœur de 
voire très-humble. 

Conforme à l'original garde au* Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCXVI 

A LA MÈRE MARIE-A1MÉE DE RABUTIN 

SUPÉRIEUR» A THOKOX 

Prière de donner fréquemment de ses nouvelles. 

vive -j- jrésus! 

Annecy, 25 juillet 1640. 

Ma très-chère et bien-aimée fille, 

Nous avons reçu de vos nouvelles par le billet que vous avez 

écrit à noire bonne Sœur la dépensière ; maisje vous en demande 

encore, car l'on nous a dit que l'on avait de nouveau enfermé 

certaines personnes. Ne perdez point d'occasion de nous écrire, 



ANNÉE 1640. 295 

je vous en supplie, ma chère fille. Nos nouvelles sont bonnes 
ici, grâce à Dieu. Nous nous portons bien. 

J'ai reçu une lettre de madame votre mère qui se porte bien 
et me demande toujours votre portrait. Or voyez, ma très-chère 
fille, s'il est expédient de refuser cette consolation à cette 
bonne et vertueuse mère. Nous u'avons rien de nouveau à vous 
dire, sinon que je supplie Notre-Seigneur verser sur vous et 
sur votre chère troupe ses saintes bénédictions. N'oubliez point 
en vos prières celle que vous savez bien qui est en ce divin 
Sauveur toule vôtre, vous le savez bien et de tout mon cœur. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCXVII 

A LA MÈRE JEANNE-SÉRAPHINE DE CHAIIOUSSET 

SUPÉRIEUR!-: A AOSTB 

Divers envois. — Affectueux message a la communauté et à M. Besançon. 

vive -f- jésus! 

Annecy. 25 juillet 1040. 

Ma bonne et très-chère fille, 

Nous avons reçu [hier] à soir, 24 juillet, votre lettre du 
20 mai, et parce que je garde ma grande réponse pour la 
donner au bon Père René, je ne vous fais que ce billet pour 
dire à Votre Charité, ma très-chère fille, que je ne sais que c'est 
que ces soixante écus dont vous me parlez. Nous reçûmes bien 
cet hiver soixante-deux florins six sols de M. Violet, mais nous 
les envoyâmes soudain à nos chères Sœurs de Chambéry, et 
une pièce de toile que nous avions aussi reçue pour vous de 
madame N. Nous avons encore deux chapeaux de paille qui 
vous appartiennent, mais je ne sais pas si nous pouvons vous les 
faire tenir : la perte ne sera pas grande. 

Cependant, ma très-chère fille, si vous pouviez apprendre 



■ n 



m 



I 









296 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

quelque chose de nos pauvres Sœurs de Turin, faites-nous la 
charité de nous en dire, le plus tôt que vous pourrez, un peu 
de nouvelles. — Je salue chèrement nos chères Sœurs et votre 
très-bon M. [Besançon] le théologal, qui certes est bien pares- 
seux de ne nous point écrire. En récompense, je prie Notre- 
Seigneur le combler de ses saintes grâces et vous aussi, ma très- 
chère fille, étant sans réserve, votre très-humble, etc. 



LETTRE MDCCXVIII {Inédite) 

A LA MÈRE ANNE-MARGUERITE GUÉRIY 

SUPÉRIEURE AU DEUXIÈME MO.V-1STÈRE DE PARIS 

Mécontentement qu'exciterait dans l'Ordre l'établissement d'un Visiteur. S'en tenir 
aux moyens d'union prescrits par saint François de Sales. 

vive -j- jésus! 

[Annecy, 1640.] 

Que veut dire, ma très-chère fille, que dès l'élection de votre 
supériorité je n'aie aucune nouvelle de votre maison, et ne sais 
qui est élue chez vous? Je pense pourtant que c'est vous, et 
tant plus je pense que vous vous dépitez contre moi. Qu'ai-je 
fait? Pourquoi, ma très-chère fille, me garder un si grand 
silence? Je n'ai pas répondu à votre dernière, car j'allais atten- 
dant des nouvelles de Paris, pour ce béni Visiteur, et de celles 
de nos monastères qui en sont avertis et en grand nombre, bien 
que non pas de ma part. Vous êtes la seule maison qui l'approu- 
viez, avec celle de la ville; [les autres] qui le savent en ont 
appréhension que Messeigneurs leurs prélals les quittent d'affec- 
tion et en disent de bonnes raisons. Ce sentiment étant si grand, 
et les dispositions si éloignées d'agréer ce dessein, s'il était 
poursuivi il est clair que cela troublerait toute la paix de notre 
petite Congrégation, surtout de la manière que l'on propose de 
l'établir, laquelle vraiment par son autorité fermerait bien la 






ANNÉE 1640. 291 

bouche à tout le monde, mais sans doute ouvrirait la porte à de 
grands mécontentements et troubles dans l'Institut, cl empê- 
cherait tout le fruit que l'on peut espérer. 

Je remarque dans deux ou trois lettres, que l'on prétend que 
le Visiteur peut, durant ses cinq ans, remédier par son autorité 
aux petits inconvénients qui pourraient arriver es monastères, 
par exemple à ce qui s'est passé de ces Sœurs renvoyées de 
Rouen; jamais je n'avais entendu cela, car ce serait être Supé- 
rieur général par-dessus nos bons seigneurs et prélats, ce qui 
serait tout à fait contraire aux intentions de notre Bienheureux 
Père et à toutes nos Règles et Constitutions; cela ne se peut 
faire ni recevoir sans renverser les fondements de l'Institut où 
le Bienheureux a tout établi en douceur et charité. Il faut réduire 
ces grandes autorités à cet esprit-là, autrement on renverserait 
tout; et, s'il faut un Visiteur, qu'il soit de charité, agissant 
sous l'autorité et bon plaisir de nos légitimes Supérieurs, sinon 
qu'il arrivât quelque grand déchet en la Congrégation, qui ne 
pût être remédié par les moyens marqués au Coutumicr, alors 
il faudrait recourir au Saint-Père, qui ferait de soi-même ce 
qu'il jugerait nécessaire '. La chose étant éventée, l'on ne fera 
rien autrement, et c'est mon sentiment qu'il est plus expédient 
de laisser les choses comme elles sont au soin de la divine 
Providence qui sait et qui fera, quand il en sera besoin, ce qui 
sera requis pour la conservation de ce qu'elle a établi ; cependant 
tenons-nous fidèles à nos observances. Je vous prie, lisez ceci à 
nos Sœurs pour réponse à ce qu'elles m'avaient écrit, et croyez- 
moi, parlons de ceci le moins que faire [se peut]. J'écris à nos 
bons seigneurs. Ma très-chère fille, que j'aime de cœur incom- 
parable, priez pour moi. 

Ma très-chère fille, j'ai encore le temps d'écrire un mot à ma 

1 Ce recours au Saint-Père ne fut jamais nécessaire; l'Institut s'est 
conservé dans sa ferveur primitive par les seuls moyens de charité et de 
cordiale déférence indiqués par les saints Fondateurs. 






■■ 

YH 






208 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Sœur la Supérieure de la ville; je tous prie de le lui faire tenir 

promptement. 

Ma très-chère fille, je vous dis derechef, ne parlons plus de 
Visiteur en façon quelconque, et laissons étouffer cela en toute 
façon. — Ma fille, je ne puis écrire pour ce coup à notre chère 
Sœur de la ville par ce messager, outre qu'il n'y a guère que 
j'y ai écrit; mais faites-moi ce bien de faire tenir sûrement ce 
paquet à mon très-bon Mgr de Bourges, auquel il y a bien 
longtemps que je n'ai écrit et à notre bon Mgr de Châlon. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visilation de Dijon. 



LETTRE MDCCXIX 

A LA MÈRE MARIE-MARTHE DE MARTEL 

SUPÉnlKURB A COV'DBIEC 

Un cœur droit trouvera auprès de sa Supérieure le secours dont il a besoin. 
— L'habit religieux remplace ceux de toutes les confréries. 



VIVE •{■ JÉSUS ! 



[Annecy, 1640.] 



Je suis très-consolée, ma vraie fille, de la paix et de l'union 
qui régnent dans votre maison. Au nom de Dieu , conservez-les 
très-précieusement : c'est tout votre bien; et que vos Sœurs 
ne respirent et ne cherchent qu'à se tenir au dedans et bien 
ramassées autour de Notre-Seigneur, qui est la vraie vie. Il faut 
incomparablement garder notre sainte clôture. Oh ! que l'amour- 
propre est subtil! il met tout en usage pour parvenir à ses fins : 
un esprit simple et droit trouvera auprès de sa Supérieure ce 
que les esprits faibles et peines cherchent inutilement au 
dehors. — Pour ces confréries, cordons et habits de Notre-Dame, 
et choses semblables dont vous me parlez, quand nous fîmes 
profession notre Bienheureux Père nous fit quitter tout; et la 
même proposition que vous me faites, ma chère fille, fut faite a 



ANNEE 1640. 299 

ce Bienheureux, qui répondit : « On ne trouvepas de toutes sortes 
d'herbes et de fleurs dans un même jardin; il faut que chacun 
se contente de produire selon qu'il est ensemencé . » Nous aurions 
tort si nous trouvions mauvais que les autres ne portassent pas 
la croix d'argent ni ne pratiquassent pas les exercices de la 
Visitation; nous sommes très-spécialement filles de la Sainte 
Vierge, et, très-indignes, nous portons l'habit de son cher 
Institut. Il se faut très-humblement arrêter à cela, et seulement 
mettre attention à bien faire ce que ce saint habit requiert. 

Eitraite de l'Histoire de la fondation de Condrieu [Annie Sainte, I IL" volume ) 



LETTRE MDCCXX 

A LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY 

SUPÉRIEURE A MONTPELLIER 

Promesse de répondre fidèlement à ses lettres. — Obéissance pour le retour de 
Soeur F. E. de Nouvery. — Les monastères de Provence sont préservés de la peste. 



[Annecy], 24 août [1640|. 



vue f jésus! 
Ma très-bonive et chère fille, 

Le divin Sauveur nous console de sa divine conduite en cette 
vie et de sa claire vision en l'autre! Amen! Je pensais n'avoir 
jamais manqué à répondre distinctement à tout ce que je pensais 
que vos lettres nie proposaient; mais j'y serai encore plus 
attentive y ayant grande affection; et fort souvent, par ce motif, 
il me semble avoir écrit de ma main. Rarement aussi je ne 
manque à lire vos lettres, ce que je fais fort peu pour les autres, 
ayant peine meshui de m'occuper à lire et à écrire. Vous tenez 
un rang en mon cœur tout particulier, et qui me ferait beaucoup 
souffrir pour vos maladies si je n'y regardais la volonté de Dieu. 
Au nom de sa divine Bonté, conservez-vous et n'oubliez rien 
pour cela; vous voyez si vous êtes nécessaire à votre maison. 

Fortifiez en la solide humilité les filles que vous voyez sincères 



1 



91 ■ 






300 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

à leur vocation et capables pour être dressées au gouvernement. 
Voilà l'obéissance de notre Sœur F.-Emm. [de Vidonne de 
Nouvery]; mais ne l'envoyez que quand les chemins seront nets 
de peste et libres de gens de guerre, autrement elle courrait 
fortune d'affront, tant l'insolence est grande maintenant! Bref, 
je laisse cela à voire, volonté et discrétion pour le faire selon 
que vous jugerez; car en cela et en tout, tandis qu'elle est sous 
votre main, je désire que vous en fassiez comme de l'une de 
vos filles et qu'elle se soumette ainsi. Hélas! certes je l'aime, 
car elle est bonne; mais, grâce à Dieu, nous n'aurions pas 
besoin d'elle, n'était sa consolation : il ne lui faut pas pourtant 
dire. Et je vous prie, dites-lui franchement comme l'on a 
remarqué cette vanité et jactance de louange de parenté. J'ai 
une aversion mortelle à cela ; avertissez-la charitablement et cor- 
dialement de tout, et lui témoignez grand amour et confiance, 
cela lui profitera. — Dieu soit béni du prompt secours qu'il donne 
à votre pauvre novice, et de ce que sa Bonté vous a si heureu- 
sement préservées de la peste ! certes, vous y avez apporté aussi 
toutes les précautions nécessaires en telles occasions. 

Grâce à Dieu, je n'ai point encore su qu'il soit arrivé de mal 
en pas une de nos maisons de Provence. J'espère que Dieu les 
conservera; j'en supplie sa bonté. — Ma fille, quand vous 
m'écrirez mettez à part ce qui ne sera que pour moi, bien que 
jamais personne ne lise vos lettres que moi ou ma Sœur J. -Th. 
Picoteau en qui je me confie de tout avec raison; mais je ne puis 
plus beaucoup lire, ni certes écrire, je m'en lasse prompte- 
ment. Ma très-chère fille, priez bien notre bon Dieu de me rece- 
voir entre les bras de sa débonnaireté à ma sortie de ce monde, 
et je le supplie de vous conserver longtemps pour sa gloire, et 
de vous combler de son saint amour, auquel je suis de cœur et 
d'affection incomparable, toute, toute vôtre. Je salue nos chères 
Sœurs, etc. 

Conforme à l'original garde aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



m 



ANNÉE 1640. 301 

LETTRE MDCCXXI 

A LA MÈRE MARIE-AUGUSTINE D'AVOUST 

SUPÉRIEURE A MAMERS ' 

II est bon aux âmes destinées à la direction de connaître par expérience les diffi- 
cultés de la vie spirituelle. — L'humilité est la vertu la plus nécessaire. — Cor- 
diale déférence qui doit régner entre la Supérieure et la Sœur déposée; celle-ci 
ne devrait exercer la première année de sa déposition que les charges de con- 
seillère et de coadjutrice ; il ne faut pas donner aux Sœurs une permission géné- 
rale de lui parler en particulier. 



[Annecy], ii août [1640]. 



vive -j- jésus! 
Ma très-chère fille , 

Puisque Dieu vous donnait le désir de m'écrire, vous ne le 
deviez pas étouffer pour les considérations que vous me dites; 
car pourquoi est-ce que Dieu me laisse au monde, sinon pour 
servir également et cordialement toutes nos Sœurs de la Visita- 
tion; et je prie Dieu qu'il m'en fasse la grâce et que ce soit à 
sa gloire et à leur consolation. 

Voilà que Dieu vous a mise dans cette charge où quelquefois 
Il vous fournira des occasions de m'écrire, à quoi je corres- 

1 Le Seigneur dut lancer bien des rayons de lumière et des flèches d'amour 
au cœur de celte Religieuse avant de la conquérir sans retour. Mais , une 
fois subjuguée, elle marcha rapidement dans les étroits sentiers des con- 
seils évangéliques, prenant pour devise cette parole énergique : Rien à 
demi!... Ainsi livrée à la grâce, elle entendit son céleste vainqueur lui dire 
un jour : « Je veux détruire l'être (pie lu tiens d'Adam, afin qu'il ne 
reste rien en ton âme que ce qu'elle a reçu de Moi! » parole efficace qui 
produisit tout à coup un grand vide. L'Espiit-Saint s'emparant de ses puis- 
sances y opéra des merveilles et lui révéla des mystères ineffables. Dé- 
pouillée du pesant fardeau d'elle-même, le regard fixé sur le Soleil de 
justice et d'amour, où toutes créatures venaient pour elle s'absorber et se 
perdre, Sœur M.-Augustine ne trouva plus d'autre bonheur que celui de 
glorifier Dieu, en s'abandonnant corps et âme à l'action de la Providence. 

Peu après sa profession, en 1033, il lui fallut quitter sa chère commu- 
nauté de Rlois pour coopérer à la fondation du monastère de Mamers 
qu'elle gouverna douze années. Un petit Traité de la Contemplation et 



■ 












302 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

pondrai de bon cœur, me souvenant assez particulièrement de 
votre esprit et des bonnes lumières et affections que Dieu vous 
a données dès votre commencement en Religion. Il fallait bien, 
ma très-chère fille, que la divine Providence qui vous destinait 
à l'emploi où vous êtes, vous fît passer par plusieurs tribulations 
et tentations, pour vous fonder en la très-sainte humilité et 
abandonnement de vous-même en ses bénites mains, qui sont 
les fruits que vous devez tirer de telles tribulations, et encore 
pour vous apprendre, par votre propre expérience, à conduire 
et conforter les âmes dans ces voies si pénibles et épineuses. 
Enfin, ma très-chère fille, ne vous laissez point abattre par les 
appréhensions de cet état, ni par les désirs d'en sortir; mais 
tâchez de porter cette croix, doucement, paisiblement, sans 
regarder ni faire aucune réflexion sur ce qui se passe en vous ; 






des Paraphrases sur les Psaumes, composés pendant ses loisirs, ont excité 
l'admiration de plusieurs évoques et docteurs, lesquels ont assuré qu'elle 
avait trouvé le véritable sens du prophète et pouvait dire comme Salo- 
mon : « La grâce de toutes les voies m'appartient. » Après la mort de 
sainte J. F. de Chantai, les signalés miracles opérés en faveur de la com- 
munauté de Mamers prouvèrent l'affection de la Sainte pour le monas- 
tère et sa digne Supérieure. Il semblait qu'il y eût un défi entre les deux 
grands Fondateurs de la Visitation à qui gratifierait le plus celte pépi- 
nière de Religieuses d'une haute vertu. Chacune d'elles, sous l'influence 
de la Mère d'Avoust, semblait vouloir par l'ardeur de sa course emporter 
le prix et ravir le Cœur Sacré de Jésus. Ce fut le 8 janvier 1657 que le 
divin Maître couronna son épouse bien-aimée. Après sa mort elle devint si 
belle et si pleine de majesté qu'on ne pouvait la regarder sans être, péné- 
tré d'un sentiment de profonde vénération. 

Le Père Nouet de la Compagnie de Jésus a rendu le témoignage suivant 
de la vénérable Supérieure : « Je n'ai point vu de personne plus solidement 
humble, ni mieux établie dans le mépris de soi-même... Les autres admi- 
reront les grâces que Dieu lui a faites; pour moi, elles ne servent qu'à me 
faire admirer davantage son anéantissement, et les voies que Dieu a tenues 
sur elle pour la conduire au point d'un parfait détachement... Je révère 
l'esprit du saint Évêque de Genève dans toutes les âmes que Dieu a appelées 
dans votre Ordre, mais je ne l'ai jamais mieux connu qu'en cette vertueuse 
fille. » {Année Sainte, I er volume.) 



^^^B 



ANNÉE 1640. 303 

mais regardez Dieu avec soumission, en vous occupant fort es 
choses de votre charge. Vous voyez comme Dieu vous traite 
doucement, qu'emmi vos ténèbres II répand dans votre âme de 
si claires lumières et sentiments de sa présence. Le souvenir de 
celte grâce vous doit servir pour trois mois de soulagement 
emmi vos angoisses, bien que je pense que Dieu vous les donne 
plus fréquemment. Vous avez fait une sainte et nécessaire réso- 
lution de ne jamais parler de vous ni de vos appartenances. 
Observez-la soigneusement, et tâchez de faire que votre cœur 
aime à louer et à ouïr louer les autres au-dessus de vous-même. 
Cette pratique est bien nécessaire, et je vous conjure surtout 
d'avoir l'œil attentif sur cette vertu, comme la plus nécessaire, et 
y fondez bien nos Sœurs. 

Vous me consolez bien de vous voir dans cette grande affec- 
tion de vivre dans une parfaite conGance avec ma très-chère 
Sœur Jeanne-Agnès [Provenchère], que vous savez qui est toute 
bonne, qui a un amour et estime de vous, et a un désir tout 
cordial et très-grand de votre contentement. Or, j'espère que 
votre union ensemble et son humilité donneront gloire à Dieu 
et édification à vos Sœurs. — Il n'y a point de doute que le 
moins que l'on peut donner connaissance des affaires es jeunes 
Sœurs c'est le meilleur. Or quand il arrivera que vous ne vous 
trouverez pas de même sentiment avec ma Sœur Jeanne-Agnès, 
dites-lui doucement vos raisons, et la priez d'y penser et de 
considérer ce que vous lui proposez, après quoi vous vous 
résoudrez avec les autres conseillères à ce qui sera pour le 
mieux, à quoi je m'assure qu'elle se soumettra humblement. 

Vous êtes bien heureuse d'avoir un si bon et vertueux Père 
spirituel et qui est si dévot à la Sainte Vierge. Je vous prie de 
me recommander à ses saintes prières. Au reste, ma très-chère 
fille, pour toutes les petites charges que vous avez données à 
ma chère Sœur Jeanne-Agnès, si vous avez des Sœurs à qui les 
donner, je désirerais bien que l'on laissât se reposer au moins 



■ 
I 









304 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

un an les déposées pour se un peu reprendre, leur donnant seu- 
lement la charge de conseillère et coadjutrice. Et pour celle de 
faire bâtir cette chapelle, je trouve qu'il est bien nécessaire et 
raisonnable de contenter votre bon Père spirituel en lui per- 
mettant d'en avoir soin. 

Quant au congé général que vous avez donné aux Sœurs de 
parler à cette chère Sœur la déposée, cela ne se doit pas, car 
cela ne sert qu'à donner sujet aux filles de faire plusieurs 
petites parlementeries inutiles, et bien qu'il n'y ait aucun dan- 
ger que les Sœurs parlent à cette chère Sœur, néanmoins il ne 
faut pas ouvrir cette porte; il est toujours mieux que les filles 
s'assujettissent à demander congé à lui parler quand elles le 
désireront, et vous le devez donner fort franchement, et si elle 
désire aussi de parler à quelque Sœur elle vous le doit dire 
tout confidemment et librement. — Cette fille de laquelle vous 
me parlez, m'a écrit; vous verrez la réponse que je lui fais; 
l'on voit bien que c'est un esprit fort embrouillé. 

Pour la fondation que vous m'écrivez, je n'y vois pas grand 
fondement. Croyez-moi, ma fille, il est toujours beaucoup mieux 
de bien établir une maison que d'en faire plusieurs petites que 
l'on n'a pas moyen de maintenir; vous verrez ce qu'il en est dit 
au nouveau Coutumier, lâchez de vous y tenir. Voilà une lettre 
répondue, ma très-chère fille; ayez un grand cœur, mais très- 
humble et doux en votre conduite, sans toutefois nourrir les 
tendresses et faiblesses des filles, bien qu'il les faille supporter 
en tâchant de les affranchir, afin que d'une sainte vigueur 
d'esprit elles cheminent en la voie de leurs observances avec 
toute fidélité et allégresse d'esprit, et que surtout la sainte 
union cordiale règne avec toutes, spécialement avec la chère 
déposée qu'il faut que votre amour et sainte confiance tiennent 
en consolation. Priez pour moi, je vous en conjure toutes, que 
je salue, priant Dieu de vous combler de son saint amour. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans. 



m. 



m 



ANNEE 1640. 



305 



LETTRE MDCCXXII 

A LA SOEUR JEANME-AGNÈS PROVENCHÈRE 



a îiuimis 



La Sainte bénit Dieu de la préservation des Sœurs de Mamers et loue leur charité. 
— Du bon choix des Sœurs conseillères. — Tempérer par la suavité un zèle trop 
ardent. — Avis pour la confession et la direction. 

vive -J- jésus! 

[Annecy, 1640.] 

Ma très-chère fille, 

Je commence à vous répondre par une très-humble action 
de grâces que je fais à notre bon Dieu, de vous avoir si heureu- 
sement préservées de la contagion. Dès que notre chère Sœur la 
Supérieure du Mans nous eut donné avis que ce mal était chez 
vous, nous fîmes des prières particulières pour votre conserva- 
tion. Toute votre conduite a été fort bonne en ce temps de dan- 
gers, aussi Notre-Seigneur ne manque jamais de donner au besoin 
sa sainte lumière quand l'on recourt confidemment à sa Bonté. 
— Cette petite Sœur est bienheureuse d'être sortie de ce monde 
si vertueusement, avant que la malice du siècle ait corrompu 
l'innocence de son cœur. Certes , je sais bon gré à ma Sœur 
Paule-Marie de lui avoir rendu tous les derniers services et s'être 
exposée pour cela; comme aussi vous m'avez grandement con- 
solée de me dire avec quelle charité et courage nos bonnes 
Sœurs se voulaient exposer l'une pour l'autre. Notre-Seigneur 
ne lairra pas cette bonne volonté sans récompense. 

Je n'en doute point, ma fille, que votre cœur n'ait une grande 
joie de se voir en l'aimable condition d'inférieure; c'est un 
bonheur duquel il faut faire très-bon usage. Vous fîtes fort bien 
de ne point changer la première résolution prise pour votre 
catalogue, nonobstant les tracasseries de ces bonnes Sœurs con- 
seillères; et il faut tenir pour une maxime inviolable de ne 
jamais mettre en la charge de conseillère ces esprits soupeon- 

20 






■I 



306 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

neux et ambitieux, car non-seulement ils ne sont pas capables 
de donner un bon conseil, ou à cause de leur faiblesse d'esprit, 
ou à cause de leur préoccupation; mais aussi ils attirent et 
nuisent aux autres conseillères, voire, quelquefois peuvent ren- 
verser le conseil. 

Mon Dieu! ma fille, que je vous sais bon gré d'avoir si soi- 
gneusement cultivé ces chères âmes en l'esprit de leur vocation, 
et d'avoir si grande affection à ce que les intentions de notre saint 
Fondateur soient suivies! Mais de prendre cela si à cœur que, 
quand on y manque, la douleur que vous en sentez vous affai- 
blisse et laisse des lassitudes corporelles, cela témoigne un 
esprit trop véhément, qu'il faut corriger par la très-douce et 
suave charité et tranquillité qui régnaient au cœur de notre très- 
débonnaire Père, qui regardait tout en esprit de repos. Je vous 
dis de même de la résolution que vous avez faite depuis que 
vous êtes déposée, de vous imposer une pénitence toutes les fois 
que vous chopperezà dire vos pensées et avis. Ma très-chère fille, 
si vous êtes prompte et active, vous auriez fort à faire; il ne 
faut pas être si pénitente, s'il vous plaît; suffit de faire une 
douce attention à vous tenir humblement ramassée auprès de 
Dieu. Quand vous verrez quelque chose qui ne sera pas bien, 
[contenlez-vous de] n'en pas reprendre les autres, mais en aver- 
tir la Supérieure, si c'est chose importante; si la chose est 
légère, faire cordialement les avertissements. Puisque M. votre 
Père spirituel a désiré que vous fussiez économe pour conduire 
le bâtiment, j'y acquiesce, bien que j'aie toujours grande incli- 
nation que l'on donne au moins un an de repos aux dépo- 
sées; et [je] voudrais que l'on se contentât de vous laisser éco- 
nome, sans toutes ces autres petites charges que vous me 
nommez. 

Pour ce qui est des confessions, il faut se tenir fermement 
exacte à ce que les Petites Coutumes en disent, et ne voir jamais 
les confessions écrites sous quelque prétexte que ce soit. Il est 



ANNÉE 1640. 307 

vrai que notre Bienheureux Père dit fermement que pour les 
scrupules et tentations contre la pureté, il faut toujours renvoyer 
les filles à leur confesseur, et que ni la Supérieure ni la direc- 
trice ne les interrogent jamais là-dessus, ni leur souffrent d'en 
parler à elles, sinon en général, par exemple : Je suis travaillée 
de tentations contre la pureté, et qu'elles ne disent rien de plus 
que cela, seulement pour être instruites et confortées. II se faut 
donc tenir à cela, ma chère fille ; car c'est notre saint Fondateur 
qui a donné cet ordre-là. Vivez dans une douce joie et franchise 
avec votre bonne Mère, et ne prenez point garde à sa mine , car 
elle vous chérit parfaitement. 



LETTRE MDCCXXIII 

A LA MERE BARBE-MARIE BOUVART 

SUPERIEURS AU MJVS ' 

Conseils pour le bon gouvernement de sa communauté; quel recours avoir' a la Sœur 
déposée. — Les Filles de la Visitation doivent demeurer cachées sous les larges 
feuilles de leur petitesse. — La Sœur déposée devrait n'avoir d'autre charge que 
celle de conseillère pendant la première anuée de sa déposition. 



[Annecy], 25 août [1640]. 



vive f jésus! 

Ma très-chère et bonne fille, 

Je bénis la divine Providence du choix que nos bonnes Sœurs 
ont fait de Votre Charité pour leur conduite. Je ne m'étonne 
point, ma très-chère fille, de la douleur que votre cœur a res- 
sentie à ce rencontre ; mais aussi il faut toujours faire surnager 
la tranquille et très-humble acceptation des effets de la très- 
sainte volonté de Dieu, quoique contraire à nos propres désirs 
et consolations; ce que je dis, ma très-chère fille, à cause de 
cette parole que vous me dites que l'attention à bien conduire 
pour ne rien gâter dans les esprits, vous ôte la suavité et gène 

* C'est à la douce lumière de Celle que l'Eglise invoque sous le titre 

20. 








308 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

l'esprit. Quant à la suavité, ma chère fille, elle doit être à faire 
ce que Dieu veut que nous fassions; mais pour se gêner et ban- 
der l'esprit à la conduite , vous n'y avanceriez rien pour les 
autres et perdriez beaucoup pour vous-même. Il faut prendre 
pour maxime de votre gouvernement une très-grande confiance 
en Dieu, avec une grande fidélité à faire avec paix et soin votre 
petit travail autour des âmes, puis en remettre le succès et le 
fruit à la divine Bonté, qui seule le peut donner. Toutes vos 
sollicitudes et anxiétés n'y servent de rien, surtout en cette 
besogne de la conduite des âmes. 

Votre Constitution vous apprendra excellemment tout ce que 
vous avez à faire pour faire une bonne conduite, selon l'esprit 
de Dieu et au contentement de toute votre communauté. Il est 
vrai, ma très-chère fille, que ce vous sera un très-grand et cor- 
dial appui que ma toute bonne et chère Sœur M. -Anastase 
[Pavillon], à laquelle vous pouvez sans scrupule parler et con- 
férer de tout ce que vous voudrez, car c'est une âme de telle 
vertu et sincérité qu'il n'y a rien à craindre. Quand les Mères 
déposées ont des vraies vertus et l'esprit de l'Institut, on leur 
peut dire tout ce dont on a besoin pour se conseiller ou confor- 
ter; car il est vrai, ma très-chère fille, que surtout les jeunes 
Supérieures ont besoin d'être un peu appuyées sur celles qui 

Etoile du malin, que la Mère Barbe-M. Bouvard commença, poursuivit 
et acheva saintement sa carrière religieuse. Reçue en IG29 au premier 
monastère de Paris, d'où on l'envoya à la fondation de celui du Mans, 
u elle le servit pendant quatre triennals (disent les anciens Mémoires) avec 
une vertu et utilité nonpareilles , tant au spirituel qu'au temporel, étant 
également intelligente et soigneuse de l'un et de l'autre, et aussi utile dans 
la qualité d'inférieure que dans celle de Supérieure. Notre Bienheureuse Mère 
de Chantai, qui faisait un grand état de sa vertu et des dons intérieurs que 
Dieu lui avait départis, la nommait Fille des cœurs, tant elle avait d'attraits 
pour les gagner à Dieu et de force pour les engager de s'unir à la divine 
Majesté. « Après avoir passé tous ses jours sous le regard et dans l'amour 
de Marie, la Mère Bouvard rendit le dernier soupir en invoquant cette 
Reine immaculée, le 13 septembre l(j5(>. (Année Sainte, W° volume.) 






ANNEE 1640. 



309 



les ont précédées, ne pouvant avoir l'expérience requise pour 
savoir se conduire en plusieurs occasions. Bien que je ne vou- 
drais pas donner généralement ce conseil, de dire toutes choses 
particulières aux déposées, comme je vous ai déjà dit, ma très- 
chère fille, la vôtre est telle que vous y devez aller tout franche- 
ment et confidemment sans crainte, assurée que vous devez 
être que ce que vous mettez dans son cœur y demeurera comme 
s'il n'était point sorti du vôtre. 

Pour ce que vous dites, ma très-chère fille, que vous ne rece- 
vez pas de filles, d'autant qu'elles cherchent l'éclat et que vous 
n'en avez point; ma très-chère fille, réjouissez-vous de cela, 
et tenez-vous amoureusement cachée sous les larges feuilles de 
votre petitesse et abjection. Ne paraître en chose aucune, c'était 
le grand désir de notre saint Fondateur, et que nous fussions 
grandement amoureuses de notre petitesse, et pour cela il nous 
donna ce saint document de parler toujours bassement de notre 
Congrégation; cela veut dire, ma très-chère fille, sans exagéra- 
tion de louanges, sans comparaison aux autres Ordres. A la 
vérité, nous pouvons bien dire que Notre-Seigneur avait donné 
à notre Bienheureux Père des grandes lumières [sur] la vraie 
et solide perfection religieuse pour l'établir dans sou Institut; 
mais il ne faudrait pas dire que cette perfection surpasse celle 
des autres Beligions. Ce que notre saint Fondateur dit en son 
premier Entretien sur ce sujet, et ce qui est aux Béponses nous 
déclare entièrement comme il se doit pratiquer. Faites-le bien, 
je vous en conjure, ma très-chère fille. 

Et ceci me donne sujet do vous répondre au dernier point de 
votre lettre, où vous marquez que ma très-chère Sœur M.-Anas- 
tase fait des miracles. Voyez-vous, ma toute chère fille, cet 
esprit de profonde humilité veut premièrement que l'on n'at- 
tribue pas à miracle les secours que Dieu donne dans les 
rencontres journalières. Et, en second lieu, quand il plairait à 
cette infinie Bonté de faire des choses évidemment miraculeuses 






3J0 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

par cette cbère Sœur, il faut que cela ne s'évente point au 
dehors, ni même que l'on n'en fasse pas grand bruit au dedans 
pendant la vie de cette bien-aimée Sœur, qui est vraiment une 
âme foute pleine de grâces et de vertus. Vous ne sauriez mieux 
faire, ma chère fille, que de vous tenir bien humblement et 
cordialement jointe et unie à elle, sans toutefois lui donner si 
grande multitude de charges qu'elle a déjà; car, si ce n'est par 
vraie nécessité, j'aime grandement qu'au moins pour cette pre- 
mière année, l'on ne donne point d'autre charge sinon celle de 
conseillère, parce que la règle le témoigne aux Mères déposées, 
afin qu'elles aient plus dé loisirs et de moyens de se tenir bien 
proche de Dieu, et rentrer tout de bon en elles-mêmes, après 
les tracas de la charge. 

Je salue d'un cœur très-sincère ma chère Sœur M.-Anastase 
et la conjure avec vous de nous recommander à la divine Bonté, 
que je supplie vous combler de son très-saint amour, et toutes 
nos Sœurs que je salue, en me recommandant à leurs prières, 
et vous assure, ma très-chère fille, de mon invariable et toute 
sincère et cordiale dilection envers vous, à qui je me donne 
toute en l'amour de notre divin Sauveur qui soit béni. Amen. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans. 



LETTRE MDCCXXIV {Inédite) 

A LA MÈRE MA RIE -AIMÉE DE RABUTIN 

SL'PÉMEURli A THONOX 

La Sainte lui propose un nouveau confesseur. 
vive -{■ jésus! 

Ma très-chère fille, 

Je viens de voir ce bon ecclésiastique qui désire vous servir; 
à la vérité, je crois que c'est un vrai serviteur de Dieu, et que 
votre maison ne saurait faire une meilleure rencontre. Il ne 



[Annecy], 14 septembre 1640 



ANNÉE 1640. 311 

désire sinon d'avoir une petite chambre et sa vie, et avec cela 
peu de chose pour s'entretenir courtement. Il se contentera de 
vivre comme votre communauté, car il sait bien pâtir, et ne 
désire sinon avoir un peu de retraite auprès de Dieu, et non être 
parmi les tracasseries des hommes. Si vous ne voulez le nourrir, 
je pense qu'il se contentera de trois cent cinquante florins. Mon 
Dieu! ne perdez cette occasion. Mandez-nous promptement 
réponse, car il veut se pourvoir. Je vous écrirai à loisir, si vos 
Sœurs conseillères font difficulté. Ma fille, je ne peux écrire 
davantage; recommandez-moi à la Très-Sainte Vierge. 

Conforme à l'original gardé aux Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCXXV {Inédite) 

A LA MÊME 

Qualités de l'ecclésiastique qui s'offre pour confesseur au monastère de Thonon. — 
Les Supérieures déposées n'entrent pas en retraite après leur déposition. 

VIVE \ JÉSUS ! 

[Annecy, septembre 16i<).] 

Ma très- chère fille, 

Enfin l'on tracasse toujours un peu sur vos confessions. Vous 
vous êtes fort bien comportée en cette occasion, de laisser par- 
ler en confession ces bonnes Sœurs, à ce bon Père Capucin. 

Il est vrai que c'est une chose bien fâcheuse que les libraires 
vendent ainsi communément nos Règles ; j'en parlerai au plus 
tôt à Monseigneur afin de pourvoir aux remèdes que l'on y devra 
me tt r e. — Le confesseur que vous avez est tout à fait impropre 
et incapable de cette charge. Cela doit vous faire connaître le 
besoin que votre monastère a d'en avoir un qui ait les conditions 
requises à un emploi si important au bien des âmes. Je n'ai su 
m'empêcher d'un peu sourire de voir la simplicité du bon M. N. 
M. Quêtant, votre très-digne Père spirituel, vous parlera ample- 
ment de celui qui se présente pour vous aller servir de confes- 



41 









312 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

seur. L'on en dit tout le bien qu'il se peut dire, et le principal, 
c'est qu'il est capable d'être dressé et instruit de ce qu'il devra 
faire, ce que n'est pas celui que vous avez à présent. Il faudra 
que vous en parliez à vos Sœurs conseillères, et que vous résol- 
viez avec M. Quêtant et elles ce qu'il faudra faire, afin que l'on 
rende réponse à cet ecclésiastique d'une façon ou d'autre. On lui 
donne de gage, à Saint-Pierre, trois cents florins et sa messe. Je 
pense qu'il se contentera à beaucoup moins, pourvu que vous 
le nourrissiez de même que la communauté; car c'est un homme 
fort sobre à ce que l'on dit. M. Quêtant vous dira tout. Pour 
moi, je crois que si Dieu permet qu'il se rencontre à son conten- 
tement et à celui de votre communauté, qu'il n'est pas tant atta- 
ché à son bénéfice qu'il ne le quitte bien pour servir peut-être 
toute sa vie le monastère de Thonon. 

Nous n'avons pas écrit en point de lettre de communauté que 
les Supérieures déposées ne dussent point avoir de charge après 
leur déposition. J'ai bien écrit à quelques particulières que je 
trouvais fort bon de les laisser un peu en repos cette première 
année, pour se un peu reprendre. — Pour cette novice qui est 
si fort exercée intérieurement et extérieurement, selon le récit 
que vous m'en faites, l'on voit que véritablement c'est une âme 
choisie de Dieu. Vous vous y comportez fort bien. Je n'ai rien à 
dire sur cela, sinon qu'elle est en bonnes mains, étant entre les 
vôtres. — Je ne pense pas qu'il fût bien que les Supérieures 
déposées entrassent en solitude après leur déposition. Cela ne 
s'est pas encore fait. 

Je n'entends pas ce que Votre Charité veut dire en disant que 
vous avez trouvé une table pour votre confesseur, sinon que ce 
oit une condition en quelque maison séculière ; mais il n'y veut 
point être, et cela par dévotion, car il est porté à la retraite inté- 
rieure. Notre bon M. Marcher le trouve fort à son gré. Quand 
M. Quêtant et vous aurez résolu ce qui se devra faire , si vous 
l'acceptez pour votre confesseur, alors je l'entretiendrai et lui 



ANNÉE 1640. 313 

dirai tout ce qu'il faudra dire, surtout afin qu'il prenne une 
entière confiance avec vous. M. Marcher vous ira voir, puisque 
vous le voulez, et vous dira toutes nos nouvelles et nous rappor- 
tera toutes les vôtres. 

Je vais un peu voir nos chères petites Sœurs de là-haut. 
Mon Dieu! que je suis marrie de la petite de Blonay 1 ! Quel 
dommage que ces âmes ne veuillent sortir d'elles-mêmes! 
Dieu soit toujours votre guide et votre unique prétention. Amen. 

Conforme à l'original garde 5 aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCXXVI 

A LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGIVY 

SUPliRIEinii a ho.vtpeixikk 

Quelle doit ('Ire son occupation intérieure pendant la retraite. — Sœur F. E. de 
Nouvery est rappelée à Annecy. 

vive -j- jbsus ! 

[Annecy], 30 septembre [11)40], 

Ma toute très-chère et biek-aimée fille, 

Je vois, par celle que le sieur Charcot nous a apportée, que 
vous n'aviez pas encore reçu les nôtres dernières. Béni soit 
notre très-hon Dieu qui vous conserve et préserve votre ville 
[de la peste]. Je vois voire très-chere âme toujours toute ardente 
au désir d'une vie toute parfaite et très-pure. Bénie soit-elle 
en l'accomplissement d'un désir si juste! 

Ma très-chère fille, que vous dirai-je pour votre solitude et 
renouvellement? Exposez-vous devant Dieu, vide de vous-même, 
autant que vous pourrez, par une très-simple remise de tout 
votre être en ses bénites mains , et cela en la manière que vous 
serez attirée, le plus doucement et simplement qu'il se pourra, 
et suppliez sa Bonté de vous remplir des saintes lumières et 
affections qu'il vous a préparées et destinées en son éternité, 

1 Une nièce de la Mère Marie-Aimée de Blonay. 



■i 









314 LETTHES DE SAINTE CHANTAL. 

ne voulant que cela et la grâce d'y correspondre selon son très- 
saint bon plaisir; et ceci n'est qu'un renouvellement de la dis- 
position en laquelle sa souveraine Providence vous a mise, il y 
a longtemps, laquelle il faut suivre et ne point chercher d'autre 
voie ni moyen de perfection; et, avec cela, nous tenir fidèles à 
faire le bien et fuir le mal que nous connaîtrons, selon nos 
saintes observances. 

Ayez un grand soin, je vous prie, de conserver cette faible 
santé que vous avez; faites pour cela tout ce qui vous sera pos- 
sible. Mais je vous conjure, prenez fort doucement les affaires 
tant spirituelles que temporelles de votre maison, ne vous char- 
geant par-dessus vos forces, surtout du soin de votre bâtiment, 
vous faisant aider pour cela à quelqu'un de dehors. — J'envoie 
à ce coup l'obéissance de notre bonne Sœur F. -Emmanuelle [de 
Nouvery], non toutefois pour s'en servir qu'après l'Ascension, 
afin que ce qui doit revenir se fasse ensemble; cependant, je lui 
écris qu'elle demeure allègrement et en paix. Aidez-la à cela, ma 
très-chère fille, et que l'on ne lui fasse point la guerre de ce 
retardement, ni du désir qu'elle témoigne de s'en venir, de quoi 
je lui mande de s'abstenir. Je n'ai nulle pensée de la faire pro- 
poser à Arles; notre Sœur M. F. qui y est assistante, y sera élue, 
s'il plaît à Dieu. Certes, nous sommes quarante-sept céans, 
et tout ce qui doit revenir nous chargera fort, car notre monas- 
tère n'en peut tenir que quarante-six; mais la sainte Providence 
y pourvoira. Tout, grâce à sa Bonté, va bien en ces deux mai- 
sons. J'ai été la semaine passée en la seconde ; de part et d'autre, 
nous avons quantité de malades, dix ou douze céans, mais sans 
péril, oui bien de grandes langueurs. 

Quand ma Sœur F. E. reviendra, et même tandis qu'elle 
sera là, tâchez de fort gagner son cœur, afin de lui pouvoir 
cordialement dire et faire bien connaître ses défauts particuliers 
et ceux qu'elle a faits au gouvernement, ce sera une bonne 
charité. Faites donc cela, s'il se peut, ma toute chère tille, et 



ANNÉE 1640. 313 

jetez de bonne heure l'œil sur celles de votre maison que vous 
jugerez plus sensées et sincères à la Religion, afin de les dresser 
à la conduite, les faisant passer par toutes les charges, car 
d'aller dehors, il ne le faut plus, ni parler de mourir devant 
moi. Oh! non, ma très-chère fille, bien que sans exception la 
très-sainte volonté de Dieu soit faite! Priez fort sa Bonté que je 
passe le reste de mes jours et les finisse en sa sainte grâce et bon 
plaisir. — Voilà donc nos ciseaux ; je vous remercie des vôtres 
et de votre jus de réglisse, qui est très-bon et beau. — Quand 
vous verrez Monseigneur, saluez-le en tout respect de ma part. 
Je salue nos chères Sœurs; qu'elles prient pour moi. Je vous 
souhaite à toutes le comble des grâces divines. L'Institut 
s'épanche fort : le nombre des maisons passe quatre-vingts '. 
Dieu réduise tout à sa gloire, et ne permette rien que selon son 
bon plaisir! Ma fille, je suis très-sincèrement toute vôtre en 
Dieu, qui soit béni éternellement de nos âmes! Amen. 

Conforme à l'original gardé aus Archives de la Visitation d'Annecy. 



1 l,e 80" monastère do la Visitation est celui de Dieppe, établi le 
25 avril 1640, par des Religieuses de Rouen. 

Le 14 septembre de cette même année le deuxième monastère de Paris 
fit la fondation d'Amiens, qui eut pour première Supérieure la Mère 
M.-Euphrosine Turpin. Cette sainte entreprise avait d'abord rencontré de 
puissantes oppositions : elles s'évanouirent devant l'enthousiasme universel 
qu'excita le miracle opéré en faveur de M. Adrien Gambard, confesseur du 
deuxième monastère de Paris. Ce respectable ecclésiastique, atteint d'une 
maladie mortelle pendant qu'il négociait à Amiens les affaires de la fon- 
dation, avait été rappelé des portes du tombeau, par l'attouchement d'un 
autographe de saint François de Sales. Une âme favorisée de grâces extraor- 
dinaires, que le Père Saint-Jure, Jésuite, assurait être à l'abri de toute illu- 
sion, eut vers le même temps une connaissance particulière que Dieu serait 
bien servi dans le futur monastère, et qu'il y serait glorifié jusqu'à la fin 
des siècles. [Histoire de la fondation d' Amiens .) 



316 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCCXXVII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPÉRIEURE A TBON'ON 

Indifférence au bon plaisir divin. — Conseils pour le gouvernement de la 
communauté. 

vive -j- jésus! 

[Annecy], 12 octobre [1640]. 

Ma très-chère fille, 

J'ai reçu votre reddition de compte dans notre solitude. 
N'importe par où Dieu nous fasse faire notre chemin, par terre 
ou par eau, pourvu qu'il soit avec nous. Or, Il est avec nous 
très-assurément, et c'est Lui qui nous donne le désir d'être 
toute sienne; il le faut être selon qu'il le veut, et puis, quand il 
lui plaît que nous cheminions dans la simplicité et dénûment 
de tout acte, il y faut obéir et ne s'empresser plus pour cela. 
Mais il faut demeurer ferme là et ne point faire de réflexions, 
jamais : ceci a tant été dit qu'il ne faut plus le répéter. 

Il faut donner lumière à votre confesseur de la qualité des 
fautes de vos Sœurs, ou par M. Quêtant ou par vous-même, et 
ne le pas changer. Mais il faut tout à fait retrancher à ma Sœur N. 
sa conversation, et me semble vous l'avoir déjà écrit , et retran- 
cher tous ces petits présents. Certes, ces choses ne doivent 
point être permises en nos maisons; la règle en dit assez pour 
nous donner l'autorité de le faire. — Je parlerai ou ferai parler 
à M. le marquis par le bon M. Pioton, afin qu'il fasse retirer cette 
dame chez elle. — Pour N. , recommandez-lui fort de ne point 
gâter sa santé, et qu'elle tâche de tirer ses gages, qu'elle ait au 
moins de quoi se vêtir; mais il faut qu'elle soit bien résolue de 
servir à la cuisine sans autre prétention; on la recevra environ 
Pâques. Si vous la retenez, vous l'éprouverez mieux. M. N. vous 
aura dit toutes nos nouvelles passées, et nos Sœurs écriront 
les présentes; car, ma fille, je ne le puis, nous avons ici bien 



ANNÉE 1640. 317 

de l'occupation. Dieu soit béni de tout et nous comble de son 

saint amour. Je me porte mieux qu'il ne se peut dire. Soyez en 

repos de votre âme, Dieu l'aime, je la chéris uniquement. 

Mille saluts à M. Quêtant, à vos dames et nos Sœurs. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de la Côte-Saint-André (Isère). 



LETTRE MDCCXXVIII 

A MONSEIGNEUR CLAUDE D'AGHEY 

ARCHEVÊQUE DE BESANÇON 

Humilité de la Sainte. — Charitable accommodement entre les" communautés de 
Besancon et de Fribourfj. — Don fait pour une fondation à Lons-Ie-Saulnicr. 

vive f jésus! 

Annecy, 15 octobre 10^0. 

Monseigneur, 

Nous avons reçu depuis peu de jours votre chère lettre. Je 
vous rends très-humble grâce de la permission que vous donnez 
à ces pauvres Sœurs de Fribourg pour leur établissement à 
Dôle, et de l'honorable et cordiale approbation que votre bonté 
fait de noire Coutumier. 

Mais, mon Dieu! mon très-honoré seigneur, combien me 
suis-je rendue indigne du titre que vous m'y donnez; je ne 
saurais penser à la grâce de ma vocation, sous la conduite de 
notre Bienheureux Père, ni à la croyance que plusieurs ont 
quej'en ai tiré le fruit que je devais, sans douleur et sans larmes. 
Oh! que mes ingratitudes et le peu de fidélité à y correspondre 
me servent d'une poignante épine, quand j'y pense! La con- 
fiance paternelle que votre cœur me témoigne lire ces paroles 
du mien. Hélas! mon très-cher seigneur, que les jugements de 
Dieu sont bien différents de ceux des hommes! Obtenez-moi 
miséricorde de ce divin Sauveur, et grâce pour accomplir entiè- 
rement sa très-sainte volonté, puisque votre débonnairelé m'a 
fait la grâce de m'accepter pour sa fille, afin que les prières que 









I 






318 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

j'offrirai incessamment à sa divine Majesté pour votre conser- 
vation, Monseigneur, et pour votre consommation en son saint 
amour, lui puissent être agréables et à nous profitables, et que 
surtout sa douce Bonté nous donne le contentement de voir 
bientôt une sainte paix et renouvellement d'esprit dans votre 
cher diocèse, si accablé des ruines de cette misérable guerre. 

Vous me commandez, mon très-honoré seigneur, de vous dire 
en confiance mon sentiment sur l'accommodement que ces 
dignes et vertueux ecclésiastiques ont fait entre nos très-chères 
Sœurs de Besançon et de Fribourg. Ils traitent celte affaire avec 
beaucoup de raison et de justice; car, en effet, tous ces traités 
[antérieurs] sont de nulle valeur puisqu'ils sont faits sans l'au- 
torité du Supérieur. Mais pour les raisons, ou plutôt pour les 
considérations douces et charitables que nous devons avoir trai- 
tant ensemble, afin de conserver la sincérité que nous devons, je 
crois, mon très-honoré seigneur, que votre débonnaireté fera 
régner la charité au lieu de la justice, et que votre bonté ne 
désagréera pas que je lui en dise tout simplement les motifs 
qui m'en sont venus à notice, et que je joins à cette lettre, 
laquelle je n'eusse osé envoyer sans le commandement que vous 
m'en faites, les soumettant, et ma volonté et mon jugement, 
très-absolument à tout ce que votre prudente charité vous 
dictera, et veux espérer que nos Sœurs de Fribourg recevront 
aussi ce qu'il vous plaira en déterminer, avec la révérence et 
soumission qu'elles doivent. Pour nos chères Sœurs de Besançon, 
je n'en puis douter, bien qu'il y en ait quelqu'une un peu portée 
au temporel, mais vraiment non pas la Mère qui me paraît une 
vraie fille selon l'esprit de sa vocation. Si notre Bienheureux 
Père était en vie, je ne lui écrirais pas mes pensées avec plus 
de fidélité que je fais à votre débonnaireté, mon très-cher 
seigneur, qui m'en donnez aussi une si entière confiance. 

Notre très-chère Sœur M. -Agnès de Bauffremont nous a écrit 
pour nous remercier de l'assurance que nous lui avons donnée 



ANNÉE 1640. 319 

de la recevoir en ce monastère; ce sera de tout notre cœur 1 . 
Elle m'écrit, Monseigneur, que vous lui en avez donné la 
licence, dont elle se servira quand Mgr de Genève rappellera 
leur bonne Mère pour venir avec elle. En cas que la fondation 
ne se fasse pas à Fribourg, nous ferons ce que Votre Seigneurie 
nous commandera. 

J'oubliais quasi de vous dire, Monseigneur, que nous avons 
ici un bon ecclésiastique, nommé M. Belot, qui est de Lons-le- 
Saulnier. Ce vertueux prêtre a pris en telle affection notre 
Institut, qu'il lui a fait donation de sa maison qui était grande, 
mais presque toute brûlée, et les jardins et les vergers bien 
clos qu'il a, joignant quelque béritage, pour y fonder un de nos 
monastères quand il plaira à Dieu de donner la paix et rétablir 
la ville. Nous l'avons acceptée [sa donation] sous votre bon 
plaisir, Monseigneur, et celui de nos Supérieurs, nous confiant 
en votre sainte affection. Que si vous jugez le lieu convenable, 
lorsqu'il sera restauré, franchement et charitablement vous nous 
donnerez votre sainte bénédiction et permission pour nous y 
établir, ne voulant en cela que ce que vous jugerez à propos. 
Suppliant notre bon Dieu de vous combler des richesses de son 
amour, et vous conserver longuement pour sa gloire et le bon- 
heur de votre cher peuple et le nôtre en particulier, et baisant 
en tout respect vos mains sacrées, je demeure avec une profonde 
révérence et fidèle dileclion, Monseigneur, votre, etc. 



' Ce ne fut qu'après la mort de sainte J. F. de Chantai pie Soeur M. A. 
de Bauffremont fut reçue au premier monastère d'Annecy, où, d'aprcs le 
Livre des Vœux, elle passa l'année 1(344 et les quatre suivantes. 



320 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 






[Annecy], 23 octobre [1640]. 



LETTRE MDCCXXIX 

A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

A MOULINS 

Promesse de se rendre à Moulins, si Mgr de Genève le permet. 
vive -j- JÉSUS ! 

Madame, 

Je dirai tout simplement à votre bonté qui s'intéresse si fort 
pour notre bien (en quoi je reconnais tous les jours plus la 
grandeur de la bénédiction de Dieu sur nous, de nous avoir 
donné une si précieuse amitié et un si solide appui en votre 
digne personne, Madame), je lui dirai donc que bien que mon 
âge et mon inclination ne requièrent plus le travail des voyages 
ni l'emploi aux affaires, que néanmoins la force et l'autorité de 
votre jugement sur moi persévérant à m'imprimer la nécessité 
de la maison de Moulins, je m'y rends et rendrai avec tout le 
respect et soumission qui me sera possible, pourvu, Madame, 
que Mgr de Genève me le commande, auquel il faudra faire 
connaître les besoins et nécessités; car, vous me permettrez 
d'observer cette maxime que Dieu m'a donnée que, quand il 
s'agit de l'emploi de ma chétive personne, je n'y veux rien du 
mien, mais la pure et simple obéissance, par laquelle la volonté 
de Dieu m'est signifiée, et cela me suffit; car, peu m'importent 
toutes choses, pourvu qu'avec la divine grâce je vive là dedans. 
Voilà donc quelque espérance de recevoir encore le précieux et 
désirable honneur et consolation de vous revoir, Madame. 
Cependant je suis de cœur et en tout respect, Madame, votre 
très-humble et très-obéissante servante en Notre-Seigneur. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevcrs. 



ANNEE 1640. 



321 



LETTRE MDCCXXX 

A MONSEIGNEUR OCTAVE DE BELLEGARDE 

ARCHEVftQUK DE SBNS 

Remerciments pour l'envoi d'un livre. — Prévisions au sujet des élections qui 
doivent se faire aux monastères de Montargis et de Melun. — Mort du com- 
mandeur de Sillery. 

vivf •}• jksus! 

[Annecy, 1G40.] 

Monseigneur notre très-bon et très-honoré Père, 

Alon Dieu! que je trouve le temps long dès que je me suis 
donné l'honneur de vous écrire! Depuis, j'ai reçu votre cher 
livre, que l'on m'envoya sans me dire qu'il fût vôtre; je ne 
savais que voulait dire cela. Je le lus et me sembla d'y trouver 
votre -esprit, car la plupart des écrivains de ce siècle n'écrivent 
pas si moelleusementni si solidement. Le sujet en est totalement 
utile et nécessaire d'être suivi, et Dieu le fasse comprendre à 
ceux qui se mêlent de la conduite des âmes! Seulement hier 
j'appris, par notre Sœur la Supérieure de Montargis, qu'il était 
vôtre, ce qui me le rend plus précieux, mon très-cher Père. Je 
n'avais encore lu que la première partie; mais, Dieu aidant, 
je le lirai et relirai et avec profit, moyennant sa divine grâce. 
Je vous en remercie de tout mon cœur et de la très-belle et 
dévote image qu'il vous a plu de m'envoyer. Je supplie la sou- 
veraine Majesté qu'elle représente, et sa très-sainte Mère, 
de vous être à jamais favorables, mon très-cher Père, et que 
par cette sainte et douce représentation que j'aurai souvent 
devant mes yeux, mon cœur soit purifié de ses défauts, afin 
que ses désirs, que j'offrirai souvent à la divine Bonté pour 
votre conservation et augmentation en son très-pur amour, 
soient plus facilement exaucés. 

Nos deux bonnes Sœurs les Supérieures de Montargis et de 
Melun m'écrivent pour l'élection qui se doit faire celle année 
[prochaine] en leurs petites maisons; je leur nomme quelques 

vin. 21 



1 



■ 












g! ï: 



■ 



322 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Sœurs que je pense être capables de cet emploi. Et pour celles 
qu'elles disent de pouvoir proposer de leurs maisons, je les 
renvoie à votre jugement, Monseigneur, ayant un extrême désir 
que ces chères âmes donnent gloire à Dieu par la fidèle obser- 
vance de leur Institut, et consolation à votre bonté paternelle, de 
laquelle elles reçoivent tant de biens spirituels et temporels. 
La divine Bonté leur en fasse la grâce ! 

Enfin notre bon M. le commandeur est parti très-heureuse- 
ment et saintement, à ce que l'on m'écrit 1 . On ne pouvait 
attendre d'une si bonne vie qu'un trépas conforme; et je ne 
puis douter que notre bon Dieu ne lui donne une très-ample 
récompense de tant de charités qu'il a faites, et des œuvres pour 
sa gloire, qui enrichiront le ciel de beaucoup d'âmes. Il a fondé 
en ce diocèse une mission de prêtres, qui font des fruits merveil- 
leux par les villages où ils travaillent. II nous a laissées chargées 
de grandes obligations pour les charités qu'il a faites à plusieurs 
de nos maisons. Dieu les lui rende par un accroissement de 

gloire! 

Pardonnez-moi, mon très-cher Père, ma mauvaise écriture; 
la presse que le départ de ce bon Père me donne en est 
cause, n'ayant loisir de bien penser à ce que j'écris. Votre bonté 
me supportera, s'il lui plaît, et me donnera sa sainte bénédic- 
tion, puisque de tout mon cœur et en tout respect je suis, Mon- 
seigneur, votre très-humble, très-obéissante et indigne fille, etc. 

1 Aussitôt après la mort de M. de Sillery, arrivée le 26 septembre de cette 
année 1640, saint Vincent de Paul écrivit : « Il est mort en saint, comme 
il a vécu depuis qu'il s'est retiré de l'embarras du monde... Il est allé au 
ciel comme un monarque qui va prendre possession de son royaume, avec 
une force, une confiance, une paix et une douceur qui ne se peuvent 
exprimer. J'en parlais ces jours passés à Son Éminence (le cardinal de 
Richelieu), et je l'assurais avec raison que, depuis huit ou dix ans que j'avais 
l'honneur de l'approcher, je n'avais remarqué en lui ni pensée, ni parole, 
ni aucune action qui ne tendit à Dieu, et que sa pureté allait au delà de tout 
ce qu'on peut dire. » 






ANNEE 1640. 



323 



[Annecy, 1()4<).] 



LETTRE MDCCXXXI {Inédite) 

A LA MERU MARIE-AIMÉE DE RARUTIM 

SUPERIEURE A TH0VOS.' 

Conduite que doit tenir l'âme attirée ù la simplicité. 
vive -j- JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Selon que je connais l'ardeur de votre esprit, il me semble que 
vous souffrez toujours beaucoup quand vous n'avez pas facilité 
à aller à Dieu; sa divine Bonté vous a voulu laisser à vous-même 
pour vous faire voir qu'est-ce que peut la chétive créature de 
soi; rien du tout certes. Et c'était dans cette impuissance que 
vous deviez demeurer patiente, paisible et souffrante, sans vous 
essayer de faire chose quelconque, sinon de dire de temps en 
temps de ces paroles que vous me marquez, mais sans effort, 
tout simplement, et vous contenter de demeurer en la vue de 
Dieu avec une grande révérence, sans vous essayer de le regarder 
ni d'aller à Lui, ni de faire chose quelconque. Vous ne fites pas 
bien de faire ces billets, mais il fallait demeurer soumise dans 
votre pauvreté. Oh bien! vous serez une autre fois plus sage. 
Mais j'ai peine à supporter ces réflexions, que ce sont vos lâches 
infidélités et négligences; car, par la divine grâce, selon que 
je vous connais, vous n'êtes nullement entachée de ces défauts. 
Votre solitude vous sera plus utile que si vous vous fussiez fondue 
en douceur; Dieu le vous fasse voir un jour, s'il lui plaît! 
.le le bénis et remercie des grâces qu'il fait à vos Sœurs; 
faites qu'elles prient un peu pour mes besoins, surtout notre 
Sœur F. M. 

Je commence à répondre à votre mémoire [sur] l'état de votre 
solitude. Je vous l'ai déjà dit, il ne fallait point s'essayer à faire 
ce regard, vous n'en étiez en pouvoir: mais demeurer sans acte 
actuel, sans vous mouvoir à quoi que ce soit... Tous ces actes 

21 






324 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que vous marquez de se laisser soumettre, quand [l'àme] a 
liberté de les faire, dans cette très-simple simplicité, il la 
faut laisser faire ; mais vous n'aviez pas ce pouvoir, et partant 
il ne s'en fallait pas efforcer. Quand l'on a le simple regard 
libre, il comprend tout et en un degré d'unité qui surpasse 
tout, bien que l'on y puisse dire des paroles quand elles sont 
excitées par l'attrait divin; mais non pas vous, car ce ne serait 
que pour rechercher des satisfactions humaines. Il faut rece- 
voir tout ce que Dieu donne, soit les bonnes pensées, lumières, 
mouvements , paroles et semblables traits qui passent dans nos 
cœurs, s'ils arrivent en cette vue et simple regard en Dieu. II 
ne faut pas quitter cette attention pour courir, ou se complaire 
ou amuser à cela, car ce serait quitter le principal pour l'acces- 
soire. Ces choses demeurent comme il plaît à Celui qui les 
donne et se passent de même. Il faut suivre les attraits et exci- 
tations que Dieu fait à l'àme. Demeurez tout en Dieu qui soit 
béni. [Que] Dieu bénisse et possède ma fille! Je suis toute vôtre 
de cœur. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visilatiou de Paraj-le-Monial. 






< 



LETTRE MDCCXXXII 

A LA MÈRE CATHERINE-ELISABETH DE LA TOUR 

SL'PBRIia'Rfc: A GRAV 

Encouragement à porter le poids de la Supériorité. — Témoigner une respectueuse 
dilection à la Supérieure de Fribourg. — Préservation du monastère de Turin. 
Élection de Sœur M. -Françoise Humbert à Cresl. 

vive -j- jksus! 

Annecy, '21 novembre 1640. 

Ma très-chère et bien-aimée fille, 
Mais qui en doutait que vous fussiez réélue? Certes, ce n'était 
pas moi; nos chères Sœurs ont trop bonne vue pour aller cher- 






ANNÉE 1640. 325 

cher loin ce qu'elles ont chez elles. Or sus, ma chère fille, je 
veux dire votre coulpe, je vous veux un peu mortifier de laisser 
entrer si avant dans voire esprit le désir de quitter la charge 
d'une maison que vous voyez qui n'a pas encore des sujets 
prêts pour sa conduite, et où vous voyez que Dieu donne de si 
grandes bénédictions à la vôtre, pour le spirituel et temporel et 
au contentement et édification de chacun. Ma très-chère fille, 
que cela vous serve de signe de la très-sainte volonté de Dieu, 
et vous fasse tenir très-humble et reconnaissante devant sa 
Bonlé, qui daigne se servir de vous pour conduire sa maison 
et ses épouses. Continuez donc, ma très-chère fille, joyeuse- 
ment votre petit service à ce cher monastère, et que nos bonnes 
Sœurs s'avancent de plus en plus en la sainte observance, et du 
côté de la sainte éternité, où je vois que Dieu retire toujours 
quelques-unes de vos bonnes Sœurs. Certes, vous en enterrez 
prou; mais je pense que le souverain Maître veut toujours 
cueillir de temps en lemps quelques-unes des (leurs des mieux 
épanouies. La très-sainte volonté de Dieu soit faite! Mais vous, 
ma très-chère fille, que pensez-vous de vous trouver ainsi mal? 
je vous conjure que vous vous laissiez soulager et traiter comme 
le médecin ordonne, afin qu'avec l'aide divine vous puissiez 
encore servir longuement, humblement et saintement notre 
Institut que vous chérissez tant. 

Je suis bien consolée, ma très-chère fille, de votre heureux 
établissement dans Gray, et que ce soit un Père Jésuite qui ait 
fait loute la cérémonie et le sermon. Partout les Pères de cette 
Compagnie nous témoignent une si sainte affection que certes 
cela nous oblige à un grand respect et reconnaissance cordiale. 
Au reste, ma très-chère fille, vos pensées pour l'accommode- 
ment entre Champlitte et Gray sont fort conformes aux miennes, 
et je trouve tout cela fort bien dans la raison et dans une égale 
et cordiale charité pour les unes et pour les autres. J'espère 
bien en Notre-Seigneur qu'il n'y aura point de difficulté entre les 



VI 













?i 






I v\ 



326 lettres de sainte chantal. 

maisons de Gray et de Champlitte. — Pour ce qui est de la bonne 
Mère de Fribourg, ma très-chère fille, n'opposez à toutes ses 
froideurs qu'une très-humble et respectueuse dilection cordiale. 
Tenez-vous dans la disposition et bonne volonté de lui céder le 
nom de la maison de Champlitte; mais ne vous mettez pas en 
peine de lui en écrire davantage, attendez qu'elle vous en parle, 
Pour moi, je crois qu'elle n'y pensera plus, puisque Mgr de 
[Besançon] a concédé de s'établir à Dôle. 

Ma très-chère fille, j'avais écrit cette lettre à l'avantage, il y 
a bien trois semaines, attendant votre apothicaire pour mettre 
toutes les réponses ensemble; mais puisqu'il ne vient point, je 
donne toujours ceci à un bon Père de Saint-Dominique qui va 
à Besançon, et nous a fait avertir ce soir qu'il part demain de 
grand matin. — Nous nous portons toutes bien, grâce à Dieu, 
bien que les fièvres aient essayé le courage de bien bon nombre 
de nos Sœurs qui sont maintenant hors de l'infirmerie, La 
secrétaire a été la dernière, et je vais toujours la première 
à souhaiter à ma plus chère fille mille saintes bénédictions, 
étant du tout, ma très-chère fille, votre très-humble et indigne 
sœur et servante qui est, je vous assure, vôtre, et toute vôtre 
de bien bon cœur, ma très-chère fille. 

\P. S.] Notre-Seigneur a préservé de tout mal nos Sœurs de 
Turin dans les plus grands troubles de la guerre; elles ont fini 
les affaires de leur Bulle et fait leurs filles professes. Notre 
Sœur M. -Françoise Humbert est allée ce mois d'octobre à Crest, 
où nos Sœurs l'ont élue. Ma Sœur M. A. Ducret est allée 
avec elle. 






ANNEE lti-40. 



327 



LETTRE MDCCXXXIII 

A MONSIEUR LE MARQUIS DE PIANESSE 

h TUB1N 

Actions de grâces à Dieu pour la conservation du marquis et de la communauté de 
Turin pendant la fjuerre. 



vive -'- jésus! 



[Annecy], 9 décembre 1640. 



Monsieur, 

Que peut-on dire maintenant, sinon : Loué soit éternellement 
le grand Dieu d'Israël, qui a fait miséricorde à ce bon peuple 
de Turin, quia conservé votre chère personne, Monsieur, emmi 
tant de périls, qui a lenu sous les ailes de sa paternelle protec- 
tion celle petite famille consacrée à sa gloire et à l'honneur de 
la Très-Sainte Vierge sa Mère, et enfin a garanti des hasards de 
la mort le fidèle M. B. et le bon M. Truitat, que la divine Provi- 
dence avait donnés à ces chères âmes comme des anges visibles, 
pour les aider et garder en lant de si grands besoins! Bénie soit 
une si grande et souveraine bonté! Monsieur, aimez bien, je 
vous prie, ces deux fidèles amis de la Visitation, laquelle je ne 
vous saurais recommander; il serait superflu : vous en êtes le 
tout bon père et prolecteur. 

De la chère petite fille l en êtes-vous content, Monsieur? 
1,'élève-t-on selon vos saintes intentions? Au moins devez-vous 
vous assurer que le soin et l'affection n'y manquent pas, non 
plus qu'une entière obligation à vous rendre toutes sortes de 
devoirs. — Nos Sœurs d'ici vous saluent en tout respect avec 
moi. Assurément, Monsieur, nous vous avons toutes tenu parole, 
vous nous étiez toujours présent devant Dieu. J'étais bien 
touchée quelquefois d'appréhension; mais quand après la sainte 
communion, je vous montrais à Noire-Seigneur, il me semblait 

1 La fille du marquis de Pianesse qu'on élevait au monastère de Turin. 







)• 












328 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que je demeurais consolée, et je me confie que vous ne m'ou- 
blierez jamais devant sa divine Bonté, je vous en supplie et 
conjure, Monsieur, et de me croire toujours, car je la suis, du 
cœur qui sans cesse vous souhaitera les très-précieuses grâces 
de notre divin Sauveur, Monsieur, votre très-humble, etc. 



LETTRE MDCCXXXIV (Inédite) 

A LA MÈRE CATHERINE-ELISABETH DE LA TOUR 

SUPÉRIEURE A GIUY 

Prière de céder la fondation de Champlitte au monastère de Fribourg. 

vive f .tksus! 

Annecy, 20 décembre 1640. 

Ma très-chère fille, 

Je supplie notre divin Sauveur de nous faire abondamment 
part des mérites de sa sainte Nativité. 

Vous aurez reçu à présent les réponses que nous fîmes aux 
vôtres par la voie de votre apothicaire, lequel vous a été bien 
plus fidèle que n'a pas été celui de nos chères Sœurs de Besan- 
con qui nous envoya si tard leurs lettres depuis Genève, que les 
réponses nous en sont demeurées, avec la croyance que j'ai qu'à 
présent vos affaires sont faites, et que vous serez demeurées 
d'accord et en bonne union, sachant bien que votre bon et 
cordial cœur ne désire rien tant que cela. Or, ma très-chère 
fille, en voici un autre qui se présente et lequel je vous propose, 
et afin de ne pas vous écrire la chose tout au long, je vous 
envoie la lettre que ma Sœur la Supérieure de Fribourg a écrite 
à ma Sœur Jeanne-Thérèse [Picoteau] ; c'est pour savoir si vous 
voudriez bien faire la charité de leur céder votre établissement 
de Champlille, au cas qu'elles ne soient pas établies à Fribourg, 
sans que pour cela elles désirent aucunement de vos biens qui 
en dépendent; mais ayant celle assurée retraite, au moins de 
nom, cela donnerait facilité aux filles de Fribourg d'enlrer 



ANNÉE 1640. 329 

parmi elles ; et cela étant, ce serait le moyen d'y avoir plus 
facilement leur réception, y étant fort aimées et estimées, et 
Monseigneur même leur veut donner sa maison. Les parents 
des filles ne veulent en façon quelconque leur permettre d'être 
Religieuses, qu'en mettant dans le contrat le lieu où elles se 
retireront, au cas qu'elles ne soient pas reçues à Fribourg. 
Nous retirerons toujours de bon cœur ma Sœur la Supérieure et 
ma Sœur M. -Désirée; mais de nous hasarder à dire qu'en ce 
cas nous retirerions toute cette troupe-là, c'est chose que nous 
ne pouvons pas faire, bien que j'espère que Dieu ne permettra 
pas que l'on soit en ces peines. 

Ma très-chère fille, je connais votre bon cœur, et je suis très- 
assurée que vous ferez en cette occasion tout ce qui se pourra 
faire, comme une bonne et vraie fille de la Visitation doit faire 
pour le bien de son cher Institut et de ses chères Sœurs. Je 
vous prie d'en écrire à ma Sœur la Supérieure de Fribourg tout 
franchement et confidemment, afin que par ensemble vous 
puissiez faire ce petit accommodement qui serait, à mon 
jugement, fort agréable à Dieu et servirait au repos de ces 
pauvres filles. Vous verrez plus amplement dans sa lettre ses 
propositions qui ne sont point chargeantes, n'intéressant votre 
maison. 

Ma très-chère fille, votre tout bon cœur, que le mien chérit 
certes très-sincèrement, se confie en sa charité qu'il fera tout 
ce qui se pourra légitimement pour la consolation de ces pauvres 
filles, qui certes me font pitié. Ma bien-aimée et très-chère 
fille, que votre chère âme ait à cœur de prier pour moi, je 
vous en conjure, et toutes nos chères Sœurs que je salue chère- 
ment avec vous. Dieu soit béni! — Veille de saint Thomas. 



Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Année 









I 



g 



330 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCCXXXV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOiYAY 

SUPÉRIEURE A BOURG E\ BRESSE 

Choix d'une Supérieure pour Moulins. — Désir que la Mère de Blonay soit élue 

à Annecy. 



VIVE -f- JÉSUS.* 



[Annecy], 19 décembre [1640]. 



Ma toute très-chère fille, 
Vous pouvez penser avec quelle consolation j'entendis le 
récit que notre bon M. Marcher me fit de vos nouvelles et de 
votre chère troupe; mais il me mit en peine quand il me dit 
que votre maison aurait encore besoin d'une Supérieure de 
dehors, parce que je ne sais bonnement où la trouver, sinon 
que je pense que notre Sœur deChastelluxy retournerait d'aussi 
bon cœur que les filles la désireraient. Mais, selon qu'elle m'a 
déjà écrit, elle nous voudrait en sa place, non qu'elle me l'ait osé 
dire clairement, mais me demandant pour trois ans, si elle ne 
les peut obtenir, au moins pour trois mois, dit-elle, avec une 
Supérieure ancienne qui soit en grand crédit et estime, et dont 
la vertu et l'expérience se fassent révérer. Je n'en sais point 
que vous en tout l'Ordre. Je l'ai priée de me la nommer. Or 
c'est la vraie vérité qu'il en faudrait une telle en celte maison-là, 
pour achever son raffermissement et pour la consolation de 
madame de Montmorency, qui est un trésor de vertus et d'appuis 
en cette maison-là. Néanmoins je persévère à vous retirer ici, 
si nous pouvons, en cas que l'on ne vous veuille à Lyon, ce 
que je ne pense pas qui soit l'intention de Son Eminence et 
qu'il veuille vous laisser là. Or pourtant je voudrais, si l'on ne 
vous relâche à nous, que vous allassiez à Moulins, afin que 
n'étant plus en son diocèse nous vous puissions rappeler ici, 
qui est mon grand désir de passer le reste de mes jours avec 
vous, si c'est le bon plaisir de Dieu. J'attends quelque résolution 
de Lyon : je le presse. 



r 



ANNKK KiiO. 8M 

Cependant, je vous prie, faites tenir ces lettres à l'aray, et les 
accompagnez d'une charitable recommandation, afin qu'elles 
assistent leurs pauvres Sœurs de Charollcs, leur donnant une 
couple de leurs Sœurs avec leurs dots, pour les aider à se tirer 
de la misère, et leur faire avoir du pain. Je leur écris pour 
cela; voyez ma lettre et puis la fermez. Dieu nous veuille donner 
cet esprit de parfaite charité! Ma fille, je suis vôtre d'un cœur 
incomparable. 

Conforme à l'oriirlnal rrardé aux Animes de la Visitation d'Annecy. 



L E T T RE M I ) C ( : X X X V I {Inédite) 

A LA MÊME 

Douleur qu'éprouverai* la Sainte si elle ne pouvait obtenir cette Mère pour le 
monutère d'Annecy. — Une Supérieure ne doit pas permettre des louange! et 
des flatterie* autour de sa personne. 



VIVK t JKSUSI 



[Annecy, 19 décembre 1640.] 

Puisque j'ai le loisir d'ajouter à ma lettre de ce matin, que 
j'ai faite si à la hâte, je vous dirai, ma très-chère fille, que ce 
que vous me dites de notre Sœur de Cliastellux n'avait point été 
représenté à ma pensée, et je pense que c'est quelqu'un qui se 
veut rite; mais je pense bien qu'elles s'écrivent fort conlidem- 
ment ces deux bonnes [Sœurs]. 

Or, nous faisons ce que nous voyons pouvoir être utile, mais 
dans l'entière dépendance de Dieu; cl je vous prie de prier et 
faire prier pour cela, car cela nous serait dur que l'on ne 
voulût permettre voire retraite ici et que l'on vous tînt ailleurs. 
Que si l'on vous rappelait en Hellecour, oh! ce serait nous faire 
justice et charité, et je leur céderais de bon cœur; mais vous 
donner a d'autres, pour nous priver de votre chère personne, 
cela serait dur; cependant! demeurons en paix et disposées à 



m- 
















332 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

recevoir ce qu'il plaira à Notre-Seigneur, sans ouvrir noire 
bouche pour dire une seule parole de plainte. Et je vous prie 
d'être fort sur vos gardes de ce côté-là, avec qui que ce soit ; je 
connais votre bonté et facilité à parler avec ceux qui vous 
témoignent un peu de confiance. Enfin j'espère que Dieu con- 
vertira tout à sa gloire, et encore à votre honneur et avantage, 
bien que de ce point nous ne devions pas seulement y penser, 
mais laisser tout ce qui nous touche à Dieu. Voilà notre bon 
Père N... ce vrai serviteur de Dieu et cordial [ami] de la Visita- 
tion ; je l'aime chèrement et lui ai bien de la confiance. 

Il faut que je vous dise selon notre pensée et confiance 
que notre bon M. Marcher, lequel est jaloux et exact à tout 
ce qui louche la Visitation, me dit à son retour de vers vous, 
qu'il avait remarqué que vos filles vous faisaient quantité 
de caresses et qu'elles vous louaient nonpareillement et que 
vous ne leur en dites rien; que s'il eût eu plus de loisir, il vous 
eût dit confidemment que cela l'avait étonné. Il vit bien que 
vous le souffriez par bonté; mais c'est la vérité qu'il ne faut pas 
souffrir cela aux filles qui abondent en telles flatteries. Il a fallu 
que mon cœur ait dit cela au vôtre qui m'est très-cher. 

Conforme à «ne copie de l'original gardé à la Visitation de Solenre (Sniss ) . 



LETTRE MDCCXXXVII {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-A1MÉE DE RABUTIN 

supéhieube: a thoxox 
Les grâces de Dieu doivent être conservées par la mortification. 

vive -j- jésus! 

Ma toute très-chère fille, 

De vrai, notre très-bon Dieu vous fait de grandes grâces et à 

toute votre communauté. Je crois que la Très-Sainte Vierge en 

est le canal, et votre dévotion, l'attrait. Enfin, vous êtes infini- 



[ Annecy, décembre 1640. 




ANNÉE 1640. 333 

ment obligée à cette souveraine Majesté qui donne tant de béné- 
dictions à votre chère âme et à celles de toutes nos Sœurs. 
Gardez-vous de tout désir et empressement intérieur, et vaquez 
à tout avec très-grande tranquillité. 

Dieu fasse la grâce à notre Sœur J. -Baptiste d'être fidèle à la 
grâce reçue, elle est très-grande; mais, si elle ne se mortifie 
fidèlement, il est à craindre que quand les sentiments seront 
passés, elle ne s'alenlisse. Et ma pauvre Sœur Séraphine, si le 
Père qui les a confessées leur pouvait bien faire comprendre 
l'importance de demeurer fermes en la grâce reçue, et la crainte 
qu'elles doivent avoir de la perdre, car peut-être ne retour- 
nerait-elle jamais, je pense que cela leur ferait grand bien. Je 
vous confesse que je suis attendrie de la grâce donnée à ma 
Sœur M. -Séraphine, oh! qu'elle est grande et précieuse! 
Dieu lui donne mille morts avant que d'en déchoir; mais 
j'espère qu'elle ne le fera pas, car Celui qui a commencé 
l'œuvre, par sa puissante main, la soutiendra et perfectionnera. 
Mille millions de louanges lui en soient rendues et à sa sainte 
Mère. Je sens celte fille toute dans mon cœur. Je me recom- 
mande aux prières de toutes. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE MDCCXXXVIII 

A LA RÉVÉRENDE MÈRE MARIE DE LA TRINITÉ 

PRIEURE DES CARMÉLITES, A TROVKS 

Mort du commandeur de Sillery. — Union proposée el acceptée entre l'Institut de la 
Visilation et le saint Ordre du Carmel. — Désir du ciel. 



[Annecy, 1640.] 



vive -j- JESUS ! 

Ma très-bonne et très-chère Mère, 
Le divin Sauveur règne éternellement en nos âmes, et sa 
très-douce et sainte Mère noire vraie protectrice! 

J'espère en la grâce de leur divine Majesté que ce qu'ils ont 



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334 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

uni en leur sacrée dilection, le temps ni le silence, ni chose 
quelconque n'y apportera aucune altération. Il me semble 
impossible de vous oublier; vous m'êtes trop chèrement pré- 
cieuse. J'estime tant la grâce de votre amitié et de votre sou- 
venir devant Dieu que rien n'y est comparable. Ma bonne et 
chère Mère, obtenez de ce très-débonnaire Sauveur que je vive, 
ce peu de jours qui me restent, et que je meure dans sa grâce, 
accomplissant parfaitement sa très-sainte volonté. 

Hélas! que le très-cher et bon père M. le commandeur est 
heureux d'avoir vécu et fait son passage si saintement ! Cette 
chère âme ne respirait que la gloire de Dieu et l'honneur de sa 
sainte Mère. Mon cœur a ressenti cette perte qui est très-grande; 
mais béni soit le saint Nom de Dieu qui nous le rendra plus 
utile devant sa Majesté où il verra, avec nos saints Fondateurs, 
les besoins de leur Institut, et de nos âmes en particulier, pour 
nous obtenir ce qui nous est nécessaire ! Il avait bien au cœur 
l'union de notre petite Congrégation avec votre grand et saint 
Ordre. Je crois qu'il vous fit tenir la lettre que je vous écrivais 
sur ce sujet, oùje vous priais, ma bonne Mère, de nous signifier 
ce que de notre part nous devrions contribuer pour acquérir le 
bonheur d'une spéciale union avec vous. Le Révérend Père 
Gibieux nous fit l'honneur de nous en écrire et nous disait 
que nous devions faire une communion générale tous les 
samedis à cette intention les unes pour les autres. Je lui 
répondis comme nos Constitutions ne nous permettaient pas 
des communions générales par-dessus celles qui sont ordonnées, 
mais que nous appliquerions à cette intention celles qui se 
feront tous les samedis, qui sont au moins trois; et que si votre 
saint Ordre nous faisait part de la sienne du samedi, cela serait 
bien convenable à la grandeur de sa charité. ma très-bonne 
et très-chère Mère ! ne faut-il pas que les grands et abondants 
en richesses spirituelles en déparlent aux pauvres et petits, 
comme en vérité je crois qu'est notre petite Congrégation en 







ANNEE 1640. 335 

comparaison de votre saint Ordre, qui a déjà envoyé tant de 
saints et de saintes dans le ciel? 

Depuis peu de jours, j'ai reçu votre lettre du 8 de novembre, 
où vous me déclarez vos pensées pour cette sainte union, 
laquelle j'embrasse de tout mon cœur, ayant incontinent offert 
ma volonté à Dieu et celle de toutes les Filles de la Visitation, 
selon votre sainte intention qui est tout à fait selon que nous 
pouvions désirer, et laquelle me donne un certain sentiment 
qui me console et fait espérer beaucoup de grâces de cette 
liaison. Or, comme la fête de la très-sainte et pure Conception 
de Notre-Dame et celle de saint Jean étaient passées quand je 
reçus votre bénite lettre, je n'ai pas laissé de faire l'offrande et 
de faire coucberpar écrit les saintes intentions de notre union, 
bien exprimées, que j'enverrai dans tous nos monastères, afin 
que dès maintenant nos Sœurs offrent au divin Sauveur et à 
sa sainte Mère leurs cœurs pour cela, attendant de le faire géné- 
ralement au jour de l'Immaculée Conception , et les prie que 
cela soit écrit sur le livre du Cbapitre et que tous les ans à ces 
deux saintes fêtes nous reconfirmions et reliions de nouveau 
notre sacrée union; voilà, ma toute bonne et cbère Mère, ce 
que nous ferons. Faites que votre monastère fasse le même, 
afin que ce bonheur nous soit permanent et constant, à la très- 
grande gloire de Jésus et de Marie '. 

Vous me dites que nous ne vivrons plus guère nous deux. 
Oh Dieu! la bonne nouvelle! Mais pourriez-vous obtenir de la 
divine Miséricorde que nous partissions et allassions ensemble 
louer, adorer, aimer et bénir éternellement ce souverain amateur 
des âmes? Ma bonne Mère, employez votre crédit pour cela, selon 



1 Ce vœu de sainte J. F. de Chantai a été réalisé jusqu'à ce jour dans 
l'Institut de la Visitation où l'on professe envers l'Ordre du Carniel une 
estime toute particulière. On y a conservé chèrement la pratique des 
communions, telle que la sainte Fondatrice l'indique ici , et cette union 
qu'elle a cimentée elle-même durera autant que sa Congrégation. 












336 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

toutefois le très-saint bon plaisir du Sauveur, que je supplie 
vous combler de son saint et pur amour et toutes vos chères 
filles, aux prières desquelles je me recommande, et je suis de 
cœur, votre, etc. 



LETTRE MDCCXXXIX {Inédite) 

A LA SOEUR MARIE-FRAMÇOISE DE CORBEAU 

ASSISTANTE ET MAITRESSE DES NOVICES, A TURIN 

Elle lui souhaite de progresser en humilité et simplicité. 

vive + JÉSUS ! 

[Annecy, 1640.) 

Ma très-chère fille, 
Je vous salue réciproquement, et vous souhaite une profonde 
et solide humilité et sincère simplicité à l'obéissance; et, avec 
cela, ma très-chère fille, votre cœur ne ressentira pas si sensi- 
blement la répréhension de vos fautes, ains les vous fera accuser 
franchement, et chérir celles qui vous les montrent charitable- 
ment, avec amour. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



[Annecy, 1640 



LETTRE MDCCXL 

4 LA SOEUR JEANNE-BÉNIGNE GOJOS 

RELIGIEUSE DOMESTIQUE, A TURIN ' 

Le cœur que Dieu gouverne n'a pas besoin d'autre directeur. 
vive \ jésus! 

Ma fille très-chère, 
En ce peu de mots que vous me dites de votre intérieure 
occupation, il me semble que Dieu me fait voir votre âme 
comme si elle était exposée à mes yeux. C'est Dieu qui opère 

'Cette humble Sœur domestique, émule de la Bienheureuse Marguerite- 
Marie dans l'héroïsme de l'amour et de la pénitence, naquit à Viuz en 
Veronay, diocèse de Genève. Depuis son entrée au premier monastère 
d'Annecy (1635), sa vie est un magnifique enchaînement de grâces surna- 



ANNÉE 1640. 337 

en vous, et sans vous, ce qui se passe en votre chère àme. II 
m'est avis donc que ce que vous devez faire, c'est de regarder 
Dieu et le laisser agir, vous tenant dans l'amoureuse simplicité 
intérieure. Et quant à l'extérieur, employez fidèlement les 
occasions que sa Providence vous présentera dans chaque 



lurelles de l'ordre le plus élevé. Sainle J. F. de Chantai la conduisit à la fon- 
dation de Turin, où Jeanne-Bénigne prononça les vœux sacrés le 10 juin 1640. 
u Depuis le jour de sa profession, il ne lui semblait plus être sur la terre. 
Plusieurs volumes seraient insuffisants à contenir le détail des faveurs 
qu'elle reçut de la magnanimité du Père céleste, de l'amour du Verbe, de 
la libéralité du Saint-Esprit. La Reine Immaculée fut le canal par lequel 
la Sainte Trinité se communiquait à elle; ses Anges gardiens, les ambassa- 
deurs visibles que lui députait son divin Époux. Saint Joseph, saint Pierre 
et saint Paul, saint Augustin et saint François de Sales la visitaient dans sa 
pauvre cellule, et la comblaient de si pures délices qu'elle se demandait par- 
fois si elle était transportée au ciel ou si le ciel s'abaissait jusque dans le 
monastère. » Pour expliquer les grâces reçues par l'adorable Sacrement de 
nos Autels, « la plume d'un Séraphin, dit cette humble fille, resterait 
court » . Sa correspondance à tant de faveurs a été admirable : éclairée d'un 
rayon divin au pied du tombeau de saint François de Sales, elle fut dès lors 
comme sourde, aveugle et muette pour toutes les choses de la terre, étran- 
gère à tout sentiment humain ou naturel, u passant de tout le créé au céleste, 
à l'infini, en sorte qu'après cinquante-sept ans de vie religieuse elle pou- 
vait dire : Dieu a été incessamment l'unique objet de mon esprit , le seul 
amour de mon cœur, et sa gloire, la fin de toutes mes actions. — Les dépo- 
sitaires de sa conscience ont pu assurer qu'elle n'avait jamais rien refusé 
au saint mouvement de la grâce, ni rien accordé à la nature de ce qu'elle 
pouvait lui retrancher sans mourir. » 

Son amour pour le prochain lui faisait non-seulement oublier ses propres 
intérêts, mais, à l'exemple de l'auguste Victime, prendre sur elle, devant 
Dieu et devant les hommes, les fautes qu'il commettait, les expiant par des 
austérités effroyables. Une fois entre autres , pour obtenir des grâces de pré- 
servation à des âmes menacées de perdre la foi, elle coucha pendant trois 
ans sur le pavé de sa cellule. 

« La qualité de Serviteur que Jésus a prise, disait-elle, a plus glorifié 
Dieu que celle de Sauveur. » Aussi ne voulut-elle jamais quittler son rang de 
Sœur domestique. Les laborieux emplois qui lui furent confiés toute sa vie 
étaient au-dessus des forces de plusieurs personnes; mais ses Anges gardiens 
se faisaient avec elle «jardiniers, cuisiniers, boulangers, dépensiers, allu- 
viii. 22 






338 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

moment pour la pratique des vertus. Mais ce que je dis est 
superflu, car le cœur que Dieu gouverne n'a besoin d'autre 
directeur. Suppliez sa Bonté, ma chère fille, d'accomplir en 
nous sa sainte volonté, sans que nous y apportions aucun 
empêchement. Votre, etc. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 

meurs de feu, dresseurs de table ». Parler des multiplications dues à ses 
prières, et constatées par les personnes du dehors et la communauté de 
Turin, serait trop long. 11 ne le serait pas moins d'énumérer les prédictions 
qu'elle a failes : toutes se sont réalisées. — Le Saint-Esprit l'a con- 
duite dans les voies les plus sublimes de la mysticité, avec des lumières et 
des communications ineffables. « Il était surprenant, a déposé le confes- 
seur de la Visitation de Turin, de voir cette simple fille, sans étude et sans 
instruction, comprendre admirablement les Psaumes, tirer de la Sainte 
Écriture les passages les plus appropriés aux divers états de la vie spiri- 
tuelle, les appliquer avec une justesse qui étonnait les plus doctes. » — 
A ses vœux de Religion elle en avait joint de secrets , dont la pratique 
effrayait ses directeurs, qui assuraient y voir une perfection aussi élevée que 
dans l'héroïque engagement contracté par sainte Thérèse et sainte J. F. de 
Chantai. — Contemporaine de la Bienheureuse Marguerite-Marie, Sœur 
Jeanne-Bénigne eut une connaissance surnaturelle des grandes manifesta- 
tions du Sacré-Coeur nu Jésus, quoique à cette époque il n'en fût point ques- 
tion en Italie. La Supérieure, lui demandant si elle recevait autant de grâces 
que la sainte confidente de ce Coeur adorable, en obtint cette réponse : « Ma 
Mère, elle est plus fidèle que moi, mais Bénigne n'a rien à lui envier!... » 

Après l'avoir fait longtemps jouir des splendeurs du Thabor, le divin 
Époux voulut que cette épouse privilégiée terminât sa vie comme Lui au milieu 
des ténèbres et des angoisses du Calvaire. Dès longtemps elle avait eu révé- 
lation de ce dessein providentiel, et se réjouissait dans l'espoir de devenir 
conforme au Sauveur mourant. Elle soutint avec une invincible constance des 
iiuffrances intimes mille fois plus douloureuses que celles dont son corps 
était torturé, et le 5 novembre 1692 elle put prononcer le Consummatum 
est!... « Les grâces nombreuses obtenues par l'invocation de cette humble 
et sainte fille attestent son crédit auprès de Dieu, qui a promis d'exaucer les 
prières qu'elle déposerait au pied du trône de l'Agneau. » 

Sa vie a été imprimée à Turin sous ce titre : te charme du divin amour, 

ou Vie de la dévote Sœur Jeanne-Bénigne Gojos, Religieuse domestique 
de la Visitation Sainte- Marie, morte en odeur de sainteté au monastère de 

Turin. Volume in-12. 



ANNEE 1641 



H 



LETTRE MDCCXLI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIV 

SUPÉRIEURE A THONOJJ 

Comment recevoir les consolations et les désolations. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

Annecy, 10 janvier 16 il. 

Ma chère fille, 
Je vois que votre chère àme est toujours clans ses vicissitudes 
de consolations et bonnes lumières, et aussi de délaissements, 
ténèbres et sécheresses ; toutes les bonnes âmes passent par là. 
Je vois que la vôtre a toujours un peu de peine quand elle est 
réduite aux impuissances, par la crainte que vous avez que cela 
ne vous arrive par votre faute et d'offenser Dieu par vos lâchetés 
et infidélités. Hélas! où en serions-nous si les ténèbres et im- 
puissances nous rendaient coupables devant Dieu! Au contraire, 
sa divine Bonté nous les donne pour nous purifier, et faire 
mériter par cette souffrance portée humblement et doucement; 
car qui ne sait que les goûts, les lumières et agilités spirituelles 
ne sont pas en notre pouvoir, et que nous n'y avons que le seul 
acte de la volonté? De quoi donc nous tourmenter quand nous 
ne pouvons ceci et cela? Mais je vois que Notre-Seigneur ne 
vous laisse pas de fort loin, et que dans vos sécheresses 11 vous 
donne toujours de quoi passer chemin : que cela vous suffise 
et ne vous regardez point tant. Vous voyez trop ce qui se passe 
en vous : vous devriez recevoir le bien et le mal, la consolation 
et la désolation également, sans y vouloir prendre garde, aius 
tenir votre esprit simplement attentif à Dieu, sans vous amuser 

22. 






340 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

à ce qui se passe, en sorte que vous ne voyiez ni sachiez dire ce 
que c'est. Tâchez, autant qu'il vous sera possible, de faire cela, 
et de ne point laisser entrer ces craintes du péché si avant dans 
votre cœur. Il le faut éviter soigneusement quand on le voit; 
hors de là n'y point penser. 

Je vois bien que vous ne faites pas tout ce que vous voulez 
de votre esprit; mais c'est aussi une peine qu'il faut souffrir 
sans s'y amuser, lâchant toutefois de l'accoiser doucement et 
lui retrancher toute réflexion volontaire. Priez Dieu que je 
fasse bien ce que je vous dis. Sa Bonté vous bénisse et soit 
bénie ! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon. 



LETTRE MDCCXLII 

A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

A U0KLIXS 

Envoi d'une lettre de Mgr de Genève, relativement au voyage de la Sainle 

& Moulins. 



Annecy, 15 janvier 1641. 



vive •}• jésus! 

Madame, 

11 m'a bien fâché d'être si longtemps sans répondre à celle 
dont votre bonté m'a honorée; mais il fallait que j'attendisse de 
pouvoir parler à Mgr de Genève, à qui l'âge et la saison ne lui 
permettent guère de sortir du logis, outre que j'ai aussi été 
retenue dans la chambre plusieurs jours pour un grand rhume : 
avant-hier seulement, il vint ici. Je n'eus pas besoin, Madame, 
de lui dire qui vous êtes, car il connaît très-bien votre illustre 
maison; et, par réputation, la dignité des grâces naturelles et 
surnaturelles dont la suprême Providence vous a gratifiée , 
Madame, et il m'en parla avec singulier respect. 

Voilà sa réponse à laquelle je n'ai contribué chose quelcon- 




ANNÉE 1641. 341 

que, j'en ferais conscience; car comme je me sens tout à fait 
incapable de rendre utilement le service que votre bonté attend 
de moi et toutes nos Sœurs, si ce n'est par la bénédiction de 
la sainte obéissance, je désire n'y avoir aucune part que celle 
d'une sincère soumission. Je pense que, comme ce bon prélat 
sait qu'il est impossible que je parle de ce monastère qu'après 
l'Ascension, il vous le mandera : s'il ne le fait pas, je vous le 
dis, Madame, qu'en conscience il ne se peut; car ayant à faire 
ici l'élection d'une Supérieure, je ne puis en façon quelconque 
abandonner cette maison que cela ne soit fait. — Je ne sais 
pas ce que Mgr de Genève vous répond, mais je vous assure, 
Madame, que, s'il me commande d'aller, je le ferai de très- 
bon cœur, moyennant la grâce de Dieu, et d'autant plus que 
l'espérance de l'honneur de vous voir me sera un puissant 
attrait et consolation dans celle obéissance l . Dieu veuille cou- 
ronner cette année et [répandre] plusieurs bénédictions sur 
votre digne personne, Madame, de qui je suis et serai sans fin 
et en tout respect, votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Xeveis. 

1 Après avoir passé plusieurs années au monastère de Moulins dans 
la pratique des plus admirables vertus, madame de Montmorency com- 
prit que Dieu lui demandait davantage. L'idée de la vie religieuse avait tou- 
jours été repoussée par celte àme. qui dans son humilité s'eslimait indigne 
du titre d'Kpouse de Jésus-Christ. Mais à ce moment le Seigneur parlait si 
haut que, toute résistance devenant impossible, elle ne pensa plus qu'à obéir 
à l'appel divin, par un complet divorce avec un monde dont elle avait connu 
toutes les amertumes et méprisé toutes les grandeurs. Sans avouer ouver- 
tement son projet, la duchesse suppliait sainte J. F. de Chantai de faire i\n 
voyage à Moulins, dans l'espoir d'être initiée à la perfeclion religieuse par 
celte grande directrice des âmes. 



. 



342 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCCXL1II {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SUPÉMCUftE k PMUOliRG 

Souhaits de bonne année. — Promesse de recevoir une postulante de Fribourg. 

vive -}- jésus! 

Annecy, 17 janvier 1641. 

Ma très-chère fille, 
Je prie Dieu, au commencement de cette année, vous combler 
de grâces et bénédictions avec toutes nos très-chères Sœurs, et 
vous la rendre pleine de prospérités. — Il n'y a pas longtemps 
que nous vous avons fait réponse, touchant nos chères Sœurs 
de Besançon. J'ai été un peu tardive à répondre à la vôtre der- 
nière, à cause de la grande multitude d'affaires que nous avons. 
Quant à ce que vous me dites, que les parents de cette demoi- 
selle ne lui veulent pas permettre d'entrer parmi vous pour être 
Religieuse, ne se contentant pas de l'assurance que l'on vous a 
faite de la recevoir en notre seconde maison d'Annecy, désirant 
que son assurance soit d'être reçue en ce premier monastère au 
cas que l'établissement de Fribourg ne se fasse pas, s'ils 
savaient comme, par la grâce de Dieu, notre seconde maison et 
celle-ci sont proches et ne sont qu'une ensemble, ils ne feraient 
pas cette difficulté. Qui promet pour l'une, promet pour l'autre. 
Donc, vous les pouvez assurer qu'étant personnes telles que 
vous me les dépeignez , et la demoiselle étant si bonne et ver- 
tueuse et ayant une si puissante vocation , l'on n'aura garde de 
les éconduire en leur désir. L'on se contentera de la dot de 
deux mille cinq cents livres monnaie de France. Je crois bien, 
ma fille, qu'avec cela Messieurs ses parents ne manqueront pas 
de vous donner ses babils et quelque petit ameublement. Ma 
chère fille, je vous salue et toutes nos chères Sœurs, me recom- 
mandant à vos prières. Je supplie Notre-Seigneur vous combler 
de son saint amour. Je demeure, ma chère fille, votre, etc. 

Conforme à l'original gardé aui Archive de la Viiitation d'Annecy. 






ANNEE 1641. 



3i3 



LETTRE MDCCXLIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIV 

SIIPÉBIKVJBE « THOXOV 

Elle l'engage à se maintenir dans le simple regard en Dieu. 

vive -J- JÉSUS ! 

[Annecy, lt>41.J 

Je vois, ma très-chère fille, que notre très-bénin Sauveur vous 
traite toujours en fille qui l'aime, vous favorisant de beaucoup 
de grâces et de lumières, et surtout j'estime le courage qu'il 
vous donne pour les suivre et être absolument en sa sainte 
main; bénite en soit sa Bonté. Votre petite lettre précédant cette 
dernière me disait que, vous ôtant les attaques, vous teniez votre 
esprit ferme dans ce simple regard dont vous voyez que ce soit 
le mieux, et il est vrai. Persévérez, ma très-chère fille, et à prier 
pour moi, que Dieu me fasse la même grâce, et accomplisse en 
moi sa sainte volonté. 

Conforme à une copie Je l'original gardé à la Visilalion de Poitiers. 



LETTRE MDCCXLV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUPERIEURE A UOURU EV BRESSE 

Qualités que les Sœurs de .Moulins désirent à leur future Supérieure. — Prévoir 

l'élection de Bourg. — La communauté de Vannes souhaite la Mère de Cliaslel- 

lux. — Éloge de madame de Montmorency. — Aller d'un monastère a l'autre 

est contre la clôture. — Le cardinal de Lyon ne désire pas que la Mère de 

Blonay retourne à Bellecour. 

vive f jésus! 

[Annecy, 1641.] 

Ma thès-chère et toujours plus aimée fille, 

Je crois que vous aurez reçu maintenant un mot de lettre que 
nous vous écrivîmes il n'y a que trois jours, par un Père Cor- 
delier, qui était pour vous dire comme Monseigneur a écrit à 









344 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Son Eminence pour vous demander pour céans; nous ne savons 
pas la réponse qui se fera. Dieu par sa bonté veuille tout con- 
duire pour sa gloire! 

Mais, ma très-chère fille, il faut que je vous avoue que je 
suis ravie de voir la lettre de ma Sœur [M. H. de Chastellux] 
Supérieure de Moulins, de dire que j'ai promis d'aller là, et 
faire entendre au bon Père Michel-Ange comme si je vous y 
avais proposée. Voici sincèrement comme la chose s'est passée : 
après plusieurs pressantes lettres pour ce sujet de m'en aller à 
Moulins, et les instantes supplications de madame de Montmo- 
rency , il me prit scrupule de continuer ma résistance , vu les 
raisons que m'apportait et les prières que me faisait une dame 
de telle vertu et mérite, tellement que je fis réponse à ma Sœur 
la Supérieure, et à madame de Montmorency aussi, que je 
dépendais de l'obéissance, que si l'on faisait voir à Mgr de 
Genève, qui est mon Supérieur, des raisons de nécessité, ensuite 
desquelles il me commandât d'aller à Moulins, que je n'ap- 
porterais pas de la résistance si la volonté de Dieu m'était 
connue par mon Supérieur : voilà toutes les promesses que j'ai 
faites. 

La Mère de Moulins m'écrivait et les 'conseillères aussi, que 
je leur donnasse une Supérieure excellente et solide au-dessus 
du commun, laquelle fût ancienne d'âge, ancienne de Religion 
et qui eût une longue expérience à la conduite, qu'elle fût douce, 
d'une grande sagesse , d'une grande douceur et dextérité pour 
manier les esprits. A la vérité , ma très-chère fille , je ne pus 
pas m'empêcher de sourire de leur voir si bien dépeindre la 
Supérieure qu'elles voulaient, et fis réponse à la Mère que véri- 
tablement, grâce à Dieu, il y a dans l'Institut assez de sujets qui 
ont plusieurs des bonnes conditions qu'elles demandent en une 
Supérieure, mais que je ne savais que notre chère Sœur de 
Blonay qui les eût toutes ensemble et à un si haut degré qu'elles 
désiraient, mais qu'elle n'était nullement en notre disposition, 




ANNÉE 1641. 345 

que donc elle regardât avec ses Sœurs, dans l'Inslitut , celle 
qu'elles jugeraient à propos pour les servir utilement; que je 
les assurais, si elle n'était pas engagée, de faire mon petit pou- 
voir pour la leur faire avoir, et que toujours je leur allais 
nommer celles sur qui je pensais qu'elles pourraient jeter les 
yeux, à savoir la déposée de Nevers, la déposée d'Orléans, et 
ma Sœur de la Martinière qui sera déposée à Blois. Sur cette 
lettre, ma très-chère fille, la bonne Mère de Moulins, qui est un 
peu ardente en ce qu'elle désire, me fit une belle lettre de 
remercîments de ce que je leur promettais d'aller à Moulins, et 
me parlait aussi de vous, comme si je leur en eusse donné quel- 
que assurance, sans me dire un seul mot des trois autres que je 
leur avais proposées. Oh! croyez, ma chère fille, que je lui fis 
une bonne réponse, et leur disais bien que votre chère personne 
est entre les mains de puissances si hautes que nous n'y avions 
point de pouvoir pour nous-mêmes , à plus forte raison n'en 
avions-nous point pour les autres; qu'au reste, il y avait un au 
que je ne cessais d'écrire pour savoir si nous vous pourrions 
obtenir, et qu'au bout de toutes mes diligences j'en suis aussi 
savante qu'au commencement. 

Mais enfin, ma toute chère fille, je résigne tout entre les mains 
de Dieu; sa Bonté sait avec quelle affection nous désirons votre 
chère présence, mais nous ne savons pas ce que sa Providence 
a destiné; que s'il lui plaît de tirer de vous ce service, et vous 
envoyer à Moulins, Il est le souverain Maître. Mon âme a une 
parfaite consolation de voir la vôtre également indifférente entre 
les mains de Dieu et d'être disposée d'aller ici ou là, selon que 
sa divine Bonté l'aura destiné; c'est la vraie disposition que je 
désire à votre cœur bien-aimé. Et comme nous sommes dans 
une si grande incertitude, il faut, ma très-chère fille, que vous 
pensiez sur qui vous voulez jeter les yeux pour laisser votre 
maison entre quelques bonnes mains, si Dieu ordonne que vous 
la quittiez : je désire savoir cela. Je sais bien que vos Sœurs 






34(3 LETTRES DE SAINTE CHANTAI. 

seraient bien aises de réavoir ma Sœur la Supérieure de Mou- 
lins, mais je ne crois pas que cela se puisse. Nos Sœurs de 
Vannes, qui sont filles de Moulins, la désirent et en ont 
besoin. 

Il est vrai, ma très-chère fille, que la maison de Moulins a 
des esprits assez difficiles ; mais la charge n'est point à appréhen- 
der pour le regard de madame de Montmorency. Je vois bien 
que ce bon Père ne la connaît pas, quoiqu'il la nomme sainte, 
et vraiment elle l'est. C'est un bonheur, un honneur et une 
utilité incroyables à la maison de Moulins que la présence de 
celte vertueuse duchesse. Ce n'est point une femme de cour: 
son cœur ni ses affections n'y furent jamais. Elle ne couche ni 
ne mange avec ni parmi les Sœurs; elle est logée en un corps 
de logis séparé, au bas de la basse-cour, qui est une marque du 
mauvais ménage de feu ma Sœur M. A.., qui fit bien de la 
dépense à le faire bâtir; il est du tout hors le commerce des 
Sœurs. Là , celle vertueuse dame couche et mange , sans que 
les Sœurs s'en mêlent : elle va à la messe au chœur; mais elle 
ne va que très-rarement parmi les Sœurs , et toujours elle y 
répand une nonpareille odeur de ses grandes vertus, qu'il ne 
[serait pas] à désirer qu'elle fût seule. Elle ne voit qui que soit; 
mais quel moyen d'éviter qu'une telle dame ait quelque peu 
de suite, ni d'empêcher qu'elle ne trouve la porte de notre 
maison ouverte, étant là retirée par l'autorité royale? Je le 
répèle, c'est un bonheur sans pareil à noire maison d'avoir 
celte sainte princesse Dites-le bien à ce bon Père, et comme 
le couvent n'est non plus distrait d'elle, ni occupé à son ser- 
vice que si elle n'y élail pas. Elle a une vénération si grande 
pour les exercices religieux qu'elle ne permettrait pas qu'une 
Sœur perdît seulement le commencement d'un Office pour 
elle. Je suis témoin oculaire de ce que je dis, et en ai été 
ravie. 

Hélas! ma chère fille, que ces allées et venues d'un des 



>ï^kaVj 



ANNÉE 1641. 347 

monastères à l'autre sont fâcheuses et contre la clôture; je 
savais déjà l'histoire de la récréation et suis très-aise que Son 
Éminence ait fait voir le défaut. J'ai écrit là-dessus mon sen- 
timent et de quelques petites choses ; j'attends voir quelle 
réponse l'on me fera par le retour de nos marchands. — Je vous 
supplie, ma très-chère fille, de faire faire les prières ordinaires 
pour une de nos sœurs de la seconde maison, qui décéda 
hier. Elle se nomme M.-Agnès. — Nous n'avons pas encore 
reçu les lettres que vous dites nous avoir écrites, il n'y a que 
quinze jours. 

[P. S. 1 Ma très-chère fille, un Père m'a dit que Son Eminence 
(ou quelque autre personne, je ne m'en souviens pas clairement), 
que Son Éminence n'avait nulle inclination que vous retournas- 
siez à Lyon, et que vous n'y seriez pas proposée. Là-dessus 
Mgr de Genève a écrit, et nous espérons bonne réponse, sinon 
que l'on ne veuille aussi que vous ne soyez pas ici, ce que je ne 
crois pas, mais il en est venu quelque pensée à quelqu'un; c'est 
pourquoi, si cela était, nous procurerions que vous fussiez à 
Moulins, je veux dire que nous ne l'empêcherions pas, afin 
qu'étant hors du diocèse, nous puissions vous retirer. Tout ceci 
m'est dur, mais Dieu qui le permet pour notre mieux soit béni! 
— Un Père familier de Bellecour m'a dit que ma bonne Sœur N. 
y était plus crainte qu'aimée, et que sans doute le gros de la 
communauté vous désire. Je vous prie, n'écrivez qu'à la Mère 
tort cordialement, sans rien témoigner. Que si vous écrivez à 
quelques filles, que ce soit par réponse, sans rien témoigner 
que de grande cordialité. 



Conforme à l'original yaruV aux Archives de la Visilalion d'Annecy. 



348 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCXLVI 

A LA MÈRE MARIE-AUGUSTINE D'AVOUST 

SUPKRIEUIIK A MHIKIiS 

On ne doit rien négliger de son devoir au (emps de la tribulation intérieure. — 
Divers points d'observance touchant l'entrée des Sœurs tourières, la Sœur por- 
tière, le coffre à trois clefs et le catalogue pour l'élection. — Il faut dire l'Office 
rondement et ne pas changer le chant noté par saint François de Sales. — Joie 
d'apprendre que le Saint visite le monastère de Mamers par des odeurs célestes. 
— Les communautés qui peuvent se suffire font bien de ne pas prendre une Supé- 
rieure au dehors. — Au milieu des dangers de peste, se tenir confiantes en la 
volonté de Dieu. 

VIVE -{• JÉSUS ! 

[Annecy, 1641.] 

Ma toujours plus chèrement aimée fiixe, 

Je vous assure que je reçois une nouvelle consolation quand 
je vois de vos lettres, et que j'apprends des nouvelles de votre 
cœur, que le mien chérit d'une tendre affection. Je vois que 
Noire-Seigneur a permis qu'il soit un peu pressé et peiné, ce 
bon cœur; mais je remarque aussi que notre Sauveur le lient 
et soutient dans ces attaques. ma chère fille 1 sommes-nous 
pas bienheureuses que ce miséricordieux Père nous fasse un 
peu part de quelques petites gouttelettes de son fiel, lequel 
enfin sera plus doux que le miel à notre âme? Demeurons volon- 
tiers comme Dieu veut que nous soyons, et comme m'écrivait 
le Bienheureux, « ne regardons point par où nous cheminons, 
mais sur Celui qui nous conduit, et au bienheureux pays où II 
nous mène ». Quelle sécheresse qui vous puisse arriver, ne 
rabattez rien de votre devoir ni de ce que vous devez faire, 
sans vous mettre en peine si vous n'agissez pas avec la vigueur 
ordinaire ni allégresse, car vraiment cela n'est pas en noire 
pouvoir, oui bien la fidélité : voilà pour votre cœur. Je veux 
maintenant répondre au reste de votre lettre. 

Je suis bien aise, ma fille, que l'écrit de Marseille ait profité 
à votre communauté. Oh! si vous aviez vu cette maison-là, vous 






"•M 



ANNÉE 1641. 3i9 

en seriez ravie; je ne sais où j'ai eu plus de satisfaction pour 
le vrai esprit d'oraison, union et exactitude et très-grande sim- 
plicité qui y régnent. — Mais n'entrez pas en nul scrupule pour 
les entrées des Sœurs lourières : nous les faisons entrer pour - 
toutes les occasions que vous me marquez, et on les peut faire 
entrer généralement pour tous les gros services de la maison. 
Nous les faisons aussi entrer le soir lorsque nous faisons deux 
ou trois fois l'année quelque petite récréation extraordinaire; 
mais elles passent par le tour, et l'on en demande congé au 
confesseur ou Père spirituel. Mais si , pour laver la lessive 
ou pétrir, elles sont dans la maison, il ne faut point d'autre 
licence. Il ne les faut pas faire entrer exprès pour rendre 
compte. 

Quant à toutes ces petites circonstances que vous observez 
pour la portière, nous ne les faisons pas. Quand la portière 
vient demander congé d'ouvrir la porte à quelqu'un, elle prend 
tout d'un train la clef de la Supérieure, puis sonrte son aide. 
De même, si l'on sonne avant les Ave du matin, ce qui est très- 
rare, elle va simplement à la porte comme à l'ordinaire, après 
avoir été prendre les clefs à la chambre de la Supérieure. Il est 
vrai que si c'était bien avant dans la nuit, comme à deux ou trois 
beures après minuit, il faudrait qu'elle fût assistée; mais pour 
demi-quart d'heure ou pour un quart d'heure, ou une heure 
l'été avant le réveil, cela ne veut rien dire. Pour la clef du coure 
que vous envoyez prendre, cela est indifférent : la Constitu- 
tion n'oblige pas à être toutes trois présentes quand le coffre 
s'ouvre, mais seulement que les trois nommées aient les clefs, 
afin qu'il ne soit point pris d'argent sans qu'elles le sachent. 
Voyez-vous, ma fdle, si nous voulons faire ce qui n'est pas 
défendu, nous ferons beaucoup de choses; céans nous nous con- 
tentons de faire ce qui est écrit. — Soyez soigneuse que l'Office 
se dise bien rondement, car il y a plusieurs prélats qui nous 
veulent faire changer notre chant, ce qui me fâcherait bien; 












350 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

car c'est notre Bienheureux Père qui le nota et composa dès 

notre commencement. 

Quand l'on veut proposer une ou deux des conseillères pour 
mettre sur le catalogue, elles vont comme les autres parler au 
Supérieur; puis pour y aller toutes ensemble elles se retirent 
et n'y vont pas. Si la Supérieure veut appeler en leur place des 
surveillantes, cela est indifférent, je ne le voudrais pas mettre 
en coutume; ains après que j'aurais parlé au Supérieur avec 
les autres coadjutrices, je les ferais appeler pour faire le cata- 
logue, aussi bien faut-il qu'elles s'y voient. 

J'ai été toute consolée que notre Bienheureux Père ait visité 
votre maison par ses odoriférantes et sacrées visites. Voyez, ma 
fille, ce Bienheureux vous est allé dire grand merci de la belle 
aube que vous lui avez offerte, et encore plus de la fidèle affec- 
tion que vous avez de prendre son vrai esprit, et le communi- 
quer à toutes celles que la divine Providence commettra à votre 

so i n . Or sus, béni soit Notre-Seigueur qui vous a préservées 

de la contagion. 11 se faut servir de précautions humaines et 
naturelles, mais vous ne pouvez user d'un meilleur préservatif 
que de prendre de l'eau où les reliques de notre saint Fondateur 
ont trempé. Vous avez cueilli les fruits de votre confiance .; j'en 
bénis Dieu de tout mon cœur, et compatirais à la cécité de 
M. votre Père spirituel et de M. votre confesseur, n'était que 
j'espère en Dieu, puisque ce sont des âmes si pleines de vertus 
et de piété qu'il récompensera cette affliction et perte corporelle 
par les dons intérieurs de, la soumission à sa divine volonté, qui 
est le plus précieux trésor que l'âme puisse avoir en ce monde, 
pourvu que nous voyions éternellement notre Dieu. Il n'y 
a point de doute que M. votre confesseur étant si bon et docte, 
sa cécité ne l'empêchera pas de continuer à vous confesser, et 
un autre dira voire messe. — Vous avez fait fort sagement de 
ne pas laisser finir l'année en la charge de' directrice à cette 
bonne Sœur qui faisait tant de besogne en peu de temps. 






ANNEE 1641. 351 

Nous voyons tous les jours plus qu'il faut que l'humililé, la 
simplicité et la sincérité soient bien enracinées au cœur des 
filles qui sont employées aux principales charges, mais surtout 
à la direction des novices. — Je suis bien aise de ce que vous 
me dites, que vous êtes résolue de n'aller point chercher de 
Supérieure au dehors : les maisons qui ont de quoi se tenir 
chez elles s'en trouvent bien. 

Ma chère fille, agréez humblement de voir que quelques-unes 
de vos Sœurs aient des pensées et aversions à votre sujet; tirez-en 
le fruit d'une cordiale humilité, puisque Dieu fait la grâce à ces 
chères âmes d'en tirer celui de la sincérité, candeur et mortifi- 
cation. Celles qui sont travaillées de peines intérieures sont bien- 
heureuses, pourvu qu'elles soient fidèles à Dieu, et à aller, 
malgré ces vents contraires, toujours constamment. Vous avez 
bien raison d'estimer le chemin de la croix; car qu'y a-t-il de 
plus souhaitable en ce monde que d'être rendu conforme au 
Fils de Dieu, dont l'infinie charité a voulu, par multitude de 
travaux et de douleurs, entrer dans sa gloire? Il me semble 
qu'entre tous les hasards que courent les servantes de Dieu en 
ce temps de calamités, la mort de peste est la moindre au prix 
des autres maux où les guerres ont jeté des pauvres Religieuses. 
Et enfin, ma fille, ce grand Sauveur, qui sait faire toutes choses 
pour sa gloire et notre bien, lire de ces afflictions contagieuses 
tant de bien, mettant les cœurs à l'épreuve de la résignation à sa 
sainte volonté, de la confiance en sa bonté et providence, et de 
la charité véritable pour le prochain, par les assistances que 
l'on se rend les unes aux autres en semblables rencontres. C'est 
un grand aiguillon aux âmes, pour rentrer profondément en 
elles-mêmes, de se voir dans les hasards et de se voir subitement 
surprises de la mort. Je regarde maintenant votre cœur, ma 
chère fille, comme embrassant amoureusement et généreuse- 
ment la sainte croix par laquelle le divin Sauveur vous a tant 
donné de lumières, de désirs et d'affections. Je vous conjure 



i 












352 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de demeurer grandement joyeuse et allègre et de tenir votre 
communauté grandement contente, encouragée et sans appré- 
hension, tant qu'il se pourra, d'autant que l'appréhension fait 
beaucoup de mal. Et puis, que doivent appréhender les vraies 
servantes de Notre-Seigneur? Rien du tout que le péché. Que 
donc ces chères Sœurs soient fort gaies en l'attente de la divine 
volonté; je les en prie par votre entremise, et supplie Jésus, 
sa sainte Mère, saint Joseph et notre Bienheureux Père vou- 
loir prendre soin de celte chère troupe, des cœurs et des 
corps; et vous, ma fille, je vous conjure, si nous vous pouvons 
servir en quoi que ce soit, de nous le demander. Je m'assure 
aussi que vous ne manquerez pas de précautions et de préser- 
vatifs convenables; car, comme disait notre Bienheureux Père, 
« Dieu ayant donné la vertu aux remèdes, c'est sa volonté que 
nous nous en servions » ; mais, après avoir fait ce qui est de 
notre pouvoir, ma chère fille, disons de bon cœur et partout : 
Fiat voluntas tua ! 

Je ne pourrai m'exerapter de peine que je ne sache de vos 
nouvelles. Votre, etc. 



LETTRE MDCCXLVII 

A LA SOEUR ANNE-MARIE ALMERAS 

A AUIEKS ' 

Vertus nécessaires aux Religieuses envoyées en fondation. Leur influence sur 

l'avenir du monastère. 



vive •}• jésus! 



Annecy, 13 février 1641. 



Puisque Dieu vous appelle à coopérer au commencement 
d'une maison de la Visitation, rendez-vous fidèle à sa Bonté, 



1 Née à Paris d'une « très-qualifiée et sainte famille », cette Religieuse 



ANNEE 1641. 353 

ma très-chère fille, lui rendant amoureusement ce que vous 
voyez que sa Bonté requiert de vous, qui n'est autre sans doute 
que cette humble, amoureuse et cordiale exactitude à tout ce 
qui nous est marqué. Je suis consolée de voir que vous con- 
naissez la bonté et vertu de votre chère petite Mère [M. E. 
Turpin]; c'est un vrai cœur de la Visitation. Soyez toujours bien 
unie à elle, ma très-chère fille, et soyez son aide et sa consola- 
tion en l'œuvre que Dieu désire d'elle et de vous; car des bons 
commencements des maisons dépend la plus grande partie de 
leur établissement et progrès en l'esprit de l'Institut, que je 
supplie la bonté de Notre-Seigneur répandre abondamment sur 
votre chère troupe, et surtout au cœur de ma très-chère fille, 
que je supplie de vouloir se souvenir de mes besoins devant 
Noire-Seigneur. Je vous eusse volontiers écrit un mot de 
ma main, mais une défluxion sur le visage m'en empêche; 
c'est pourtant de tout mon cœur que je suis, ma très-chère 
fille, votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation d'Amiens. 



avait fait profession depuis quelques années au deuxième monastère de 
cette ville et venait d'être envoyée à la fondation d'Amiens. De la charge de 
maîtresse des novices, Sœur Anne-Marie passa bientôt à celle de Supé- 
rieure, à laquelle les suffrages de la communauté l'appelèrent quatre fois. 
«Elle se montra généreuse dans toute sa conduite, sans respect humain 
lorsqu'il s'agissait des intérêts de Dieu ou de la plus parfaite observance de 
la Règle : en toutes ses pensées, paroles et actions, elle ne vivait, ne res- 
pirait et n'aspirait qu'en Dieu. Sa vie se termina le 7 décembre 1677, 
pa,r un acte d'adoration et d'amour. » (Archives delà Visitation d'Annecy.) 






vm. 



23 






354 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCXLVIII (Inédite) 

A LA SOEUR ANNE-MARIE ROLLAIN 

ASSISTANTE AU PREMIER MONASTÈRE DE PARIS 

Recommandations pour le soulagement de la Mère H. A. Lhuillier. — Succès 
qu'obtiennent les Prêtres de la Mission dans le diocèse de Genève; croyance 
populaire à leur sujet. — Prière de faire passer les Vies des Sœurs défuntes au 
deuxième monastère. — Divers envois de livres. 



Annecy, 18 fécrier 1641. 



VIVE ■}• JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 
Il faut que je supplée ici à ce que je n'ai pas dit à ma très- 
chère Sœur la Supérieure, n'ayant pu plus longtemps écrire de 
ma main, à cause d'une défluxion qui me tombe sur le visage, 
et qui me travaille un peu dès environ trois semaines en ça; vous 
verrez ce que je lui écris touchant le voyage de Moulins et le direz 
au bon M. [saint] Vincent [de Paul], auquel je n'écris pas main- 
tenant pour la même raison que je viens de vous dire. Sitôt que 
nous aurons la résolution de ce béni voyage, assurez-le que 
nous la vous ferons savoir. Or, ma très-chère fille, puisqu'il 
plaît à Dieu de tenir ma très-chère Sœur la Supérieure dans de 
si continuelles infirmités et maladies, bien que j'aie confiance 
que la divine Providence, qui sait le besoin que votre chère 
maison et certes tout l'Institut en a, nous la conservera encore 
pour quelques années, il faut la soulager, et pour cela la dé- 
charger entièrement, par l'autorité de M. Vincent, de tous les 
soins et fonctions delà supériorité, excepté de ses conseils, 
avis et ordonnances es occasions un peu importantes; et que, 
lorsque quelque Sœur particulière aura des nécessités, elle leur 
parlât quelque quart d'heure quand elle le pourrait sans incom- 
modité, car le parler surtout lui est extrêmement nuisible; c'est 
pourquoi il en faut éviter les occasions autant qu'il se pourra, 
si ce n'est pour des absolues nécessités. 

Je suis du sentiment de M. Vincent , qu'il ne la faut pas 



ANNÉE 1641. 355 

déposer, car ce mot de Mère portera toujours, pour son regard 
des effets tout particuliers dans votre chère communauté; mais 
il la faut absolument décharger des soins et fonctions de cette 
charge. Je sais, ma chère fille, combien cette chère Mère est 
précieuse à votre chère âme, c'est pourquoi je ne m'étends pas 
à vous la recommander : voire véritable charité et sincère dilec- 
tion pour elle me tiennent en repos de ce côté-là. Vous agréerez 
pourtant que, pour ma consolation, je vous conjure d'apporter 
et contribuer tout ce qu'il vous sera possible et qui se pourra 
humainement faire pour son soulagement. Je m'assure que 
notre bon M. Vincent vous mettra le fardeau dessus; recevez-le, 
ma chère fille, avec humilité et confiance en notre bon Dieu 
qui vous donnera tout ce qui vous sera nécessaire pour le 
porter; marchez seulement dans voire droiture, sincérité et 
bonne foi accoutumées, et sa Bonté vous bénira. 

Je vous prie de saluer chèrement M. Vincent de ma part, et 
lui dites que je me tiens bien assurée qu'il ne m'oublie pas 
devant Dieu. Nos Messieurs de la Mission, ses chers enfants, se 
portent bien; ils sont maintenant à une lieue près de Genève. 
Dieu répand de grandes bénédictions sur leurs travaux. Ils sont 
tous en œuvre et en admiration de voir la bonté et docilité des 
peuples de deçà. Il faut dire ceci aussi à leur bon Père AI. Vin- 
cent, pour le récréer : M. Codoing nous écrivait l'autre jour que 
ces pauvres paysans, nonobstant les grandes neiges et mauvais 
temps qu'il a fait ces jours de deçà, venaient d'une grande lieue 
de ce pays (qui en veut dire deux ou trois de France), et étaient 
deux heures avant le jour à la paroisse pour ouïr les prédica- 
tions, et que les larmes des pénitents attirent bien souvent les 
leurs. Ces bonnes gens disent entre eux que Notre-Seigneur 
leur a révélé tous leurs péchés, et d'autres que la fin du monde 
s'approche et que Notre-Seigneurles a envoyés avant l'Antéchrist, 
pour les exciter à faire pénitence; d'autres disent qu'ils ont 
demeuré morts six années à Rome, et que Notre-Seigneur les a 

23. 









I 



356 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ressuscites pour leur venir annoncer les peines de l'autre monde. 
Une bonne femme simple, qui les était allée trouver d'assez 
loin pour se confesser à eux, un matin s'en alla heurter à 
leur porte et dit qu'elle voulait parler au Père prédicateur. 
M. Codoing vint, et l'ayant interrogée de ce qu'elle voulait, elle 
lui répondit en son savoyard : « Je vous viens dire, Monsieur, 
que vous vous teniez prêt, car dans six ans vous irez faire 
vos missions dans Genève. » — « Qui vous l'a dit, ma bonne 

am i e ? „ Elle répéta encore qu'elle l'assurait de cela, que 

dans six ans, ils feraient leurs missions dans Genève. M. Codoing 
écrit encore qu'il a fait des conversions tout extraordinaires. 
Enfin ces bons ouvriers moissonnent abondamment dans le 
champ de Notre-Seigneur. 

Je vous prie, ma chère fille, de nous faire savoir au plus tôt 
des nouvelles de ma Sœur la Supérieure et de M. Vincent, par 
la voie de Chambéry, puisque c'est la plus prompte; car si bien 
je ne réponds qu'aujourd'hui à vos lettres, elles nous furent 
déjà remises le 14 de ce mois. Nous attendons de bon cœur des 
livres de Méditations, parce que les premiers sont perdus avec 
le livre de la Vie de notre Bienheureux Père, faite par le Père 
Talon, et une couple de paires d'Heures de la nouvelle impres- 
sion et le devis sur le plan des monastères. Vous ne nous avez 
point dit, ma chère fille, si vous avez reçu nos livres, que l'on 
envoya avec les mémoires des corrections sur iceux. Il me tarde 
aussi un peu de savoir si vous avez lu les Vies de nos Sœurs, et 
de savoir les remarques que vous et vos Sœurs y aurez faites, 
parce que je n'attends que cela pour y raccommoder encore quel- 
que chose. Quand vous les aurez vues, je vous prie de les com- 
muniquer à nos Sœurs du faubourg. Voilà, ma chère fille, tout 
ce qui m'est venu en vue pour vous dire maintenant. Vous savez 
combien vous m'êtes chère et que vous êtes et serez toujours ma 
pauvre vieille et très-chère grosse fille, à laquelle je souhaite le 
comble des grâces célestes, étant de tout mon cœur , etc. 



ItL" 



ANNÉE 164 L. 357 

Je vous embrasse en esprit de tout mon cœur et toutes nos 
très-chères Sœurs. Je supplie la divine Bonlé de répandre sur 
toutes ses tiès-s"ainles bénédictions et qu'elle vous conserve 
votre bonne Mère. Votre très-humble et indigne sœur et ser- 
vante, qui vous assure que vous êtes toute dans son cœur comme 
sa très-chère vieille fille. — L'on nous avait fait espérer les 
OEuvres de notre Bienheureux Père, toutes en un ou deux 
tomes, et nous ne voyons rien. Je m'en plains à M. Rioton ', que 
je salue chèrement par votre entremise. 

Conforme à une copie de l'original gardé au premier monastère de la Visitation de Paris. 



LETTRE MDCCXLIX 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SlPtllIELRli A BOLHC UN BI1ESSB 

Prévisions pour les élections de Moulins et de Bourg. — • Les âmes qui aiment In 
bassesse et la pauvreté possèdent un trésor. — Il serait prudent et charitable 
que la Mère de lilonay lût réélue a Lyon. — 11 faut être très-réservé à parler 
des fautes du prochain. 



VIVE -j- jÉsis! 



[Annecy], 20 février [1041]. 



Ma TRÈS- CHÈRE FILLE, 

Voilà la réponse de Dijon que j'ai faile; mais, las! elle arrivera 
bien tard, car elle a demeuré deux mois par les chemins. 
Envoyez-la le plus loi que vous pourrez et sûrement. — Il n'y 
a pas longtemps que je vous ai écrit par un Père Cordelier. — 
Il nous faut un peu laisser là Moulins, car il est vrai que si on 
ne voulait pas vous donner à Lyon ni ici, je craindrais que vous 
n'eussiez pas la force ni la santé de porter le faix de ce monas- 
tère-là; mais si Dieu vous y voulait, Il vous la donnerait pour- 
tant. 

Vous m'avez ouvert l'esprit du côté de ma Sœur Fr.-Augus- 



Confesseurdu premier monaslère de la Visitation de Paris, 



358 LETTRES DE SAINTE CHAIVTAL. 

tine [Brung]; mais pensez-vous que la maison de Montluel s'en 
puisse passer? Vous connaissez les filles de cette maison-là, 
pensez-vous qu'il y ait des filles capables de succédera la Mère? 
car, si cela était, on la pourrait proposer à Moulins, bien que, 
pour parler entre nous deux, je pense que la Mère déposée de 
Blois les pourrait mieux servir; car elle est déjà faite dès long- 
temps aux esprits difficiles. Il n'y a encore rien d'assuré si j'irai 
ou non ', car je ne sais point la réponse que Mgr de Genève a 
faite, sinon que je ne pourrais sortir de ce monastère qu'après 
l'Ascension. Je ne doute point que si Son Eminence donne la 
liberté à nos Sœurs, qu'elles ne vous réélisent; et pour moi je 
le désirerais, quoique au préjudice de ma consolation et de l'uti- 
lité de celte maison. Mais certes, toutes raisons et bonnes con- 
sidérations faites selon la prudente charité, vous devez être 
rappelée en cette maison-là par voie d'élection; mais si Dieu ne 
le veut pas, ni nous aussi. Il faut attendre le temps pour voir 
ce qu'il en ordonnera. 

Me voilà bien contente desavoir que vous avez chez vous des 
filles propres pour vous succéder. Ma Sœur M. -Madeleine [de 
Mouxy] me dit que notre Sœur de Tavernoz est humble, zélée à 
l'observance et de bon jugement. Avec ces trois conditions, 
pour moi je lui donne ma voix, outre qu'étant de bonne maison, 
fort apparente dans le pays, cela appuiera votre monastère en 
ce temps calamiteux. Vous me dites que vous pensez que ma 
Sœur A. B. emportera les voix; j'en serais marrie, car j'estime 
que l'autre servirait plus utilement. 11 faut grandement recom- 
mander cela à Notre-Seigneur. C'est un grand bien quand les 
monastères se peuvent tenir chez feux]. Je suis bien aise que 
vos Sœurs s'entendent bien au ménage, et qu'elles le fassent 
ménager ement ; car il est bienséant aux Religieuses qui ont fait 

1 A Moulins, selon le désir et d'après les instantes prières de madame de 
Montmorency. 




ANNEE 1641. . 359 

rail de pauvreté d'en faire souvent des pratiques. Que j'aime 
ces âmes que vous me dites qui se tiennent dans la bassesse 
et aiment la pauvreté! Qu'elles sont heureuses! Elles pos- 
sèdent un grand trésor, et ne m'étonne pas si Dieu les tient 
unies à sa Bonté ; faites qu'elles prient souvent Noire-Seigneur 
pour moi. 

J'ai vu la lettre de la Mère de Bellecour, elle est assez cor- 
diale. Certes, elle a bien tort de son histoire : ses promenades 
de monastère à autre attireront des grandes censures; mais le 
pis c'est qu'il y a grand péché. J'avais déjà su tout cela, j'en 
dirai ma pensée comme il faut. Vos filles ont écrit toute celte 
histoire à notre Soeur M. -Madeleine. Je n'aime point que l'on 
se communique telle chose, et moins que l'on en parle dans les 
communautés, car il peut intéresser la charité de parler des 
défauts : ceux-là sont grands, et vous lui deviez répondre quel- 
que cordial avis là-dessus. Mon Dieu! ma très-chère fille, que 
tout cela est contraire à cette sainte simplicité et exactitude qui 
nous sont tant recommandées. Hélas! inculquez-la bien à vos 
filles et partout où vous écrivez. Notre bon Dieu la veuille 
cimenter dans nos maisons et vous comble de son saint amour. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visilatiou d'Annecy. 






LETTRE MDCCL 



A LA MERE JEANNE-SEUAI'HINE DE CHAMOUSSET 

sui'iiitnaRii a aostt: 

Conseils pour le choix des Religieuses destinées à ta fondation de Verccil; dans 
quelles verdis elles doivent exceller. — Estime particulière pour Sœur l 1 '. C.SoIar. 

vive -j- jksus ! 

Annecy, 22 février 1641, 

Or sus, ma chère fille, je bénis Dieu de ce que l'on s'est 
adressé à vous pour fournir à la fondation de Verceil, et vous 
confesse qu'il me semble avoir les épaules extrêmement déchar- 



!Q 



360 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

gées; ear l'on s'adressait à nous, et l'on nous pressait fort. J'ai 
été un peu en peine et en doute, ma chère fille, si celle que 
vous me nommez pour être Supérieure aura assez de fondement 
et de clarté d'esprit; mais je considère qu'elle n'aura que deux 
professes sous elle, et que ma Sœur Catherine-Françoise Solar ' 
aura la conduite de tout le noviciat. Cette chère Sœur est une 
fille bien faite et solide, qui laissa dans mon cœur bien de 
l'estime et de bons sentiments de sa vertu; il faut bien qu'elle 
soit assistante et directrice, et en donner une troisième si bonne 
qu'à son tour elle puisse être Supérieure; car, en Italie, ils 
veulent qu'on les échange de trois ans en trois ans. Voyez-vous, 
ma chère fille, quand on fait des fondations il ne faut pas être 
attaché aux filles, ains il faut donner les meilleurs piliers, 
surtout en ces lieux-là, et donnant si peu de professes. 

Il faut aussi dire à la chère Sœur destinée pour être Supé- 
rieure et à la directrice , que nous avons connu que les esprits 
piémontais sont fort enclins à la dévotion; mais ils veulent y 
être conduits avec grande douceur, cordialité et témoignages 

1 Sœur Françoise-Catherine fut une de ces âmes choisies que le Sei- 
gneur cache de bonne heure dans le secret de son tabernacle, et dont II 
ne permet pas au monde d'approcher, de peur que sa malice ne corrompe 
leur innocence. Elle était fille de M. le comte Solar, écuyer des Sérénis- 

mes Infantes de Savoie, qui la choisirent pour demoiselle d'honneur. 
ce Véritablement, dit la Mère de Chaugy, encore que ces grandes princesses 
ne gardassent pas une clôture religieuse, elles vivaient très-vertueusement 
sous l'habit du Tiers Ordre de saint François. Leur cour était la vraie cour 
sainte » ; toutes y menaient secrètement une vie très-austère, n'allant aux 
fêtes du monde que sous l'armure du cilice , consacrant aux pauvres leurs 
biens, leur personne et leur vie. Mademoiselle Solar n'obtint pas sans peine 
des Sérénissimes Infantes la permission de les quitter ; mais aidée des con- 
seils du Père dom Juste Guérin, Barnabite, directeur des princesses, elle 
sut rompre tous les obstacles, et sortir d'un somptueux palais pour aller 
s'enfermer dans l'incommode et pauvre monastère d'Aoste. Peu d'années 

après sa profession on lui commit le soin du noviciat. En 1638, lors de la 
fondation de Turin, sainte J. F. de Chantai s'arrêta quelques jours dans 

cette solitude, et assura la Supérieure qu'elle devait estimer la nouvelle 



HS>. 



ANNEE 1641. 3G1 

d'une généreuse affection. Recommandez fort à ces chères 
Sœurs de conserver surtout leur simplicité, humilité et amour 
à la bassesse. Gravez le plus que vous pourrez en leurs cœurs 
une inviolable résolution de se tenir fermes à l'observance ; car, 
ma chère fille, le bonheur des maisons dépend en partie du bon 
pli qu'on leur donne au commencement. 

Les avantages temporels pour cette fondation sont très-bons : 
il n'y a qu'à bien établir le spirituel. Recommandez fort cela à 
nos bonnes Sœurs; et quand elles seront à Verceil, il faudra 
avoir soin de leur écrire souvent, les encourageant fort de rendre 
à Dieu le service que sa Bonté requiert d'elles, comme étant une 
chose de très-grande conséquence. Je les salue, ces très-chères 
Sœurs, et les conjure, au nom de Notre-Seigneur, d'être si 
humbles, généreuses et fidèles à tout ce qui est de l'Institut, 
qu'elles en répandent la bonne odeur, et l'estime de l'esprit de 
leur saint Fondateur en tous ceux qui les fréquenteront. Je prie 
notre bon Dieu de les bénir à leur départ et de les accompagner 
et aider de sa sainte grâce, pour bien faire la besogne que sa 

directrice comme un trésor rare et précieux, assurant avoir trouvé en elle 
« un abîme d'humilité, une sublime perfection , jointe à un éminent degré 
d'union à Dieu -n . 

Dès qu'il fut question d'établir le monastère de Verceil, l'Infante Marie, 
qui patronnait cette œuvre, désira voir au nombre des fondatrices mademoi- 
selle Solar, son ancienne amie et confidente intime. On vit bientôt combien 
était juste ce choix qu'approuva la Sainte. La jeune directrice ne désirait 
pas seulement des âmes confiées à sa sollicitude le commencement de 
l'amour, elle en exigeait la consommation. Elle voulait que cet amour dé- 
truisit tout ce qui n'était pas Lui, et leur paraphrasait admirablement par 
sa conduite mieux encore que par ses paroles cette invitation du Cantique 
des cantiques : Lève-toi, ma die\'-ai,mée, et viens. « Allons, disait-elle, dans 
la caverne, dans un désert odieux aux sens, à la nature. Dépouillement de 
tout, mort à tout, esprit de prière, de sacrifice, d'abandon au divin bon plai- 
sir : voilà le creux de la pierre où Jésus appelle les Filles de la Visitation. » 
Après quatorze ans de fidélité à suivre les inspirations de la grâce, celte 
victime de l'amour divin alla recevoir avec la couronne des Vierges la palme 
des Martyrs. (Histoire de la fondation du monastère d'Aosle.) 












1 


1 


1 

■ 1' 



I 






362 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Bonté leur commet. J'espère qu'elles nous feront part de leurs 
prières, et de leurs nouvelles très-amplement; je les en conjure, 
et vous aussi, ma vraie fille, qui savez de quelle sorte vous 
êtes intime dans mon cœur, et de quelle invariable dilection je 
suis votre, etc., toute vôtre de cœur. 

Extraite de l'Histoire inédite de la fondation d'Aoste. 



LETTRE MDCCLI 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

La bénédiction divine accompagne le gouvernement fait avec suavité. — On peut 
recevoir une bienfaitrice muette. — Désir d'être déchargée de toute supériorité. 



[Annecy, 1641.] 



VIVE -[- JKSU's! 

Ma pauvre très-chère fille, 

Je ne sais comme quoi vous recevez si tard nos lettres, car 
notre chère Sœur [M. E. Guérard] Supérieure à Lyon, où je les 
adresse toujours, est incomparable en son soin de faire tenir 
nos paquets à leurs adresses, mais la sainte Providence permet 
ces relardements pour notre commune mortification. Dieu! 
ma fille, que de bonheur et bénédiction accompagnent le gouver- 
nement fait avec une humble suavité ; conservez bien cet esprit, 
qui ne peut être vrai et constant sans une vraie mortification 
et dévotion. Je m'imagine la complaisance de notre Bienheureux 
Père sur les familles où cet esprit reluit par une exacte obser- 
vance. Il y a bien de la douceur à se représenter que ses yeux 
voient toutes nos actions, et encore plus les yeux de notre grand 
Père céleste, qui pénètre le fond de nos cœurs. ma fille! que 
cette pensée est utile aux servantes de Dieu! 

Oui, vous pouvez recevoir cette bienfaitrice muette. Ces dif- 
formités de nature déplaisent aux sens, mais elles agréent gran- 
dement à la sainte charité. Si donc cette fille a l'esprit doux et 
porté à la piété, il la faut recevoir au nom de Dieu. — Je n'ai 



ANNÉE 1641. 363 

pas encore mérité la grâce d'être tout à fait déposée de la 
supériorité. Si ce bien m'arrive un jour, je vous prie de vous 
en réjouir avec moi. Il me semble que l'on me devrait donner 
ce soulagement pour servir avec plus de loisir nos chères 
maisons, qui s'adressent à moi. Dieu, et l'autorité de laquelle 
dépend mon obéissance feront ce qui leur plaira. 



LETTRE MDCCLII 

A LA MÈRE MABIE-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPÉH1KURB A THOXO.N 

Dispositions intérieures de la Sainte. — Anéantir les inclinations humaines par un 
simple regard en Dieu. 

vive •{■ ;rêsus! 

^Annecy], 28 février 1U41. 

Ma très-chère fille, 

Je ne peux guère écrire de ma main sans que s'accroisse la 
défluxion que j'ai sur un œil ; notre bonne Sœur Jeanne-Thérèse 
vous dira donc le surplus. Hélas! ma fdle, que je serais heu- 
reuse si j'avais celte vue ou sentiment que c'est notre bon Dieu 
qui consume mon être dans son feu divin; je ne me soucie 
pas de souffrir, mais je crains de l'offenser et de périr. Je ne 
saurais rien désirer, sinon l'accomplissement de sa très-sainte 
volonté, et que je fasse ce qui lui plaît : demandez-lui inces- 
samment cette grâce. 

Votre cher cœur va bien : plus il anéantira toutes ses vues et 
inclinations en ce simple regard d'unité, mieux il fera ce que 
Dieu requiert de vous; alenlissez, tant qu'il vous sera possible, 
ces ardeurs de faire et souffrir, réduisez tout à la douceur et à 
bien employer les occasions que Dieu vous présente en chaque 
moment, ne permettant à votre esprit de regarder plus loin, 
tant qu'il se pourra. Je vous prie, ma très-chère fille, n'ayez en 
aucune façon cette crainte de vous attendrir sur votre corps, je 






M 



364 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vous assure que tous êtes incapable de le faire; mais assurez- 
vous que Dieu veut que vous fassiez tout ce qui sera requis pour 
vous maintenir en force et en santé, je vous en conjure, car je 
sais bien que c'est la volonté de Dieu que vous le fassiez. — Ne 
me faites jamais excuse d'aucune chose que vous m'écriviez ou 
disiez, non, je vous prie ; vivons dans cette pleine et franche con- 
fiance , car je désire qu'il n'y ait qu'un cœur et une âme entre 
nous : je crois que Notre-Seigneur le veut. Son saint Nom soit 
béni et celui de sa sainte Mère. Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE M DC CL III (Inédite) 

A MONSIEUR DE BÉGET 

ABBÉ DE SflIXT-VOZÏ 

Respect de la Sainte pour cet ecclésiastique; elle recommande le monastère du 

Puy à sa sagesse. 



Annecy, 1 mars 1641. 



VIVE f JÉSUS I 

Monsieur, 

Depuis que Notre-Seigneur m'a fait la grâce d'avoir connais- 
sance de votre piété, sa Bonté a gravé en même temps en mon 
âme une si grande estime de votre vertu, de votre mérite, et du 
bonheur que nos Sœurs vos filles ont d'être dirigées par vos 
saints et sages avis, qu'il me semble, Monsieur, avec la divine 
grâce, que de ma vie je ne vous saurais oublier, et prie Notre- 
Seigneur augmenter de plus en plus ses précieux dons et grâces 
en votre bénite âme. Mais, Monsieur, permettez-moi aussi de 
vous conjurer de me tenir la promesse que votre bonté me fait 
d'avoir mémoire de moi en vos prières et sacrifices. C'est une 
charité de laquelle j'ai grand besoin, étant ce que je suis et avec 
soixante et dix ans mal employés. Obtenez-moi, Monsieur, la 
grâce de m'acheminer à un heureux trépas en l'amour et crainte 






ANNÉE 1641. 365 

de notre bon Dieu, que je bénis de fout mon cœur du meilleur 
élat où je vois maintenant notre maison du Puy. 

Vous faites un jugement conforme à celui de notre Bienheu- 
reux Père, Monsieur, [en disant] que la fantaisie que les filles 
prennent de changer de monastère est une tentation; il faut 
traiter cette pensée comme telle, ainsi que disait notre Bien- 
heureux Père, car pour changer le lieu nous ne nous changeons 
pas nous-mêmes, nous nous portons partout. I! disait, ce Bien- 
heureux , qu'il ne fallait point écouter les filles en cet injuste 
désir, qui ne provient que de peu de vertu. J'espère que Notre- 
Seigneur conservera ma chère Sœur la Supérieure, et lui fera 
la grâce de dresser si solidement quelque Sœur pour lui suc- 
céder, que tous les défauts passés seront réparés, Dieu aidant, 
et vous, Monsieur. 

J'ai une grande croyance que les bons succès qui arriveront 
en notre maison du Puy seront des bénédictions de Dieu dépar- 
ties à ces chères âmes, parce que vous les aurez obtenues de 
Dieu pour elles, en qui j'espère que sa Bonté rendra votre sainte 
affection et vos soins paternels utiles. Je vous supplie, Monsieur, 
de me joindre à ces chères filles, et me croire plus que pas une, 
Monsieur, votre, etc. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation de Saint-Etienne. 



LETTRE MDCCLIV 



A LA MERE MARIE-AIMEE DE RABUTIXI 

SUPÉRIEURE A THOXON 

Les Sœurs du deuxième monastère d'Annecy demandent à placer celte Supérieure 
sur leur catalogue pour la prochaine élection. 



vive -J- jésus! 



Ma très-chère fille. 



[Annecy), 8 mars 16 4.1 



Nous voyant presque à la veille de [la fin de] votre triennal , 
et du mien, je ne me mets pas en peine de vous faire réponse 



I 








36(> LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

sur ce qui vous regarde, car je ne vois aucune apparence de 
vous laisser encore h Thonon ; car pour vous dire en toute con- 
fiance, par la main de ma Sœur Jeanne-Thérèse, si vous n'êtes 
pas élue dans ce premier monastère, ce que je ne désire pas 
pour encore, ce sera en la seconde maison, ne pouvant en con- 
science leur refuser celte consolation qu'elles désirent passionné- 
ment et avec raison, car elles en ont besoin, bien que leur Mère 
soit très-bonne. Vous ferez donc très-bien , sans faire semblant 
de ce que dessus, de dire à vos Sœurs qu'elles regardent à se 
pourvoir, et qu'elles ne se mettent pas en peine de aous davan- 
tage importuner pour vous ravoir ; car sans miracle cela ne se 
peut ; ce n'est pas que de bon cœur je ne veuille les servir en 
tout ce qui me sera possible. Donnez-leur votre avis, lorsqu'elles 
vous le demanderont, de ce que vous croyez être pour leur bien. 
— J'ai été presque toujours avec quelque défluxion, tantôt plus, 
tantôt moins, depuis le mois de janvier jusqu'à présent que je 
me porte assez bien, Dieu merci. 

Ma fille, j'ai parlé l'autre jour à Monseigneur pour ma dépo- 
sition. Il reçut bien mes raisons : c'est la vérité que je ne puis 
plus satisfaire à tant d'écritures et lectures et à la conduite 
d'une maison. Nos Sœurs sont fort bonnes, Dieu merci. Celles 
de la petite maison sont bonnes aussi, mais tout à fait dans le 
besoin d'une Mère; la leur est une petite sainte, mais il est 
impossible qu'elle puisse plus porter le faix ni le faire utile- 
ment, et au gré de la plupart des filles, ,de sorte que nos bonnes 
Sœurs de Thonon feront bien de penser à elles, sans leur dire 
toutefois à quoi vous êtes destinée. — Je suis parmi mille écri- 
tures qu'il faut ce soir pour Lyon, qui me font finir. Adieu, 
priez toujours plus fortement cette inGnie Bonté pour mes 
besoins. Je suis totalement et entièrement vôtre. 

Conforme à l'original gardé au* Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNEE 1641. 



3!37 



LETTRE AIDCCLV 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Vertus les plus nécessaires i'i une Supérieure. 

vive -}- JÉSUS ! 

Annecy, 8 mars 11541. 

Je bénis Dieu des bonnes résolutions que vous me dites qu'ont 
faites nos Sœurs en leurs solitudes, et je supplie sa Bonté de leur 
faire la grâce de les réduire en effets : et vous, ma fille, je vous 
prie de les bien exercer en la mortification de leurs passions, 
mais particulièrement celles que vous voyez avoir quelque dis- 
position pour le gouvernement. Portez-les fort au dénùment 
d'elles-mêmes, et de tout propre intérêt et recherche, car je 
vous dis, ma fille, que c'est de ces manquements d'où procè- 
dent la plupart de ceux que l'on commet au gouvernement. 
C'est pourquoi il est nécessaire d'être grandement dénuée , et 
de marcher fort droitement et sincèrement devant Dieu pour y 
bien réussir, et surtout pour mériter de recevoir son assistance 
qui est si nécessaire, et sans laquelle toute notre peine et tra- 
vail est de peu de valeur et sans fruit. C'est le grand bonheur 
d'une Supérieure d'avoir le support du prochain; il faut sup- 
porter avec une douce égalité toutes les inégalités qui se ren- 
contrent tant en nous-mêmes qu'en autrui. 11 faut toujours tenir 
le dessus de nos inclinations, afin que la douceur, l'humilité et 
sainte joie ne manquent jamais, tant qu'il se pourra, en notre 
extérieur. Dieu nous donne sa sainte lumière ! Demandez-la 
bien pour moi, qui suis votre, etc. 



368 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCLVI 

A LA MÈRE CLAIRE-MADELEINE DE PIERRE 

SUPÉRIEURE fl AN'GERS ' 

Les novices ne doivent pas sortir au parloir extérieur pour être examinées avant 
la profession. — Ne pas éconduire les infirmes, quand elles ont le cœur et l'esprit 

sains. Il ne faut pas mettre les novices officièrcs dans les emplois. — Il est 

important que la Supérieure assiste aux exercices de communauté. — Le bon 
air et les jardins sont nécessaires aux maisons religieuses. 

VIVE -J- JÉSUS ! 

Annecy, 8 mars 1641. 

Ma très-chère fille, 

Je bénis Dieu de tout mon cœur de l'édiGcation que vous 
avez reçue de nos Sœars N. N. Ce sont des vraies servantes de 
Notre-Seigneur, grandement affermies dans l'observance de leur 
Règle. 

Béni soit Dieu qui vous a donné un si bon Père spirituel. 11 
est vrai, ma fille, ce qu'il désire que les filles sortent dehors 
pour être examinées pour la profession, n'est pas notre coutume. 
Notre Bienheureux Père lui-même recevait leur examen à la 
grille, mais étant seul dans le parloir et la porte fermée sur elles. 
Il faut le dire tout simplement à ce bon Monsieur, qui étant si 
plein d'affection se laissera, comme je pense, gagner à cet 
exemple. Si néanmoins il tient ferme à son opinion, il faut lui 

1 Reçue au premier monastère de Paris dès l'année 1023 , Sœur Claire- 
Madeleine y avait apporté une foi vive, un jugement solide, un cœur noble 
et généreux. Elle travailla si constamment à l'acquisition des fortes vertus 
évangéliques, que la Mère A. C. de Beaumont la choisit peu après sa pro- 
fession pour être une des pierres fondamentales du deuxième monastère de 
Paris, d'où plus tard on l'envoya à Angers. La Mère Claire-Madeleine, 
après avoir solidement établi le monastère de cette ville, qu'elle gouverna 
avec beaucoup de sagesse ainsi que celui de Tours, eut à s'occuper de la 
fondation de Saumur. C'est là que par de longues souffrances intérieures et 
extérieures, elle combla la mesure de ses mérites, et en 1674 entendit la 
voix de l'Epoux la convier aux éternelles rémunérations. (Année Sainte, 
VI* volume.) 



ANNÉE 1641. 369 

condescendre en ce point. — Soyez bien ferme à l'observance 
de la Règle; mais ne soyez pas trop ferme ni chicaneuse pour 
le temporel. Et, pour Dieu, ne refusez jamais les filles infirmes, 
quand elles ont le cœur et l'esprit bien sains. Et pour les infir- 
mités du corps, ne demandez pas de grands surcroîts de dot, 
sinon pour celles auxquelles il faut de grands soulagements 
extraordinaires. Enfin je désire qu'on connaisse que vous êtes 
des vraies Filles de notre Bienheureux Père. Je vous prie, ma 
fille, ne cherchons point l'éclat ni ces grands appareils, mais 
demeurons humblement à l'abri de la sainte pauvreté, il en ira 
mieux pour nous; car Dieu regarde les humbles, et pour avoir 
un seul de ses regards , nous devrions souhaiter d'être cachées 
à toute la terre pour jamais. 

Il me semble de remarquer dans la liste de vos officières que 
vous avez mis une novice blanche sacristine. Ma fille, il ne faut 
pas faire cela, s'il vous plaît, sinon qu'il y eût une nécessité tout 
à fait extraordinaire. Il faut se contenter de les mettre aides 
d'offices, et leur faut bien donner le temps du noviciat pour 
s'instruire des observances et se fonder dans l'esprit intérieur. 
— L'on m'a écrit que votre infirmité corporelle ne dure pas; 
j'en suis fort aise, ne pouvant assez exagérer comme la présence 
d'une Supérieure est nécessaire dans les communautés. Tenez - 
vous-y le plus que vous pourrez. Certes, nous autres Supérieures 
avons grande obligation de nous tenir sur nos gardes, aOu que 
servant les autres nous ne nous oubliions pas nous-mêmes 
pour le bien éternel de notre âme. — Je congratule nos chères 
Sœurs de l'utilité qu'elles ont trouvée es Méditations de la soli- 
tude, que nous avons fait dresser ici par notre cbère Sœur 
[F. -Madeleine de Chaugy]. Tout ce qui vient de l'esprit de notre 
Bienbeureux Père et qui est conforme à cela nous est unique- 
ment propre. 

Vous me marquez deux mauvais points en la place qu'on 
vous veut vendre : le bon air et les jardinages étant tout à fait 
vin. 24 













370 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nécessaires aux Religieuses cloîlrées. C'est une des choses à 
quoi les Supérieures qui vont aux fondations doivent plus 
prendre garde, de donner à leur monastère une bonne situation. 
Notre très-honoré frère M. l'abbé de Vaux vous conseillera 
bien là-dessus. Vous rne faites plaisir de m'en dire des nou- 
velles : c'est l'ami fidèle de l'Institut, et qui a une si grande 
intelligence et pratique de l'esprit de notre Bienheureux Père 
que vous ne sauriez faillir en suivant ses conseils. Je le salue 
très-respectueusement, et très-cordialement toutes nos Sœurs. 
Je les conjure de demander à Notre-Seigneur que je me puisse 
acheminer à faire une heureuse mort en son amour, en sa grâce 
et en sa crainte. Je suis en un âge où il me semble que tous 
ceux qui me font la charité de m'aimer, me doivent faire 
ce souhait. Je vous fais celui, et à toute votre chère troupe, 
d'aller toujours croissant en l'amour de Dieu, auquel je suis 
votre, etc. 



LETTRE MDCCLVII (Inédite) 

A LA SOEUR ANNE-MARIE BOLLAIN 

ASSISTANTE AU PBKUIEB MONASTÈRE DE PAMS 

La Mère H. A. Lhuillier demande sa déposition; on ne peut la lui refuser, vu le 
mauvais état de sa santé. 

VIVE -}• JÉSUS ! 

Annecy, 8 mars 1641. 

Ma très-chère fille, 
Je suis toujours dans une extrême peine des continuelles 
maladies de ma pauvre Sœur la Supérieure , aussi bien que 
vous, mais enfin, elle et nous sommes à Dieu, il lui faut laisser 
"la conduite de tout; sa Providence sait ce qu'elle a déterminé 
d'en faire. Depuis mes dernières lettres auxquelles je m'étais 
jointe, comme de raison, au sentiment de notre bon M. Vincent, 



ANNÉE 1641. 371 

j'ai reçu encore un billet de sa pari, par lequel elle continue à 
me représenter ses raisons à ce qu'elle soit déposée ; et vrai- 
ment, les ayant considérées , il me semble que ce serait charité 
de lui donner ce soulagement; car votre communauté ayant 
l'amour et l'estime qu'elle a pour elle, ne lairra pas de la 
regarder, et chérir ses avis et sentiments autant que si elle était 
leur Mère. Enfin, ma chère fille, je crois qu'il y a quelque obli- 
gation de condescendre au désir de cette très-chère Mère. Je 
sais, ma chère fille, votre affection pour elle : il me suffit de vous 
avoir dit mon sentiment devant Dieu. 

Votre communauté s'est engagée à la nôtre d'un livre ou d'un 
tome de toutes les OEuvres de notre Bienheureux Père ; je désire 
fort de l'avoir à cause des Épîtres qui sont augmentées. Quant 
à la crainte que l'on a qu'un parent de notre Bienheureux Père 
ne fasse imprimer ses sermons, si le dessein ne se rompt, au 
moins sera-t-il différé pour donner temps aux imprimeurs de se 
défaire de tous les exemplaires, pour se rembourser des grands 
frais qu'ils ont faits pour imprimer toutes les OEuvres de ce 
Bienheureux ; mais, ma fille, je crois que la Vie laite par le Père 
Talon n'est pas jointe à ce tome, c'est pourquoi je vous prie de 
la nous faire avoir à part. Nous n'avons toujours point de nou- 
velles du livre des Méditations, ni nos Sœurs de Lyon non plus. 
Becommandez-moi à la divine miséricorde et me croyez d'un 
cœur invariable, votre très-humble, etc. - Ma très-chère vieille 
fille que j'aime cordialement, mille saluts à notre très-bon Père 
M. Vincent. 

Conforme à une copie de l'originai 3;l rdé au premier monastère de la Visitation de Pa, i s . 



24. 



m 



372 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCLVIII {Inédite) 

A LA SOEUR MARIE-SUZAXNE DURET 

MAITRESSE DES NOVICES A DRAGUIGN'AX 

Instan.es faites par le monastère de Draguignan pour obtenir de la conserver. - 
Le comble de l'humilité consiste dans l'abandon de soi-même entre les ma m 
de Dieu. 



VIVE 



JESUS! 



[Annecy, 1641 .] 

Ma très-chère fille, 
C'est la vérité que pour la consolation de votre bon père je 
désirerais vous retirer, mais ma Sœur la Supérieure me fait une 
si grande instance pour vous laisser, et de la part aussi de ses 
Sœurs , que je ferais conscience de vous ôter de là. Mais il 
faudra que vous en écriviez à votre bon père, selon que ma 
Sœur Jeanne-Thérèse vous dira de notre part. Ma très-chère 
fille, tâchez de correspondre à l'affection de vos Sœurs et à ce 
qu'elles attendent de vous, et surtout au dessein que Noire-Sei- 
gneur a de se servir de vous en cette chère maison. Et vous le 
ferez, ma fille; je l'espère de la bonté de Dieu, et de votre fidé- 
lité à suivre exactement les saintes lumières et bons désirs qu'il 
vous a donnés en votre retraite : la très-sainte humilité, dont le 
haut bout est la parfaite remise et abandonnement de soi-même 
à Dieu, et la fidélité à vous tenir en sa divine présence, sans 
tous amuser à regarder comment, mais multiplier les retours 
et élancements de cœur à Dieu , tandis que vous le pourrez. Et 
pour Dieu, ma très-chère fille, défaites-vous bien de vous-même 
et de vos propres recherches et intérêts, et ne cherchez que 
Dieu et le bien des âmes que vous servez, et ayez une entière 
douceur et patience en ce saint service, et Dieu vous en bénira. 
J'en supplie sa Bonté, et vous de me bien recommander à sa 



ANNÉE 1641. 373 

miséricorde, et toutes vos Sœurs novices que je salue avec vous, 
leur souhaitant la vraie humilité avec l'exacte observance. Je 
suis toute vô!re de cœur. 

Conforme à l'original gardé au* Archives (le la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCLIX 

A LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY 

supiiniKuru: a moxtpeli.ikh 
Désirdc connaître son avis sur Sœur F. E. de Nouvcry, demandée pour être Supé- 
rieure à Saint-Flour. — Prolongation de séjour en Provence de quelques lieli- 
gieuses d'Annecy. — Extrême pauvreté du monastère de Nancy. 

vive -j- jksus ! 

[Annecy], 15 mars [1641]. 

Ma très-chère fille, 

Je supplie notre divin Sauveur de vous rendre abondamment 
participante de sa douloureuse mort et passion. 

Ce mot est pour vous dire que ma Sœur la Supérieure de Saint- 
Flour nous demande instamment notre Soeur F. E. [de Nouvery] 
pour être mise sur le catalogue, à cause qu'elles l'ont connue 
pendant son séjour à Riom. Je lui ai répondu que je désirais 
qu'elle demeurât un peu auprès de vous avant de la remettre en 
charge, leur nommant plusieurs autres Sœurs déposées qu'elles 
pourraient avoir, en leur disant que je penserai encore si nous 
leur pourrons donner notre Sœur F. -Emmanuelle. Or, je 
vous prie, ma très-chère fille, de bien considérer devant Dieu 
si vous pensez qu'elle puisse utilement servir cette maison de 
Saint-Flour. Cela étant, je vous prie, obligez-moi d'écrire à la 
Mère de Saint-Flour que je vous ai priée de lui écrire qu'elles 
la pourront mettre sur leur catalogue , et comme vous espérez 
que si le sort tombe sur elle, elle réussira à la gloire de Dieu et 
à leur contentement, ou ce que Dieu vous dictera. Si donc vous 
pensez que cela se puisse faire, vous tâcherez de nous l'envoyer 
au plus tôt que vous pourrez avec une de vos Sœurs (ou- 






374 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

rières, après vous être bien enquise si les chemins sont libres. 
Notre Sœur Fr. -Catherine de Pingon ne s'en reviendra pas : 
nous avons prié ma Sœur la Supérieure de la garder à cause que 
nous sommes soixante Sœurs, qui est plus que le monastère 
n'en peut contenir. Notre Sœur M. -Suzanne Duret ne revient 
pas non plus; ma "Sœur la Supérieure de Draguignan ne s'en 
peut passer. — J'ai encore mandé à ma Sœur la Supérieure 
de Saint-Flour que ma Sœur la Supérieure d'Arles leur serait 
fort propre ; mais que l'on m'avait mandé qu'elle avait été fort 
malade et qu'elle avait grand'peine de se remettre , que néan- 
moins je vous écrirais pour savoir l'état de sa santé; c'est pour- 
quoi je vous prie, ma fille, de vous enquérir de sa santé, et selon 
cela écrivez-en de ma part à cette bonne Mère de Saint-Flour 
parce que vous avez plus de commodité de lui faire tenir des 
lettres que nous. Faites donc fort soigneusement cette commis- 
sion. Si votre conscience vous dicte que ni l'une ni l'autre de 
ces deux chères Sœurs ne doivent pas être proposées, il ne se 
faudra pas tant presser de les faire revenir, surtout ma Sœur la 
Supérieure d'Arles, laquelle, je crois, serait encore utile à cette 
maison d'Arles, et aussi pour le sujet du grand nombre que 
nous sommes. Je vous dis ceci afin que si vous renvoyez ma 
Sœur Fr. -Emmanuelle, l'on ne presse point ma Sœur Fr.-An- 
gélique [Garin] de s'en revenir après sa déposition. Ne dites 
en façon quelconque à ma Sœur Fr. -Emmanuelle qu'on la 
demande à Saint-Flour. 

Ma chère fille, je ne sais si vous savez l'extrême pauvreté où 
sont réduites nos pauvres Sœurs de Nancy. Elles nous ont mandé 
qu'il y a plus de trois ans qu'elles n'ont mis graisse dans leur 
potage, et qu'elles mourraient entièrement de faim n'était 
le pain de munition que le Roi leur fait [donner par] aumône, 
qu'elles vont pieds nus, faute d'avoir des bas, et qu'elles n'ont 
presque plus de quoi se vêtir ni reblanchir. Regardez un peu, 
je vous prie, si vous ne leur pourriez point faire quelque cha- 



ANNÉE 1641. 375 

rite, et si vous leur en pouvez aussi procurer. Si cela se peut, 
et que vous leur envoyiez quelque [secours], adressez-le à notre 
monastère de Lyon où nous le ferons prendre, en y joignant ce 
que nous espérons leur envoyer, sinon qu'il vous fût plus com- 
mode de le faire tenir à noire premier monastère de Paris. Votre 
Charité nous fera savoir au plus tôt ce que vous pourrez faire. 
— Ma toute très-chère fille, voyez et pesez bien devant Dieu si 
cette chère Sœur Fr. -Emmanuelle a de quoi servir utilement la 
maison de Saint-Flour, avec des bons avis que vous et moi pour- 
rions lui donner ; car enfin je ne puis ni ne veux tromper les mai- 
sons. Faites-moi prompte réponse, et toujours un peu de vos 
nouvelles; car vous êtes infiniment la très-chère fille de mon 
cœur, que je prie Dieu combler de son pur amour. Priez bien 
celte infinie Bonté pour moi qui suis toute vôtre. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCLX 

A UN RÉVÉREND PÈRE JÉSUITE 

A flOSTE 

La fondation de Verceil a été proposée au monastère d'Annecy, qui la céderai! 
volontiers à celui d'Aoste. —Justification de la Mère .1. S. de Chamousset ; per- 
sécution dont elle est victime. — Sentiment d'estime pour Sœur F. C. Solar. 

VIVE -f- JÉSUS ! 

(Annecy], 20 mars [1611]. 

Mon Révérend Père, 
J'ai communiqué votre lettre sitôt que je l'eus reçue, qui fut 
avant-hier seulement, à Mgr de Genève. Il se trouva de même 
sentiment que celui de Mgr d'Aoste et le nôtre, mon très-cher 
Père, jugeant qu'il est nécessaire de donner des filles bien 
solides en la vertu et l'esprit de l'Institut pour la fondation de 
Verceil. Madame l'Infante Marie lui avait écrit, le priant d'y 
pourvoir par des filles de Savoie ou du Piémont, ou bien, lui 
dit-elle, l'on en prendrait au monastère d'Aoste , sur quoi j'ai 



,> ■ 






'.:.,' 



376 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

dit à noire prélat, que j'avais reçu une lettre de nos Sœurs 
d'Aosle qui m'écrivent que Mgr leur digne prélat voulait, con- 
formément au désir de la Sérénissime Infante, que la fondation 
de Verceil se fit des Sœurs de votre maison; à quoi j'avais 
répondu que j'en serais fort aise, me semblant que l'on m'ôtait 
une montagne de dessus les épaules, de nous décharger du soin 
de cette fondalion-là, ajoutant que j'appréhendais un peu que 
la Sœur qu'elle me nommait pour y être Supérieure n'eût pas 
tout ce qui serait requis pour la conduite d'une maison, que 
néanmoins il fallait espérer que Dieu suppléerait. Là-dessus, 
je ne pensais plus à celte affaire quand nous avons reçu votre 
lettre, mon très-cher Père, sur laquelle Mgr de Genève trouve 
bon que nous préparions deux ou trois de nos professes des 
plus propres à cet emploi; que si Mgr d'Aoste continue en son 
désir, elles se trouvent prèles; mais nous ne remuerons rien 
que nous n'ayons son ordre et son commandement, suppliant 
Noire-Seigneur de lui faire voir ce qui sera de sa très-sainte 
volonté, et nous de l'exécuter à sa plus grande gloire, n'y pré- 
tendant que cela, m'élant très-indifférent où l'on prenne des 
filles pour cette œuvre. Et je vous assure, mon très-cher Père, 
que nos Sœurs sont si bonnes, que je serais toujours plus aise 
de les garder que de les meltre dehors, si le bon plaisir de 
Dieu était tel. En tout, sa très-sainte volonté soit faite! 

Je suis extrêmement louchée du dégoût et déplaisir que Votre 
Révérence reçoit de nos Sœurs. Si jamais j'ai la liberté de leur 
en dire ma pensée, je le ferai fort librement, car vraiment elles 
ont très-grand tort. Je suis étonnée que la Mère y ait part, elle 
que j'ai toujours crue et connue fort bonne; vos Révérends Pères 
m'en avaient rendu de fort bons témoignages. Je pense que cela 
procède de la personne que vous me marquez sans la nommer ', 



1 II s'agit ici d'un personnage fort savant qui, n'ayant pu réussir à gagner 
la confiance de la Mère J. S. de Chainousset, se vengeait en répandant contre 






ANNÉE 1641. 377 

Hélas! mon très-cher Père, si elle s'oublie en sorte cette per- 
sonne-là, que le monde en soit mal édiGé, comment votre bonté 
et sainte affection pour l'Institut peuvent-elles souffrir cela, sans 
avertir Mgr l'évèque , qui est si bon et pieux, que je m'assure 
il ne lui permettrait pas la continuation du service qu'il rend? 
Cela est bien important. Je prie Dieu, par sa bonté, d'y mettre 
remède nécessaire , et de donner à nos Sœurs de là le respect 
et la confiance que toutes les Filles de la Visitation doivent à 
tous ceux de votre Compagnie, à laquelle nous avons des obli- 
gations infinies. Faites-moi la charité, mon très-cher Père, de 
voire souvenir au saint sacrifice; et je prie Dieu vous combler 
de son saint amour, demeurant de Votre Révérence, mon très- 
cher Père, etc. 

[P. S.] Mon très-cher Père, j'ai considéré qu'il est impos- 
sible de bien fournir cette fondation, qu'il n'y ait quatre pro- 
fesses, tant pour les raisons que vous dites que pour celles de 
dire l'Office, et plusieurs que l'expérience m'a fait voir en la 
fondation de Turin. Et si l'on prend des Religieuses en cette 
maison, il serait tout à fait nécessaire, ce me semble, de ne 
prendre en Aosle que la Sœur Catherine-Françoise [SolarJ avec 
des novices; car si l'on y prenait encore une autre professe, 
je craindrais que son esprit ne se pût pas si bien unir avec les 




elle les [>lus noires calomnies. 11 porta même ses accusations mensongères 
jusqu'à sainte de Chantai, qui écrivit à l'innocente inculpée : « Je me suis 
aperçue qu'il y a beaucoup de persécution en celle affaire, et la quantité 
de lettres que j'ai contre vous m'a fait dire que c'est trop. Et si je ne con- 
naissais votre vertu, on m'aurait mise en peine, ne pouvant croire qu'une 
Fille de la Visitation fût capable des manquements dont celle personne 
vous accuse. » Le malheureux imposteur, reconnu comme tel, ne tarda 
pas à voir retomber sur lui toute la confusion dont il voulait envelopper 
la digne Supérieure. De toutes paris on rendit hommage à la verlu de 
celle-ci, qui reçut enlre autres ce beau témoignage de son prélat : « Vous 
êtes la femme forte ; votre générosité a triomphé de la faiblesse de vos 
ennemis. » (Histoire de la fondation d'Aosle.) 



I 



378 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

nôtres, ce que fera celui de notre Sœur Catherine-Françoise que 
je trouve dans une disposition fort à mon gré. Je vous dis ainsi 
simplement toutes mes pensées, mon très-cher Père, et que nous 
désirons aussi que si Monseigneur se résout de prendre ici des 
filles, l'on nous avertisse à l'avantage, car nous désirons de 
hien accompagner la Mère, qui est une fille de solide vertu, qui 
a déjà gouverné, et qui y était destinée dès il y a cinq ou six ans 
que l'on nous pressait de la faire venir, laquelle parle et entend le 
piémontais, ayant demeuré en ce pays-là plusieurs années. Je ne 
dis rien du temporel, parce que je vois qu'outre les revenus du 
monastère, Messeigneurs les princes et Madame l'Infante Marie 
donnent suffisamment pour l'entretien de celles que l'on enverra. 
Quand feu Son Altesse Victor-Amédée voulut que le monas- 
tère de Verceil nous fût remis, il nous assigna de sa bonne 
volonté quatre cents écus d'or ; mais Mgr de Genève, qui avait les 
papiers, ne sait ce que tout cela est devenu. Je vous dis tout 
ceci comme il me vient, mon très-cher Père. Dieu veuille con- 
duire tout ce dessein à sa gloire et soit béni éternellement ! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visilation de Lisbonne. 



LETTRE MDCCLXI 

CIRCULAIRE ADRESSÉE AliX SUPÉRIEURES DE "LA VISITATION 

Unîoa de prières entre l'Ordre du Carmel et celui de la Visitation. Insérer cet acte 
dans le Livre du Chapitre. 

VIVE ■{• JÉSUS ! 

Annecy, 20 mars 1641. 

Mes très-chères Soeurs, 
La très-adorable Trinité ayant inspiré à feu M. le comman- 
deur de Sillery, notre très-honoré Père et bienfaiteur, un désir 
extrême qu'il y eût une particulière union et sainte liaison entre 
le saint Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel et le nôtre, il en 
parla au Révérend Père Gibieux, Supérieur de ce saint Ordre, 



ANNEE 1641. 



379 



et à la Mère Marie de la Trinilé, qui reçut cette proposition avec 
une affection toute sincère, ainsi que me l'a écrit le Révérend 
Père Gibieux , ajoutant qu'il a aussi reconnu le même désir en 
l'àme de la Bienheureuse Mère Madeleine de saint Joseph. Ce 
dessein étant d'une très-grande consolation et utilité spirituelle, 
nous l'avons accepté cordialement pour toute notre Congréga- 
tion, avec action de grâces à Dieu et envers ces saintes âmes 
qui nous font celle de le désirer. La fin de celte sainte liaison est 
d'honorer par icelle le saint mystère de l'Incarnation du Verbe 
et ses liaisons adorables avec notre humanité, qui est une chose 
beaucoup plus efficace que tout ce qui se pourrait faire à l'exté- 
rieur, appliquant à cette intention et pour les besoins des deux 
Ordres les communions qui s'y font le samedi. Pour cela, la 
Révérende Mère Marie de la Trinilé m'écrivit, comme première 
professe de leur Ordre en France et plus ancienne prieure, qu'elle 
offre sa volonté à Dieu pour faire cetle sainte liaison en toutes* 
les âmes de leur Ordre, selon les desseins et conseils adorables 
de sa divine Majesté et de sa très-sainte Mère sur ces deux Ordres, 
qui lui appartiennent plus particulièrement. Je fais le même 
pour toutes celles de notre Institut, me confiant en Vos Charités, 
mes très-chères Sœurs, que vous ne me désavouerez pas, ains 
que vous joindrez votre intention à la nôtre, ce que je vous 
supplie très-humblement de faire en une communion générale 
faite à ce dessein. 

Et afin que rien n'alentisse cette sainte union, la bonne Mère 
de la Sainte-Trinité et nous désirons qu'à chaque fête de l'Im- 
maculée Conception de la Très-Sainte Vierge Notre-Dame et 
à celle du disciple bien-aimé saint Jean, nous renouvelions 
cetle offrande de nos volontés, et pour relier de nouveau nos 
cœurs en la dilection de Noire-Seigneur et de sa très-sainte 
Mère, avec celte sainte intention encore les unes pour les autres, 
pour nous aider à obtenir la grâce de mourir en acte de pur 
amour et vraie contrition. 




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380 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Fait en noire premier monastère d'Annecy, le 20 mars 1641. 

[P. S.] Cet écrit, mes très-chères Sœurs, doit être inséré dans 
votre Livre du Chapitre, de crainte que dans la suite du temps, 
venant à s'en oublier, on perde les fruits d'une si sainte union, 
que je vous prie de tout mon cœur de conserver chèrement; et 
dès que vous serez-établies, dans la suite, en quelque ville où il 
y aura des Religieuses Carmélites, vous leur fassiez savoir, afin 
de la renouveler avec elles, et cela pour toujours, je vous 
en conjure. 

Conforme à la copie insérée dans le Livre du Chapitre de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCLXII 

A LA MÈRE MARIE-AIMKE DH RABUTIN 

SUPÉRIEURS a TH0V0M 

Démarches faites par les Sœurs de Thorton pour conserver leur Supérieure. Désir 
de la voir élire au deuxième monastère d'Annecy. — Avis spirituels. 



[Annecy], 20 mars 1641. 



VIVE y JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Nos bonnes Sœurs vos filles font enfin tout ce qu'elles peu- 
vent pour avoir la consolation de vous ravoir, en quoi elles ont 
raison; mais je ne vois encore point d'apparence que cela se 
puisse faire, n'ayant point encore l'assurance si nous pourrons 
avoir ma Sœur de Blonay. Si donc ma Sœur M.-An!oinette [Teste 
de Vosery] est en cette maison, il est très-nécessaire que vous 
soyez dans la seconde; car, comme je vous ai déjà dit, la petite 
Mère est très-bonne, mais elle n'a pas ce qui lui est nécessaire 
pour faire estimer sa conduite à plusieurs de ses filles, ce qui 
porte grand préjudice dans celte maison-là. Vous connaissez 
combien elle est craintive et appréhensive, loutes choses l'acca- 
blent, si qu'il lui serait impossible de faire encore un triennal; 
elle vous désire passionnément. Je vous prie, ma fille, regardez 



ANNÉE 1641. 3 * 1 

un peu bien devant Dieu laquelle des deux maisons, savoir, 
celle où vous êtes ou la seconde, a plus de nécessité de vous 
avoir, et mé dites en cela, comme en toute autre chose , votre 
pensée; car je vous assure que, si vous ou ma Sœur M. -Antoi- 
nette n'y êtes, je ne sais qui leur donner. Je crois qu'elles ne 
goûteraient pas ma Sœur Fr.-Emmanuelle, que nous faisons 
pourtant revenir. Si vos Sœurs la pouvaient goûter, j'en serais 
bien aise, et je m'assure qu'elle suivrait exactement le bon règle- 
ment que Dieu a établi par vous dans votre maison. — Ma Sœur 
la Supérieure d'Arles est si fort infirme que l'on craint qu'elle ne 
soit percluse de ses bras. 

Voilà que nous nous venons d'obliger pour votre maison, car 
jamais l'on n'eût eu de l'argent autrement. Or, c'est une rente 
qu'il faut payer à jour nommé, et avoir promesse bien faite d'en 
dédommager le maître. — Non jamais, ce me semble, vous ne 
correspondrez à la conduite intérieure de Dieu sur ions, que 
par la fidélité du retranchement de tous ces actes que votre 
esprit veut faire soi-même sans y être attiré [de la grâce], qui ne 
veut de vous que cette vue et simple regard en Dieu sans 
mélange. Et plus vous vous tiendrez ferme là, plus vous avan- 
cerez, retranchant toutes ces réflexions et peines que vous vous 
donnez pour vos lâchetés et infidélités, car je sais que vous 
n'y faites aucune faute contre votre devoir qui vous presse. Il 
faut vous modérer, et bien prier Dieu pour moi qui suis loule 
vôtre. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d' Annecy. 







I 




382 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCLXIII 

A LA SOEUR PAULE-JÉRONYME DE MOMTHOUX 



Ne pas s'opposer à ce qu'en l'inscrive sur le catalogue pour la prochaine élection. 

VIVE -j- JESUS ! 



[Annecy, 1641.] 



Ma TRÈS-CHÈRE FILLE, 



Je reçus seulement hier une lettre à laquelle je suis nécessitée 
de répondre un peu brièvement, pour ne pas perdre l'occasion 
qui se présente demain de faire tenir nos letlres. Je vous dis 
donc, ma très-chère fille, que Dieu sait les misères qui sont en 
nous ; mais II sait aussi les biens qu'il y a mis pour le service 
de sa gloire; c'est pourquoi, ma très-chère fille, je vous prie 
de n'apporter point de résistance pour empêcher que vous ne 
soyez mise sur le catalogue. Laissez-vous à la merci de la divine 
Providence, sans aucun empêchement de votre part, car si vous 
n'êtes bien changée, ce que je ne crois pas (ains que vous vous 
serez rendue toujours plus solide en la pratique des vraies 
vertus de l'Institut), j'espère en Noire-Seigneur que vous ser- 
virez très-utilement celte maison-là, et la maintiendrez non- 
seulement en bon état auquel elle est, mais Tirez toujours per- 
fectionnant davantage : j'ai celte confiance en Dieu. Demeurez 
donc humblement soumise à tout ce que l'on voudra faire de 
vous, et me recommandez sans cesse à la divine miséricorde. 
Croyez que je serai inviolablement et de tout mon cœur, 
voire, etc. 

[P. S.] Ma très-chère fille, votre cœur va bien : tenez-le for- 
tement dans cette sainte simplicité de ne se point regarder , ni ce 
qui se passe en vous, mais de vous laisser à Dieu telle que vous 
êtes, tâchant seulement de marcher fidèlement dans vos obser- 



ANNÉE 1641. 383 

vances avec l'esprit d'une profonde humilité, douceur et très- 
grande charité et support envers le prochain. Dieu vous en 
fasse la grâce. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCLXIV 

A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

A MOULINS 

Promesse de se rendre à Moulin*. Incertitude pour l'époque précisedu départ. 

VIVE + JÉSUS ! 

I Annecy], 3 avril [1641]. 

Madame, 
J'ai pensé que je devais vous accuser la réception de vos 
lettres, attendant que, par la guérison de Mgr de Genève, je 
vous puisse dire assurément le temps qu'il faudrait envoyer 
l'équipage ; car je n'ai su voir ce bon seigneur depuis la réception 
de vos lettres. Ne craignez point, Madame, que j'apporte aucune 
difficulté à ce désiré voyage; je pense que je choisirais plutôt 
la mort que d'avancer une parole pour cela, ni aussi pour le 
faire, désirant absolument de n'avoir aucune part à la disposition 
de ce peu de jours qui me restent, que celle de la simple obéis- 
sance, bien que je vous puisse assurer, Madame, que lorsque 
Mgr de Genève me dit qu'il vous avait accordé votre désir, j'en 
ressentis quelque soulagement pour votre respect particulier; 
car Dieu sait en quel degré d'honneur, d'estime et d'amour, 
votre digne personne est au milieu de mon cœur. Mais ce qui 
me fit écrire douteusement, c'est que je ne savais pas ce que 
Mgr de Genève avait écrit, et qui me fâcha un peu que nos 
Sœurs de Moulins eussent écrit à [quelques-uns] de nos monas- 
tères, cl à moi aussi, que je leur avais promis d'aller, ce que je 
savais bien n'avoir pas fait, ains seulement que je leur avais 



I 




384 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

écrit que si l'obéissance m'ordonnait d'aller, je le ferais de 
tout mon cœur, ce qui est vrai. Dieu me fasse la grâce de faire 
toujours sa sainte volonté, et comble de son pur amour votre 
cbère et digne âme, demeurant avec une profonde révérence, 
Madame, votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Kevers. 



LETTRE MDCCLXV 

A LA MÈRE CLAIRE-MADELEINE DE PIERRE 

SUPÉRIEURE A ANGERS 

On ne recourt au Père spirituel que dans des occasions imposantes. — Dès le com- 
mencement de l'Institut on a pris la discipline deux fois la semaine. — Les 
maladies mentales des parents ne sont pas toujours un empêchement à la récep- 
tion des enfants. 



Annecy, 3 avril 1641. 



VIVE -J- JKSUSÎ 
Ma TOUTE CHÈRE FILLE, 

Vraiment, je trouve par votre dernière lettre que vous êtes 
pourvue d'un Père spirituel bien soigneux de vouloir visiter nos 
Sœurs si souvent, et pour l'ordinaire deux fois la semaine. Il 
faut ménager ses bonnes volontés fort discrètement, lui faisant 
voir la Règle qui dit qu'on n'aura recours au Père spirituel que 
pour les choses importantes, et où il sera requis d'une spéciale 
Providence ; que tout le reste demeure à la charge de la Supé- 
rieure, crainte d'être importunes, pour des choses trop minces, 
à Messieurs nos Supérieurs, avec lesquels nous traitons avec un 
très-grand respect. Il lui faut dire tout simplement que notre 
vie est de nous tenir le plus que nous pouvons auprès de Dieu ; 
que cela nous fait vivre en grande paix, sans beaucoup de 
choses à faire ni à dire. Et faut procurer que les Sœurs qui par- 
leront à ce bon Monsieur lui fassent entendre, comme par 
manière d'entretien, mais très-respectueusement et amiable- 



ANNÉE 1641. 385 

ment, que notre saint Fondateur nous a tellement laissé par le 
menu dans ses écrits, tout ce que nous avons à faire, que, si 
nous nous y tenions attachées, nous n'aurions quasi jamais 
besoin d'autre chose; cela l'instruira facilement comme il se 
doit comporter en la charge de l'ère spirituel. Mais je vous con- 
jure que ceci se fasse très-doucement et amiablement; car il 
ne faut rien oublier pour se conserver un bon ami, à plus forte 
raison un cordial Père spirituel. 

Vraiment, ma fille, c'est une mauvaise affaire que la défense 
si absolue que vous a faite, à toutes, Mgr votre bon prélat, de 
faire la discipline. 11 est très-vrai ce qu'il dit, que notre Bien- 
heureux Père ne l'a pas ordonné pour règle déterminée : aussi 
plusieurs Fondateurs n'ont point déterminé les macérations, et 
on ne laisse pas de les pratiquer, parce qu'ils en ont permis et 
conseillé l'usage. Il faut faire entendre, avec toute soumission et 
respect à ce digne seigneur, que la coutume est universelle 
dans toute notre Congrégation, et dès son premier commence- 
ment de faire la discipline deux fois la semaine, ce qui s'est 
établi par la permission et conseil de notre Bienheureux Fonda- 
teur, sans obligation de conscience toutefois; que dans les 
Ordres religieux les coutumes générales ont force [de loi] et sont 
tenues pour règle; que le sujet pour lequel la discipline n'est 
que permise et non commandée dans les Constitutions, c'est que 
notre Ordre étant institué pour les infirmes, si la discipline était 
d'obligation il les en faudrait dispenser; et notre Bienheureux 
Père a désiré que les Règles obligeantes [d'obligation] fussent si 
saintement mitigées, que les inûrmes mêmes les puissent obser- 
ver. Il ne faut rien oublier pour ravoir votre liberté et vous tenir 
dans l'uniformité de toutes les maisons. Si vous ne pouvez rien 
obtenir de ce bon prélat, vous m'en avertirez, etje prendrai la con- 
fiance de lui en écrire ; cependant il faut avoir patience et obéir. 

Quant à ce que le Coutumier dit de s'enquérir des races des 
filles que l'on reçoit, cela s'entend quand on sait quelques parents 






386 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

fols; il faut soigneusement s'informer si c'est un mal héréditaire. 
Que si l'on apprend qu'il y ait quelques parents de suite enta- 
chés de ce mal, c'est une marque qu'il y a une tare en la race, 
et ne faut point admettre les filles à la profession, sinon qu'elles 
aient l'esprit extraordinairement doux, fort gai et exempt de 
toute mélancolie et bizarrerie. Quant à ce que vous me dites du 
père de N. , cela ne doit pas seulement être considéré ; et il faut 
savoir une fois pour toutes, que lorsque la folie ou l'humeur 
hypocondriaque arrive à une personne par des accidents funestes 
et des afflictions extrêmes, alors la tare n'est pas en la race, 
mais en la personne particulière, et cela ne doit pas préjudicier 
aux filles. — Quant à la fondation de N., je serais bien aise 
qu'elle se fît; mais je ne saurais consentir aux fondations que 
l'entière observance du Coutumier n'y soit, pour le temporel et 
spirituel. Il n'y a rien à craindre, puisque vous avez l'avis de 
notre bon M. l'abbé de Vaux; car c'est l'ami fidèle, les conseils 
duquel on peut et doit recevoir sans crainte, Dieu ayant mis 
dans cette âme bénite une si grande intelligence et pratique de 
l'esprit de notre Bienheureux Père, que je serai toujours en 
plein repos de ce que nos Sœurs feront par son avis. Recom- 
mandez-moi à ses prières. Votre, etc. 



LETTRE MDCCLXVI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

StiTÉUIEL'IlE A BOLRU EN DRESSE 

Réponse favorable du cardinal de Lyon pour le relour de cetle Mère à Annecy; 

joie qu'en éprouve la Sainte et toute la communauté. Comment traiter avec les 

Sœurs de Rellecour. 

vivk -f JÉSUS.' 

[Annecy], 5 avril 1641. 

Ma très chère et bien-almée fille, 
Ma Sœur votre compagne m'a écrit que vous étiez bien 
malade d'une fièvre tierce, et ma Sœur la Supérieure de Belle- 



ANNÉE 1641. 387 

cour m'écrit qu'outre cela vous avez une enflure. Tout cela me 
tient un peu en peine, et fait désirer d'avoir promptement de 
vos nouvelles. Et cependant je m'en vais vous en dire une, qui 
est que Son Eminence a fait réponse à Mgr de Genève, auquel 
il écrit une lettre fort courtoise, lui disant que si bien on lui 
avait fait entendre que vous étiez professe de Lyon, que néan- 
moins, pour lui témoigner la déférence qu'il lui veut rendre et 
le désir qu'il a de le servir, il lui accorde votre retour en ce 
monastère, et envoie quant et quant une très-belle et fort 
honorable obéissance; de sorte, ma très-chère fille, que vous 
voilà toute noire, dont je bénis Dieu de tout mon cœur, qui me 
veut donner la chère consolation de nous revoir un peu ici à 
souhait toutes ensemble. 

Quant à mon voyage de Moulins, il est fort incertain. Mon- 
seigneur branle fort au manche, et M. notre Père spirituel 
encore plus, à cause que ces nuits passées j'ai été travaillée de 
mes défluxions. Pour moi, ma chère fille, j'en suis dans une 
parfaite et entière indifférence; pourvu que j'obéisse, il me 
suffit. Ma Sœur la Supérieure de Bellecour, par un billet que 
j'ai reçu hier d'elle, me dit qu'elle attendait Son Eminence 
pour savoir sa volonté avant que d'accorder ma Sœur de la 
Marlinière à nos Sœurs de Moulins. 

Il me tarde un peu de savoir tout cela, mais surtout d'avoir 
de vos nouvelles; faites-m'en donc part le plus promptement 
que vous pourrez, et me dites tout simplement si vous pensez 
d'avoir les forces et la santé, comme je l'espère et le désire, 
pour porter le faixde la supériorité ; car, voyez-vous, je ne doute 
point que nos Sœurs ne vous élisent, et c'est mon désir; car il 
me semble que cela se doit pour plusieurs saintes raisons qui 
regardent encore la conservation de l'estime et bonne odeur 
que Dieu vous a données dans l'Institut, que la conduite que 
l'on a tenue sur vous à Lyon a semblé devoir ternir, bien que 
cela ne soit pas. Enfin, ma très-chère, j'adore la souveraine 

25. 



I 






388 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Providence qui dispose toutes choses à notre mieux ; bénie soil- 
elle de cette douce consolation qu'elle nous prépare ! Et nos 
Supérieurs et nos Sœurs en ont un grand contentement; mais 
il m'est avis que nul n'est égal au mien de revoir ma très- 
chère cadette auprès de moi, passer le reste de mes jours avec 
elle, l'avoir pour Mère très-chère, pour fille uniquement aimée, 
et pour Sœur de parfaite confiance. Je ne puis que bénir sans 
fin la bonté de notre divin Sauveur, et la supplier de me faire la 
grâce de profiter de ce bonheur. 

J'ai écrit ma joie partout : témoignez la vôtre aussi de retour- 
ner ici, surtout à Lyon, disant que béni soit Dieu qui a donné 
une si heureuse fin aux afflictions que sa Providence a permis 
que vous ayez reçues, sans rien dire davantage, sinon les prier 
de vous aimer en Noire-Seigneur, elles assurer que votre dilec- 
tion pour elles sera éternelle; et ne dites à qui que ce soit une 
seule parole qui témoigne le moindre désir du monde de 
retourner à Lyon, ni aucun ressentiment de tout ce qui s'est 
passé, mais tout amour et témoignage de bienveillance pour 
chacun. Je vous conjure, ma toute très-chère fille, de vous 
témoigner en cette occasion vraie fille de Dieu et de notre Bien- 
heureux Père qui ne fit jamais revanche, et à l'imitation de notre 
Sauveur qui ne se plaignait jamais, mais rendait des effets de 
bonté et témoignages d'affection à ceux qui le traversaient le 
plus. Que Lyon relire votre compagne, comme la raison le 
requiert; il faut que chacun retourne en son nid. Quelque 
honnête séculière vous pourra accompagner : je vous dirai ce 
que j'ai découvert, et comme il est évident que l'on ne vous 
veut point là, et que si l'on vous y eût retirée, ce n'eût été 
qu'amerlume pour vous. C'est sans loisir que je vous écris, 
mais d'un cœur incomparable. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



ANNÉE 1641. 



389 



LETTRE MDCCLXVII 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Conseils pour le bon gouvernement de sa communauté. - Une Sœur infirme peut 
avoir deux tours de lit de futaille. - Devoir des Supérieures et des Sœurs dépo- 
sées. — Une vraie Religieuse craint le parloir et la perle du temps. Pensée de 
saint François de Sales à ce sujet. - Ce serait manquer à la clôture de per- 
mettre à une enfant retirée dans le monastère de sortir toutes les semâmes pour 
aller voir sa mère. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy], ."> avril 1641 . 

Ma très-chère soeur ma fille bien-aimée, 

Dieu vous a choisie pour la direction de cette chère famille; 
c'est pourquoi vous devez avoir une Lrès-humble assurance que 
sa Bonté la conduira par voire entremise, si, comme un chétif 
instrument, vous vous tenez en sa benile main par une entière 
confiance, accompagnée de la fidélité à suivre exactement les 
ordonnances de votre Institut et les saints et sages conseils qui 
vous y sont donnés, particulièrement dans votre Règle de saint 
Augustin et dans la Constitution de la Supérieure; et que tou- 
jours avant de commencer les actions de votre charge, vous 
vous abaissiez devant Dieu pour mendier son assistance en 
l'action que vous devez faire : celte pratique est bien utile et 
nécessaire pour le bon gouvernement. Je prie Dieu qu'il vous 
donne toujours plus abondamment son Saint-Esprit, lequel 
repose sur l'âme humble, afin que voire communauté prenne 
de si profondes racines en cette sainte vertu que jamais plus 
elle ne soit ébranlée , ains qu'elle rende à Dieu et à la chère 
vocation l'honneur et la bonne odeur d'une sainte et bonne 
édification au prochain ; ce qu'il faut particulièrement qu'elle 
fasse par la dévotion. 

Pour ce que vous me demandez, si l'on peut avoir un tour 
de lit d'étoffe pour cette Sœur, je vous assure que je suis 
étonnée que M. votre médecin ne trouve pas que deux tours de 
lit de futaine, qu'on permet aux Sœurs infirmes, soient aussi 



I 






I 






3fl0 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

chauds qu'un d'étoffe. Je suis assez vieille, etje couche dans une 
chambre où l'on ne fait point de feu, où il y a deux grandes 
fenêtres et deux portes; et, si, je ne me trouve point incom- 
modée avec des tours de lit de futaine. Nous avons encore une 
bonne Sœur qui passe soixante et tant d'années, laquelle couche 
en une chambre sans feu et à deux portes, qui n'a son lit entouré 
que de deux fulaines. Que si, à toute extrémité, le médecin 
veut qu'on mette un tour de lit d'étoffe, je voudrais que l'on en 
mît un de futaine dessus. Vous voyez, ma chère fille, combien 
je veux mal aux singularités. Dieu nous fasse la grâce de nous 
tenir si bien closes et serrées à notre sainte Règle que nous 
n'en déclinions jamais. 

Dieu permet que vous trouviez quelque consolation et utilité 
dans nos lettres, parce que vous avez un bon cœur disposé au 
bien, tellement que peu de chose vous profite; c'est faire en 
bonne ménagère. Faites bien toujours ainsi; mais que votre 
principal soin soit de remettre et abandonner vous et votre 
maison à la divine Providence, travaillant pour son bien selon 
tout le pouvoir que Dieu vous en donnera. Là où est la paix et 
l'observance, Dieu y est. Je suis bien aise que cela règne dans 
votre communauté, comme aussi l'union qui est entre vous 
et ma chère Sœur la déposée. Mon Dieu ! que cela est d'édifica- 
tion pour les communautés quand les déposées sont bonnes 
déposées, c'est-à-dire fort humbles, fort récolligées et retirées, 
et que les Mères élues sont bonnes Mères, et qu'elles prennent 
entièrement le fardeau avec cordialité, bonté et très-exacte 
observance; je dirais encore volontiers, avec charité envers les 
déposées, ne les divertissant de leur sainte solitude et repos 
que le moins qu'il se pourra, pour leur laisser l'esprit libre et 
paisible de vaquer à Dieu et à elles-mêmes; cela, selon la portée 
de chacune et sans gène. Je sais qu'autrefois votre chère déposée 
avait des attraits spéciaux à la sainte familiarité avec notre bon 
Dieu; diles-moi un peu de ses nouvelles ou qu'elle m'en dise. 



ANNÉE 1641. 391 

Je serais consolée d'apprendre si, maintenant qu'elle doit être 
déchargée des écritures et du parloir qui la divertissaient dans 
son précieux loisir, Notre-Seigneur lui continue ses bénédictions ; 

dites-lui ce petit mot de ma part. 

Je salue toutes nos Sœurs et leur souhaite un cœur vivant 
avec le divin Sauveur, d'une vraie vie ressuscitée, séparée de 
tout ce misérable monde et surtout d'elles-mêmes. Ne cessez de 
leur recommander la retraite intérieure, la simplicité et l'amour 
à la bassesse. Croyez, ma fille, qu'une àme religieuse qui se 
plaît au parloir, se rend très-indigne de parler avec Dieu en la 
sainte oraison. Gardez-vous bien qu'aucune de vos Sœurs y 
perde du temps, ni à des écritures inutiles. J'ai quelque petit 
sujet de vous donner maternellement cet avis. J'estime que 
c'est une grande perte pour l'éternité que la perte du temps. 
Notre saint Fondateur, qui employait soigneusement tous les 
moments, disait pourtant que, quand il considérait comme il 
employait mal le temps, il était en grande peine que Dieu ne 
lui voulût pas donner son éternité, parce qu'il ne la donne qu'a 
ceux qui emploient bien le temps. Voilà, ma fille, les propres 
paroles d'un Saint; redites-les souvent à nos chères Sœurs. — 
Pour la jeune fille de cette damoiselle, n'ouvrez pas celte porte, 
qu'entrant chez vous elle puisse sortir toutes les semaines une 
fois pour aller chez sa mère, cela serait contre la clôture; mais 
sa mère étant bonne et pieuse, priez Notre-Seigneur qu'il parle 
à son cœur et lui fasse entendre que la mère de Samuel ne 
requit jamais que son enfant sortit de la maison de Dieu pour 
l'aller voir; mais elle l'allait voir elle-même en la maison de 
Dieu. Il faut qu'elle imite la piété de cette ancienne dame. 
Votre, etc. 



ï: 



D 



302 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL 



LETTRE MDCCLXVIH 

A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE DE BRESSAND 

siTiiniia'iiE a xaxtes 

Humilité de la Sainte à recevoir une observation. — Quand les jeunes Sœurs surpas- 
sent les anciennes en vertus et en capacité, il faut les employer aux charges du 
monastère. — Comment doivent se conduire les Sœurs déposées; elles doivent 
être averties de leurs manquements; égards qui leur sont dus. — Extrême pau- 
vreté de quelques monastères. — Conseils au sujet d'une vocation. 



[Annecy, 1641.] 

Ma toujours très-aimée fille, 

Gardez-vous bien, je vous prie, de nourrir ces attendrisse- 
ments et appréhensions de mon départ de cette chétive vie. 
Hélas ! vous voyez combien mon pèlerinage est prolongé, puisque 
me voici en la soixante et dixième année de ma vie et en bonne 
santé, grâce à Dieu. Je dis, grâce à Dieu, puisque la santé et la 
longue vie sont des bénéfices de sa Bonté qui me les a donnés 
sans que je les aie demandés; mes souhaits étaient bien autres; 
sa très-sainte volonté soit faite ! Ne demandez rien pour moi à 
ce divin Sauveur, sinon que je ne l'offense point, qu'il fasse 
son bon plaisir de moi, et que, quand II me fera la grâce désirée 
de me retirer de ce monde, qu'il me tire dans le sein de sa 
miséricorde. Vous devez bien croire, ma toute chère fille, que je 
n'oublierai jamais votre cœur ni tout ce cher Institut. 

Que vous dirai-je, ma chère fille, pour la vocation de cette 
bonne damoiselle? Je vois que c'est une âme que Dieu poursuit 
de longue main; nous ne savons pas si c'est en notre Institut. 
C'est pourquoi il faut tâcher de sonder les attraits de Dieu en 
cette âme; et si elle est appelée chez nous, il se faudrait bien 
garder de lui fermer la porte. — Vraiment je le crois bien, ma 
chère fille, que N. trouve étrange que l'on m'appelle digne 
Mère : je le trouve aussi infiniment étrange, quand j'y fais 






ANNEE 1641. 393 

attention ; mais la plupart du temps je n'y prends pas garde '. 
Il est vrai que j'avais prié plusieurs fois que l'on ne me nommât 
plus, sinon notre Mère deNessy, tandis que je serai Supérieure; 
et lorsque je serai déposée, noire Sœur Jeanne-Françoise Fré- 
myot d'Annecy ; car je suis de cette chère maison où le Bienheu- 
reux m'a mise. Je vous conjure donc, et toutes nos hien-aimées 
Sœurs, de ne me plus appeler digne. Hélas! de quoi suis-je 
digne? d'un supplice éternel, si une clémence infinie ne m'était 
appliquée. Et je me sens au fond de mon cœur très-particuliè- 
rement obligée à N. qui trouve tant à redire à ce mot de digne 
Mère, et vous êtes très-particulièrement ma hien-aimée fille de 
m'avoir si naïvement écrit celte censure. N. me l'avait déjà bien 
écrit avec des termes plus convenables à ce que je suis, que 
vous, ma fille, qui m'êtes trop douce et trop bonne. — Mais, mon 
Dieu , ma fille, que me dites-vous? que vous craignez que l'on 
perde l'esprit de simplicité. Hélas! quand cela sera, nous per- 
drons tout à fait l'esprit de la Visitation. Dieu nous défende de 
ce malheur! 

Non, je vous supplie, ma fille, ne vous rendez point complai- 
sante à celle petite fantaisie des filles qui veulent discerner les 
anciennes d'avec les jeunes. Faites-leur bien entendre ce que 
dit notre Bienheureux Père que « l'amour égale les amanls » ; 
que la Congrégation de la Visitation n'étant qu'un petit corps, 
il n'y doit avoir qu'un cœur et une âme, tant l'union doit être 
grande. Et puis, comme vous dites, ce n'est plus être jeune 
d'avoir sept ou huit ans de profession, et quand les plus jeunes 
passent les anciennes en vertus et bons talents, il les faut 



■I 



: 



1 

I 



1 La Mère Marie-Constance de Bressand, l'une des plus grandes Supé- 
rieures de l'Institut, en faisant remarquer a sainte J. F. de Chantai qu'on 
s'étonnait de ce qu'elle se laissait appeler digne Mère, se croyait sans doute 
encore sous le poids d'une obéissance qu'elle avait reçue vinfjt ans aupa- 
ravant, ainsi qu'on le lit dans sa vie : « A Paris, la Sainte la choisit pour 
son aide spirituelle avec ordre de l'avertir très-simplement de ses défauts. » 



* 



294 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

employer sans crainle ; car enfin , après qu'on a tenu les filles 

basses quelque temps, et qu'on voit que Dieu les dispose à 

servir la Religion, on les doit mettre en œuvre, car Dieu ne 

donne pas ces talents et dispositions en vain; c'est une marque 

qu'il veut être servi d'une âme quand II lui donne de quoi le 

faire. 

Oui, ma fille, il faut avertir les déposées de leurs défauts. Si 
l'on ouvre la porte à ce respect humain de n'oser avertir et 
reprendre les déposées, l'observance seraitbientôlàbas. Ce serait 
une étrange chose si pour avoir été Supérieure trois ou six ans, 
il fallait être le reste de sa vie exemple des soumissions et humi- 
liations de la Religion ! Dieu nous défende de celte dangereuse 
contagion. Il faut rendre du respect cordial aux déposées selon 
la Règle; mais cela ne doit point leur faire accorder des libertés 
contre cette même Règle , comme seraient des exemptions du 
silence, permissions de faire ce qu'elles jugent à propos, n'oser 
lire les lettres qu'elles écrivent ou reçoivent. Elles-mêmes doi- 
vent fuir cette liberté, quoique la Supérieure leur peut et doit 
déférer quelque chose, mais non pour en faire coutume d'obli- 
gation générale. Il faut que les déposées marchent dans une 
entière observance, comme les autres. Mon Dieu! que je fais 
d'état des Mères déposées qui ne recherchent et ne veulent que 
la soumission, la retraite et le recueillement! Et que j'aime de 
tout mon cœur les Supérieures élues qui se comportent envers 
les déposées avec une généreuse et cordiale humilité. Je dis 
humilité généreuse et cordiale, pour faire qu'elles traitent les 
déposées avec grande bonté, demandant humblement leurs avis, 
et agréant avec suavité que les Sœurs rendent aux déposées le 
respect et la reconnaissance qu'elles leur doivent; et d'autre 
part une sainte générosité qui les empêche de se gêner pour le 
respect des déposées,' et leur fasse faire à la vue de Dieu, ce 
qu'elles jugeront nécessaire pour le bien du monastère et des 
Sœurs 



■ 255^, ■ 



ANNÉE 1641. 395 

Je vous remercie, ma fille, de la charité que vous avez faite à 
nos Sœurs de [Semur]; mais croyez que ce ne sont pas les plus 
pauvres. Nos pauvres Sœurs de Nancy, ruinées par la guerre, 
mangent du potage à l'eau et au sel, avec quelque peu d'herbes 
dedans, sans une goutte de beurre ni de graisse, vivent du pain 
de munition des soldats, par la charité du roi, vont nu-pieds 
l'été, l'hiver elles portent des sabots de bois, et ont ensuite 
toutes les pauvretés et disettes que l'on peut colligcr de celles- 
là. Nos pauvres Sœurs sont en telle extrémité et ne disent 
mot; sans doute que Dieu voit de bon œil celte humble souf- 
france, à laquelle je porte une extrême compassion. Mais je 
vois presque toutes nos maisons si abattues et reculées par la 
misère générale du temps, que chaque communauté a prou 
peine de se soutenir soi-même, et ne savons où recourir pour 
faire faire la charité, personne ne pouvant donner de son abon- 
dance, mais de ce qui lui est bien nécessaire. Et véritablement 
je remarque que la bonté de Noire-Seigneur fait abonder beau- 
coup de grâces spirituelles où ces grandes diselles temporelles 
se trouvent. 

Quant à la vocation de madame N. , je ne puis pas discerner 
si elle est véritable; c'est affaire de ceux qui gouvernent sa 
conscience. Qu'elle ne prenne pas diversité d'avis vers plusieurs 
personnes, mais seulement de deux ou trois, qu'elle unira 
ensemble, qui soient de confiance, de doctrine, d'intelligence, 
et surtout fort désintéressées pour son regard; qu'elle leur 
expose nûment les attraits qu'elle sent, et les raisons qui l'arrê- 
tent. Que si véritablement son appel est de Dieu, Il est le maître 
souverain ; personne ne peut sans crime résister à sa volonté. 
Mais si ce n'est qu'un simple désir que celle âme a de la retraite, 
.et de son débarrassement des affaires du monde, je crois que 
la parole de l'Ecriture, qui ordonne que les mères assistent 
leurs enfants, doit avoir plus de force que toule autre considé- 
ration. 









1 

1 


1 


1 

1 

















396 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

LETTRE MDCCLXIX 

A LA MÈRE MARIE-PHILIBERTE AYSEME.VT 

SUFÉlUBUBE A APT 

Extrême indigence des Sœurs de Nancy. — Estime qu'on doit faire de la pauvreté 1 . 

Avis au sujet d'une fondation. — Ne pas sortir de la clôture pour traiter 

d'affaires qui peuvent l'être par écrit. 

vive y iksus! 

[Annecy], 8 avril [1641]. 

Ma bonne et très-chère fille, 
Je vois, par votre dernière lellre, que vous n'aviez pas encore 
reçu ma réponse aux vôlres précédentes, et à celle de ma Sœur 
F. -Catherine [de Pingon]. Nous apprenions par icelle votre 
résolution de la garder et sa détermination de demeurer; et je 
vous disais, ma très-chère fille, que sitôt que nous le pourrons, 
nous vous accommoderons de six ou sept cents francs. Je vous 
assure que Dieu permet que la pauvreté soit si généralement 
dans l'Institut, que ce m'est une douleur sensible de voir 
souffrir nos pauvres Sœurs sans pouvoir tendre la main partout, 
comme nous en aurions la véritable affection. Quand je pense à 
nos pauvres Sœurs de Nancy qui vont nu-pieds et nu-jambes, 
qui vivent du pain de munition des soldats dont le Roi leur fait 
la charité, qui ont pour toute pitance un peu d'herbes pour faire 
du potage avec de l'eau et du sel, sans qu'il soit entré une goutte 
de beurre ni de graisse chez elles dès trois ans, de vrai, cela 
m'est une compassion extrême, aussi bien que l'état de votre 
pauvre chère maison. Ma très-chère fille, pour l'amour de Dieu, 
continuez à faire de plus en plus peser à nos Sœurs la riche part 
que Dieu leur donne des souffrances et pauvretés de son Fils 
notre Sauveur, de la sacrée Vierge et du glorieux saint Joseph; 
et qu'elles soient assurées que, si elles persévèrent à faire profit, 
de ces bonnes occasions, leur patience et humble souffrance 
toucheront notre bon Dieu. Mais qu'elles s'abandonnent fort à 
sa Providence, qui sait le moment auquel elle veut les secourir, 




ANNEE 1641. 397 

et qu'elles s'assurent sur cette divine parole qui a promis que 
qui cherchera véritablement sa justice et son royaume, toutes 
les autres choses nécessaires suivront. Faites quelque dévotion 
à la Sainte Vierge et au grand saint Joseph. 

Je suis bien aise, ma très-chère fille, que votre fondation [de 
Caslellane] soit retardée. Pour l'amour de Dieu, prenez bien 
garde à faire vos conclusions avec Mgr de Scnez quand il sera 
de retour, en sorte que d'une pauvre maison vous n'en fassiez 
pas deux pauvres, comme ont fait nos Sœurs d'Autun établissant 
à Charolles. Toutes deux sont dans l'extrême pauvreté; mais si 
Monseigneur fait quelque bon avantage et qu'il y ait là des filles 
disposées et dotées pour être reçues , vous pourrez un peu 
décharger votre pauvre maison. J'écris encore à ma Sœur la 
Supérieure d'Avignon, pour vous décharger, s'il est moyen, de 
cette Sœur Marthe-Angélique, par le moyen de leur fondation 
de Tarascon. Je m'assure que son bon cœur fera tout ce qu'elle 
pourra obtenir de ses Sœurs; car, pour elle, oh certes! c'est 
une âme accomplie en bonté et en charité. 

Vous me dites que vous et vos Sœurs avez jugé à propos que 
ma Sœur M. -Marguerite [de Rajat] allât à Avignon, pour parler 
de cette affaire avec la bonne Mère. De vrai, ma très-chère fille, 
il ne faut pas faire des sorties pour des choses qui se peuvent 
traiter par lettres, surtout avec une Mère de si grande bonté, 
charité et vertu, qui croira autant à vos lettres qu'à vos paroles. 
Ma Sœur M. -Marguerite ne nie dit rien de son voyage. J'eusse 
bien voulu qu'elle m'eût un peu dit comme elle a trouvé les 
choses à Avignon, et la fondation de Tarascon, cela m'aurait 
consolée, et le résultat de ce qu'elle a conclu avec la bonne 
Mère. — Je crois bien certes, que nos Sœurs d'Aix feront ce 
qu'elles pourront pour votre procès, je les en prierai encore, et 
je conjurerai incessamment notre bon Sauveur de faire la grâce 
à nos chères Sœurs de le glorifier en la manière dont la divine 
Bonté leur offre le moyen. Je les salue de tout mon cœur et me 



398 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

recommande à leurs prières. De vous dire, ma toute chère fille 
que je me recommande aux vôtres, ce serait, ce me semble, 
chose superflue, puisque je sais que votre cœur me fait ce bien, 
et que vous savez que c'est d'une affection très-sincère et très- 
véritable que je suis, ma très-chère fille, votre très-humble, etc. 



[Annecy, avril 1641.] 



LETTRE MDCCLXX 

A LA MÈRE MARIE-AH1ÉE DE BLONAY 

SUPERIEURE A BOURG BX BBBSSB 

Envoi de sou obéissance pour revenir à Annecy. 

VIVE f JKSUS ! 

Ma toute chère fille, 

Après avoir très-respectueusement baisé l'obéissance que 
nous avons obtenue pour vous, je vous l'envoie. Venez donc, 
au nom de Notre-Seigneur, régir cette chère maison, et en 
particulier ma pauvre âme. Je vous supplie de partir de Bourg 
aussitôt que la nouvelle élection sera faite. Ne retardez point 
ma satisfaction. Il me semble que tous les ennuis que mes 
misères intérieures et ma vieillesse me donnent seront chassés 
par celte bénite et tant attendue venue. 



LETTRE MDCCLXXI 

A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

A MOULINS 

Regret de ne pouvoir se rendre à Mo ilius. — Dùsir de voir la duchesse faire un 
pèlerinage au (omLeau de saint François de Sales. 



VIVE f JKSUS ! 



Madame, 



Annecy, 10 avril [1641] 



Mgr de Genève, qui est toujours malade, m'envoya hier soir 
la lettre qu'il écrit à Voire Grandeur. Je vous confesse, Madame, 






ANNÉE 1641. 399 

que, nonobstant l'indifférence que Dieu me donne pour l'emploi 
du reste de mes jours, mon cœur a été touché à cette nouvelle, 
non certes pour un autre sujet que pour voir vos désirs privés 
de leur attente; car je sens bien que votre bonté et Immilité vous 
donnent une certaine créance et confiance en ma chétiveté, 
quoique très-indigne de cette grâce, que facilement vous ne 
la prendriez pas à une autre. Quand je regarde cela, Madame, 
Dieu seul sait ce que mon cœur en ressent, et avec quelle fran- 
chise j'exposerais ma vie pour votre consolation et obéissance, 
si c'était son bon plaisir; mais ne le pouvant mieux savoir que 
par la volonté de mes Supérieurs, je demeure en paix, me con- 
fiant que Noire-Seigneur pourvoira par des moyens plus utiles 
et efficaces à votre contentement, Madame, et au bien de cette 
maison, comme j'en supplie sa souveraine Bonté de toutes les 
forces de mon âme. 

On pensait, Madame, que, à cause de la bonne intelligence 
de la France avec la Savoie, votre piété pour notre Bienheureux 
Père vous exciterait peut-être à désirer de faire quelque jour un 
pèlerinage à son tombeau. ODieu ! si cela arrivait et que je fusse 
encore en ce inonde, mon âme serait comblée de joie de rece- 
voir cet honneur et consolation incomparables de voir encore 
une bonne fois Votre Grandeur et l'entretenir à souhait; si c'est 
le dessein de Dieu, il arrivera. Cependant, je supplie son infinie 
douceur de remplir votre digne et très-chère âme de ses plus 
précieuses et saintes consolations et bénédictions; et vous, 
Madame, de m'honorer toujours de votre sainte et désirée bien- 
veillance. Croyez que c'est un trésor pour moi, que j'estime plus 
que de posséder tout le monde, vous révérant et ce que Dieu 
a mis en vous avec un très-profond respect et une très-intime 
affection, à laquelle je demeure pour jamais, Madame, votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevora 









400 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCLXXII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

SUPÉRIEURE .1 BOUIIG EN UIIESSE 

Dispositions à prendre pour son retour à Annecy. — Pauvreté de plusieurs 

monastères. 



Annecy, 12 avril [1641]. 



vive ■}■ jésls! 
Ma très-chère fille, 

Je crois qu'à présent vous aurez reçu celle que je vous avais 
écrite par la voie d'un Père Jésuite , en vous envoyant votre 
obéissance que Son Eminence a envoyée à Mgr notre digne 
prélat, et lui a écrit fort cordialement. Je vous ai mandé qu'il 
faudrait vous en venir ici avec une tourière après que l'élection 
de Bourg sera faite. Mais depuis j'ai pensé, à cause de vos 
infirmités, qu'il sera mieux que vous preniez la nouvelle Supé- 
rieure ou votre compagne, ou celle que vous voudrez de vos 
Sœurs pour vous accompagner jusques ici. Vous ferez bien 
encore d'amener une de vos Sœurs tourières pour s'en retourner 
avec celle que vous amènerez. 

Ma très-chère fille, je sais un peu le jeu de Lyon. J'écrivis 
l'autre jour à ma Sœur la Supérieure que j'avais la pensée que 
vous devriez aller mener votre compagne à Lyon, et par ce 
moyen dire adieu à vos filles, et l'assurer que dorénavant il ne 
se parlerait plus du passé, comme en vérité il n'en faut plus 
parler. Je lui disais encore qu'elle vous ramènerait ici, et que 
j'espérais que ce voyage ne lui serait point inutile; mais enfin 
sachant les dispositions du chef de ce lieu-là, et combien puis- 
samment il influe sur tout ce corps-là, le mieux sera que vous 
veniez droit, passant toutefois par les monastères qui se rencon- 
treront le long de votre chemin, car assurément vous ne rece- 
vriez à Lyon que de nouvelles douleurs et amertumes, [ainsi 
que] celles qui vous témoigneraient de l'affection. — Enfin, 



■MMHM 






ANNÉE 1641. 401 

Dieu veut que vous retourniez en votre petite maison de Nessy, 
où vous serez reçue et regardée avec amour et estime. Je crois 
vous avoir mandé que le voyage de Moulins est rompu. 
Venez gaiement , ma toute très-chère fille, Dieu vous amène et 
soit béni 1 

Je suis grandement consolée de voir la bonté et charité de 
nos chères Sœurs vos filles, à l'endroit des pauvres monastères. 
L'auriez-vous pu croire que Semur et quatre ou cinq autres 
maisons sont peut-être presque autant en nécessité que celle de 
Nancy, laquelle, grâce à notre bon Dieu, aura à présent reçu 
les charitables aumônes de plusieurs de nos monastères? Nous 
leur avons aussi fait donner quelque chose. Je vous prie de 
dire à la bonne chère Mère de Paray qu'elle ne se refroidisse pas 
encore de ses charités pour nos chères Sœurs de Charolles, 
car peut-être que si les Sœurs de Chàlon n'y sont pas encore 
allées, quelque occasion les en pourrait empêcher; mais 
qu'elle se dispose à faire la charité de donner pour chacune 
deux mille francs. 

Si le Visiteur [supérieur de Lyon] vous va trouver, je vous 
prie, ma fille, qu'il ne se parle que de l'estime, honneur et 
affection que vous portez à Son Eminence, et de l'amour et 
dilection que vous avez à la bonne Mère de Lyon et à toutes ses 
filles; et, au reste, toute joie et consolation de vous en revenir 
dans ce monastère auprès de votre vieille Mère. Nous attendons 
de vos réponses par l'homme qui ramènera le cheval du Père 
Jésuite. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



26 









iO> LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCLXXIII 

A LA MÈRE CATHERINE-ELISABETH DE LA TOUR 

SCPÉRIEUIIB A CIUV 

Moyens à prendre pour correspondre plus facilement. — Félicitations sur le bon 
état spirituel et temporel de la communauté de Gray. Accommodement avec 
celle de Fribourg. — Maladie de l'archevêque de Bourges. 



Annecy, 18 avril 1641. 

Ma vraiment très-chère fille, 

Je vous écrivis l'autre jour par un Père Carme, qui nous 
promit de remettre notre lettre à Genève, au correspondant de 
Bourgogne. Je voudrais bien, ma très-chère fille, que vous 
prissiez audit Genève un correspondant, que nous sussions son 
nom et l'endroit où il demeure. Quasi toutes les semaines il y 
va des gens d'ici ; nous ferions regarder s'il n'y a point de vos 
lettres pour nous, et nous y enverrions aussi les nôtres, que 
vous feriez prendre par ceux de Gray qui vont à Genève. Ainsi 
nous ne serions plus en la peine où j'ai été de vous, ma vraie 
chère fille, n'ayant reçu aucune de vos lettres dès le Révérend 
Père Jésuite jusqu'au passage de M. Jobelot, et le. 14 de ce 
mois votre paquet du 8 octobre. Nous sommes dans l'espérance 
de recevoir celui que vous nous mandiez, par M. Jobelot, avoir 
envoyé, il n'y avait que huit jours , et nous voudrions bien 
savoir, ma chère fille, quelle adresse vous donnez à vos lettres, 
lesquelles me consolent toujours plus que je ne saurais dire, 
et si vous avez reçu tous les petits reproches que je vops ai 
faits de nous laisser si longtemps sans nous écrire. Vous verrez, 
ma très-chère fille, que je m'oublierais plutôt moi-même que 
de vous oublier; ce que je dis selon la vérité du sentiment de 
mon cœur. Le vôtre très-cher, ma bien-aimée fille, me fait 
grand plaisir de se tenir courageux en la confiance en Dieu; 






ANNÉE 1641. MIS 

espérez toujours, ma fille, que ce boa Père céleste ne vous aban- 
donnera pas. 

Que votre chère communauté continue à s'avancer en l'obser- 
vance et esprit intérieur, cherchant tout premièrement le royaume 
des cieux. Vous êtes bienheureuse d'avoir une si bonne troupe; 
c'est le grand allégement des pauvres Supérieures que les bonnes 
filles. Après ce bon état spirituel, voire petit et bon ménage 
temporel m'a fort contentée. Certes, ma chère fille, c'est une 
grande grâce à un monastère d'avoir des Supérieures qui ména- 
gent dans la pauvreté, la raison et la charité. Ce que je dis 
encore pour la consolation que j'ai eue de voir comme, selon 
votre petite portée, vous faites cordialement la charité au* autres, 
et que notre bon Dieu vous le rend si amoureusement : tout 
cela me sont des marques que sa Bonté porte voire faix, ma 
très-chère fille, et daigne bénir votre conduite; voyant cela, 
vous devez, en vous humiliant profondément de ses grâces, 
vous conserver pour obéir à sa sainte volonté. Celle fièvre et 
celle défluxion sur la poitrine sont un peu à craindre et me 
donnent de la peine. Je vous supplie, laissez-vous traiter selon 
voire besoin : faites-moi ce plaisir, ma bonne et très-chère fille. 

Quant à votre affaire de Champlilte, je vous ai fait ample 
réponse aux lettres que le Révérend Père Jésuite nous apporta. 
Je ne pense pas que la pauvre Mère de Fribourg, que je plains 
en toute façon, se retire là, puisque l'on ne s'y peut retirer 
tandis que les guerres durent, et je trouve, ma très-chère fille, 
qu'encore les chargeriez-vous prou, leur cédant votre maison 
de Champlilte avec huit mille francs de biens fonciers, de les 
charger de sept ou huit Sœurs. Je crois qu'il ne vous en reste 
guère plus que cela de celles qui sont venues de Champlilte. 
Or sus, l'on n'en est pas encore là; s'il faut en venir à terme 
de transport et d'accommodement, l'on verra, avec la grâce de 
Dieu, à faire tout avec une égale charité. Je sais bien que voire 
cœur ne veut que cela, ma très-aiinée fille, élanl, comme vous 

2J. 



404 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

êtes, amoureuse de l'esprit de noire Bienheureux Père, que je 
prie vous bénir avec toute votre chère troupe, que je vous prie 
d'embrasser pour moi bien cordialement, et de recommander 
à leurs prières le bon Mgr de Bourges, qui est fort mal . Bonjour, 
ma toute très-aimée fille; ne recevez jamais l'ombre d'un doute 
que je ne sois à l'éternité et d'un cœur tendrement maternel, 
ma très-chère fille, votre, etc. 

Mais, ma fille, je suis vôtre d'une affection incomparable, 
qui me fait prier notre bon Dieu de combler votre chère âme 
des plus saintes grâces de son saint amour, et toutes nos Sœurs 
que je salue. 

Conforme à l'original gardé ans Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCLXXIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIM 

SUPÉRIEURE A THOXO.V 

De l'élection de Thonon. — Affaires. — Hors du monastère de sa profession, on 
ne donne pas de voix pour l'élection de la Supérieure. — Le bonheur et l'avan- 
cement de l'âme consistent à suivre l'attrait intérieur de Dieu. 

VIVE -j- JÉSUS ! 

[Annecy], 18 avril 1641. 

Ma très-chère fille, 
Nous ne pouvons encore vous donner une entière résolution 
touchant le désir que vos Sœurs ont de vous remettre sur leur 
catalogue. Assurez-les pourtant que si l'on ne leur permet pas, 
ce ne sera pas faute d'affection. Vous ne devez pas vous étonner 
de ce qu'elles font leurs efforts pour vous ravoir, car elles ont 
raison en cela. Nous ne sommes pas encore résolues pour nous- 
mêmes de ce que nous pourrons faire. La semaine qui vient l'on 
fera notre visite [canonique], après quoi l'on résoudra ce qui 
se devra. Je ne pense point à leur donner des Sœurs de céans 
pour leur être proposées, au cas que vous ne le soyez pas, à 






.ANNICK 1641. 405 

cause de ce qu'elles nous firent entendre, que si elles ne vous 
avaient pas elles penseraient à se tenir chez elles. Et, pour moi, 
je trouve que nos bonnes Sœurs ont grand tort de ne pas agréer 
que l'on nielle sur leur catalogue ma Sœur Anne-Françoise; car 
c'est une bonne Sœur, et si elle ne leur agrée pas, elles ne 
seront pas obligées de l'élire. L'on ne peut pas avoir des Sœurs 
d'égale verlu sur un catalogue. Pour moi, je pense qu'elles doi- 
vent proposer ma Sœur l'assistante, ma Sœur M. -Françoise de 
Blonay, et ma Sœur Anne-Françoise [Dunanl]. Si Dieu permet 
que vous y soyez, l'on retranchera celle qu'elles voudront. 

Si Voire Charité nous mandait ce qu'elle désire faire venir 
de Lyon, nous le recommanderions comme le nôtre propre. 
L'on ne fait pas ce que l'on veut; ces chères Sœurs ont beau- 
coup de surcharge pour les affaires d'aulrui. Il y a plusieurs 
mois que l'on nous a mandé de Paris que l'on nous envoyait des 
livres qui sont à Lyon, et que néanmoins nous n'avons pas 
encore pu avoir, ni d'autres choses que nos Sœurs de Lyon nous 
ont achetées, parce que les marchands n'ont pas pu y aller à 
cause des grandes eaux. Ces jours passés, ils sont sorlis avec 
beaucoup d'appréhension, pour la crainte qu'ils ont des soldais 
qui font bien du mal, à ce que l'on dit. Il faut prier Dieu pour 
eux. — Quand l'on sera assuré si vous demeurerez à Thonon 
ou si vous reviendrez, l'on vous mandera ce qui se devra faire 
[pour] le retour de ma Sœur Jeanne-Françoise Marcher. Cepen- 
dant, vous lui devez dire tout confidemmenl qu'il ne faudra pas 
qu'elle se trouve au Chapitre ou assemblée où il sera requis de 
parler de l'élection. Il ne faudra pas non plus qu'elle donne sa 
voix, parce qu'elle n'est pas destinée pour toujours demeurer 
là; on le pratique ainsi dans ce monaslère. 

Quant à votre peine de ne point penser aux mystères que la 
sainte Eglise nous représenle, hélas! ma très-chère fille, si 
vous le pouvez et y avez tant soit peu d'attrait et de facilité, 
faites-le. Mais Dieu les comprend tous en soi; quand on est 



406 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

uni et attentif avec'Lui, cela est plus que de méditer un mystère. 
Il est vrai que, pendant leur octave, notre Bienheureux Père 
conseillait que quelquefois l'on fit quelque acte d'adoration 
comme serait : Je vous adore, mon Dieu, selon toute l'étendue 
de la vérité de ce sacré mystère. Enfin notre bonheur gît et 
notre avancement à suivre l'attrait intérieur de Dieu. Sa Bonté 
nous en fasse la grâce et soit éternellement bénie! Amen. 

Conforme à l'original gardé aui Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCLXXV 

A LA MÈRE ANNE-CATHERINE DE REAUMONT 



SCPKIUKl'RB A PJGN'ËBOL 



11 n'est pas nécessaire que le Coiitumicr soit approuvé de Home. — Se tenir étroi- 
tement attachées à l'observance; mais en province étrangère on peut faire quel- 
quefois de petites concessions, afin de mieux conserver l'essentiel de la Règle. 



Annecy, 23 avril 1641. 



VIVE j JÉSUS ! 

Ma toute bonne et chère fille, 

Vous avez parlé fort à propos à M. le grand vicaire. Il est 
vrai, ce qu'il dit, que le Coutumier n'est pas passé à Rome; 
mais il est très-vrai aussi, et je l'ai appris de personnes de 
grande doctrine et expérience, que les Directoires et Coutumes 
d'un Institut n'ont nullement besoin d'être passés à Rome; il 
suffit que' les Constitutions Je soient. Faites-lui voir comme en 
divers endroits des Constitutions, qui sont approuvées à Rome, 
elles renvoient au Directoire. Nous n'avons point besoin de faire 
de consulte pour nous tenir dans cette observance dans laquelle, 
grâce à Dieu, toute la Congrégation vit en paix. Il faut, ma fille, 
que vous et vos Sœurs vous vous comportiez avec grande dou- 
ceur et humilité à l'endroit de ce bon M. le grand vicaire, vous 
montrant toujours très-affectionnées à votre fidèle et ponctuelle 
observance, fort unies ensemble et uniformes en volonté, lui 



l_^4FSX2MP9* ■■ 



ANNEE I64Î. P7 

témoignant que cette sorte de vie est douce et paisible, que les 
Sœurs y vivent très-contentes, parce qu'elles s'occupent beau- 
coup auprès de Dieu, qui doit êlre l'unique joie des âmes reli- 
gieuses. 

J'écris à M. l'ambassadeur de France, selon voire désir, afin 
qu'il vous procure quelque soulagement dans celle affliction. 
Mais enfin, ma clière fille, nous portons la croix pendue au col, 
il faut que nous ressentions quelquefois la pesanteur des tribu- 
lations. Celles qui viennent du côté de nos Supérieurs et pour 
le sujet de nos observances sont les plus sensibles. Il faut avoir 
un grand recours à Dieu, qui tient en sa main les cœurs de ses 
créatures, et qui peut les incliner vers nous lorsque nous y 
pensons le moins. Nous ne manquerons pas de prier et faire 
prier pour vous; car je puis dire que je participe à voire souf- 
france. Vous avez bien fail de ne pas faire une résistance abso- 
lue au Supérieur pour donner l'habit de novice à cette fille; 
mais, si c'était pour la profession, il faudrait êlre bien plus 
ferme, remontrant avec respect que nous ne pouvons trahir 
notre Religion, y incorporant un mauvais membre qui étant 
gàlé et pourri pourrait infecter lout un corps innocent; et 
qu'enfin nos Supérieurs sont nos Supérieurs et établis sur 
nous, non pas pour abolir nos lois et observances, mais pour 
nous maintenir en icelles. Mais, mon Dieu! ma chère fille, il 
faut faire la représentation de nos raisons avec tant d'humble 
respect et cordiale soumission que cela même louche le cœnr 
des Supérieurs. 

Etant en une province un peu étrangère, je crois qu'il faut 
condescendre à laisser quelquefois certaines petites choses pour 
conserver ce qui est de l'essentiel de l'observance. Je vous prie, 
ma fille, n'entrez point en peine ni en crainte de me fâcher; je 
connais si bien la sincérité et droiture de voire cœur et son 
zèle pour l'Institut, que je ne vous puis blâmer, et je sais qu'en 
de telles occasions les pauvres Supérieures ne savent que faire, 









408 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

et souffrent beaucoup sans coulpe, mais non pas sans mérite, 
si elles se tiennent bien unies à la volonté de Dieu. Demeurez 
courageuse et pleine de confiance en ce divin Maître, et le priez 
bien pour moi, qui ne cesserai jamais de me dire de cœur, 
votre, etc. 



LETTRE MDCCLXXVI 



A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

a uoulixs 
Oppositions que fait Mgr de Genève au voyage de la Sainte à Moulins. 

vive f JÉSUS ! 

[Annecy], 25 avril [1641]. 

Madame, 
Je ne saurais vous exprimer les sentiments que mon cœur 
reçoit de vous voir dans l'attente de ma chétive personne, et que 
vos désirs soient en cela éconduits. Ainsi que Mgr de Genève 
vous l'a écrit, lequel, à cause des accidents qui me sont arrivés 
les deux mois passés, s'est résolu, par l'avis des médecins, de 
ne point me laisser sortir de ce monastère '. Croyez, Madame, 
que j'ai reçu à cette nouvelle une très-sensible touche pour 
votre seule considération, ainsi que je vous ai déjà écrit, mais 
enfin il faut plier et se soumettre à la très-adorable et toute 
sainte volonté de Dieu, qui sait l'incomparable amour et respect 
que sa Bouté a mis dans mon cœur pour le vôtre très-précieux, 
duquel la consplalion m'est plus désirable que la mienne propre. 
Cette souveraine Providence qui est le guide et l'arrêt de tous 
nos désirs et desseins, sera, s'il lui plait, votre consolation et 
le remède de celle chère famille de Moulins ; et moi, ma très- 

1 Madame de Montmorency ne se laissa point décourager par les opposi- 
tions de l'évêque de Genève. « Malgré les obstacles que l'on met à votre 
voyage, écrivait-elle alors à la sainte Fondatrice, Dieu fera pour moi ce que 
les hommes ne veulent pas m'accorder. » 



ANNÉE 1641. 409 

honorée Madame, je vous serai toujours et à jamais entièrement 
vouée pour vous révérer, chérir et souhaiter le comble de toute 
sainteté, en qualité, Madame, de votre très-humble, très-obéis- 
sante et très-fidèle servante en Nolrc-Seigneur. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers. 



LETTRE MDCCLXXVII 

A LA MÈRE BARBE-MARIE BOUVART 

SDPÂRIEIjBE au ma\s 

Le bonheur (l'une communauté consiste dans l'union des cœurs. — Avantages de la 
tentation. — Les réllexions sur soi-même sont un grand obstacle à la perfection. 

VIVK "j- JÉSUS ! 

Annecy, 30 avril 1 ci 4 1 . 

Ma très- chère et bokke fille, 

Nous venons de recevoir, ces derniers jours du mois d'avril, 
vos lettres du 24 juin de l'an passé , et à même temps celle du 
13 février; vous voyez, ma très-chère fille, comme j'ai été 
longtemps sans avoir la consolation d'avoir de vos nouvelles. 
Quand il passe six mois, c'est bien assez selon mon affection 
cordiale, qui a été toute satisfaite de voir de vos lettres vieilles 
et nouvelles : tout cela m'est à consolation, voyant que notre 
bon Dieu bénit votre petite communauté, et qu'elle continue à 
marcher son petit train fidèlement dans l'observance. Surtout je 
rends grâce à Dieu de cette paix, de cet esprit de paix, dis-je, 
d'union et de cordiale franchise que sa Monté a répandu parmi 
vos Sœurs, et non-seulement pour votre maison, mais encore 
pour tout l'Institut, et singulièrement pour vos pauvres petites 
Sœurs de Mamers qui sont si bonnes. Il faut bien persévérer en 
cette cordiale et sainte communication, surtout quand on est 
comme vous êtes avec ce cher nionaslère-là, un peu écarté des 
autres; les nouvelles et encouragements de nos chères Sœurs 
font si grand bien que rien plus, et nous font de nouveau expéri- 



410 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

menter que c'est noire grand bien et suave consolation de nous 
tenir humblement closes et couvertes en notre petit Institut. Je 
congratule de tout mon cœur vos chères Sœurs de n'être point 
parleuses au dehors; plus elles iront avant, plus elles expéri- 
menteront que c'est leur mieux de se tenir ramassées auprès 
de Dieu, attachées à leurs Règles sans rien chercher hors de là. 

Vous m'avez fait irès-grand plaisir, ma très-chère fille, de me 
dire un petit mot de ma très-chère Sœur Grasseteau : c'est bien 
une des filles qui est dans mon cœur, je l'en assure. Et qu'elle 
ne s'élonne point de ses tentations et difficultés : c'est pour son 
grand bien que Dieu les lui envoie; qu'elle souffre avec humi- 
lité, qu'il lui suffise [de savoir] que sa volonté ne consent pas. 
C'est glorifier Dieu dans nos infirmités d'être combattue et non 
pas abattue. Qu'elle serve Noire-Seigneur avec un courage tou- 
jours nouveau sans s'abattre; mais, au contraire, qu'elle relève 
son cœur par confiance vive et joyeuse. — Quant à cette pauvre 
bonne Sœur si tendre sur elle-même, vous feriez un petit 
miracle si Dieu vous faisait la grâce de la pouvoir affranchir de 
cette imperfection. Il faut avoir compassion d'elle et un géné- 
reux support, tâchant tout doucement de relever son courage : 
mais c'est un grand bien qu'elle soit si craignant Dieu; elle a 
en cela un grand et désirable trésor. 

Et vous, ma très-chère fille, avez reçu de cette souveraine 
Bonté un don très-précieux en cet attrait d'abandon et remise 
de vous-même entre les bras de cette souveraine Bonté, puis- 
qu'elle vous a fait la grâce d'être affranchie des réfléchissements 
sur vous-même. Tenez ferme, ma très-chère fille, pour n'y 
jamais laisser embarrasser votre esprit : c'est l'un des grands 
empêchements qui soient en la vie spirituelle. Je suis tout à fait 
consolée de l'union mutuelle qui est entre Votre Charité et ma 
chère Sœur M.-Anaslase [Pavillon] : il est vrai que c'est une 
âme de vraie vertu. Il me fâche bien de la voir si malsaine 
[maladive] ; mais il faut acquiescer en tout à la très-sainte 






ANNÉE 1641. 41 1 

volonté de notre bon Dieu, en l'amour duquel je salue et 
embrasse cordialement toutes nos très-chères Sœurs, les con- 
jurant de s'avancer toujours plus en la parfaite observance. 
Qu'elles me fassent bien la charité de me recommander à la sou- 
veraine miséricorde. Faites-moi vous cette même charité, et me 
croyez très-absolument et d'un cœur sincère, votre, etc. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation ilu Mans. 



LETTRE AIDCCLXXVIII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONA\ 

SITKHIKI'RK -^ IfOlRf. BN BflESSK 

Joie que la Sainte attend île l'arrivée de celle Supérieure. 

vive ■}■ jrésus! 

[Annecy], I er niai 1641 . 

Ma toute très-chère fille, 
Dieu ! quelle consolation de nous revoir ensemble en notre 
premier et petit séjour! Il m'est avis que nous prendrons un 
nouveau courage pour servir de mieux en mieux notre divin 
Sauveur en cet aimable premier esprit de pauvreté et vraie sim- 
plicité. Dieu nous en fasse la grâce, ma toute chère fille! Mon 
Dieu! que vous sciez la très-bien venue, et tendrement reçue. 
Je souhaiterais pouvoir consoler votre chère compagne la rete- 
nant ici; mais, outre qu'il nous est impossible pour notre grand 
nombre, il y a d'autres considérations et conséquences que je 
vous dirai, si Dieu plaît, qui ferment tout à fait ce passage, où 
d'autres voudraient passer, comme l'on a voulu faire autrefois. 
Hélas ! je ne suis mortifiée que de celle que la toute bonne Mère 
de Màcon recevra de ne vous pouvoir voir. Voilà la réponse de 
Mgr de Genève, écrite de la main de notre bon M. Pioton, que 
vous lui enverrez. 

Certes, si nous avions le pouvoir d'une litière, nous vous 






412 LETTRES DE SAINTE CHAXTAL. 

l'enverrions; mais chose impossible de trouver des porlants. Il 
faudra que nos chères Sœurs de Bourg en aient une d'ami; nous 
vous aiderons un peu aux dépenses. Certes, il est vrai que par- 
tout et surtout ici l'argent est fort court, mais Dieu nous aide. 
Au reste, venez gaiement et à la légère des bienfaits de Lyon; 
rien ne vous manquera ici, Dieu aidant. Jésus! qui eût jamais 
pensé de voir telle chose, et encore ce que je vois qui se passe I 
Enfin, ils ne vous veulent point voir; ne montrez aucun désir 
[d'y aller]. II m'est déjà avis que je vous tiens. Dieu vous amène 
heureusement et nous fasse la grâce de le louer éternellement 
ensemble ! Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCLXXIX 

A LA SOEUR PAULE-JÉRONYME DE MOXTHOUX 

A BLOIS 

On ne doit pns empêcher une Supérieure déposée de rentrer au monastère de 

sa profession. 



vive -j- jésus! 



[Annecy, 1641. 



Je vois vos doléances, ma très-chère fille, avec d'autant plus 
de compassion qu'il n'est pas en mon pouvoir d'y donner 
remède, ne sachant pas ce qu'il plaira à Mgr de Lyon d'ordonner 
de notre très-chère Sœur [Cl. -M. de la Marlinière] voire bonne 
Mère, qui est en la seule disposilion de Dieu et de Son Éminence. 
Certes, ma très-chère fille, quand un monastère nous fait la 
charité de nous prêter une Supérieure pour trois ou six ans, il 
ne faut pas lui vouloir lier les mains, en sorte qu'il ne la puisse 
retirer. Je ne doute point que ce ne fût un bonheur nonpareil 
d'avoir une telle déposée. Oh! vraiment si, serait; mais si Dieu 
ordonne autrement, [et que] vous ne vouliez pas accepter le 









ANNÉE 1641. 413 

fardeau que sa Providence vous impose, de vrai, ma frès-chère 
fille, pardonnez-moi, c'est un peu trop s'appuyer sur la créature 
et trop peu au soin du Créateur, en la vérité de ses promesses, 
en la fermeté de ses paroles. Abandonnez-vous à l'aveugle, ma 
très-chère fille, ne voulez rien, laissez vouloir Dieu, confiez-vous 
pleinement en son soin, ayez-y votre continuel recours, et lais- 
sez-vous gouverner par cet amoureux Conducteur. S'il seconde 
votre désir jusqu'à vous laisser cette très-chère Sœur quand 
elle sera déposée, béuissez-le ; s'il veut se servir d'elle ailleurs, 
bénissez-le et servez sa divine Majesté au lieu où sa volonté 
vous attache, avec le plus de fidélité qu'il vous sera possible. 
Rentrez dans la charge avec une nouvelle douceur, bonté et 
support, réclamant sans cesse le secours de Dieu ; vous verrez 
qu'il viendra à votre aide et fera mieux ajuster toutes choses 
que vous ne pensez. C'est notre mal, ma fille, que nous ne 
nous perdons pas en Dieu de la bonne sorte. Faites-le sans 
réserve. 

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans. 



LETTRE MDCCLXXX {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

A BOCflG EN URKSSK 

Prière de hâter son retour à Annecy et de ne point parler de ce qui s'est passé 

a Lyon. 



vive -j- jésus! 



Ma très-chère fille, 



Annecy, 12 mai 1641 



Sans ouvrir celte lettre ', je vous dis tout eu hâte qu'il me 
larde bien tant de vous voir que je vous prie de partir au moins 

1 Ces lignes étaient ajoutées sous tonne de post-scriptum à une lettre 
écrite par la Sœur A. M. Kosset à, la Mère M. A. de IJIonay. 







I 



414 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

mardi d'après la Pentecôte. Grâce à Dieu, me voici libre ; certes 
je ne pouvais plus fournir au général et particulier. Je ne sais 
qui Dieu nous donnera. Ne parlez point à Belley de ce qui s'est 
passé à Lyon, ni ici quand vous y serez; car l'on n'en sait rien 
du tout. 

Priez pour moi, ma fille, qui suis si intimement vôtre. Dieu 
soit béni, qui nous remplisse de son Saint-Esprit. Amen. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCLXXXI 

„ A LA MÈRE MARIE-RENBE DE GUÉROUST 

SUPÉRIEURE A RENNES 

Avant de confier aux jeunes Religieuses les emplois importants, il faut les con- 
sumer dans la soumission. — Vertus nécessaires à une maîtresse des novices. 
— Une Sœur tourière infirme doit être gardée dans l'intérieur du monastère 
sans toutefois la faire changer de rang. — La Supérieure peut ordonner le 
silence dans quelques lieux du monastère. — i Exhortation à la pratique de la 
pauvreté. 



VIVE -j- JESUS ! 



Annecy, 12 mai 1641. 



Ma TRÈS-A1MÉE FILLE, 

Vous m'avez fait très-grand plaisir de laisser reposer vos 
anciennes, pour mettre un peu en œuvre votre brave et fervente 
jeunesse, et voir par cette épreuve si elle est solidement fondée 
en la vertu; mais je vous dirai bien néanmoins qu'ordinaire- 
ment deux ou trois années de Religion ne suffisent pas pour 
faire une bonne maîtresse des novices. II est bon que les jeunes 
Religieuses, qui ont des talents et des dispositions pour de tels 
emplois, soient un peu consumées dans les petites charges et 
dans la soumission. Si vous avez quelque fille de vingt-quatre 
ou vingt-cinq ans, qui ait de bonnes conditions pour la charge 
de directrice, vous pourriez la mettre assistante du noviciat, s'il 







ANNÉE 1641. 415 

y a quantité de novices, pour un peu apprendre le train et la 
conduite; l'année suivante, vous la lairrez directrice. Il est très- 
important que le noviciat soit bien cultivé, c'est le principal de 
la Religion. Prenez garde que celles que vous destinez à cet 
emploi soient fort désintéressées, fondées en l'amour de la bas- 
sesse, afin qu'elles y puissent bien établir les novices. 

Pour l'amour de Dieu, ma fille, soyez bien soigneuse de 
l'Office divin, afin qu'on le dise comme il est marqué. — Il n'y 
a nulle difficulté, ma fille, que vous ne puissiez garder celte 
vieille Sœur tcurière dans la maison ; au contraire, c'est une 
charité, et il ne faut point parler de la faire passer en d'autres 
rangs, ni de lui donner l'habit de Religion. Ne voyez-vous pas 
que la Constitution, parlant des Sœurs domestiques vieilles ou 
chargées d'infirmités, dit qu'on leur pourvoira de repos en leur 
condition? Il faut faire la même charité aux Sœurs tourières , 
quand elles ont la même nécessité. — Je suis très-aise que 
votre seconde maison s'achemine fort; mais je suis bien plus 
consolée de la parole que vous me dites des Sœurs que vous y 
voulez envoyer, que vous pensez plus à vous dépouiller qu'à 
vous décharger '. Certes, celles qui font des fondations devraient 
avoir ce zèle d'y donner de si bonnes et vertueuses Religieuses, 
qu'elles puissent établir une parfaite observance et une solide 
humilité; car ce sont des pierres de fondement. 

Au reste, ma fille, ceux qui vous ont dit que c'était une obli- 
gation d'observer le silence au cloître ne savent pas que nous 

1 Depuis l'année 1634, toutes les permissions avaient été obtenues pour 
l'établissement d'un deuxième monastère de la Visitation à Rennes. Les 
constructions commencées peu après ne furent cependant terminées qu'en 
juillet 1641, époque où les Religieuses fondatrices allèrent en prendre 
possession. Ce fut au prix d'énormes sacrifices que la Mère M. -Renée 
de Guéroust et sa communauté avaient conduit à bonne fin celle difficile 
entreprise. Aussi sainte J. F. de Chantai, s'associant aux sollicitudes de la 
digne Supérieure, lui écrivait-elle dans une lettre dont ce fragment seul 
a été conservé : « Que vous reste-t-il de fonds et de revenu, ma cbèie 









416 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ne nous tenons obligées qu'à ce qui nous est marqué. Il est 
vrai que, pour quelque temps ou pour quelque occasion, la 
Supérieure peut bien ordonner le silence dans quelques lieux 
du monastère pour la plus grande tranquillité, ce qui ne sera 
pas beaucoup nécessaire si nous observons bien la Constitution 
de la Modestie. — Je vois, ma fille, que votre maison est char- 
gée, et que vous n'êtes pas riches, ayant peine de faire rouler 
la dépense ordinaire. Il ne faut pas toutefois être chiche ni chi- 
caneuse dans la maison de Dieu. II ne faut pas aussi qu'il y ait 
lien [au delà] du nécessaire, les superfluités élant tout à fait 
messéantes et nuisihles aux Religieuses. Il est raisonnable que 
les officières aient suffisamment ce qu'il leur faut pour leurs 
offices; mais d'y vouloir avoir toutes sortes de petits ajuste- 
ments, tellement que rien ne manque, cela n'est pas compa- 
tible avec notre saint vœu de pauvreté, vertu si précieuse que 
notre Bienheureux Père la nommait « une délicieuse maîtresse » . 
Apprenez à nos Sœurs d'en être saintement amoureuses. Certes, 
si les Filles de la Visitalion savaient combien leur saint Fonda- 
teur les désirait petites en toutes choses, et combien il avait 
d'aversion à la superfluité et abondance temporelle, je crois 
qu'elles ne seraient pas à leur aise si elles ne vivaient avec 
quelque petite nécessilé et disette des choses extérieures. Dieu 
nous veuille bien enrichir de son saint amour! Amen. 



fille, pour nourrir les colombes qui vous restent dans l'ancien colombier, 
après avoir fait un si beau bâtiment , une si grande et belle dépense? Il a 
bien fallu que Notre-Seigneur ait tendu la main de son divin secours à votre 
maison pour y avoir pu fournir. Je ne serai donc pas en peine de vos 
dettes, mais bien consolée que vous n'aimiez point à devoir. C'est un très- 
grand bien de ne point engager les maisons; il vaut mieux pâtir quelque 
chose. » (Histoire de la fondation du deuxième monastère de Rennes.) 



ANNÉE 1641. 






LETTRE MDCCLXXXII 

A LA MÈRE MARIE-âlMÈE DE RABUTIN 

SUPÉRIEURE fl THONON 

La Sainte permet à cette Supérieure de rester au monastère de Thonon pour uu 
second triennat. — La Mère de Blonay est élue à Annecy. 



VIVE f JÉSUS ! 



[Annecy], 17 mai 1641. 



.... Je vous assure que si le dictamen de ma conscience ne 
me pressait pour le regard de leur extrême nécessité, et qu'il 
faut avoir plus d'amour pour elles qu'elles n'ont d'humilité, 
jamais nous n'aurions le courage de vous y laisser. Or, néan- 
moins, nous leur accordons de vous remettre sur leur catalogue 
pour Supérieure, et vous avez très-bien fait de ne pas accepter 
leur élection jusqu'à ce que vous ayez eu de nos nouvelles; 
mais vous ne deviez pas permettre que l'on procédât à faire 
l'élection. Je vois bien que tout cela procède de l'affection 
qu'elles ont pour vous; mais pourtant cela n'est pas bien. Elles 
se sont si fort laissé préoccuper qu'elles n'ont pas pris le temps 
de digérer les paroles de ma lettre, qui portait que vous 
envoyassiez un homme le mercredi, afin qu'aussitôt notre élec- 
tion faite il retournât promptement vous avertir de ce que vouk 
deviez faire; car vous n'étiez point engagée sur notre catalo- 
gue, mais pourtant ce retardement fut jugé nécessaire pour 
une considération que nous serions trop longue à dire. 

Ma très-chère Sœur de Blonay est élue Supérieure dans ce 
monastère; elle a eu toutes les voix, hors trois. 

Il faut certes que vous travailliez à civiliser et rendre humbles 
et plus respectueuses vos Sœurs et surtout votre assistante. Elle 
écrit en impérieuse à Monseigneur; faites-lui sentir sa faute. La 
connaissance de son esprit me fit l'adresser [laréponse] à M. Quê- 
tant, car l'on jugea à son humeur qu'elle serait fille à ne rien 

27 



VIII. 



418 LETTRES DE SAINTE GHANTAL. 

dine de ce qu'on lui manderait, et qu'elle ne vous donnerait 
pas aussi la lettre que l'on vous a écrite. Enfin il fut jugé qu'il 
fallait s'adresser au Supérieur, et cela n'a pas empêché sa 
faute! Or sus, il faut tout pardonner, et vous, ma fille, prenez 
un nouveau courage pour achever l'œuvre que Dieu vous a com- 
mise, pour laquelle II vous a déjà donné tant de grâces et de 
bénédictions, et croyez que ce m'est un dépouillement, le plus 
grand que je puisse faire d'aucune créature, que de vous laisser 
encore là trois ans; mais la gloire de Dieu et le bien de votre 
maison le requérant, il faut que nous fassions de bon cœur ce 
sacrifice. Mais je vous conjure d'avoir un grand soin de voire 
santé, autrement vous m'affligeriez plus que je ne puis dire. 
Nous ferons ce que nous pourrons pour vous faire venir ici, 
ramenant votre Sœur J. F. [Marcher]. 

Le saint et très-adorable Esprit de notre divin Sauveur vous 
remplisse de ses dons. Dieu soit béni 1 Amen. 



LETTRE MDCGLXXXIII 

A MONSEIGNEUR J. J. DE XEUGHÊZE 

SON NEVEU, ÉVÈIJLE DE CUALOX 

Pieux souhaits. — Avec quel détachement on doit posséder les biens de ce monde , 
— Maternelles sollicitudes de la Sainte pour rétablissement de ses deux peliles- 
Gllcs. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy], 17 mai [1041J. 

Mon Très-cher et bien-aimé seigneur, 

De tout mon cœur nous prierons et communierons pour vous, 
à ce qu'il plaise à cette infinie Bonté bénir votre bonne intention, 
en l'élargissement de M. votre cher cousin, et réduire tous nos 
desseins à sa souveraine gloire et au bonheur éternel de votre 
chère âme. Il m'est impossible, mon très-cher seigneur, de vous 
souhaiter chose quelconque de ces biens périssables, mais il 



j&3&ggmftsèm±. 



■ 



ANNEE 104t. 419 

est vrai que je sens uu grand désir de vous voir riche des grâces 
et biens spirituels qui ne se flétrissent jamais. 

Hélas! notre très-bon Mgr l'archevêque aimait doue trop ses 
beaux parterres, puisqu'il en chargea une si forte mélancolie ! 
L'on m'avait écrit qu'il avait reçu celte mortification fort dou- 
ecment. Son cœur est si bon que je m'assure qu'il tirera grand 
profit spirituel de celte surprise, que l'affection à ces choses 
caduques avait jetée sur son esprit. Voilà, mon très-cher sei- 
gneur, comme il ne se faut attacher à chose quelconque! [Mots 
illisibles.] 11 faut jouir de ce que Dieu nous a donné, mais avec 
une certaine indifférence qui nous le fasse lâcher de bon cœur 
quand il lui plail nous l'ôter. Mon Dieu ! que ces maximes étaient 
fidèlement pratiquées par feu notre Bienheureux Père, duquel 
je vous désire si fort une parfaite imitation. Hé! que vous seriez 
heureux, mou très-cher seigneur, c'esl toute la gloire que je 
vous puis souhaiter. 

Quant au fils de M. de la Grave, si votre bonté lui fait l a 
charité, il faudra qu'il ait la patience de marcher en son rani- 
mais, mon très-cher seigneur, n'en faites donc plus passe- 
devant lui, s'il vous plaît, car je vous assure qu'il est très-bien 
gentilhomme. Pour M. Roseau de Bourg, certes, je vous en 
écrivis contre mon gré, aussi ma lettre le sentait bien; mais je 
ne sus refuser notre chère Sœur de Blonay. A propos> nous 
l'aurons enfin ici : Mgr le cardinal de Lyon l'ayant relâchée 
a Mgr de Genève qui la lui demanda comme fille de ce monas- 
tère, de quoi nous sommes extrêmement consolées; car enfin 
c'est une âme tout à Dieu et vraie fille de noire Bienheureux 
Père. 

Pour Dieu, mon Irès-cher seigneur, considérez bien devant 
sa Bonté les qualités de l'esprit de ceux à qui vous penserez 
donner vos nièces; et à ceux à qui vous ne trouverez pas le trésor 
de la sainte crainte de Dieu dans leur cœur, quand ils seraient 
au reste les plus grands et les plus accopmlis de Fiance, je vous 

27. 



420 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



conjure par les entrailles de la divine miséricorde, de ne les 
leur point donner. Je ne désire d'avoir aucune voix au mariage 
de ces chères petites âmes que pour cela. Une personne très- 
digne de foi , qui connaît M. de Senecey dès son bas âge , m'a 
dit qu'il avait entièrement l'esprit du monde et de la cour, 
homme porté aux sens et au vice : quelle considération donc 
faut-il apporter à cela! Ma Sœur la Supérieure de notre maison 
de Paris m'a écrit que M. de la Grange l'avait priée de me 
demander de sa part si j'aurais agréable que M. son fils recher- 
chât ma fille de Chantai. Je renvoie cette proposition à Mgr de 
Bourges et à vous, mon très-cher seigneur : je ne connais pas 
le fils, mais sa mère est très-vertueuse; si est bien madame de 
Senecey, mais l'on dit que son fils ne lui rend point d'obéissance ; 
l'aîné était une perle de vertu en sa condition. Je vous dis mes 
pensées confidemment. Dieu 4 par son infinie bonté, veuille de 
sa sainte main faire ces bénis mariages ' et vous comble des 
grâces et dons de son Saint-Esprit. Souvenez-vous de moi en vos 
saints sacrifices, je vous en conjure, et d'aimer toujours celle 
qui est de cœur, mon très-cher seigneur, votre très-humble et 
très-obéissante tante, fille et servante en Noire-Seigneur. 

[P. S.] Je viens de recevoir des lettres de nos pauvres Sœurs 
de Saint-Amour, qui ne reçoivent rien de vos fermiers. Un pelil 

1 On lit dans un ancien manuscrit de la Visitation d'Annecy : « Noire 
sainte Mère avait bien de la compassion de sa petile-fille de Chanlal, la 
voyant si jeune orpheline de père et de mère; et quoique celte petite demoi- 
selle demeurât fort riche et que ce fût un fort bon parti, la Sainte souhai- 
tait quelle se fit Religieuse et priait Dieu pour cela, et ne perdait pas espé- 
rance que cela fût. Elle dit une fois fort gracieusement qu'elle offrait tous 
les jours à Dieu ses petites-filles de Toulonjon et de Chantai, et elle ajoutait : 
« Pour Gabrielle (de Toulonjon), je n'ose pas demander qu'elle soit Reli- 
a qieuse, parce qu'elle est à sa mère, qui ne le voudrait pas; mais pour la 
u petite de Chantai qui n'a point de mère, je l'offre de bon cœur à Dieu, 
« et je suis consolée de le faire, me semblant que je lui fais un prou joli 
« présent. » 
On sait que les vœux de sainte J. F. de Chantai n'ont pas été exaucés et 




ANNÉE 1641. 421 

mot de recharge, par charité. Hélas! que je suis en peine de 
notre très-bon et vertueux Mgr de Sens, que l'on m'a écrit 
d'avoir la fièvre continue. Dieu, par sa bonté, le conserve à son 
Eglise ! Je vous prie m'en dire des nouvelles ; je serais touchée 
au cœur si cette ferme colonne tombait si tôt! 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitalion de Lyon. 



LETTRE MDCCLXXXIV 

A UNE SUPÉRIEURE DÉPOSÉE 

Heureux effets des peines intérieures. — Divers éclaircissements sur la Constitu- 
tion XVI e . — Qui peut servir de clerc dans l'administration des sacrements. — 
En quel cas une Sœur tourière peut coucher dans la clôture. — Déposition de 
la Sainte; élection de la Mère de Blonay. 



[Annecy], 1 mai 1641. 



VIVE -f- JKSUSÎ 

Ma très-chère fille, 

Certes, votre lettre m'a donné de la compassion de voir l'exer- 
cice pénible où Notre-Seigneur vous a fait passer ; et par ce moyen 
Il purifie les âmes et leur donne un grand accroissement de 
mérites, quand elles le portent avec patience et soumission et se 
gardent de l'offenser, faisant tout le bien qu'elles peuvent; mais 
je vois, ma fille, que celte infinie Bonté ne vous a pas laissée 

combien ses inquiétudes maternelles au sujet de l'établissement de ses deux 
petites-filles furent tristement réalisées. Gabrielle de Toulonjon épousa en 
1043 le trop célèbre comte Roger de Bussy-Rabutin , dont les brillantes 
qualités dissimulaient de tristes défauts. Elle décéda en 1646, laissant trois 
filles : deux se firent Religieuses, et la troisième devint marquise de Coligny. 
Marie de Chantai épousa, en 1644, un gentilhomme breton, le marquis 
de Sévigné, bien dépourvu, pour son malheur et celui de sa jeune femme, 
des qualités tant souhaitées par la Sainte. Il mourut huit ans plus tard des 
suites d'une blessure reçue en duel, laissant deux enfants : Françoise- 
Marguerite, si connue sous le nom de madame de Grignan , et Charles, qui 
n'eut pas de postérité. 









422 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

longtemps dans cette angoisse. Voilà une grande grâce, qu'il 
vous ait donné le sentiment de sa présence et remise dans vos 
premiers attraits; il faut tâcher de se maintenir dans ce bon 
état, par une grande pureté et humilité de cœur, par une douce 
société et condescendance avec vos Sœurs, et par une exacte 
obéissance. Notre-Seigneur vous a grandement gratifiée dans 
votre solitude, et le meilleur est la fidélité que sa Bonté vous 
donne de profiter dans les occasions; ayez-la toujours, ma fille. 

Je suis bien aise que vous ayez soin de la santé de votre bonne 
Mère, car il est vrai que les filles sont fort sujettes à faire beau- 
coup d'empressements autour de leur Supérieure, lesquels sont 
quelquefois plus nuisibles que profitables à leur santé; car enfin 
tant de remèdes et de médicaments ne font que la gâter bien 
souvent. Je me souviens fort bien de l'avoir vue à N...; je la 
trouve fort bonne; il serait bien à souhaiter qu'elle eût plus de 
santé. Certes, il est bien dangereux, quand une Supérieure est 
si longtemps dans un lit, que cela n'apporte quelque préjudice 
à la communauté. 

Céans, nous ne faisons pas de difficulté de donner au réfec- 
toire des œufs aux Sœurs qui en ont nécessité, le Carême. L'on 
peut faire comme il est marqué au Coutumier, mettre.toutes les 
Sœurs qui ont besoin de ces particularités en une table. Quand 
on m'a commandé de manger de la viande en Carême, à raison 
de mon âge et de mes infirmités, je n'ai pas laissé d'aller au 
réfectoire, car il est important que la Supérieure ne s'en exempte 
que le plus rarement [possible], à cause des avertissements et des 
coulpes. — On peut faire entrer un ami, au lieu du clerc, lors- 
qu'on porte le Saint-Sacrement aux malades ; mais qu'il ne soit 
pas longtemps sans nécessité dans le monastère. — Il suffit que 
le Père spirituel étant approuvé de l'évêque donne licence au 
confesseur, ou même à la Supérieure, de dispenser pour les 
viandes prohibées. L'on ne doit donner aucun dessert le ven- 
dredi au soir, les jours d'abstinence. — Quand on n'a qu'une 







W:-m 



ANNÉE 1641, 423 

Sœur fourière, on la peut faire entrer pour coucher au monas- 
tère, si elle avait peur. 

Aimez bien votre chère dernière place, car Noire-Seigneur 
s'est fait le dernier de tous les hommes. Posez bien au Cœur de 
Dieu toutes vos pensées et intérêts, et vous serez une bonne 
déposée. Ne prenez guère garde aux actions de votre bonne 
Mère; dans les rencontres, louez-la de sa conduite, mais sans 
affectation ni flatterie. 

Au reste, il faut bien vous dire la nouvelle que je suis dépo- 
sée de la supériorité, et que nous avons élu pour Supérieure 
notre chère Mère M. -Aimée de Blonay, qui n'est pas encore ici. 
Nos Supérieurs ont jugé me devoir accorder ce peu de repos; 
et de plus ce me sera une consolation de voir agir une Supé- 
rieure dans celte maison avant que je meure. Or sus, ma fille, 
continuez a bien prier Dieu pour moi, et croyez que je vous 
souhaite du fond de mon canir le très-précieux don du Saint- 
Esprit. Qu'à jamais il remplisse votre chère âme! Votre, etc. 



LETTRE MDCCLXXXV 

A UN RÉVÉREND PKRE JÉSUITE 

Elle 1p remercie de ses prières. — Désir du ciel. — Soumission a In sainte volonté 

de Dieu. 



[Annecy], 22 mai 1641 



VIVE -J- JÉSUS ! 

Mon Révérend Père, 

Je vous assure que j'ai reçu la lettre dont il vous a plu de 
m'honorer, avec une grande consolation pour mon âme, voyant 
les bons souhaits que Notre-Seigneur vous a inspirés pour moi. 
Dieu vous veuille ouïr, mon très-cher Père, et que ses miséri- 
cordes m'étant appliquées j'aille à la fin de ma chétive vie dans 
la sainte Jérusalem, bénir son Nom avec notre saint Fondateur, 
et tant de mes bonnes Mères et Sœurs que nous croyons pieu- 






424 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

sèment être déjà là-haut, et aux intercessions (lesquelles je vous 
avoue que j'ai une particulière confiance. Dieu veuille, mon 
bon Père, exaucer votre charitable souhait! Mais quant à celui 
que vous faites que je puisse voir la centième année de ma vie, 
hélas! mon très-cher Père, que dites-vous? Ayez pitié de cette 
mienne vieillesse, qui sera tantôt de soixante-dix ans, si chargée 
d'infidélités et de misères , que je crois très-véritablement que 
si vous le saviez au vrai, voire bon cœur entrerait dans la com- 
passion de la longueur de mon emprisonnement. La très-sainte 
volonté de mon Dieu soit faite néanmoins en tout et partout, 
en la vie, en la mort! Il me semble que bien que la 6n du pèle- 
rinage soit puissamment désirée, l'intime du cœur ne peut 
demander que l'accomplissement de ses ordonnances divines : 
c'est bien assez dit sur ce sujet, mon très-cher Père. Je vous 
rends une très-humble action de grâces de la part que Votre 
Révérence me promet en ses saintes prières et sacrifices. J/es- 
time ce bien-là plus précieux que je ne saurais dire, et vous en 
demandant en toute humilité la continuation, je vous assure 
que, dès maintenant, je vous mets au nombre de ceux pour les- 
quels je prie journellement. Aussi serai-je toute ma vie d'une 
affection sincère, mon très-cher Père, votre, etc. 



LETTRE MDCCLXXXVI 

A LA MÈRE MARIK-ÉLISABETH GUÉRARD 

supérieure au premier monastère de lvon 

La fréquentation des parloirs est dangereuse. — Réception d'une bienfaitrice sécu- 
lière. — Décès de Mgr de Bourges. — Élection de la Mère M. A. de Blonay. 



[Aunecy], 29 mai 1641. 



vive j- jbsus ! 

Ma très- chère fille, 

Voilà des lettres pour nos Sœurs de Provence qu'on m'a priée 
de vous adresser. Il faut que vous soyez soigneuse et cordiale 






m 



ANNÉE [641. 425 

envers les maisons, car elles se louent de votre fidélité à leur 
faire tenir les lettres. Je vous assure , ma fdle , que cela me 
console et soulage. Faites toujours la charité de bon cœur, et à 
elles et à moi, je vous en conjure. C'est une grande infidélité et 
manquement de charité d'être négligente à faire tenir les lettres 
qu'on adresse dans nos maisons, surtout en celle-ci, où d'ordi- 
naire on demande des avis. 

Il faut que je vous congratule grandement de ce que vous me 
dites, que jamais vas parloirs ne furent moins fréquentés que 
maintenant, et que vous n'y allez point par plaisir. ma fille 
très-chère! que voilà qui va bien. Certes, la grande fréquenta- 
tion des parloirs est un mal plus dangereux qu'on ne saurait 
penser; il n'est pas croyable combien la bonne odeur des mai- 
sons religieuses s'évapore par là, et comme l'esprit intérieur 
se dissipe. Il faut voirement y aller quand le devoir, la charité, 
l'utilité et la douce condescendance le requièrent, et y paraître 
douce, suave et cordiale, mais non jamais gênée. — Pour ce 
que vous dites de la vocation de cette damoiselle à se retirer 
chez vous, qu'elle est un peu sur les considérations humaines, 
je vous dirai, ma fille, que Dieu se sert quelquefois de quelques 
afflictions et déplaisirs' pour retirer lésâmes du monde; et que, 
ne se présentant pas pour être Religieuse , ains bienfaitrice 
séculière, quoiqu'il fût à désirer que ses intentions fussent si 
pures qu'il n'y eût que le seul motif du pur amour de Dieu, 
néanmoins, si d'ailleurs elle a des bonnes conditions d'esprit, 
il n'y faut pas tant faire de considérations que sur celles qui veu- 
lent faire profession. 

Il faut avant de finir, que je vous prie, ma fille, de faire 
appliquer une messe et faire prier pour l'âme de feu Mgr l'ar- 
chevêque de Bourges, mon seul frère, qu'il a plu à Dieu retirer 
à soi le 13 de ce mois ; sa fin a été très-heureuse. Priez bien 
ce divin Sauveur pour moi, afin que je me dispose à faire aussi 
mon passage selon sa divine volonté. J'avais dix-huit mois de 












/i26 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

plus que ce cher défunt, et voici que je me porte bien. Dieu 
me fasse la grâce que tous' les moments de ma vie soient à sa 
gloire ! 

Au reste, il faut que vous bénissiez Dieu avec moi. Enfin nos 
chères Sœurs, après s'être prou défendues, m'ont accordé, par 
l'ordonnance de Mgr notre digne prélat, d'être déposée pour 
avoir un peu plus de temps pour vaquer a mon avancement, et 
à correspondre à nos chères maisons qui s'adressent à moi avec 
tant de bonté. Nous avons élu noire chère Mère M. -Aimée de 
Blonay, laquelle nous attendons aujourd'hui, et qui sera con- 
solée, comme je l'espère, au service de cette communauté qui 
est très-bonne. Je salue la vôfre très-chère et conjure ces bien- 
aimées Sœurs de se renouveler tous les jours au désir d'èlre 
bien humbles et fidèles à Dieu. 



LETTRE MDCCLXXXVII 

A LA MERE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

suniniEHRE a raiBomr, 

Prière d'être très-réservée dans la réception des sujets. — Lettre du Roi en faveur 
du monastère de Fribourg, — Arrivée de la Mère de Blonay. — Mgr de Genève 
ne permet a personne l'entrée du monastère d'Annecy, pas même à madame de 
Toulonjon. 



[Annecy. 30 mai 1641 1 



VIVE f JÉSUS ! 

Ma très-chère fille, 

Nous avons vu ce que vous écrivez à ma Sœur la Supérieure 
de Thonon , touchant la réception de ces filles, ce qui me fait 
vous supplier, au nom de Notre-Seigneur, de ne vous pas 
engagera en recevoir davantage que celles que vous avez, sur- 
tout de celles qui ne sont pas du lieu; car, ma chère fille, je 
crains extrêmement qu'étant chargée d'un si grand nombre de 
filles, les maisons où vous les voulez mettre ne se trouvent 









.**: 



ANNÉE 1641. 427 

dans l'impuissance de les pouvoir toutes loger. C'est pourquoi, 
ma chère fille, je vous prie derechef de ne vous pas tant engager 
à en recevoir. Donnez-moi cette consolation. 

Voilà votre lettre de recommandation du Roi, qu'avec l'aide 
de M. l'ambassadeur, par l'entremise de madame sa femme qui 
vous est si affectionnée, vous ferez valoir le mieux que vous 
pourrez. Il y en a une autre à M. l'ambassadeur, d'un des bons 
amis de nos Sœurs de Paris. Vous ferez poser le sceau du Roi 
comme il faut et cachetterez l'autre. Celle du Roi contient plu- 
sieurs clauses que je ne sais comme ils les ont comprises; mais 
on le leur fera entendre le mieux que l'on pourra. Et je crois 
que si cette recommandation du Roi (ménagée comme j'espère 
qu'elle sera par M. l'ambassadeur) avec la réception des filles 
de la ville, n'opère en cette année votre établissement là, il n'y 
faut plus rien espérer, et c'est le sentiment et la conclusion que 
m'en donna le Révérend Père Dufour. — Je crois, ma chère 
fille, que vous aurez reçu par la voie de Turin la procure que 
ces monastères d'ici vous ont faite, pour recevoir et faire les 
contrats dotaux de ces quatre demoiselles qui sont entrées chez 
vous. Nos Supérieurs ont désiré que la chose se passât ainsi, 
c'est-à-dire conformément à ladite procure, et que les traités 
étant faits, vous en envoyiez ici des copies collationnées. 

l/oilà, ma très-chère fille, ce que je puis vous dire maintenant, 
sinon que nous avons ici notre très-chère Mère M. -Aimée de 
Blonay, que nous avons élue pour Supérieure, à la grande con- 
solation de toutes nos Sœurs ; elle arriva seulement [hier] à soir. 
— Priez bien pour moi, ma chère fille, qui vous souhaite le 
comble des grâces du saint amour, comme étant de tout mon 
cœur, votre très-humble, etc. 

\P. S. ] Pour madame l'ambassadrice, il ne faut pas lui donner 
espérance d'entrer céans; car Mgr de Genève ne permet l'entrée 
à personne, non pas même à ma fille [de Touloujon]. — Quand 
je vous dis de ne vous plus engager à la réception d'aucune 



I 



428 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

fille, je n'entends pas de quelque sujet extraordinaire qui se 
pourrait présenter; car pour les autres on les pourrait bien 
faire attendre. 

Conforme à l'original gai-dé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCLXXXVIII 

A LA MÈRE MADELEINE-ELISABETH DE LUCINGE 



SUPERIEURE A TURIN 



Comment triompher du trouble et du découragement. — Regarder Dieu et foire 
en tout sa volonté. — Dans les monastères établis en pays étrangers il est rai- 
sonnable de s'accommoder aux usages, soit pour la nourriture, soit pour le 
langage. 

vive f jésus! 

[Annecy, 1641.] 

Mon Dieu! ma très-chère fille, que votre lettre du commen- 
cement du mois de mai me toucha le cœur sensiblement! Mais 
avant la fin de la page , je vis que notre bon Dieu se tient tou- 
jours à votre dextre. Il répand ses lumières dans votre cœur, 
sujet à ces secousses de temps en temps. Il faut toutefois tra- 
vailler à gagner petit à petit le dessus, en fermant fidèlement la 
porte de votre cœur à toutes les réflexions et pensées qui vous 
peuvent troubler ; je vois bien que vous leur prêtez un peu l'oreille 
au commencement qu'elles se présentent, et c'est ce qui cause 
les troubles, tendresses, et ces regrets de ceci ou de cela. Sou- 
venez-vous que c'est un exercice qu'il y a longtemps que Dieu 
permet en vous, et que ma présence ni notre voisinage n'a pas 
empêché, ni empêcherait encore moins que jamais, si pour cela 
vous aviez quitté l'emploi où Dieu vous veut. Pour l'amour de 
Lui, gardez-vous de cette tentation; elle vous porterait d'autant 
plus de préjudice qu'elle offenserait Dieu, en ce que vous 
n'auriez pas les moyens qu'il vous donne de le servir et vous 
perfectionner, négligeant ainsi les desseins qu'il a sur vous, et 



H H 



ANNÉE 1641. 429 

la conduite suave de sa Providence. Soyez donc ferme à lui 
rendre ce qu'il veut de vous, qui est que vous souffriez ces 
attaques sans les regarder, et fassiez selon le bon cœur qu'il 
vous a donné, et comme je vois par sa grâce que vous faites. 

J'admire comme sa Bonté cache à vos yeux l'amour et l'estime 
que font vos filles et ceux qui vous connaissent, de votre vertu. 
D'ores-en-avant [dorénavantj tenez ferme, ma chère fille, sans 
laisser entrer aucun désir dans votre cœur que celui d'accomplir 
parfaitement la divine volonté. Vous voyez que sa douceur vous 
attire, vous donnant du contentement d'être avec Lui et de par- 
ler de sa bonté : que voulez-vous davantage? Certes, trop est 
avare à (jui Dieu ne suffit. Il faut se donner sans réserve à Dieu, 
et non à ses inclinations, propres intérêts et consolations. 

Il vous faut reprendre pour jamais votre vieille leçon, de 
regarderen toute occasion ce que Dieu veut, et le faire indiffé- 
remment, gaiement et amoureusement. Ainsi vous vous aimerez 
au lieu où vous êtes, et la condition des esprits que vous y 
avez, parce que c'est la volonté de Dieu, et que sa Bonté aime 
le pays où vous êtes et les âmes qui y sont. Il a donné son sang 
pour elles, aussi bien que pour les esprits français, et partant 
il faut aimer ce qu'il aime, et, parce qu'il les a faits comme 
ils sont, ne requérir pas de tels esprits les douceurs, suavités 
et bonnes grâces qui sont aux esprits français et en ceux de 
Savoie; ils ne laissent pour cela d'être agréables à la divine 
Bonté, d'être bons et vertueux. Il faut ser*viç les âmes sans dif- 
férence des nations. Je vous dis tout ce qui me vient pour une 
bonne fois, afin que le relisant, il vous serve contre ces tracas- 
series d'aversions qui vous travaillent, et que je vous prie de 
ne jamais écouter, et Dieu vous fera grande en bénédiction en 
cette vie et en gloire en l'autre, si vous quittez et surmontez 
tout. 

Oui, ma très-chère fille, quand on va fonder dans une contrée 
étrangère, il est raisonnable que nous nous accommodions à la 



430 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

façon du pays, soit pour apprêter les vivres, soit pour le lan- 
gage. Lorsque les Carmélites espagnoles vinrent fonder en 
France, elles apprirent incontinent à parler français; mais aux 
lieux où on ne le parle pas, il faut toujours qu'il y ait quelque 
Sœur qui parle et qui écrive en français, afin qne les monas- 
tères de ces lieux-là puissent se communiquer par lettres à ceux 
de France, qui sont en grand nombre. Dieu répande de plus en 
plus ses bénédictions sur nos chères Sœurs! Quand elles seront 
bien attachées à Dieu, elles ne craindront plus les vents de la 
terre. Je les salue de tout mon cœur. 



LETTRE MDCCLXXXIX {Inédite) 

A LA SOEUR MARIE-MADELEINE DE GRAMIEU 

A GREXODU 

L'âme impuissante à faire l'oraison doit au moins y suppléer pur des aspirations 
fréquentes. — Motifs de persévérance au service de Dieu. 

VIVE f JÉSUS ! 

[Annecy, 1641. J 

Je bénis Dieu qui conserve en votre cœur, ma fille, la sincère 
confiance qu'il a toujours eue au mien, qui vous chérit si ten- 
drement. Je le vois toujours dans ses souffrances, ce qui me 
donne une compassion amoureuse, toute maternelle; mais il 
m'est avis pourtant que j'y remarque quelque soulagement et 
je ne sais quoi, qui me donne bonne espérance. Oui, ma fille, et 
je vous conjure de la prendre en la bonté de Notre-Seigneur, et 
d'avoir une grande patience et douceur à supporter vos peines 
et à attendre l'heure que la divine Providence a destinée à votre 
soulagement. Il tardera encore, mais II viendra, n'en douiez 
point; attendez avec une profonde soumission. Et cependant, ma 
très-chère fille, tenez votre lampe allumée, vous surmontant le 
plus que vous pourrez pour rendre à ce divin Seigneur ce qu'il 






ANNEE 1641. 431 

désire de vous, qui sont les actions qui sont eu votre pouvoir. 
Tâchez doue de demeurer votre demi-heure d'oraison en révé- 
rence extérieure devant Lui, et par désir en révérence inté- 
rieure, et lui dites de fois à autre quelques paroles de soumis- 
sion, de confiance, en demandant son secours. Ma fille, si vous 
étiez au parloir avec quelque personne que vous désagréeriez 
bien, la civilité vous y ferait demeurer tranquillement, sans 
témoigner votre ennui; à plus forte raison quand nous sommes 
avec le souverain Bien, il nous faut tenir bonne contenance, et 
faire ainsi tous vos exercices le mieux que vous pourrez, et 
comme vous pourrez, disant souvent des paroles à Notre-Sei- 
gneur, sans réfléchir pour voir comme vous dites et faites, car 
n'étant en votre pouvoir de les faire avec goût et satisfaction , 
cela vous abattra et attristera, vous semblant que vos actions 
et paroles étant faites de la sorte et comme par violence ne 
sauraient être agréables à Dieu, ni profitables à votre âme; mais 
vous vous trompez en cela , ma très-chère fille , car c'est cette 
violence que Dieu requiert maintenant de vous, et laquelle 
enfin ravira son divin Cœur et son saint paradis, n'en doutez 
point. Mais cette voie est bien pénible, il est vrai, et il y en a 
encore de bien plus épineuses; mais qui oserait dire à Noire- 
Seigneur : Pourquoi me conduisez-vous ainsi? 11 faut donc, ma 
toute chère fille, humblement et filialement abaisser votre esprit 
et tout votre être sous la main de ce souverain Seigneur, contre 
lequel il ne faut jamais regimber, ni s'échapper à l'aire volon- 
tairement et délibérément aucune action qui lui puisse déplaire. 
Or sus, prenez un grand courage , ma très-aimée, pour faire 
ce que je vous dis; et surtout tâchez de ne vous point tant 
regarder, mais regardez souvent notre bon Dieu et sa sainte 
Mère, comme vous pourrez, et ne passez aucun jour sans offrir 
quelques prières spéciales à celle Mère de miséricorde. Tenez 
votre esprit joyeux et en douceur, nonobstant ses angoisses. Je 
suis bien aise que vous trouviez de la consolation avec notre 






I 






432 LETTRES DE SAIMTE CHANTAL. 

Sœur'M. -Antoinette [de Villiers], c'est une de mes chères filles, 
et j'espère que voire paix et contentement en ce lieu-là croî- 
tront de plus en plus. Je le désire et prie Dieu de vous combler 
de ses saintes grâces. Je suis de cœur toute vôtre. 

Confoimc i une copie de l'original gardé à la Visitation de Chambéry 



LETTRE MDCCXC 



A LA SOEUR LOUISE-ANGÉLIQUE DE LA FAYETTE 

«U PREMIER MONASTÈRE DE PARIS ] 

Le trop grand empressement à acquérir la perfection est un obstacle à la 
perfection même. 



[Annecy, 1641.] 



VIVE -f- JÉSUS.' 

Ma très-chère fille, 

Sans vous avoir vue de mes yeux mortels, je ne laisse pas de 
vous connaître et de vous chérir très-cordialement. Votre lettre 
m'a fait voir bien clairement l'état de votre esprit et la source 

1 La vocation de mademoiselle de La Fayette appartient si fort au domaine 
de l'Hisloire qu'il est superflu d'en rappeler ici les circonstances providen- 
tielles. Douce et pure colombe, elle s'envola de sa famille à la cour, et de 
lu cour au désert de la Religion (19 mai 1637), sans que sa blancheur fût 
souillée en traversant des régions funestes à l'innocence et à la piété. 

Le premier monastère de la Visitation de Paris admira bientôt la puis- 
sance de la grâce en cette âme d'élite. La vénérable Mère de Fontaine, 
alors maîtresse des novices, a pu rendre le témoignage suivant du premier 
essai de mademoiselle de La Fayette dans la pratique des vertus religieuses : 
« Elle s'est donnée parfaitement à Dieu dès son commencement. Son cœur 
et son esprit fuient de saintes victimes qu'elle immola si entièrement qu'il 
ne lui resta rien, pour ainsi dire, du propre amour; tout en elle fut sacrifié 

à Dieu par un parfait holocauste On était surpris qu'une personne 

élevée dès sa plus tendre jeunesse au milieu de la cour en eût si tôt oublié les 
principes.... > — « Les œuvrespénibles et basses (disent les anciens Mémoires), 
balayer le monastère, laver la vaisselle, servir les malades, aider aux les- 
sives, etc., etc., étaient ses occupations favorites. Jamais elle n'était plus con- 



'■sa^.-*-s:Jate 



ANNÉE 1641. 433 

de son mal et embarrasseraient , qui ne procèdent que de votre 
empressement à la recherche du vrai bien que vous désirez , et 
au défaut de patience et soumission à la volonté de Celui qui 
seul vous le peut donner. Or, si vous voulez vraiment acquérir 
l'esprit de votre vocation, il faut nécessairement corriger votre 
empressement, faisant avec douceur d'esprit et fidélité ce 
qui vous est enseigné, pour parvenir au lieu où l'on veut vous 
conduire, retranchant les désirs et pensées d'y parvenir, sinon 
quand il plaira à la volonté de Dieu de vous en accorder la 
grâce. Je crois, ce me semble, que vous ne vous contentez pas 
de faire des actes requis à votre perfection, mais que vous voulez 
avoir le sentiment et la connaissance que vous les faites. C'est 

tente que lorsqu'elle avait la hotte sur le dos. Son premier emploi fut le 
soin de la basse-cour. A la voir courir joyeusement les sabots aux pieds, 
après la poule et ses poussins, on eût dit un chercheur de perles. » Elle 
trouva en effet la plus précieuse de toutes, l'amour de l'abjection, parure 
d'une beauté sans égale, qui attira sur son âme les complaisances du Dieu 
de toute sainteté. 

En 1651, saint Vincent de Paul choisit Sœur Louise-Angélique pour coo- 
pérer à la fondation du monastère de Chaillot, destiné à la retraite de l'infor- 
tunée Henriette de France, reine d'Angleterre. Elle y seconda activement le 
zèle de la Mère Lhuillier, et à la mort de cette vénérable Supérieure futélue 
pour lui succéder. Quoique toujours altérée de silence et d'oraison, elle dut 
s'incliner devant la marche de la Providence, « qui lui avait départi le don 
spécial de consoler et d'instruire les rois ». Louis XIII et Louis XIV 
Charles II d'Angleterre et son malheureux successeur, Anne d'Autriche et 
Marie-Thérèse, vinrent tour à tour lui demander le secret de sanctifier leurs 
triomphes et leurs infortunes. Henriette d'Angleterre, la princesse Bénédicte, 
fille du prince Palatin, devenue plus tard duchesse de Brunswick; mademoi- 
selle d'Aumale, destinée à monter sur le trône de Portugal ; la princesse Louise- 
Hollandine, fille de Frédéric V, roi de Bohème, et petite-fille du roi d'Angle- 
terre Jacques P r , lui durent le bonheur de comprendre leurs devoirs de 
chrétiennes et le courage de les accomplir. Plus tard, la veuve de Jacques II, 
Marie-Béatrix d'Esté, allait à Chaillot pour s'y consoler d'un trône perdu et 
d'un sceptre à jamais brisé. 

Grâce à la vigilance de la Mère de La Fayette, les apparitions successives 
de ces grandeurs terrestres ne portèrent aucune atteinte à l'esprit de fer- 
vin. 28 












434 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cela qu'il faut retrancher, et vous contenter de dire à Dieu sans 
goût : Je veux de tout mon cœur faire telle et telle pratique de 
vertu pour votre seul plaisir, et en faire les actes, quoique sans 
sentiment, et ne vouloir rien de plus, vous résolvant amoureu- 
sement de servir Dieu de cette sorte. Si vous le faites, vous 
vous trouverez bientôt dans la sainte paix et tranquillité tant 
nécessaires aux âmes qui veulent vivre selon l'esprit et la vertu, 
et non selon leurs inclinations et propre jugement. Voilà ce 
que je vois être requis à votre repos et avancement spirituel. 
Dieu nous veuille toutes remplir de Lui-même, et vous fasse la 
grâce de mettre en pratique tout ce que vous dira celle qu'il a 
commise pour votre conduite ! Je suis de cœur vôtre. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 

veut- et de pénitence. Le monde, au contraire, aimait à publier que « ce mona- 
stère était un séjour de sainteté, que la régularité y était admirable, qu'on y 
voyait un miracle d'amour de la retraite, de simplicité et de mépris du 
monde, au milieu du monde même » . Surtout on ne se lassait pas d'admirer 
les vertus de l'éminente Supérieure, dont la vie était vraiment angélique. 
A l'imitation de saint François de Sales, « elle n'étouffait pas les passions, 
elle les épurait; elle n'éteignait pas la sensibilité, elle l'alimentait au foyer 
de l'amour divin ; elle se perdait en Dieu pour ne pas s'égarer parmi les 
créatures... Diriger, concentrer toutes les vives forces de son être vers un 
but que la foi seule lui montrait, se soutenir toujours à la même hauteur 
sans chute et sans fatigue; se mêler aux agitations du monde, sans les 
partager; à ses passions, pour les combattre et les redresser; à ses misères, 
pour les plaindre et les soulager », telle a été la conduite de la Mère L. A. 
de La Fayette an milieu de la cour et dans l'obscurité de son cloître. 

Mais, si élevée que fût cette âme, elle ne pouvait être à l'abri des orages 
de la calomnie. L'épreuve vint donner à ses vertus un dernier degré de per- 
fection , et révéler à tous que les blâmes les plus injustes ou les témoi- 
gnages d'admiration étaient aux yeux de sa foi une seule et même chose. 

L'élection de 1664, qui rappela cette digne Mère au gouvernement du 
monastère de Chaillot, sembla n'être pour elle que le prélude du triomphe 
éternel. L'Époux divin la couronna le 11 janvier 1665. (Histoire de la fon- 
dation du premier monastère de Paris. — Année Sainte, II" 6 volume.) 



1 







ANNÉE 1641. 



435 



LETTRE MDCCXCI (Inédite) 

A UN RELIGIEUX 

Droiture et simplicité de la Sainte à réparer le tort d'une de ses filles. 

VIVE -j- JÉSUS ! 
„. , , , lAuuccy], 4juin [1611J. 

Mon Keverend et très-cher Père, 
En vérité, je suis bien touchée des mécontentements que 
vous recevez de notre chère Sœur la Supérieure. Si un autre 
que Votre Révérence me disait ces choses, j'aurais peine 
de les croire, car vraiment son procédé est Irès-éloigné de 
l'esprit de sa vocation, et encore certes de celui que j'ai tou- 
jours reconnu en elle; car elle n'ignore pas avec quel respect 
nous devons traiter avec ceux de votre Compagnie et les grandes 
obligations que nous lui avons, et particulièrement à Votre 
Révérence, qui a un cœur si paternel et si cordial pour notre 
Institut, et dont elles ont reçu tant de témoignages. Je vous 
assure, mon très-cher Père, que j'en suis bien touchée ; mais 
puisque vous me permettez de lui en parler franchement, 
croyez, mon très-cher Père, que je le veux faire comme il faut, 
et je supplie votre bonté de continuer toujours sa dilection envers 
celle qui vous souhaite les plus saintes bénédictions de notre 
bon Dieu, et qui est et sera à jamais de cœur, mon très-cher 
Père, votre, etc. 

Nous avons élu pour Mère notre chère Sœur de Blonay, qui vous 
honore et salue de cœur. — Nous avons envoyé à Fribourg des 
lettres du Roi pour la recommandation de l'affaire de nos Sœurs. 

Conforme à une Copie jjardi'o au monastère de Monlé'im u[. 



I 



28. 



436 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCXCII {Inédite) 

A LA SOEDB MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSKRY 

SEPÉMEUItE AU DEUXIÈME MONASTÈRE d'aW'ECY 

Satisfaction que donne la conduite de la Mère de Clonay. 

vive -[• jksus! 

[Annecy, juin 1641 .] 

Je vous donne mille bonjours, ma très-chère fille, et vous 
demande un peu de vos chères nouvelles , si votre bon cœur 
n'est pas tout paisible auprès de Notre-Seigneur et embesogné 
à paître ses chères petites brebieltes : j'espère qu'oui. Je vous 
dis aussi que nous sommes toutes consolées de voir notre très- 
chère Mère [de Blonay] dans l'exercice de sa charge , où certes 
elle a fort bonne grâce; je dis de la vraie grâce de noire bon 
Dieu, et je vois que nos Sœurs sont grandement satisfaites de 
sa franchise et rondeur. Certes, elles sont bien partagées; et 
ces trois maisons, les deux d'ici et celle de Thonon, ont de quoi 
bénir et remercier Notre-Seigneur, que je supplie nous faire la 
grâce à toutes de louer et aimer éternellement en sa bienheu- 
reuse éternité, après qu'en cette vie nous l'aurons servi et glo- 
rifié par une très-fidèle observance et accomplissement de sa 
divine volonté. Priez Dieu qu'il m'en fasse la grâce, et croyez 
que je suis vôtre de cœur. — Grand merci de votre beau et bon 
beurre. 



Conforme à l'original garde aus Archives de la Visitation d'Annecy. 




::-*^v-*i 



ANNEE 1G-41. 



437 



LETTRE MDCCXCIH 

A LA SOEUR MARIE-MARGUERITE DURUYSSON 



ASSISTANTS COMMISE :1 UOULIN8 ' 



Maintenir l'exacte observance et se tenir très-unie à la Soeur déposée. — Mort 

de Mgr de Bourges, 



[Annecy], 7 juin [IGilJ, 



VUK f JK.si s! 

Ma très-ciière fille , 

Je suis bien aise que le sort soit tombé sur vous d'être assis- 
tante en cet intervalle d'élection, m'assurant que vous aurez 
grand soin de contribuer de tout votre petit pouvoir, afin que 
rien ne se fasse que conformément à l'esprit de notre vocation. 
Je vous conjure surtout, ma très-chère fille, soyez bien hum- 
blement veillante, tenez-vous si unie et déférente à la bonne 
Mère déposée que vous ne fassiez rien que par son avis. Don - 
nez-lui connaissance de tout, et la faites agir le plus que vous 
pourrez. Mon Dieu! ma très-chère fille, l'exemple que vous 
avez devant vos yeux de notre très-honorée madame [de Mont- 
morency], devrait, ce me semble, faire fondre votre commu- 
nauté; et quand elle n'aurait que ce seul motif pour se tenir 
humble et dans l'observance, il me semble que cela devrait 

1 « Noire communauté ayant à faire élection en cette année 1641 (dit 
V Histoire de la fondation de Moulins), par un mouvement unanime élut 
notre Vénérable Fondatrice; mais cette digne Mère ayant absolument refusé, 
on attendit son arrivée, à Moulins pour procéder à une nouvelle élection, et 
pendant cet intervalle, notre Sœur M. -Marguerite Dubuysson fut nommée 
assislanle-commise. L'humilité, l'amour du silence et de la vie cachée 
étaient les traits caractéristiques de cette àme, dont Dieu s'élait plu jusque-là 
à favoriser les désirs, et qui obtint bientôt par ses prières la grâce de ren- 
trer dans l'aimable condition d'inférieure. L'élection de 166G lui imposa 
un sacrifice plus pénible encore que le premier, en l'appelant à remplacer 
la Vénérable Mère de Montmorency dans le gouvernement du monastère de 
Moulins. » La Mère M. -Marguerite marcha fidèlement sur les traces de sa 
sainte devancière, que bientôt elle rejoignit dans la gloire. 



I 



■1 



438 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

suffire. Je les conjure de tout mon cœur de se tenir bien closes et 
converser vers Notre-Seigneur et rigidement dans l'observance; 
qu'elles prient pour moi, je les en conjure, et pour le repos de 
l'âme de feu Mgr de Bourges, qu'il a plu à Dieu de retirer à 
soi, le 13 mai; il a fait son passage fort heureusement. 

Je ne vous puis rien dire de l'inutile élection que nos Sœurs 
ont faite de ma chétrve personne, ni de mon voyage prétendu, 
que ce que j'en mande à ma Sœur la déposée. Faites, ma très- 
chère fille, que le temps que vous avez la conduite de votre 
maison soit un temps de bénédiction. Pour cela, tenez-vous bien 
proche de notre bon Dieu , en l'amour duquel je suis de cœur, 
votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers. 



Annecy, 1] juin 1641. 



LETTRE MDCCXCIV {Inédite) 

A MONSIEUR DE LA FLÉCHÈRE 

AU SOUVERAIN SÉNAT DE SAVOIE 

Condoléances. 
vive f jrésus! 

Monsieur mon très-cher fils, 

La part que nous prenons en votre affliction, qui nous est 
certes sensible, me donne confiance de vous en rendre ce 
petit témoignage. Je prie Dieu vouloir être la force et consola- 
tion de votre chère âme, et celle de madame votre chère femme, 
et de vouloir par sa divine bonté vous donner ce que sa Bonté 
connaît vous être nécessaire. 

C'est le soubait de celle qui sera toujours de cœur votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé chei M. Vuy, ei-présidenf de la cour de 
cassation, à Génère. 



ANNEE 1G41. 



43!) 



LETTRE MDCCXCV {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE- JACQUELINE EAVRE 
ET A LA SOEUR FRANÇOISE-AUGUSTINE BRUNG 

fl SA1M- 11101(1 

frcssanle exhortation d'accepter l'éleclion que la communauté de Sainl-EIour a 
faite de Sœur Fr.-Augustine Iîrunrj. 

vive \ jiSsus! 

Auncpy, 17 juin 1641, 

Mes très-chères et bien-aimées filles, 

Voici tout de bon l'occasion de mettre sincèrement la main sur 
la conscience, puisque ma chère Sœur F.-Augustine [Brung], 
contre toutes nos défenses, a été élue à Sainl-FIour. Ça été une 
permission de Dieu, et n'y doit avoir qu'une très-entière impossi- 
bilité qui annule celte élection. Je vous ai déjà écrit, mes très- 
chères filles, que je vous conjurais, au nom de Dieu, de vous 
mettre toutes deux devant sa Bonté et regarder, sans autre égard 
que celui de la charité, s'il n'y aurait point moyen que ma chère 
Sœur F.-Augusline allât avec une compagne, au moins pour 
trois ans, rendre à Dieu le service que sa divine Providence, dont 
nous ne pouvons pas sonder les desseins , requiert possible d'elle 
à Saint-Flour, pour le bien de votre maison même. L'intérêt de 
la communauté de Saint-Flour est très-considérable, et encore 
la satisfaction de Monseigneur de ce lieu-là, qui est un des bons 
et dignes prélats qui soient sur la terre. Il désire avec une pas- 
sion extraordinaire que l'élection qui est faite en ce monastère» 
dont il est fondateur et vrai père, ne soit point défaite; et, en 
vérité, ce me sera une rude et sensible mortification si ce digne 
prélat est désobligé par nous, où il doit trouver toute sorte 
de soumission et reconnaissance pour les obligations que tout 
l'Institut lui a. 

Regardez, mes très-chères filles, si vous voulez, l'on vous 
pourra donner de Bourg ma Sœur Aiméc-Bénigne [Grossy], ou 



440 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

quelqueaulre que vous jugerez vous être propre; enfinje décharge 
ma conscience de cela entre vos mains. Si vous pouvez, quoique 
avec incommodité et grande mortification, lâcher ma chère Sœur 
F.-Augustine, vous êtes obligée de le faire, espérant que Notre- 
Seigneur bénira votre démission à sa volontée signifiée : s'il 
vous est impossible, nous ne voulons pas vous violenter. Le bon 
M. Guibot va trouver Mgr de Genèee qui est hors de cette ville : 
je lui écris un mot avec entière affection et sincérité de part et 
d'autre, afin que considérant tout, il ordonne de vous, ma 
chère Sœur F.-Augustine, comme Père et Supérieur. Je crois 
pourtant très-assurément que ce sera sans vouloir vous con- 
traindre ni violenter par commandement absolu. Et je me confie 
à votre affection, mes chères filles, à vouloir suivre les lois de 
votre saint Fondateur, que vous ferez, pour les conserver, même 
au delà de votre pouvoir : je vous en conjure de tout mon cœur, 
et prie Notre-Seigneur vous éclairer de son divin Esprit, afin 
que sa sainte volonté soit faite, et demeure d'une affection tou- 
jours invariable, votre, etc. 

Ma chère Sœur F.-Augustine, si vous vous résolvez d'aller à 
Saint-FJour, allez-vous-en avec M. le confesseur de nos Sœurs. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCXCVI 

A LA SOEUR MARIE-MARGUERITE DUBUYSSON 

ASS1STANTE-COMMISB A MOUL1XS 

Peine qu'éprouve la Sainte de son élection à Moulins; impossibilité de l'accepter. 

vive -j- JÉSUS.' 

Ma très-chère fille, 

Notre Sœur la Supérieure de Lyon m'ayant mandé qu'elle 
n'avait pas encore reçu nos réponses pour vous, que nous lui 
envoyâmes néanmoins fort promptement par le messager de 



[Annecy], 17 juin 1641. 



ANNÉE 1641. 441 

Chambéry, ne trouvant pas d'autre commodité pour Lyon, je 
fais encore ce mot, bien que je croie que vous aurez maintenant 
nos lettres. Je ne vous saurais dire combien je suis mortifiée 
de l'inutile élection que votre communauté a faite de ma ché- 
tive personne, à cause de l'embarras que cela pourra apporter 
chez vous, qui deviez bien toutes penser que si je ne m'étais pu 
résoudre à me recharger de la conduite de cette famille, qui 
est peut-être l'une des plus douces de l'Institut, et si l'on avait 
refusé que je fisse un voyage de deux ou trois mois chez vous, 
l'on ne me donnerait pas l'obéissance d'y aller faire un triennal, 
chose pour laquelle je n'ai ni force ni esprit. 

Je ne puis rien ajouter à nos précédentes lettres : je répète 
seulement que je suis très-affeclionnée au bien et à la consola- 
tion de toute votre maison; mais je suis entre les mains de 
l'obéissance, et ferai de grand cœur tout ce que Monseigneur 
me commandera pour votre service, assurée que je suis qu'il 
n'a garde de m'envoyer faire un triennal. 

Je salue avec toute sorte d'affection et de respect notre chère 
madame [de Montmorency]. Il me tarde fort d'avoir de ses nou- 
velles; je pense que bientôt nous en aurons. Je salue aussi très- 
chèrement ma bonne Sœur la déposée. Soyez très-unie avec 
elle, ma chère fille, et n'agissez que par elle; cela est requis 
pour le bien de votre communauté, que je salue de tout mon 
cœur, et me recommande aux prières de toutes. Dieu vous 
comble de ses bénédictions. Je suis d'affection sincère, 
votre, etc. 



Conforme aune copie de l'original gardé à la Visitation de Kcvers. 



442 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCXCVII 



AUX SOEURS DE LA VISITATION DE MOULINS 

Même sujet. — Dieu a fait un grand don à la Visitation en la personne de madame 



[Annecy], 18 juin 1641. 



de Montmorency 

VIVE •{• JÉSUS ! 

Mes très-chèrés filles, 
Je viens tout maintenant de recevoir votre lettre commune ', 
par laquelle vous me donnez avis du pauvre choix que vous 
avez fait de m'avoir élue. Je ne puis m'empêcher, mes chères 
filles, d'être obligée à votre affection pour moi; mais je vous 
dis sincèrement que je ne puis ni ne dois, en façon du monde, 
aller faire un triennal chez vous. Vous aurez maintenant appris 
comme ayant représenté à nos Supérieurs la grande surcharge 
où je me trouvais en la conduite de cette maison, qui est toute 
douce et de bonlé, à cause de la continuelle occupation où je 
suis de correspondre à nos chères maisons, Mgr de Genève 
conclut si absolument que je ne serais point réélue, que, bien 
que je m'en fusse mise en indifférence, jamais nos Sœurs n'en 
ont pu obtenir de lui la liberté ; et si bien je vous assure qu'elles 
y ont employé le vert et le sec. Pensez donc, mes chères filles, 
si jamais ce bon seigneur permettrait que j'allasse conduire 
votre maison; aussi ferais-je conscience de l'entreprendre en 
l'âge de soixante et dix ans où je suis, et surchargée d'affaires. 
Que si la divine Providence permet que vous puissiez obtenir 
de Monseigneur qu'il me commande d'aller pour quelques mois 
chez vous, j'ai déjà mandé diverses fois, mes très-chères filles, 
que non-seulement je n'y apporterai point de résistance, mais 
que de très-grand cœur je tâcherai de correspondre à vos désirs 

1 Cette lettre commune, demeurée si longtemps en route, avait été écrite 
le 19 mai : elle annonçait à la Sainte son élection au monastère de Moulins, 
et le désir que témoignait madame de Montmorency d'entrer prochainement 
au noviciat. 




ANNÉE 1641. 443 

et affections. C'est tout ce que je puis faire en la condition 
d'obéissance où je suis. Oh! quelle incomparable consolation 
pour moi si Dieu veut que je voie notre très-chère madame, ains 
notre uniquement digne d'être aimée et chérie Sœur Marie-Hen- 
riette ' ! Vrai Dieu ! mes chères filles, que son exemple vous doit 
profiter! Vraiment nous ne saurions assez remercier notre bon 
Dieu d'avoir rangé en l'Institut cette grande et chère âme. Dieu 
nous donne la grâce de lui faire trou ver en nous ce qu'elle y prétend. 
Voilà, mes chères Sœurs, ce que la présente commodité me 
permet de vous dire et que je suis, votre, etc. 

Conforme à «ne copie de l'original gardé à la Visitalion do Nevers. 



LETTRE MDCCXCVIII 

A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

a MOULINS 

Joie de la Sainte en apprenant que la duchesse est entrée au noviciat de Moulins. 

vive f jésus! 

[Annecy], 19 juin [1641]. 

Ma très-honorée et très-chère Madame, et, par la divine 
grace, notre vraie et uniquement bien-a1mée soeur, 

Je bénis et remercie la souveraine Providence de notre bon 
Dieu d'avoir fait éclater en vous si hautement les effets et pou- 
voir de son divin amour, pour sa très-grande gloire en vous et 
pour l'honneur et le bonheur de notre petite Congrégation. 
ma très-chère Sœur et bien-aimée de Dieu! que vous avez 
rempli mon âme d'une grande consolation! Je viens pourtant 
de recevoir tout maintenant votre lettre, qui a demeuré long- 

1 En devenant l'humble postulante de la Visitation, la duchesse de Mont- 
morency avait voulu, non-seulement abdiquer ses litres do noblesse, mais 
encore changer son nom de baptême contre celui qu'elle devait recevoir 
avec le voile sacré. Nommée Marie-Félice , du nom de Marie de Médicis et 
de Félix Peretti (Sixte-Quint), son oncle maternel, elle désira, dès son entrée 
au noviciat, n'être plus appelée que Sœur M. -Henriette. 



ma' 



444 LETTRES DE SAINTE CHANTAI, 

temps par le chemin. Pour ne perdre l'occasion de ce porteur 
qui va droit à Lyon, je fais promptement ce billet pour vous 
dire que je ne crois en aucune manière avoir des forces et de la 
capacité pour me charger de la supériorité d'un monastère quel 
qu'il soit; c'est eu partie ce qui m'a fait obtenir de Mgr de 
Genève et de nos Sœurs, quoique bien malgré elles, que je 
n'ai pas été réélue ici; mais assurez-vous, ma très-honorée 
Sœur, que si Mgr de Genève me commande d'aller à vous, 
jamais, ce me semble, je ne ferai une obéissance do meilleur 
cœur, ni plus allègrement, et je prie Dieu que si c'est son dessein, 
Il veuille lui inspirer de me laisser aller. Oh ! quelle consolation 
et bonheur ce me serait de voiler une âme si disposée à faire 
revivre le vrai esprit de notre Bienheureux Père I Notre bon Dieu 
parachève ce qu'il a commencé en vous d'une manière si élevée 
et excellente! Je suis de cœur, votre pauvre, très-humble et 
indigne servante en Noire-Seigneur, toute vôtre. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visilalion de Nevers. 



I 



Annecy, 19 juin 1641. 



LETTRE MDCCXCIX 

A LA SOEUR MARIE-FRANÇOISE DE CORBEAU 

ASSISTANTE ET MAITRESSE DES NOVICES, A TUIUN 

Exhortation au parfait abandon à Dieu et à l'ouverture de cœur envers la Supérieure. 

vive -f- JESUS ! 

Ma très-chère fille, 

Je vois, ce me semble, votre cœur et tous ses sentiments, 
il me fait grande compassion ; mais il se faut de plus en plus 
affermir en Dieu, lui abandonnant sans réserve tout ce que vous 
êtes, pour en faire à son bon plaisir; que s'il vous veut employer 
au service et conduite de cette maison-là, assurez-vous que si 
vous êtes humble et confiante, Il gouvernera par vous et apla- 
nira votre chemin; que s'il vous y laisse des épines, ce sera 







ANNÉE 1641. 445 

afin qu'au milieu d'elles vous y cueilliez des roses de charité. 
Mais, pour ce coup, je crois que vous n'avez rien à craindre, 
ainsi qu'il me semble. Vous en voyez mes pensées dans celle 
que j'écris à nos Sœurs, et plus amplement encore à ma très- 
chère Sœur la Supérieure, qui véritablement est bien ma très- 
chère fille ; et je suis consolée de voir le grand amour que vous 
lui portez. Traitez avec grande confiance et ouverture de cœur 
avec elle ; plus vous le ferez, plus vous avancerez, et surtout de 
vous en tenir à ses conseils, et vous rendre entièrement fidèle à 
nos observances. C'est le bonheur que je vous souhaite, ma 
très-chère fille, et qui vous rendra toute jointe à notre bon Dieu, 
que je supplie vous combler de son saint amour. Recommandez- 
moi souvent à sa miséricorde, qui suis de cœur toute vôtre. 

Conforme aune copie de l'original gaulé à la Visitation (le Home. 



1 



LETTRE MDCCC 

A LA MÈRE LOUISE-EUGÉNIE DE FOXTAINE 

SUl'ÉniElBE AU PHEMI1CR HONASTBRB DU PARIS ' 

Encouragement à porter avec confiance le fardeau de la supériorité. — La force et 
la bénédiction divines se trouveront dans l'union avec les Sœurs déposées. — Con- 
solation de sa\oir que Mgr de Bourges est inhumé dans l'église du premier mo- 
nastère de Paris. — Reconnaissance des soins donnés à madame de Toulonjon. 

vive -[- JÉSUS ! 

[Annecy], 22 juin [1641]. 

Ma tiiès-chèke fille, 
Notre bon Dieu ne se peut tromper en ses clioix ; Il sait ce 
qu'il a mis en vous, et les aides qu'il vous veut donner pour 
exercer dignement et à sagfoire la charge qu'il vous a imposée. 
Faut seulement que vous persévériez en celte humilité et con- 
fiance parfaite en sa Bonté, et que vous teniez votre esprit en 
sainte joie et courage au-dessus de toutes choses et de vous- 

1 La Mère de Fontaine, une des gloires de l'Ordre de la Visitation, était 
issue de parents calvinistes honorés de la confiance de Henri IV. Grâce au 
zèle du Révérend Père Jérôme Lallemant, Jésuite, elle abjura l'erreur, à 



446 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

même, et que, comme vous dites, ma très-chère fille, il n'y ait 
entre vous, votre unique et très-chère Sœur H. A. [Lhuillier] 
et A. M. [Bollajn] qu'un seul jugement et volonté, et vous expé- 
rimenterez que la force et la bénédiction [sont] en l'union par- 
faite qui se fait pour Dieu. 

Hélas ! que les maladies de ma très-aimée et vraie fille me 

peine âgée de quatorze ans. Les luttes intimes qui préparèrent sa conver- 
sion, l'étude approfondie qu'elle dut faire pour dissiper les préjugés de son 
esprit, les sacrifices acceptés pour être fidèle aux maximes évangéliques, 
avaient mûri son jugement, trempé son caractère, et fait germer en son 
âme une forte vocation de vierge et d'apôtre. Entrée au premier monastère 
de Paris (1628), « elle prouva bientôt, disent les anciens Mémoires, que son 
cœur était comme un autel qui conservait toujours le feu sacré; elle en 
devint l'heureuse victime, et en fit passer quelques étincelles dans un grand 
nombre d'âmes qu'elle gagna à Jésus-Christ » . 

Le premier labeur offert à son zèle fut la réforme de l'abbaye de la Per- 
rine, au diocèse du Mans. Après y avoir rétabli l'observance monastique, 
elle rentra dans sa communauté et bientôt dut accepter la direction d'un 
noviciat nombreux et florissant. De ses vingt-cinq disciples, douze, élues 
Supérieures dans l'Institut, y maintinrent la pureté de l'esprit et des 
vertus de saint François de Sales, pendant que d'autres se sanctifiaient 
au premier monastère dans une vie de pénitence et de prière. On remarquait 
entre toutes la princesse Hamilton, connue sous le nom de Sœur Paule- 
Marie, dont l'unique ambition semblait être de s'effacer autant qu'elle avait 
brillé dans les cours d'Ecosse et d'Angleterre. — La sagesse de la Mère de 
Fontaine qui s'éclairait dans une constante et intime union avec Dieu, la 
puissante charité qui faisait jaillir de son cœur un admirable mélange de 
douceur et de force, de prudence et de simplicité, de fermeté et d'indul- 
gence, l'inflexible et loyale franchise de sa conduite qui l'élevait au-dessus 
de toute considération personnelle quand il s'agissait d'accomplir un devoir, 
lui méritèrent la confiance de la communauté, qui l'élut Supérieure en 1641. 
Les plus illustres dames de la cour, Anne d'Autriche, de grands prélats 
recouraient à ses conseils. M. Olier, le Père Nouet et plusieurs autres 
célèbres Jésuites lui vouèrent une profonde estime. « Saint Vincent de Paul, 
qui l'avait vue agir en certaines occasions difficiles, allait jusqu'à dire qu'un 
ange n'aurait pu s'y comporter avec plus de vertu. — En 1649, après avoir 
présidé à la fondation de Compiègne, la Mère de Fontaine eut à s'occuper 
de celle de Chaillot. Trois ans plus tard, menacés par les troubles de la 
Fronde, les monastères de Meaux, Saint-Denis , Chaillot et Dammartiu lui 



Pr« 



ANNÉE 1641. 447 

sont sensibles; car si Dieu retirait ce trésor de notre Institut, ce 
serait une perte inestimable pour toutes ses maisons et surtout 
pour la vôtre ; mais je veux espérer que sa douce Providence 
la conservera encore. Je vous prie, ma très-chère fille, que j'en 
sache des nouvelles. Je sais que rien ne lui manquera; après 
cela Dieu fera sa volonté et nous l'adorerons et aimerons en 

demandèrent un refuge. Elle les accueillit avec un amour tendrement géné- 
reux, obtint des miracles de préservation en faveur des quatre communautés 
réunies, et la multiplication des choses nécessaires à leur existence. Son 
industrieuse charité ne connaissait point de bornes. A l'exemple du Sauveur, 
« elle faisait du bien à tous » , et semblait être partout l'instrument de 
la divine miséricorde. Les pauvres monastères de la Visitation curent la 
plus large part à ses libéralités et à son dévouement. 

En 1664, une difficile mission fut confiée à ce cœur apostolique. Louis XIV 
et Mgr Hardouin de Péréfixe, archevêque de Taris, justement alarmés de 
voir le jansénisme « retranché à Port-Royal comme dans sa forteresse » , 
lui ordonnèrent de s'y rendre pour essayer de soumettre les Reli- 
gieuses à l'autorité de la sainte Eglise romaine. L'erreur s'étant enracinée 
dans les intelligences à l'aide de tous les subterfuges qu'imaginaient les 
chefs du parti, la victoire devenait difficile. Plusieurs obstinées refusant 
de signer le Formulaire, durent quitter l'abbaye; cependant, bon nombre 
d'âmes dociles réjouirent la Mère de Fontaine, qui, après quinze mois de 
rudes labeurs, les laissa résolues de mourir plutôt que d'abandonner les 
croyances catholiques. Malgré les instances du Roi, elle refusa constamment 
le titre d'abbesse et se hâta de rentrer sous les humbles lois de son Institut. 

D'autres conversions remarquables, dues à la sagesse de cette digne Supé- 
rieure, firent proclamer bien haut qu'elle avait hérité de sainte J. F. de 
Chantai le secret de l'intuition des âmes et le zèle à les diriger : zèle uni- 
versel qui s'étendait à toutes sans exception; zèle sage qui n'exigeait pas les 
mêmes vertus de renoncement et de sacrifice, mais qui, proposant la per- 
fection à acquérir, y conduisait par des roules proportionnées à l'attrait, 
aux forces de chacune ; zèle tendre et généreux qui, loin de s'indigner, por- 
tait compassion à la faiblesse et sacrifiait volontiers ses satisfactions person- 
nelles au bien , à la tranquillité, à la consolation d'autrui; zèle actif et 
patient qui attendait, pressait, punissait, consolait à propos, sans se laisser 
dominer ni par le respect humain ou une coupable timidité, ni rebuter par les 
fatigues, ni décourager par l'insuccès d'un travail assidu; zèle parfaitement 
désintéressé, dont Dieu seul était l'inspirateur, le mobile et la fin. 

Bien loin de se glorifier des hommages unanimes qu'on rendait à ses 






il 



448 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

tout événement, moyennant sa sainte grâce. — Je suis consolée 
que Mgr de Bourges soit [inhumé] en votre église. Hélas! que 
Dieu l'a aimé et qu'il est heureux d'avoir fait une fin si sainte! 
Ce m'a été une grande douceur dans la tendre douleur de cette 
séparation, et je bénis Dieu de l'avoir mis en lieu d'assurance. 
A la vérité , j'eusse été fort consolée que Mgr de Saint-Flour 
eût été satisfait en son désir, s'il se fût pu bonnement; mais en 
tout, je dois préférer, comme je fais, nos chères maisons. Cette 
dame est maintenant à Paris. Peut-être aura-t-elle satisfaction 
de loger en votre enclos du dehors ! Je désire bien que vous lui 
témoigniez toute affection, et je vous en supplie, ma très-chère 
fille. C'est une âme bien faite et qui sera un jour des nôtres, en 
ayant un grand désir. — Je vous remercie de la charitable 
faveur que vous avez faite à ma fille. La pauvre femme a été 
sensiblement touchée du départ de notre bon prélat. — Dieu 
vous fasse toujours croître en son saint amour, ma très-chère 
fille, et toutes nos chères Sœurs que je salue avec vous, et me 
recommande à leurs prières. Je m'offre derechef tout à vous 
pour être sans réserve toute vôtre de cœur. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Mans. 

vertus et à son mérite, « la sainte Supérieure en prenait occasion (disent les 
contemporaines) de s'abîmer dans le centre de son néant, car elle était de 
ces âmes dont parle Isaïe, lesquelles ne voyant plus que Dieu, lui réfèrent 
tout l'honneur qu'elles reçoivent des créatures, persuadées que la grâce a 
pu seule opérer les œuvres qui leur attirent des applaudissements n . 

Les croix, les contradictions de toutes sortes ne manquèrent pas cepen- 
dant à cette fidèle servante du Seigneur; mais les flots de la tribulation, loin 
de submerger sa grande âme, ne servirent qu'à l'élever toujours davantage 
dans les régions de la foi et de l'espérance : son amour triompha de tout. 
Le 29 septembre 1694, après une carrière de quatre-vingt-six ans, dont trente- 
trois furent consacrés au gouvernement du premier monastère de Paris, la 
Vénérable Mère de Fontaine s'endormit dans le Seigneur. Elle emporta les 
regrets de tout l'Ordre de la Visitation, dans lequel, selon la parole d'un 
grand évêque, sa mémoire mérite d'être éternelle. (Vie de la Vénérable 
Mère Louise-Eugénie de Fontaine.) 



ANNÉE 1641. 449 

LETTRE MDCCCI 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Nul ne peut porter joyeusement la croix sans amour. — Difficultés de la direction 
d'une maison de Repenties; ne l'accepter qu'après de sérieuses réflexions. 

vive -j- JÉSUS ! 

[Annecy], 1641. 

Voilà un grand sujet de bénir Dieu que son divin Esprit ait 
présidé à l'élection. Ma très-chère et toujours plus aimée fille , 
hélas! qu'il est bien vrai, nous sommes au temps où chacun 
voudrait se secouer de son fardeau. Cela provient, comme je 
pense, que nous n'avons pas des cœurs ardents en l'amour de 
Dieu , personne ne pouvant porter volontiers et allègrement la 
croix qu'il n'ait bien de l'amour. 

Véritablement, ma fille, la persévérance de ces Messieurs 
pour vous vouloir établir à N. est digne d'être considérée; et si 
la ville est bonne, et que vous ayez des filles capables pour 
fonder, et que vous ayez suffisamment pour fournir aux frais 
d'une fondation , je ne vois rien qui vous puisse empêcher de 
faire celte maison-là. — Quant à l'instance que l'on vous fait 
pour envoyer des Sœurs conduire cette maison de filles repen- 
ties, c'est une chose de très-grande conséquence, et une entre- 
prise de si grand poids qu'il la faut considérer mille fois devant 
Dieu. Premièrement, ma très-chère fille, il faut que les Sœurs 
que vous enverrez là soient des âmes si solidement fondées en 
la vertu qu'elles soient capables de tout, et faites à l'épreuve 
pour ne s'étonner de rien; car il ne faudra pas penser d'y 
envoyer des Sœurs peu duiles [formées] à la vertu. Je vous 
assure que si j'avais à faire choix de Sœurs pour quatre fonda- 
tions, je ne voudrais pas y apporter plus de précaution et de 
considération , que pour une seule de ces maisons repenties; 
nous savons [ce] qu'en vaut l'aune. Nos Sœurs de Paris , qui est 
un monastère autant fourni de bons sujets que guère que je 

MB. 29 






450 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

sache en l'Ordre, s'est encore trouvé quelquefois un peu chargé 
de fournir ses Sœurs aux filles de Sainte-Magdelaine , quand 
on les change ; car on ne leur laisse pas perpétuellement les 
mêmes. Il est vrai que ces œuvres-là sont extrêmement à la gloire 
de Dieu, et c'était l'intention et le sentiment de notre Bien- 
heureux Père que nous ne devions rien mépriser. La très- 
sainte et sacrée Vierge ne dédaigna jamais la conversation de la 
pécheresse, la grande sainte Magdelaine convertie; et partant, 
ayant des filles aussi solidement fondées en la vertu qu'il est 
requis , vous pouvez donner ce secours à ces deux maisons, 
puisqu'elles le désirent et que l'on vous en sollicite. Enfin, ma 
fille, consultez bien cela avec Notre-Seigneur. Que nos Sœurs 
aillent au nom de Dieu travailler pour les âmes; si c'est sa 
volonté d'être glorifié par elles en ce lieu-là, Il les bénira en 
leur labeur. Voilà, ma toute chère fille, toute la détermination 
que je vous en puis donner. Dieu conduise le tout à sa gloire! 
Votre, etc. 



LETTRE MDCCCII 

A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

A MOULIXS 

Mgr de Genève ne conscnlira au voyage de la Sainte à Moulins que sur la demande 

de l'évéque d'Autun. 

vive ■$■ jésus! 

[Annecy], 24 juin 1641. 

Ma très-honorée madame et très-chère soeur, 

Vous verrez ce que Mgr de Genève écrit, je crois qu'il vous 
contentera; au moins celui [le messager] que nous lui ren- 
voyâmes hier m'écrivit ce que vous verrez dans la ci-jointe. 
Comme c'est un prélat fort circonspect et exact à l'observance 
du sacré Concile de Trente, il veut que l'obédience qu'il me 
donnera soit fondée sur la réquisition de Mgr d'Autun j et 






:*'•' 






ANNÉE 1641. 451 

dès que je vis qu'il n'y avait point de ses lettres, je me doutai 
bien qu'il faudrait retourner là; comme à la vérité, il a 
raison, 

ma très-chère Madame et très-honorée Sœur! puisque vos 
prières ont eu tant de pouvoir envers la divine Bonté que de 
vaincre les résolutions de nos Supérieurs, obtenez-moi sa grâce, 
afin que par elle et sa divine conduite ce voyage soit à sa gloire, 
à votre contentement et utilité de nos bonnes Sœurs; car en 
vérité, je ne vois rien en moi pour satisfaire à votre attente- 
mais je me confie en Celui qui m'appelle et en la grâce qu'il a 
mise en vous. Je me tiendrai prête cependant; et nonobstant la 
faiblesse de corps et d'esprit que l'âge m'apporte , j'irai, Dieu 
m'aidant, avec un bon courage et grande consolation de vous 
voir, ma très-honorée Sœur, et vous témoigner combien je 
m'estime heureuse de vous rendre celte obéissance. Je prie 
Dieu de vous combler de son saint amour. Je suis en tout res- 
pect, Madame, votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de X'cvers. 



LETTRE MDCCCIII 

A LA SOEUR MARIE-MARGUEKITE DUBUYSSON 

.1SS1STH.VT1! COMMISE, A MOULINS 

Eviter les réflexions inutiles sur soi-même. — Comment faire la correction. 



vive -I- jésus! 



[Annecy, 1641. 



Je suis marrie, ma très-chère fille, de vous voir varier dans 
l'entière soumission où Dieu vous appelle : vous faites trop de 
réflexions et de discours ; je vous prie, cessez, afin que, de toutes 
vos forces, avec plus de liberté, vous travailliez pour acquérir 
le dessus de vos inclinations; car la seule raison vous doit 
servir de guide et la charité. 

29. 



452 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Si vous n'avez pas la compassion naturelle, n'importe; ayez 
la raisonnable et charitable, car il faut excéder du côté de la 
douceur, plutôt que de celui de la rigueur, quoique aussi il ne 
faille pas être molle à corriger lorsque la charité le requiert. 
Rendez-vous suave, de facile accès et ouverte, afin que les filles 
aient une juste confiance d'aller à vous : ne leur soyez point 
sèche ni rabrouante, mais douce, respectueuse et cordiale. Et 
quand la charité et leur utilité requerront que vous fassiez 
quelques corrections, que ce soit avec un esprit reposé et cor- 
dial : enfin ce sont vos Sœurs, vos compagnes et les épouses de 
Jésus; il les faut traiter avec amour et honneur. Notre-Seigneur 
vous conduira, si vous regardez à Lui. Je suis toute vôtre, ma 
très-chère fille. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE MDCCCIV 

A LA MÈRE MAB1E-AIMÉE DE RABUTIN 

SUPKBIKUIE A THO.VON 

Encouragements pour l'exercice de sa charge. - Il faut travailler à la perfection 
des âmes avec calme et patience. 



VIVE \ JÉSUS ! 



[Annecy], 26 juin 1641. 



Ma très-chère fille, 

Je bénis Dieu qui vous donne le courage de porter de bon 
cœur le fardeau , nonobstant les répugnances que votre nature 
y sent. L'on voit toujours mieux que Notre-Seigneur vous a des- 
tinée pour le bien et bonheur de celle maison-là. 

Je veux bien décharger ma Sœur M.-Françoise du noviciat et 
du soin de votre personne, et s'il en est besoin nous lui en 
écrirons; mais pourtant je ne me saurais entièrement fier en 
vous pour le regard de voire santé; car si celle bonne Sœur est 



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ANNEE 1641, 453 

insupportable en son trop de soin, vous êtes aussi trop forle en 
votre propre jugement et rigidité sur vous-même, vous faisant 
toujours croire que vous n'avez pas besoin de ce que les autres 
jugent être nécessaire. Si l'on décharge ma Sœur M. -Françoise, 
je prierai ma Sœur l'assistante de pensera vous. Or sus, ma 
très-chère fille, tâchez de vous tenir joyeuse et contente, puis- 
que Dieu vous veut au lieu où vous êtes pour y accroître sa 
gloire. Faites bien ce que je vous ai déjà dit autrefois : travaillez 
autour des âmes doucement par œuvres, paroles et bons exem- 
ples, sans vous trop peiner de celles qui ne profitent pas, car 
vous ne sauriez qu'y faire. Notre bon Dieu y a plus d'intérêt 
que vous; sa douce Bonté leur touchera le cœur quand il lui 
plaira. Prenez toujours bien garde à ne pas ajouter croyance 
à ce que les Sœurs disent les unes des autres; car bien souvent 
l'on se peut tromper. Voyez-vous, ma très-chère fille, je vous 
conseille et vous prie de ne vous pas tant peiner autour de ces 
filles qui se rendent rétives à votre conduite; dites-leur tou- 
jours, mais doucement, sans vous écrier, ce que vous jugerez 
pour leur bien ; si elles le font, vous en bénirez Dieu, sinon vous 
en demeurerez en paix et prierez pour elles, vous tournant aux 
autres sans vous fâcher ni vouloir le gagner sur elles. Dieu qui 
est le Maître agit ainsi sur nous, lui qui a tout pouvoir de faire 
ce qu'il lui plaît. N'écoutez guère ces filles que vous verrez 
n'agir par la pure charité, et inculquez à toutes le retranche- 
ment de tout rapport et le peu parler, sinon quand la charité 
ou nécessité le requiert. 

Je vois, ma toute chère fille, que votre âme est toujours par- 
fois angoissée quand les grâces lui manquent, ou qu'elle fait 
quelque manquement contraire à la rigueur avec laquelle vous 
voulez qu'elle chemine dans une pureté qui ne se trouve pas en 
cette vie. Je vois que vos manquements ne sont de nulle consi- 
dération ; je pense toujours que votre mieux est de ne vous point 
regarder, et tenir votre âme un peu au large dans une sainte 






454 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

confiance et joie, et éviter ces pressures tant que vous pourrez. 
J'attendrai vos articles pour y répondre. Dieu me veuille donner 
pour cela ce qui sera de sa sainte volonté! Priez pour moi, qui 
suis si intimement vôtre. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCCV 

A MONSIEUR CHAUDON 

PÈRE SPIRITUEL DU MONASTÈRE DE LA VISITATION DE DIJON 

Sainte mort de Mgr de Bourges. — Affaires concernant les communautés de Beaune 

et de Semur. 



vive f jésus! 



Monsieur, 



Annecy, 26 juin 1641. 



Dieu nous rende pour jamais si amoureux de sa divine volonté, 
qu'elle nous tienne lieu de toutes les consolations possibles es 
plus fâcheux et douloureux événements de cette vie I Celui du 
décès de notre bon et vertueux Mgr de Bourges mon très-honoré 
frère, m'a été bien sensible; mais je vous confesse, Monsieur, 
que Dieu a adouci ce coup par tant de miséricordes et de grâces 
faites au cher défunt, qu'au milieu des ressentiments naturels, 
j'ai une très-suave consolation à remercier cette souveraine 
Bonté d'avoir donné une si heureuse fin au pèlerinage de ce 
bon et cher défunt. Il me semble que je dois avoir plus de 
désir de le suivre que de regret de ce qu'il m'a devancée en 
notre patrie céleste, comme étant beaucoup meilleur que moi, 
qui vous remercie très-humblement, Monsieur, de l'oraison 
funèbre qu'il vous a plu nous envoyer, et des soins paternels 
avec lesquels vous continuez vos assistances à nos chères Sœurs 
vos filles. 

J'ai été parfaitement consolée du témoignage qu'il vous a plu 
me rendre du bon état spirituel auquel vous avez trouvé nos 










ANNÉE 1641. 455 

chères Sœurs de Semur, et vous assure, Monsieur, que sans 
qu'il soit besoin que d'autres m'en parlent, j'ajoute une entière 
créance au jugement que vous en faites. II est vrai que l'on 
avait voulu m'en donner quelque impression contraire ; mais 
comme j'avais vu cette famille en bon train, et que je connais- 
sais la sincère vertu de la chère Sœur M. -Delphine Mal tés te, je 
n'en pus recevoir ombrage. 

C'est vraiment faire une grande charité, Monsieur, que de 
retirer ma Sœur F. — Pour ma Sœur Parise, Votre Révérence lui 
a parlé en vrai père de la Visitation. Il est bien raisonnable que 
le monastère de Beaune, auquel elle appartient par droit de 
fondation, la retire ou lui donne pension; et croyez, Monsieur, 
qu'avec la divine miséricorde, je désire de tenir la balance 
juste. Et je serais bien marrie de surcharger un monastère pour 
en accommoder un autre; tous me sont très-chers en Noire-Sei- 
gneur. Comme l'on m'a représenté une grande nécessité à 
Semur, je me suis adressée à la maison de Dijon, à laquelle il 
appartient d'y pourvoir; mais ce n'est pas que je voulusse pres- 
crire ni ordonner ceci ou cela, il ne m'appartient pas : et c'est 
chose que je laisse à votre prudence, Monsieur, et à la charité 
de ma chère Sœur la Supérieure, et en demeure en repos avec 
grande consolation, vous suppliant, Monsieur, que nos chères 
Sœurs vos fdles ne soient pas seules à ressentir les effets de 
vos paternelles affections, que vous les étendiez jusqu'à moi, 
vous souvenant en vos saints sacrifices des besoins de celle qui 
se dira toute sa vie, Monsieur, votre, etc. 



Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitalion de Dijon. 









456 



LETTRES DE SAINTE CHANTAI. 






LETTRE MDCCCVI 

A MONSEIGNEUR J. J. DE NEUCHÈZE 

SOX NEVEU, ÉVÊQUE DE CHflLOX 

Se consoler de la mort de Mgr de Bourges par un humble acquiescement à la 

divine volonté. 



[Annecy], 27 juin 1641. 



VIVE f JÉSUS ! 

Monseigneur très-honoré et très-cher, 

J'ai reçu votre lettre sur le trépas de celui qui m'était plus pré- 
cieux que ma propre vie. Je pense aussi que vous aurez reçu celle 
que je vous écrivis sitôt que j'eus reçu la nouvelle de son départ 
de cette misérable vie. De vrai, les douleurs et ressentiments 
sont inévitables en telles occasions, et votre bon naturel ne 
pouvait que ressentir la juste affliction qu'il a reçue pour la 
privation de celui qui vous a toujours été vrai père; mais, mon 
très-cher seigneur, il nous faut accoiser par un humble acquies- 
cement à la très-adorable volonté divine, et nous réjouir avec 
action de grâces des miséricordes qu'elle a faites à cette chère 
âme , et de la gloire dont nous espérons qu'elle jouit. Monsei- 
gneur , que pourrions-nous désirer en cette vie, sinon un sem- 
blable trépas, après qu'avec la divine grâce nous aurons passé 
nos jours en l'accomplissement du bon plaisir de Dieu , chacun 
selon nos obligations. Oh! que les nôtres sont grandes, mon 
très-cher seigneur! c'est pourquoi je réclame le divin secours, 
afin qu'il nous guide et assiste incessamment. Priez pour moi 
aussi, qui suis de cœur, mon très-cher seigneur, votre très- 
humble, etc. 

Conforme aune copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon. 







m* 



W2 



ANNEE 1641. 



457 



LETTRE MDCCCVFI {Inédite) 

A LA RÉVÉRENDE MERE MARIE DE LA TRINITÉ 



PRIEl'RK DES CARMELITES, A TROYE 



Assurance de religieuse affection. — Demande de prières. — Eloge de madame 

de Montmorency. 

vive •{• jésus! 

[Annecy], 2" juin 1641, 

Ma toute très-chère et Révérende Mère, 

L'amour sacré de notre divin Maître consume nos cœurs de 
son feu sacré! Vous ne sauriez penser, ma bonne Mère, combien 
chèrement vous m'êtes précieuse en Notre-Seigneur, et la con- 
solation que je ressens de me voir en votre souvenir devant sa 
souveraine Majesté. Ma chère Mère, continuez-moi cette charité, 
j'en ai une grande nécessité, et me recommandez à vos chères 
filles, que je chéris comme mes bonnes Sœurs. Je suis à sep- 
tante ans, et partant j'avoisine le trépas. ma toute chère Mère! 
assistez-moi fort à ce que la divine miséricorde me reçoive en 
paix; je l'espère de son infinie Bonté, et du soin maternel que 
vous avez de ma pauvre âme. — Dieu m'a fait la grâce d'obtenir 
ma décharge de la conduite de ce monastère. L'on m'a élue en 
un autre, mais je ne puis plus accepter tel emploi. C'est notre 
maison de Moulins qui pourra m'avoir quelque peu de mois, 
poursuivant cela il y a fort longtemps. Madame de Montmorency 
s'y veut faire Religieuse : elle presse cela ; c'est une grande béné- 
diction à notre Ordre d'y avoir une àme si bien faite, car [je] 
n'ai rien connu dans ce siècle entre les séculiers de comparable 
aux saintes dispositions de cette dame. Dieu parachève en elle 

son œuvre! Je la recommande à vos prières mais je suis de 

cœur, ma toute chère Mère, votre, etc. 

C'est sans loisir que j'ai fait ce billet. 

Conforme à une copie de l'original gardé (liez les Révérendes Mères Carmélites 
de Troyes. 






! 



458 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCCVIII 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Remercîment d'un secours envoyé au monastère de Nancy. — A quelle condition 
on peut changer la destination d'un don fait pour l'autel. — Condescendance a 
permettre qu'une Sœur passe au rang de choriste. — Agir avec prudence et 
humilité quand il est nécessaire de changer les choses établies par une déposée. 
— Heureuse mort de Mgr de Bourges. 

vive -j- jrésus! 

[Annecy], 28 juin 1641. 

Votre lettre m'a consolée dans toutes ses parties. Je bénis 
Dieu de tout mon cœur, qui a donné tant de cordiales affections 
au vôtre pour le secours de nos pauvres maisons. Celle de Nancy 
éprouvera que véritablement Dieu a mis de la charité véritable 
dans les cœurs des Filles de la Visitation. 

Pour les vingt écus que vous voudriez distraire de l'aumône 
que cette bonne dame vous a faite pour l'autel, sachez, ma 
très-chère fille, de M. votre Père spirituel, si cela se peut; je 
crois qu'oui, pourvu que des ouvrages de la maison vous rem- 
placiez quelque ornement pour l'autel, environ de cette valeur. 

— Quant à cette pauvre fille qui tombe dans une si grande 
mélancolie qu'on ne sait à quoi la divertir, puisqu'elle est pro- 
fesse consolez-la et la mettez choriste , avec les observances 
toutefois que vous savez que la Constitution ordonne en tel cas. 

— Si véritablement cette autre Sœur , dont vous m'avez écrit , 
est touchée de Dieu , ce sera un grand sujet de louer sa divine 
Majesté ; sa persévérance au bien le fera voir. 

Je vous conjure, ma fille, quand vous serez contrainte de 
changer quelque chose de ce que ma chère Sœur N. a fait 
en son gouvernement, que ce soit avec tant de prudence, 
d'humilité et de modestie, que cela ne paraisse comme point; 
car enfin c'est une très-bonne Religieuse , Dieu a béni sa con- 
duite, elle a porté les premières peines de l'établissement : tout 







I -ttyri* 



m 



ANNEE 1641. 459 

cela est considérable. La confiance que votre bon cœur m'a 
donnée, fait que je lui dis tout simplement et sans réflexion 
ce qui me vient en vue pour son bien et la bonne odeur de sa 
maison. 

Je pense que si vous avez su que Dieu a retiré à soi Mgr de 
Bourges, mon frère unique, vous lui aurez fait la charité de prier 
pour le repos de son âme; sa fin a été très-heureuse. Priez 
notre bon Dieu qu'il m'en donne une semblable et son saint 
amour et crainte. Ce sont les vertus, avec la divine humilité et 
la sacrée simplicité, que je souhaite le plus à nos chères Sœurs. 
Vous savez bien, ma fille, que c'est de cœur que je vous chéris, 
et suis sans fin toute vôtre, etc. 



LETTRE MDCCCIX 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

Compassion pour sa communauté. — Il faudrait bien se garder de disperser les 
Religieuses chez leurs parents. — Ne transférer le monastère dans une autre 
ville qu'à toute extrémité. Secours charitables qu'on se dispose ù lui envoyer. 

vive \ jésus! 

Annecy, 28 juin 164]. 

Ma bonne chère fille, 

Je n'entreprends pas de vous dire comme je ressens au fond 
de mon âme les calamités de votre pays. Dieu le sait, et com- 
bien j'ai sujet de m'humilier devant sa Bonté, me voyant indigne 
qu'il exauce les prières que je lui fais à cette intention. Vous 
avez , me dites-vous , une grande appréhension de vous retirer 
séparées, comme font d'autres Religieuses, chez leurs parents; 
certes vous avez grande raison de l'appréhender, et il se faudrait 
bien garder de le faire. Il est vrai qu'il n'y a point de ville où 
vous fussiez mieux qu'à Paris pour les grandes charités qui s'y 
font; mais il y a tant d'autres raisons à dire là-dessus, que c'est 
un coup qu'il ne faut faire qu'à la fine extrémité. 






4G0 LETTRES DE SAINTE CHANIAL. 

Mais que me dites-vous, ma fille, du soin queNotre-Seigneur 
a de ses servantes et de la charité de nos chers monastères ! De 
tous côtés l'on m'écrit qu'on se dispose à vous donner du secours, 
moyennant lequel j'espère que vous serez un peu remise. 
Je vous supplie de m'envoyer une liste de toutes les maisons 
qui vous auront assistées, afin que je les en remercie, d'autant 
qu'elles m'ont plus consolée que je ne saurais dire; car je sais 
que plusieurs s'efforcent d'assister les pauvres monastères de ce 
qui leur fait besoin à elles-mêmes. Je salue toutes nos Sœurs 
et les supplie de se fondre devant Dieu d'une amoureuse 
reconnaissance; qu'elles prient beaucoup, et augmentent leur 
union avec leurs Sœurs qui leur sont si cordiales et si bonnes. 
Vôtre, etc. 






LETTRE AIDCCCX 

A LA MÈRE MARIE-MARGUERITE MICHEL 

SUPERIEURE A ERIBOUnG 

Affaires temporelles des monastères de Besançon et de Fribourg. — Qualités que 
doivent avoir les postulantes qui désirent être reçues au premier monastère 
d'Annecy. 

VIVE -f jésus! 

Annecy, 28 juin 1641. 

Ma bonne et très-chère fille, 
Voilà nos réponses à madame et à M. le marquis de Listenais. 
Je ne sais pourquoi, ma chère fille, l'on me fait recevoir des 
lettres de ces grands du monde que j'honore beaucoup, mais 
auxquels je ne sais pas correspondre, outre que, Mgr de Besan- 
con ayant ordonné à nos Sœurs de payer les pensions échues 
et celles qui écherront désormais de ma chère Sœur M. -Agnès 
[de Bauffremont], il n'y a point de doute que si elles ne les ont 
encore payées, elles les payeront le plus tôt qu'elles pourront. 
Les misères des temps ne permettent pas de faire tout ce que 




£^;V> 



^m 



ANNÉE 1641. 461 

l'on voudrait. Elles ont à Besançon une grande famille et ont 
prou peine à rouler. Et puis, ma chère fille, faut-il que les gens 
du monde soient imbus de nos petits différends? J'ai appris que 
maintenant l'on redemande de nouveau au monastère de Besan- 
con de quoi entretenir une fille pour le service de ma Sœur 
M.-Agnès. De vrai, ma fille, toutes ces nouvelles demandes 
ennuient l'esprit; est-il possible que cent écus ne suffisent pas 
pour l'entretien d'une Beligieuse? Je trouve que ce serait assez 
pour trois; outre qu'ayant fait vœu de pauvreté, et étant dans 
l'occasion de le pratiquer, il faut tâcher de le faire. Suivez en 
tout la frugalité religieuse, je vous prie. Pour l'amour de Dieu, 
ma très-chère fille, que l'on ne trouve plus ces nouvelles inven- 
tions, et que le monastère de Besançon satisfaisant à ce qui est 
porté par le contrat, de donner cent écus à ma Sœur M.-Agnès, 
l'on se contente. 

Vous ne me mandez point si vous avez accepté l'accord que 
Mgr de Besancon avait dressé, que la maison de Besançon don- 
nerait mille écus, à savoir deux cents pour la Sœur domestique 
et huit cents pour la Mère de Gruyères, sinon qu'elle voulût ou 
que vous voulussiez la renvoyer à Besançon, ce que je crois 
qu'elle aimerait le mieux. Je vous conjure, ma très-chère fille, 
faites en sorte que quand ma Sœur M.-Agnès écrira à messieurs 
ses parents, ce soit sans rien dire qui les puisse fâcher contre 
la maison de Besançon, que vous devez aimer comme la vôtre 
propre et lui procurer des amis. Et quand vous écrivez à Mgr de 
Besançon et à nos Sœurs, voire, à qui que ce soit, témoignez 
la générosité que Dieu a donnée à votre cœur; qu'il ne se fasse 
plus de tracasseries pour les choses temporelles. 

Je viens déparier à ce digne porteur, lequel vraiment est un 
fort brave homme. 11 m'a parlé de celte terre proclie de Genève, 
sur laquelle vous voudriez mettre les dots des novices que vous 
recevrez. Ma très-chère fille, si, comme il y a apparence, votre 
établissement se fait à Fribourg, vous serez bien aise d'avoir les 









462 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

dots. Que si l'établissement ne se fait pas, nous ne voulons point 
être engagées, et désirons que l'on nous apporte les dots, en 
nous amenant les filles. Il nous a aussi parlé pour la Sœur de 
M. Renaud, lequel mérite bien de trouver gratification, et vous 
la pourrez recevoir encore pour notre maison à même condition 
que les autres, pourvu qu'elle soit bien appelée à la Religion, et 
qu'elle ait courage pour entreprendre l'exacte observance. Et 
je vous conjure encore une bonne fois pour toutes , que vous 
preniez grandement garde aux filles que vous recevrez, qu'elles 
aient bonne vocation, et qu'étant en^ Religion il ne faille point, 
pour les y maintenir, leur donner des exemptions et libertés 
contraires à l'observance; car si elles venaient ici, ma très-chère 
fille, vous savez qu'il faut qu'on y marche exactement selon la 
Règle : si elles vous demeurent, vous en aurez la consolation. 
Au nom de Dieu, prenez soin qu'on les fonde bien en l'esprit 
de la vocation, au mépris du monde, à l'amour de la petitesse, 
en cette véritable sincérité et douce charité : et vous-même, ma 
très-chère tille, montrez-leur de plus en plus l'exemple de ces 
saintes vertus, et que chacun connaisse en toutes vos procédures 
[procédés], que vous êtes la vraie fille de notre Bienheureux 
Fondateur, qui était homme si droit, si humble et si véritable- 
ment charitable, 

Il me vient encore une crainte qu'il faut que je vous dise : 
c'est que M. N. m'a assuré qu'il y avait grand nombre de filles 
qui désiraient notre manière de vie. Quand nous avons eu donné 
place à une, céans, celle-là en a attiré quatre autres; à ces 
quatre en voilà une cinquième ajoutée, la sœur de M. Renaud. 
Je crains que les parents ne veuillent tous avoir recours ici pour 
en faire recevoir d'autres ; c'est pourquoi je vous dis par avance, 
qu'en ces deux maisons [d'Annecy] il nous est impossible d'en 
recevoir davantage; mais nous avons nos maisons de Rumilly, 
Thonon et Chambéry , toutes trois en Savoie , qui pourront bien 
encore assurer [la place à] quelqu'une, pourvu, comme j'ai dit, 




ANNÉE 1641. 163 

que ce soient des esprits bien faits, et qui ne prétendent autre chose 
que de vivre dans la très-sincère observance. Et vous supplie 
encore, ma très-chère fille, que les cinquante pisloles que vous 
prenez de chaque fille pour leur réception et habits soient bien 
ménagées, afin que si elles allaient en d'autres maisons tout cela 
ne fût pas perdu pour le monastère qui les recevrait. Et pour 
leurs dots, vous les devez loger et assurer selon l'avis et conseil 
de vos meilleurs amis et selon que vous le jugerez le mieux, ou 
pour le bien de votre maison si elle subsiste, ou pour le bien de 
celles où les filles pourraient être retirées, afin qu'il n'y ait point 
d'embrouillement ni de mécontentement. — Vous avez un grand 
sujet de bénir Dieu, ma très-chère fille, que sa Providence 
vous ait si heureusement déchargées de la maison de Mgr de 
Lausanne. 

J'écris encore à ma Sœur la Supérieure de Besançon pour 
les pensions de ma Sœur M. -Agnès; et me semble, ma chère 
fille, que si elles vous ont présenté chaque année de vous payer 
cette pension, selon la valeur où les espèces étaient à Besançon 
et que vous ne l'ayez pas voulu, selon justice et équité vous ne 
pouvez les demander maintenant que selon la valeur que les mon- 
naies sont présentement [dans celte ville]; car le monastère de 
Besançon n'est nullement obligé de vous donner celte somme 
selon la valeur des espèces à Fribourg. Je vous supplie, ma très- 
chère fille, de la plus tendre affection de mon cœur, que vous 
vous montriez généreuse en celle occasion, pour ajuster toutes 
choses selon la douceur de l'esprit de votre vocation; vous 
verrez, si vous le faites, que Dieu vous récompensera de plu- 
sieurs bénédictions. Je l'en supplie de tout mon cœur, et vous, 
ma très-chère fille, de croire que je suis d'une dilection inva- 
riablement sincère et cordiale, votre, etc. 

[P. S.] Je salue cordialement toutes nos bonnes Sœurs, et 
en particulier ma chère Sœur M. -Agnès et ma chère Sœur 
M. Désirée, avec les quatre prétendantes, que je supplie de Ira- 



464 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

vailler de tout leur cœur à se donner absolument à Notre-Sei- 

gneur, et à prendre l'esprit humble, doux et simple de la 

Visitation. Dieu les bénisse toutes I Je me recommande à leurs 

prières. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCCXI (Inédite) 
A jionsikuk" le marquis de pianesse 



Pieux souhaits. — Hemerciment. 






VIVE 



Annecy, 29 juin 1641. 



Monsieur, 

Ce porteur m'ayanl assuré que Votre Excellence était à Turin, 
je me suis infiniment réjouie, suppliant Notre-Seigneur que 
vous ne retourniez plus dans le péril de cette furieuse guerre 
du Piémont, ou qu'il plaise à son infinie Bonté vous servir 
toujours de muraille et de protection} c'est ma continuelle 
prière. 

Nous reçûmes depuis peu de jours la [cassette] dont voire lettre 
me faisait mention; je vous en remercie très-humblement, 
Monsieur; tout cela me sera cher pour le respect du cœur qui 
me l'a destiné, dont la mémoire m'est en vénération. Et derechef 
je vous en rends mille grâces, suppliant Notre-Seigneur faire 
redonder sur Votre Excellence les richesses de son amour, et 
sur madame la marquise et tout ce que vous chérissez, demeu- 
rant en tout respect de cœur, Monsieur, votre, etc. 

Couronne à une copie de l'original gardé à la Visitation de Pescia (Toscane). 







m'-Z'&j 



ANNÉE 1641. 



465 



LETTRE MDCCCXII (Inédite) 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION 

\os manquements sèment à nous faire acquérir la connaissance de nous-mème. . 

Porter courageusement le poids de la supériorité. 

vive f jésus! 

Annecy, 29 juin 1641. 

Ma très-chère fille, 

Vous prenez trop à cœur ces rencontres inévitables de cette 
vie, et puis votre esprit s'en fâche, et voilà la cause de vos 
ennuis et abattements. Ces choses servent de bon présage au 
commencement du service de Dieu : mais maintenant, ma fille, 
[elles] ne sont plus de saison; il s'en faut affranchir et bien 
vous [reprocher] ces manquements. Pensez-vous être impec- 
cable et les éviter tous, tandis que vous serez en cette vie? 
chose impossible ! et ne voyez-vous pas que Dieu ne les per- 
met que pour un plus grand bien? C'est la meilleure prédication 
que l'on puisse faire, et qui nous affermit plus en l'humilité, 
par la connaissance expérimentale et méfiance de nous-mème. 
Vous le voyez, puisque depuis cette échappée cette bonne Sœur 
a reconnu sa faute et fait mieux. Voyez-vous, ma fille, vous 
devez, ce me semble, ne pas laisser croupir cette chère Sœur 
dans ses imperfections; elle a le cœur bon, et je crois que, la 
redressant et lui faisant voir ses manquements, par zèle de son 
bien, qu'elle en profiterait et vous gagneriez son cœur, en 
sorte que vous lui pourriez dire tout ce que vous voudrez. 

Vraiment, penser à vous faire décharger ! j'ai peine à vous 
pardonner cela, toutefois je le fais; mais voyez-vous , ma toute 
très-chère fille, il faut être plus généreuse et ramer constamment, 
nonobstant toute difficulté, et de même de cette timidité natu- 
relle qui vous fait craindre les jugements de Dieu, pour des 
manquements où sa Bonté permet que vous tombiez pour sa 
gloire et votre bien, et qui ne sont au pis que quelque [légère 
vin. 30 



466 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



faute]. Il faut relever de tout cela votre chère âme dans une 
plus grande et parfaite confiance en Dieu ; mais je vous en prie, 
et de vous tenir au-dessus de ces petits abattements, ne faisant 
semblant de les voir, encore que vous les sentiez bien. Tenez- 
vous joyeuse en Notre-Seigneur. Je ne voudrais pas que vous 
fussiez quitte pour un triennal de la charge que vous avez. » 

Au reste, notre Sœur votre directrice m'écrit simplement 
[plusieurs lignes inintelligibles], sans me dire un mot d'elle ni 
de la maison : cela me fâche. Ne sauriez-vous lui persuader de 
me parler de son cœur, ou lui dire si elle voudrait que vous 
m'en parlassiez? 

Ma très-chère fille, vivez au-dessus de vous-même et tout en 
Dieu, que je supplie être votre consolation. Croyez que de plus 
en plus, si je peux plus, je suis toute vôtre, mais votre incompa- 
rable Mère. — Ne m'oubliez point devant Dieu, ni nos bonnes 
Sœurs que je salue avec vous. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Boulogne- »ul-Mer. 



LETTRE MDCCCXIII (Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-ANTOINETTE TESTE DE VOSERY 

SUPERIEURE AU DEUXIÈME MONASTERE D ANNECY 

Satisfaction que donne la Mère de Blonay. — On ne doit pas surcharger la 
communauté d'ouvrage. 

V1VK + JÉSUS ! 

[Annecy, 1641.] 

Je désire un peu des nouvelles de votre bon cœur, ma très- 
chère fille, et vous dire que tout va bien ici, grâce à notre bon 
Dieu. Notre chère Mère [de Blonay] a toujours quelque petite 
souffrance en son corps, mais elle ne laisse pas d'aller et de 
faire tout ce qu'il faut; elle a parlé à toute nos professes, dont 
elle a reçu grande satisfaction et nos Sœurs aussi. 

Certes, vous ferez bien, petit à petit, de décharger votre 




pi 



ANNÉE 1641. 467 

maison de fanl d'ouvrages. J'admire que ma pauvre Sœur ait 
attiré cela; c'est qu'elle est si bonne qu'elle donne confiance 
de lui demander, et puis elle n'ose refuser. Je ne savais rien 
du voile de M. Marcher, mais oui bien de la serge, et cela fut 
fait parce qu'il les confesse et dit souvent la sainte messe, et 
elles ne lui donnentpoint d'argent; mais certes il suffit bien pour 
plusieurs années. Il n'en faut rien témoigner aux unes ni aux 
autres, cela affligerait trop. Or sus, ma très-chère fille, tenez 
votre cœur tout en Dieu et plein de sainte joie et courage, et 
croyez que tout le mien chétif est tout vôtre en vraie sincérité. 

Conforme à l'original gardé aui Archives de la Visitation d'Annecy. 



[Annecy], 1 juillet [1641 J 



LETTRE MDCCCXIV 

A LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DE MARIGNY 

SUPÉRIEURE A MONTPELLIER. 

Election de Grasse. — Voyagea Moulins. — La question du Visiteur est entièrement 
abandonnée. — Pauvreté du monastère de Nancy. 

vive -f jssus! 

Ma très-chère fille, 
Je ne vous fait ce petit mot que pour vous saluer très-cordia- 
lement et vous assurer que nous avons reçu votre grande lettre, 
et celle par laquelle vous me parlez de madame de Montmorency, 
et du bon témoignage que vous me rendez de ma Sœur [F.-Em. 
de Vidonne de Nouvery] à présent supérieure de Grasse. Je fus 
un peu marrie qu'elle fût élue à Grasse, mais ma consolation 
est qu'elle va avec une Mère déposée qui, je crois, lui profitera; 
car elle est parfaitement humble et bonne : cela, avec ce qu'elle 
aura appris de votre bon cœur, lui aidera ta passer doucement. 
Je n'ai pas manqué de lui écrire tout ce qui m'a semblé lui être 
nécessaire pour son bien; elle m'a témoigné beaucoup de salis- 
faction de vous et de toutes nos bonnes Sœurs vos chères filles* 

30. 






468 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Je crois, ma chère fille, que nous ferons bientôt le voyage 
de Moulins ; nous en attendons des réponses ; mais non pour 
y être Supérieure, ains seulement y être environ deux mois. 
Pour le Visiteur, il y a environ dix-huit mois que l'on n'y pense 
plus , car je ne saurais permettre que l'on fasse aucune chose 
qui heurte tant soit peu l'autorité de Messeigneurs nos prélats. 
Nous n'avons pas encore eu le bonheur de voir en ces quartiers 
Mgr de Montpellier. 

Ma chère fille , je ne puis dire autre chose pour le présent, 
car c'est par l'occasion de l'équipage de notre chère Sœur Fran- 
çoise-Angélique [Garin]. — Vous ferez grande charité d'envoyer 
à nos chères Sœurs de Nancy ce que Notre-Seigneur vous a 
inspiré de leur envoyer; vous me consolez fort de vous voir 
affectionnée à assister les pauvres monastères. Dieu vous en 
saura bien récompenser; je l'en supplie de tout mon cœur. S'il 
y a encore quelque chose à répondre en votre grande lettre, 
nous le ferons à loisir, car je n'ai pas le temps de la revoir. Je 
suis d'une entière affection, ma très-chère fille , toute vôtre de 
cœur et d'incomparable dilection. 

Con r orme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCCXV 

A LA MÈRE BARBE-MAKIE BOUVART 

supérieure au naxs 
On désira que la Sainte fasse un vovage à Paris. — Maladie de Sœur M.-Anastase 
Pavillon. — Tenir main à ce que la visite canonique se fasse exactement. — i es 
difficultés notables qui pourraient survenir avec le Supérieur doivent être sou- 
mises au prélat. — Conseils de direction. 



Annecy, 9 juillet 1641. 



vive -J- jésus! 

Ma toute bonme et toute chère fille, 

Quand je vois de vos lettres, il me semble de voir votre cœur 

si bon et si désireux du vrai bien, que j'en suis tout à fait con- 



ANNKË 1641. 469 

solée. Je crois bien avec vous, ma très-chère fille, qu'il se perd 
prou de leltres par les chemins : je n'en reçois aucune des vôtres 
auxquellesje ne fasse fidèlement réponse; il est vrai que d'ordi- 
naire elles sont de fort vieille date quand je les reçois. Il faut 
subir cette petite mortification que l'éloignement des lieux nous 
cause, mais que la divine Providence ordonne; c'est pourquoi 
il la faut aimer. 

Je vous confesse, ma très-chère fille, que ce me serait une 
très-douce consolation s'il plaisait à Dieu que nous nous vis- 
sions, mais je n'y vois pas grand jour ni apparence; Dieu con- 
duise tout pour sa gloire ! L'on désire fort que je fasse ce voyage 
de Paris, sur lequel je ne sais que vous répondre, sinon que la 
voix de mon Supérieur et l'événement feront voir quelle est la 
volonté de Dieu, et il ne faut vouloir que cela. Il est vrai, ma 
très-chère fille, notre chère Sœur F. -Angélique m'a écrit tou- 
chant la préoccupation de ma pauvre chère Sœur M.-Anastase 
[Pavillon] ; mais vous me faites encore mieux comprendre et 
concevoir ce que c'est. De vrai, ma très-chère fille, selon la vue 
que Dieu m'en donne, je ne puis porter autre jugement sinon 
qu'il y a un peu d'humeur hypocondriaque; et celte chère Sœur 
étant si bonne, et sa volonté étant séparée de ces jugements que 
la force de son imagination lui fait faire, je ne pense pas qu'elle 
pèche en cela. Ce qui me fait le plus penser qu'il y a de 
l'humeur hypocondre, c'est d'avoir cette préoccupation contre 
toute une communauté, car si ce n'était que contre quelques 
particulières, l'on pourrait croire qu'elle aurait vu ou su quel- 
que chose qui lui aurait donné sujet de former ces soupçons. 
Ce sera un grand bien qu'on la change de monastère ; mais si 
son mal est bien enraciné, possible aura-t-elle la même peine 
contre une autre communauté que contre la vôtre, qui s'est 
comportée très-sagement et très-vertueusement. 

J'ai été tout à fait consolée, ma très-chère fille, de voir votre 
conduite et de ma chère Sœur [M.-Augustine] Grasseleau, avant 



■ni 






470 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que vous fussiez Mère; cela m'étant un bon témoignage que 
Dieu vous a donné à toutes deux l'esprit de discernement et de 
votre vocation et que sa bonne main vous conduit, car vous ne 
pouviez mieux faire que ce que vous avez fait : couvrir discrè- 
tement et charitablement le défaut de votre Supérieure et n'en 
parler point du tout au dehors. [Le contraire] n'aurait servi qu'à 
augmenter le mal et à donner à discourir à ceux auxquels vous 
l'auriez communiqué. Mais ce qu'il fallait faire , ma très-chère 
fille, c'est qu'il ne s'en allait pas affliger, et encore ne le faut-il 
pas faire, ni moins essayer de lui faire concevoir le contraire de 
ses imaginations. Quand elle en parle, il en faut doucement 
divertir le discours comme d'une chose indifférente. La consé- 
quence que vous devez en tirer, ma très-chère fille, c'est de voir 
la misère et chétiveté de la créature et le sujet que nous avons de 
nous tenir humbles. Il est vrai que l'on a fort exalté cette chère 
Sœur, qui vraiment est bien bonne, et Notre-Seigneur qui l'aime, 
pour l'humilier et la tenir en abjection, a permis ce défaut en 
son esprit. Plaise à sa Bonté qu'il ne passe pas plus avant! 

Je serai bien aise que vous teniez main à faire faire vos visites 
[canoniques] le plus exactement qu'il vous sera possible, surtout 
maintenant que vous avez un si bon et si digne prélat; que je 
vous en estime heureuse! Et vous dirai, ma très-chère fille, 
que pour ce qui est du Supérieur, quand il vous arrive quelque 
difficulté notable, après l'avoir recommandée à Notre-Seigneur, 
vous devez l'exposer à votre prélat et attendre de lui la résolu- 
tion, car Dieu leur a donné son esprit, et tandis que nous procé- 
derons avec eux selon nos observances, sincèrement et humble- 
ment, jamais, comme disait notre saint Fondateur, nous ne 
serons mal guidées. Pour les choses ordinaires et petites diffi- 
cultés de la conduite, vous avez le cher monastère de Saint- 
Antoine, qui est vraiment une maison de vertu et de bénédiction. 
La chère Sœur H. -Angélique Lhuillier et la Mère ont leur bonne 
part du vrai esprit de notre Bienheureux Père, et certes toute 




5*r 






ANNÉE 1641. 471 

la communauté est parfaitement bonne. Je prie Dieu qu'il con- 
tinue et augmente ses bénédictions sur la vôtre très-chère, par 
une toujours nouvelle fidélité à la vraie observance. Je suis 
grandement consolée de voir que tout y va si bien et dans 
l'union. 

Maintenez ainsi ces chères Sœurs et vous-même, ma chère 
fille, dans un esprit de suavité et de sainte joie, et pour cela 
ne vous amusez point trop, ma chère fille, à regarder vos 
misères : regardez les souveraines bontés et miséricordes de 
Dieu , et pour son amour et respect rendez-vous bien fidèle à 
vos exercices spirituels, à l'imitation de notre Bienheureux 
Père qui, allant à la prière, laissait toutes les affaires comme 
s'il n'en eût jamais eu. 

Allons à Dieu, ma chère fille, avec un cœur le plus désoc- 
cnpé qu'il nous sera possible : quand vous serez devant ce divin 
Sauveur, je vous conjure, ma chère fille, de vous souvenir quel- 
quefois de mes besoins. Procurez-moi la même charité vers nos 
chères Sœurs, que j'embrasse en esprit bien chèrement et cor- 
dialement, et les conjure de se rendre de plus en plus vraies 
Filles de notre Bienheureux Père, par une fidèle pratique de ce 
qu'il nous a laissé. Je conjure ce débonnaire Père les vouloir 
bénir, et tout spécialement Votre Charité et ma chère fille 
[M.-Augustine] Grasseteau. Je suis fort aise que vous soyez bien 
unies, cela vous rend plus fortes pour bien rendre votre devoir 
à Dieu et à votre Institut. Croyez toutes deux que vous êtes bien 
mes vraies filles, et que c'est bien de cœur que je me dis sans 
réserve, ma très-chère fille, votre, etc. 



I 



Conforme à l'original gardé à la Visitation dn Mans. 






I 



472 LETTRES DE SAINTE CHANTAI.. 

LETTRE MDCCCXVI 

A UNE SUPÉRIEURE DE LA VISITATION! 

Avoir des âmes sans malice, qui ont la crainte de Dieu, le désir du bien et l'amour 
de leur vocation, c'est une grande grâce. — Prière d'avoir un soin spécial de deux 
professes d'Annecy qui se trouvent dans sa communauté. — La Supérieure ne 
doit jamais témoigner aucune défiance à ses Religieuses. — Conseils de direction. 
— Départ pour Moulins, — Éloge de la Mère de Blonay. 

VIVE -j- JESUS! 

Annecy, 1641. 

MA TRÈS-CHÈRE ET TRÈS-AIMÉE FILLE, 

J'ai certes été bien consolée du récit que vous me faites de 
la bonne disposition de nos chères Sœurs vos filles. Mon Dieu ! 
quelle grâce quand Dieu donne des âmes qui n'ont point de 
malice, et qui ont la crainte de Dieu et l'amour à leur vocation 
avec le désir du bien; car avec cela, ma très-cbère fille, il ne 
faut avoir que patience et courage à les cultiver, comme grâce 
à Dieu, vous faites, y ayant toute apparence qu'un si bon fonds 
et des cœurs bien disposés feront enfin des fruits de solide per- 
fection. Ma fille, il m'est avis que Dieu vous donne bien sujet 
de vous plaire à les servir, et à moi une consolation incroyable 
de vous y voir soigneuse et attentive. Combien puissamment 
attirez-vous par ce moyen les faveurs célestes sur votre chère 
âme et sur toute votre bénite famille ! Car enfin Dieu se plaît 
avec les âmes généreuses et qui se plaisent à travailler, quoi- 
que péniblement, pour l'accroissement de sa gloire et le bien 
des âmes. Si Dieu fait la miséricorde à cette petite famille, que 
vous la cultiviez en qualité de Supérieure encore trois ans, 
j'espère que vous la verrez solidement établie. Enfin cette 
maison est à Dieu et à sa sainte Mère, Il vous y maintiendra, 
et puis II pourvoira de ce qui lui sera nécessaire dans son 
besoin. 

Je vous supplie de prendre un soin spécial de nos deux pro- 







■ 



ANNEE 1641. 473 

fesses, afin de les affranchir de leurs défauts, car (outes deux 
ont le fonds bon. Vos encouragements cordiaux et vos chari- 
tables avertissements leur feront voir amiablement leurs défauts 
et la beauté de la vertu contraire, et que vous n'êtes incitée à 
les presser que par l'amour que Dieu vous donne à leur bien; 
sans doute, je pense que cela leur profilera. J'en ai un si grand 
désir que je voudrais donner mes yeux pour acheter leur perfec- 
tion, afin que Dieu en fût glorifié et celte maison plus appuyée; 
car enfin, quand toutes les pierres d'un bâtiment sont solides, 
l'édifice en est stable. — Il est vrai que je ne vois pas d'ordinaire 
les lettres que nos Sœurs écrivent, étant accablée d'affaires; de 
même que je puis me dispenser pour juste cause d'assister à 
l'Office du chœur, aussi le puis-je faire de voir les lettres, ce 
que pourtant je fais faire quelquefois, si elles ne sont pas des 
lettres que je sais bien n'y avoir rien à craindre et où je me 
confie entièrement; mais les Sœurs ne savent pas si je les vois 
ou non, et je trouverais bien mauvais qu'elles y prissent garde 
et ne le souffrirais pas. Il ne faut jamais se témoigner préoc- 
cupée de méfiance. Quand une fille s'aperçoit que sa Supérieure 
se préoccupe contre elle, cela lui nuit, et elle ne fait pas tant 
de profit des remontrances qui lui sont faites; car enfin l'assu- 
rance qu'une Religieuse a d'avoir part à l'amour cordial de sa 
Supérieure, sert d'une aiguille bien polie pour faire entrer 
doucement dans son cœur et avec profit, toutes les corrections 
avertissements et directions qui lui sont faites. J'espère, ma 
fille, que vous recevrez cordialement ce que le seul zèle me 
fait dire pour la gloire de Dieu et le profit de toutes. 

Je vois que vous avez bonne part aux pertes communes, et 
certes il ne serait pas raisonnable d'en être exempte; mais 
béni soit Dieu qui vous tient au-dessus de tout, et qui vous 
fait remettre toutes choses à son soin! Ma fille, demeurez là 
en repos, et tâchez de vous tenir ferme dans cette conduite de 
douceur, intérieure pour vous-même , et extérieure pour les 



fr-=r 



474 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

autres. Vous verrez que Notre-Seigneur bénira votre chemin 
par un saint avancement aux vraies vertus. — Vous vous plai- 
gnez toujours de vos sécheresses; mais, parla grâce de Dieu, je 
ne les vois pas si grandes, puisque vous avez un profond instinct 
qui vous porte à vous unir à Dieu et à fuir tout ce qui lui peut 
déplaire'; cela vaut mieux que tout sentiment sensible. Contentez- 
vous et exercez-vous fort à la douceur et support des esprits 
qui ont des inclinations, humeurs et façons contraires aux vôtres ; 
cela est nécessaire à votre perfection, et à la consolation et 
profit spirituel de ces âmes-là, et ainsi chacune trouvera son 
compte et son utilité. 

J'ajoute encore ce petit mot d'adieu à Votre Charité et à 
toutes nos chères Sœurs, étant sur mon départ pour aller en 
notre monastère de Moulins, vous conjurant que vous ne soyez 
point en peine de moi , mais que vous m'accompagniez toutes 
de vos prières. Je pars saine et gaie et espère , si rien n'arrive, 
de revenir dans quatre mois, Dieu aidant. Mon indicible conso- 
lation est de laisser cette chère maison entre les mains d'une 
si bonne, sage et digne Supérieure, comme est notre bonne 
Mère de Blonay , laquelle j'avais toujours trouvée extraordinai- 
rement bonne; mais maintenant je puis dire qu'elle est excel- 
lemment bonne et propre à cette communauté. N'ai-je pas de 
quoi bénir Dieu, ma vraie fille, qu'il m'ait déchargée, en remet- 
tant le fardeau sur des si bonnes épaules comme sont celles de 
cette chère Mère? Béni soit-il à jamais ! Je suis de plus en plus, 
en son divin amour, toute vôtre. 




« 



ANNEE 1641. 4"?§ 

LETTRE MDCCCXVII 

A LA MERE MADELEINE-ELISABETH DE LUCINC.E 

SUPÉMEUHE A TURIN 

Eloge des Sœurs de Turin. Prédiction en leur faveur. 

vive f JÉSUS ! 

[Annecy, 164J.] 

Ma fille, je vous emporte dans mon cœur et toutes nos chères 
Piémontaises. Je vous prie de les bien aimer, ces chères Sœurs; 
tenez-vous joyeuse parmi elles, et croyez que je vois tous les 
jours davantage que j'ai eu raison de dire à leur égard que le 
Seigneur est le Dieu de toutes les nations, parce que je connais 
en ces chères enfants de très-bons cœurs qui aiment la vertu, 
La leur est solide, aussi bien que leur amitié. 

Pour votre temporel, n'en soyez point en peine; lorsqu'il en 
sera temps Dieu vous aidera et vous enverra le secours qu'il 
vous destine, et qui vous sera nécessaire pour bâtir, par le 
moyen de la petite fille de ma filleule. Soyez certaine que le 
monastère de Turin, qui doit peupler l'Italie des Pilles de la Visi- 
tation, sera un jour un des premiers de l'Institut, et que vous 
le servirez très-longtemps fort heureusement. 

Extraite de l'Histoire de h fondation de Turin. 



LETTRE MDCCCXVIII 

A LA SOEUR MARIE-SUZANNE DURET 

IIAITRES8B DES NOVICES, A DI1AGUIGNAN 

Départ de la Sainte pour Moulins; sa profonde humilité. — Conseils 
pour la direction du noviciat. 

vive f jésus! 

Annecy, 27 juillet 1641. 

Nous voici prêtes pour partir demain ' et nous en aller à Mou- 
lins. Ma toute chère fille, il ne faut pas sortir sans répondre à 

1 Voir dans les Mémoires de la Mère de Chaugy (page 312) quelques 
détails sur le départ de la Sainte et son dernier voyage en France. 



I 



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1 

\ 



I 






476 LETTRES DE SAINTE CHANTAI, 

voire grande lettre , qui m'a donné tant de consolation; mais 
avant que d'y répondre, je vous veux reprendre, ma fille, de 
ce que vous m'appelez sainte. Seigneur Jésus ! à quoi pensez- 
vous? Avez-vous si peu de respect aux choses qui concernent le 
culte divin , que de profaner ainsi le nom de sainteté pour une 
personne si éloignée des mœurs et des vertus des Saints? Oh! 
de vrai, ma fille, cela me touche tout à fait; n'y retournez jour 

de votre vie. 

Toutes les nouvelles de votre noviciat me plaisent fort. 
L'attrait de cette fille est fort bon , laissez-lui suivre sa voie , et 
discernez qu'il n'est pas requis que les âmes conduites par ce 
chemin aient des ardeurs sensibles à la recherche des pratiques 
des vertus : cela même serait contre la simplicité de leur voie; 
il suffit qu'elles soient amoureuses et fidèles à la pratique des 
occasions qui se présentent. Servez avec courage ces chères 
âmes, ma toute chère fille, et servez votre propre cœur avec 
une libre et sainte générosité, sans vous tant regarder vous-même. 
Je prie Dieu qu'il bénisse votre cœur de sa grande bénédiction; 
vous savez bien, ma fille, que je suis votre, etc. 

[P. S.] Ma chère fille, vous m'avez fait un singulier plaisir, 
en ce que vous m'avez dit de celle que vous savez. Ohl vrai- 
ment, la Mère des Roches était une sainte âme ; mais si éloignée 
d'avoir ce qu'il faut pour Nessy,que cela est hors de raison. 
Celle que Dieu nous a donnée pour Mère, et qui est professe de 
céans, est incomparable; je l'admire en toutes ses actions, et 
c'est conscience de m'avoir si longtemps laissée mal servir 
Annecy. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 







ANNEE 1641, 



477 



I 



LETTRE MDCCCXIX 

A UNE SUPÉRIUURK DE LA VISITATION ' 

Le charitable support attire les bénédictions de Dieu. — Eloye de la Mère 

de Blonay. 



Annecy, 21 juillet 1641. 



VIVE -f- JÉSUS ! 

Ma toute bonne et chère fille, 

Je bénis Dieu de votre réélection : fortifiez-vous en Dieu, ma 
fille; le continuel recours à sa bonté et à la sacrée Vierge est 
un grand revenu. Maintenez-vous fort aux bonnes grâces de 
Mgr votre prélat. 

Nous avons ici ma Sœur [F. A. Garin] que je trouve toujours 
meilleure, une fille humble et solide qui édifie bien fort notre 
communauté. Vous savez, ma chère fille, que Dieu me fait la 
grâce de parler des Sœurs sans autre intérêt que de louer ce 
que Dieu met en chaque âme. Que plût à Dieu que celle qui 
parle d'elle eût, avec ce qu'elle a de bon , autant d'exactitude 
à l'humilité et simplicité. Mon Dieu ! n'eussiez-vous osé dire en 
confiance ce que vous remarquiez contraire à ces bénites vertus ! 
■ — Ce que je vous avais dit, ma fille, de passer le nombre des 
jeunes filles, élait pour votre accommodement; mais faites en 
cela comme vous jugerez pour le mieux. 

La réponse de vos conseillères est un peu bien verte : il faut 
la cuire au feu de la divine charité, et puis l'avaler doucement 
et suavement, continuant envers ces bonnes Sœurs votre humble 
cordialité et déférence ; avec cela Dieu sera de votre parti et 
vous enverra des bénédictions spirituelles et temporelles. — 
Je salue d'une très-infinie affection vos chères Sœurs. Faites 

1 Dans l'édition de la Mère de Blonay, celle lettre (la 127" du II e livre) 
contient un paragraphe qu'on a dû retrancher ici, vu qu'il est la repro- 
duction du commencement de la lettre précédente dont l'original est con- 
servé. 






«I? 



478 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

qu'elles recommandent bien à la divine Bonté notre voyage, 
lequel j'entreprends d'autant plus allègrement que c'est la 
volonté de Dieu , et que je laisse en cette maison notre chère 
Mère de Blonay qui est une vraie mère de la Visitation, capable 
de servir non-seulement cette maison, mais très-dignement tout 
l'Institut. Vous ne sauriez croire combien je suis consolée d'avoir 
une si bonne Mère. Dieu nous la conserve, et vous bénisse 
toutes de cette grande bénédiction d'une parfaite observance, 
avec paix, suavité, liberté d'esprit et sainte joie! — Adieu , ma 
très-bonne fille , votre , etc. 



LETTRE MDCCCXX 

A LA MÈRE CLAUDE-MARIE ROGHETTE 

SUPÉRIEURE A SAINT-ETIENNE ' 

Regret de ne pouvoir aller jusqu'à elle. — Inculquer à ses Sœurs l'humilité, 
la douceur et la simplicité. 

vive -J- jésus! 

[Lyon], 5 août [1641]. 

Mes très-chères filles, 
Assurez-vous quej'ai autant de désir de vous voir que vous 
moi, et peut-être plus; mais je ne puis faire un si long détour , 
et partant il nous faut priver de celte consolation, puisque la 
très-douce Bonté de notre divin Sauveur ne le permet pas; il ne 
faut plus espérer de nous voir que dans la bienheureuse éter- 

' Fidèle disciple du divin Maître, la Mère C. M. Rochelle, professe du 
monastère de Saiht-Étienne, « avait découvert dès son commencement, à la 
lumière de la grâce (disent les anciens Mémoires), l'excellence inestimable 
de la sainte vertu d'humilité, et n'oublia rien pour posséder cette pierre 
précieuse qui est le fondement de la sainteté. Son intérieur et son extérieur 
ne respiraient qu'abaissement et humiliation, car elle s'étudiait de tout son 
pouvoir à vivre toute cachée et inconnue avec Jésus-Christ. Mais Dieu , qui 
l'avait destinée à être une digne Supérieure, voulut lui remettre le soin de 










ANNÉE 1641. 479 

nité, et nous faut tâcher de faire les œuvres afin de jouir éter- 
nellement de notre bon Dieu, et le louer ensemblement. Priez-le 
bien, ma chère fille, qu'il me fasse celte grâce. 

Je vous recommande fort de faire votre possible afin que 
votre chère troupe marche dans une grande observance de tout 
ce qui est marqué, et qu'elle pratique soigneusement les saintes 
vertus qui sont selon l'esprit de notre saint Institut : savoir, 
l'humilité, douceur et sainte simplicité, et Notre-Seigneur les 
bénira; c'est ce que je souhaite à toutes nos très-chères Sœurs 
que je salue de tout mon cœur, et tout particulièrement votre 
tout bon et cher cœur, vous priant m' excuser si je ne vous 
entretiens pas davantage; les occupations du parloir, et ce que 
je parle à nos chères Sœurs, ne m'en donnent pas le temps. Sou- 
venez-vous, je vous supplie, de fort prier pour moi, afin que 
j'accomplisse parfaitement sa très-sainte volonté, en laquelle je 
suis de tout mon cœur, ma très-chère fille, votre, etc. — 
Notre-Dame des Neiges. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Thonon. 



celle communauté qu'elle a gouvernée avec beaucoup de sagesse et de pru- 
dence. Le zèle constant qu'elle mit à pratiquer la mortification et le recueil- 
lement la conduisit assez lot à l'oraison de quiétude, puis à celle d'union 
et enfin à une très-haute contemplation, où il ne lui restait presque d'autre 
aclion que celle d'un suave acquiescement aux opérations divines. Quelque 
temps avant son bienheureux décès, Dieu la mit dans un état de pure souf- 
france , où elle ne laissait pas de jouir d'une profonde paix, ne respirant 
qu'une entière séparation de tout le créé. Ce fut le 14 mars 1G60 que celte 
belle aine quitta la terre pour entrer dans la joie de son Seigneur. » (His- 
toire de la fondation de Saint-K tienne.) 



m 






480 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCCXXI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

supÉiui'XnE au rniisiiER monastère d'axnecï 
Nouvelles de la communauté de Lyon. 

vive + jésus! 

[Lyon, 1641.] 

Je venais vous dire un mot quand j'ai reçu votre lettre , ma 
toute bonne et chère Mère. Dieu soit béni que vous soyez en 
santé! Jusques ici le voyage s'est fait heureusement, grâce à 
Dieu, et avec repos d'esprit et santé de corps, et il me semble 
que Notre-Seigneur m'y soutiendra, car même je sens que sa 
Bonté me fortifie l'estomac, aGn de pouvoir fournira ce conti- 
nuel parler qu'il faut faire. Je parle à toutes les professes. Il y 
a ici de bonnes âmes ; et celles qui vous sont plus chères je leur 
ai donné tout loisir. Leur cœur est bon et assez content, grâce 
à Dieu; elles m'ont assuré n'avoir point été rudoyées, et que 
depuis l'élection tout va beaucoup mieux. Enfin , je les vois 
contentes et désireuses de se bien affermir et avancer en leur 
perfection; mais elles me conjurent fort de retourner, avec un 
grand séjour ici. Il m'est avis qu'elles ont une bonne raison en 
cela, et que, si Dieu m'assiste, il leur sera utile; Monseigneur 
ni vous ne direz pas que non. 

Nous dirons tout au retour, je n'ai rien oublié à dire ici. Je 
vous conjure d'avoir votre cœur guéri, et de faire tirer profit à 
ma Sœur C. C de tous ses amusements. Je vous recommande 

ses faiblesses, et suis de cœur toute vôtre incomparable. 

Cunlbrme à l'original gardé auï Archives de la Visitation d'Annecy. 




T«fc 






ANNÉE 1641. 



481 



LETTRE MDCCCXXII 

A LA MÊME 

Ne se plaindre qu'à Dieu de l'ingratitude des créatures. 

vive f jésus! 

[Lyon], 5 aoûl [IGilJ. 

Au resle, ma Irès-chère Mère, nous dirons, s'il plaît à Dieu, 
à noire retour, beaucoup de choses que je ne puis écrire. mon 
Dieu! qu'il faut voir de choses en celte misérable vie! Je veux 
bien espérer de tout le monde; mais, voyez-vous, ma chère 
Mère, accoutumons-nous, je vous supplie, à recevoir des coups 
de dard des mains qui nous devraient caresser; recevons-les, 
dis-je, dans notre cœur, et ne les rendons jamais. Il n'y a guère 
sujets de plaintes plus sensibles que ceux-là; mais ne nous 
plaignons point, ma très-chère Mère, je veux dire ne nous plai- 
gnons qu'à Dieu, déposons entre ses mains tous nos petits sujets 
d'amertume. J'espère que la Providence les guérira, et lirera 
beaucoup de bien de lout. Je crois, ma très-bonne Mère, que 
par la divine grâce, ni vous ni moi ne voulons que la volonté 
de Dieu et la suivre en tout, à la perte même de toutes nos 
inclinalions et satisfactions. Oh Dieu ! ma chère Mère, que la 
parfaite et épurée charité est rare! et cela, ce me semble, 
parce que nous ne nous appliquons pas bien à l'humilité et 
petitesse. L'esprit du monde et le propre intérêt gàlent tout: 
Dieu le veuille bien anéantir en tous ses serviteurs et servantes ' 

Conservez-vous, ma très-chère Mère, pour le service et cou- 
solation de nos bonnes Sœurs, que je salue de tout mon cœur 
Je me ttens assurée que vos prières et les leurs m'accompa- 
gnent dans ce voyage, et je vous en conjure de la même affec- 
tion que je suis parfaitement toute vôtre. 



31 






482 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 




LETTRE MDCCCXXIII {Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIY 

SITKRIEl'RE A THOKON 

Assurance d'un affectueux souvenir 
vive \ jrésust 



641.1 



Ma très-chère fille, 



De près et de loin, mon cœur est indivisible du vôtre. Vivons 
tout à Dieu et ayez soin de votre santé. C'est sans loisir. 

Ma vraie très-chère fille, tout ce que je vous puis dire, c'est 
qu'en vérité je suis toute vôtre, et que vous êtes la très-chère 
fille de mon cœur, que je prie Dieu de bénir et toutes nos Sœurs. 
Portez-vous bien et je serai consolée. 

Ma toute très-chère fille, il faut bénir Dieu qui a voulu le 
voyage. Espérons, si mon infidélité n'y met empêchement , qu'il 
réussira fort à sa gloire et au bien de cette maison et de celle 
de Lyon. Il y a beaucoup de bonnes âmes; mais, mon Dieu! 
qu'elles sont dignes d& compassion! J'espère que sa Bonté 
accommodera tout par une bonne Supérieure. Priez bien pour 
moi, vivez joyeuse et soyez soigneuse de votre santé. — Moulins, 
16 août 1641. 



Celle lettre est formée de trois post-icriptum ajouta par la Saiote aui lettres qu'ell*- 
f iiait écrire à la Mère de Rabutin, pendant son dernier voyage. 







ANNEE 1641. 



483 



LETTRE MDCCCXXIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOiVAY 

SUPÉRIEURE AU F'ilEUIKH MONASTÈRE D'ANNECV 

Etal du monastère de Bellecour. — Admirables recommandations sur la charité. 

— Le cardinal n'a pas permis a la Sainte d'aller au monastère de l'Antiquaille. 

— Voyage de la Supérieure de Mâcon à Lyon. — Retard de la prise d'habit de 
madame de Montmorency. 

vive -[• jésus! 

Moulins, 17 août 1641. 

Ma très-chère Mère, 

Nous voici arrivées heureusement, grâce à notre bon Dieu, 
et avons laissé nos bonnes Sœurs de Lyon pleines de courage de 
passer leur carrière en paix, et de vivre dans leurs observances 
et à la suite des attraits intérieurs que notre bon Dieu leur donne, 
plus exactement et fidèlement qu'elles n'ont fait; car il faut 
avouer, ce qu'elles connaissent, qu'il y avait eu un peu de relâ- 
chement. Elles sont aussi résolues de rendre à notre chère Sœur 
la Supérieure leur devoir, comme aussi elle leur veut être Mère. 
Il m'est avis qu'à ce coup je l'ai mieux connue que je n'avais 
jamais fait; mais nous en parlerons de vive voix, Dieu aidant. 
Toutes désirent, selon qu'il paraît, d'un merveilleux désir, qu'au 
retour j'y fasse quelque séjour; il m'est avis qu'il y a, selon 
l'apparence, de la nécessité. 

Je pense, ma très-chère Mère, qu'il sera bon que nos Sœurs 
de Nessy n'écrivent pas plus qu'elles faisaient autrefois, et ne 
fassent point de connaissances nouvelles; cela paraît affecté, et 
toutes ces grandes joies de vous avoir, avec des prolestes que 
celles de Lyon ne vous auront plus et semblables, ne servent qu'à 
multiplier les inutilités et amusements. 

Je vous assure, ma très-chère Mère, que je pense qu'il serait 
bon que vous n'écriviez guère aux filles qu'en répondant et les 
encourageant au bien. Ma bonne Mère, vous ferez de tout ce 
que je vous dis comme vous le trouverez le mieux selon Dieu. 

31. 









•I 



484 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

La Supérieure m'assure qu'elle vous chérit autant que jamais. 
Encore bien que peut-être cela ne soit pas, toutefois, si vous 
m'en croyez, vous traiterez avec elle comme si vous le croyiez, 
et ne ferez aucun semblant du contraire. Vous devez, ce me 
semble, pour l'amour de notre bon Dieu, oublier toutes les 
cboses passées, en sorte que, dans les occasions mêmes, vous 
n'écriviez ni ne disiez rien du tout, qui tant peu que ce soit puisse 
paraître sortir de cette source ; car je vous assure, ma très-chère 
Mère, que pour vivre en paix il faut beaucoup passer de petites 
cboses entre Dieu et soi, et ne pas relever tous les coups qu'on 
nous tire . — Mgr le cardinal n'a pas voulu que j'aie été à l'Anti- 
quaille, dont nos Sœurs ont été touchées sensiblement, et moi, 
tendrement; mais il n'en faut rien dire... La rencontre dé ma 
Sœur la Supérieure de Màcon [plusieurs mots illisibles] a bien 
fait philosopher, surtout M. Deville, si que l'on dit a ma Sœur 
Jeanne-Thérèse que cette rencontre n'était pas inopinée entre 
nous; et, à la vérité, cette bonne Mère eût très-bien fait de ne 
pas venir, même que je n'ai connu en son voyage aucun légitime 
sujet pour rompre la clôture. Enfin il faut être plus considérée 
et retenue. Ils m'ont aussi dit la grande fâcherie de Son Émi- 
nence contre moi , touchant celte lettre que je vous écrivais, que 
je vous ferais élire en notre seconde maison deNessy. Certes, 
je m'en ris avec M. Deville. Enfin, ma toute chère Mère, ils 
sont tous fort bons et bien intentionnés. Ne nous arrêtons à rien 
qu'à bien servir et faire la volonté de notre bon Dieu. 

J'ai écrit jusqu'ici au logis du voyage, et je vous prie, ne 
m'écrivez rien de Lyon , car j'ai connu que nos marchands de 
Nessy donnent tous les paquels que l'on leur remet, chez nos 
Sœurs de Bellecour, et ne prennent garde quand ils s'adressent 
à M. Cœursilly. 
• Voilà notre bon M. Dupéron qui s'en va; il vous écrira au 
long toutes les particularités du voyage qui s'est parachevé fort 
heureusement, grâce à Notre-Seigneur ; et certes, ma très-chère 







■V 



ANNÉE 1641. 485 

Mère, Dieu me] fait voir qu'il a voulu que ce voyage se fît et 
pour Lyon et pour Moulins. Que s'il plaît à sa Bonté de conti- 
nuer son assistance pour le bien de celle maison, il y a toute 
apparence que les choses se mettront en un état qui sera solide 
et constant; les filles en ont un grand désir. Le principal est de 
les bien ajuster avec une Supérieure, et la Supérieure avec elles, 
car cela a manqué. Je trouve beaucoup de bonnes âmes et zélées 
pour leurs observances; mais il les faut éclairer: Dieu nous assis- 
tera, s'il lui plaît, et nous ferons son bon plaisir. — La bonne et 
Irès-verlueuse madame de Montmorency sera un grand trésor 
dans celle petite Congrégation. Elle ne peut prendre l'habit 
qu'après la Toussaint, M. le prince l'ayant remise à ce temps 
pour conclure leurs affaires; cela me donne de la peine, car je 
vois bien qu'elle ne serait pas contente, si je me relire, qu'elle 
n'ait entièrement disposé ses affaires et pris notre saint habit. 
Noire bon Dieu nous fasse la grâce de faire en tout sa très-sainle 
volonté! et vous conserve et comble de son saint amour, ma 
très-bonne et chère Mère, et toutes nos Sœurs avec vous que je 
salue de tout mon cœur, loules en général et chacune en parti- 
culier, les chérissant avec celle continuelle affection qu'elles 
vivent en l'union de la sainte dilection dans une exacte obser- 
vance. Ma toule chère Mère, je suis incomparablement toulc 
vôlre. 

Conforme a l'original ;jardé au* Archives de la Visitai ion d'Annecy. 



■ 



■ 



LETTRE MDCCCXXV 

A LA MÊME 
La Mère de Cliastellux va gouverner la communauté Je Semur. 

vive j- JÉSUS ! 

[Moulins, 1641.] 

En votre absence, ma très-chère fille, j'ai trouvé beaucoup 
de soulagement à parler de mon intérieur à la Sœur de Chas- 







486 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

tellux. C'est une âme droite, sincère, qui a de grandes lumières 
et qui est bien pleine de Dieu. Nos Sœurs de Vannes et nos 
Sœurs de Semur, sachant qu'elle était déposée, l'ont élue; mais 
comme elle ne peut être que pour une maison, j'ai prié Mgr d'Au- 
tun de donner son obéissance pour la maison de Semur, 



[Moulins], 20 août [1641]. 



LETTRE MDCCCXXVI 

A LA MÈRE LOUISE-EUGÉUIE DE FONTAINE 

SCPÉRIEI'EIE AU PI1EUIER MOXASTÈRE DE PARIS 

La Sainte est disposée à faire le voyage de Paris. 
vive f JESUS ! 

Ma toute chère fille, 
Je répondrai à votre lettre par le bon M. Rioton, étant si fort 
accablée d'écritures que je n'ai encore bien su commencer la 
besogne pour laquelle on m'a appelée ici, qui n'est pas petite 
pourtant. Notre bon Dieu, qui sait faire des beaux ouvrages par 
des chétifs outils, bénira tout et fera sa volonté pour ce béni 
voyage de Paris, duquel je vois bien, ma très-chère fille, que je 
ne recevrais pas moindre consolation que vous toutes ; car Dieu 
sait en quel rang votre maison est dans mon cœur et les âmes 
particulières, surtout votre pauvre et très-chère Sœur H. A. , que 
Dieu par sa bonté bénisse de sa sainte grâce et nous la con- 
serve. Je ne doute pas que la consolation de me voir ne lui fût 
très-grande, et pour moi je l'aurais de même. J'espère que 
Mgr de Genève ne dira pas que non; mais en tout la très-sainte 
volonté de Dieu soit faite! Je suis en son amour toute vôtre, et 
à nos chères Sœurs, que je salue cordialement. Notre-Seigneur 
fasse abonder ses grâces sur toutes. Je suis vôtre de cœur, ma 
très-chère fille. Amen. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation du Main. 



M 



"ST vE5«- 



ANNÉE 1641. 



487 



LETTRE MDCCCXXVII 

A LA MÈRE FRANÇOISE-MADELEINE ARISTE * 
ET A LA MAITRESSE DES NOVICES 



Joie de voir les bons rapports du monastère de Troyes avec le deuxième de Paris. — 
Supporter les esprits faibles. — Message pour la Mère M. de la Trinité. — Une 
élection doit se faire prochainement à .Moulins. 



Moulins, 20 août 11(341]. 



VIVE -f- jksus! 

Mes très-chères filles, 

L'union que Dieu a mise en vos deux chers cœurs me donne 
la confiance de ne faire qu'une lellre pour la chère Mère et pour 
la chère directrice, d'autant que nous avons à répondre à fort 
grande quantité de lettres. Je vous dis donc, mes très-chères 
filles, que je suis fort consolée de voir la cordialité et honte 
avec lesquelles vous êtes avec la bonne Mère du faubourg Saint- 
Jacques (deuxième monastère de Paris), et elle avec vous. C'est 

1 « La Mère F. M. Ariste, professe du premier monastère de Paris dès 1623, 
était fille de condition (dit la Mère de Chaugy) , et joignait à cet avantage 
ceux de la beauté, de l'excellente mémoire, de la bonne et douce humeur, 
de l'agréable voix et d'une facilité à bien parler si grande, qu'on la nom- 
mait la belle éloquente. Sa générosité à suivre l'appel de Dieu la fit cacher 
dans le cloître où Dieu la cacha tellement à elle-même, qu'elle ne voyait 
que difformités en son âme; aussi ne se chercha-t-elle jamais plus que pour 
s'abattre, s'anéantir et se détruire. Aussitôt après sa profession, Notre- 
Seigneur lui montra que, par un retour d'amour pour ses trois vœux, Il 
voulait se lier à elle par trois présents de son Cœur, qui lui seraient fort 
profitables : le don d'oraison intérieure, celui de lu mortification de tous les 
sens et de l'esprit, et celui d'une longue infirmité corporelle. » Cette infir- 
mité n'empêcha pas cependant Sœur F. -Madeleine d'être envoyée à la fon- 
dation du deuxième monastère de Paris, puis à celle de Troyes, « où elle 
s'est rendue très-utile, et où Dieu a consommé la perfection en sa bénite 
âme. Elle fut élue Supérieure après la Mère C. M. Amaury, et servit pen- 
dant douze ans la maison de Troyes avec tant de vertu, de perfection et de 
bonheur, que sa mémoire y sera en perpétuelle bénédiction. » (Année 
Sainte, VI e volume.) 



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488 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

ainsi qu'il faut faire, demeurant toujours contentes de tout ce que 
Noire-Seigneur permet qu'il en réussisse. Pour moi, mes très- 
chères filles, je pense que vous ferez bien de garder celte pau- 
vre Sœur, car partout il faut porter sa croix ; elle n'en aura pas 
moins dans un autre monastère que dans le vôtre, et cela donne 
toujours ouverture à quelque autre de faire la même demande. 
Nous ne manquerons pas de faire prier Dieu pour la Révé- 
rende Mère de la Trinité; faites-la saluer de notre part très- 
cordialement. Faites Lien l'une et l'autre votre possible afin 
que, s'il se peut, celle Sœur Anne-Thérèse puisse pacifier son 
esprit. Je vois bien par les vôtres que vous le faites déjà, mais 
je ne laisse de vous le recommander, car il faut avoir un grand 
support pour ces pauvres esprits; ne vous mettez pas beaucoup 
en peine de ce qu'elle vous dit, car elle en dirait aulant à toute 
aulre Supérieure. Au reste, je prie ma chère Sœur la directrice 
de ne se point tant lamenter de ce que je suis venue à Moulins; 
ce n'est pas pour y être Supérieure, car nous en faisons élire 
une jeudi prochain '. S'il plaît à Dieu, nous espérons retourner 
à noire cher monastère après que nous aurons fait ici ce pour 
quoi nous y sommes venue, qui ne sera pas si tôt. Faites-moi 
toujours bien la charité de prier Dieu pour moi, et faites que 
nos chères Sœurs professes et novices le fassent aussi, afin que 
j'accomplisse parfaitement la sainte volonlé de notre bon Dieu. 
Je le prie de vous combler toutes de son saint amour. Je suis en 
Lui, mes très-chères filles, votre, etc. 

[P. S.] Ma très-chère fille, nous venons de recevoir celle que 
ma chère Sœur la déposée m'a écrite pour accompagner celle 
de celte bonne Sœur à laquelle je fais réponse. Je vous dis tout 
confidemmcnt, ma chère fille, que je serai bien aise que l'on 
ne m'écrive que pour les choses absolument nécessaires pen- 
dant que je serai ici, à cause que je m'y trouve un peu accablée 

1 La Mère Françoise-Jacqueline de Musy, professe d'Annecy et déposée de 
Montais, fut alors élue à Moulins. 







•\,f 



ANNÉE 1G41. 489 

des visites et des écritures, n'ayant pas en ce lieu des personnes 
qui nous y puissent soulager; et, pour moi, je n'ai pas même 
le loisir de dicter mes lettres, tant l'on m'accable au parloir. 
Faites-moi savoir s'il est nécessaire que je fasse réponse de ma 
main à votre Père spirituel; craignant de ne le pouvoir faire, 
j'emprunte la main d'une de nos Sœurs. Nous ne manquerons 
pas de faire prier Dieu pour la bonne Mère de la Trinité; saluez- 
la de notre part fort cordialement. 



LETTRE MDCCCXXVIII 

; A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOMAY 

SUPÉRIEURE AU PREMIER MONASTERE d'aXNECY 

Procession de La Roche au tombeau de sainl François de Sales. — La duchesse de 
Montmorency ne peut prendre l'habit de novice que l'année prochaine. — Instances 
faites pour obtenir que la Sainte aille jusqu'à Paris. Désir de connaître la volonté 
des Supérieurs à ce sujet. Au retour du voyage la duchesse entrerait au noviciat: 
bel éloge de ses vertus. — Nécessité de passer l'hiver à Moulins. 



[Moulins, 1641.] 



VIVK -J- JÉSUS ! 

Ma très-chère Mère, 

Nous reçûmes hier vos chères lettres par ce bon ecclésias- 
tique. Je bénis Dieu de votre bonne santé et du contentement que 
nos pauvres chères Sœurs vous donnent : si je pouvais les aimer 
davantage, je le ferais pour cela. Hélas 1 qu'elles sont heureuses 
de vivre dans celte sainte paix et joie par la fidèle observance! 
Je prie Dieu leur augmenter ses saintes grâces , afin qu'elles y 
cheminent toujours plus simplement, plus humblement et fidè- 
lement, et leur conserve en santé la bonne guide que Dieu leur 
a donnée. 

J'ai bien eu de la consolation de ce que Votre Charité me dit 
de la procession de La Roche '. Voilà comme notre bon Dieu 

■Les habitants de La Roche, petite ville située à quatre lieues d'Annecy, 
étaient allés en pèlerinage au tombeau de saint François de Sales. 









M 



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■! 















490 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

exalte les humbles : ce béni Saint s'est tenu caché , et Dieu ne 
peut s'arrêter de le magnifier; bénie en soit éternellement son 
infinie Bonté! — Je ne pensais pas vous écrire si tôt, car les 
visites m'emportent mon temps; mais deux choses m'y portent, 
la première qu'avant-hier madame de Montmorency, qui est une 
âme incomparable, me dit les raisons pour quoi elle ne pouvait 
prendre l'habit, ni disposer de ses affaires qu'au commencement 
de l'année, que néanmoins elle ferait ce que je lui dirais, car 
elle a une soumission admirable. Or, considérant que si elle 
prenait l'habit devant le susdit temps, elle perdrait peut-être 
plus de quatre-vingt mille francs, je lui dis qu'il fallait avoir 
patience, ce qui ne sera pas difficile, mais oui la suite; car sans 
doute, ma très-chère fille, elle serait tout à fait désobligée si 
nous nous retirions avant qu'elle fût vêtue, et eût satisfait à ses 
pieux desseins pour la distribution de son bien, où elle désire que 
mon petit avis l'assiste. Outre cela, ma chère Mère, je vous dis 
devant Dieu que je crois que cette maison a besoin que j'y passe 
l'hiver; je ne puis écrire le sujet, vous le pouvez deviner. Je 
n'ai encore jamais rencontré rien de tel que quatre filles qui 
sont céans. La communauté est bonne assez , mais a besoin 
d'être bien ajustée : voilà pour cette maison ce que j'en peux 
connaître. 

Pour le second point, c'est le sujet pour lequel M. Rioton, 
confesseur de nos Sœurs de Paris, est ici arrivé, qui m'a dit 
que l'on en avait écrit amplement à Monseigneur; à moi l'on 
fait le même. La reine, Messeigneurs de Sens et de Châlon et 
nos deux monastères disent merveilles, surtout Mgr de Sens qui 
viendrait ici , s'il n'avait les arrêts de demeurer en son diocèse 
et que je n'aille à Paris. C'est donc à nos Supérieurs et à vous, 
ma très-chère Mère, de résoudre de ce que devant Dieu vous 
jugerez être plus à sa gloire pour ces deux points-là ; et puis 
vous en ferez savoir la résolution au plus tôt, en cas que l'on 
détermine que nous allions à Paris. Nous emploierions à cela 







ANNÉE 1641. 491 

le mois d'oclobre pour être ici devant la fin de novembre et 
y passer l'hiver, selon le désir de noire très-vertueuse madame 
la duchesse que nous mettrions alors à son essai, et lui ser- 
virais de directrice, quoique très-indigne et fort éloignée de 
sa vertu; car vraiment, ma très-chère Mère, c'est une grande 
âme, solide, généreuse, profondément humble et ornée 
de foules vertus. Croyez que notre bon Dieu en celle occa- 
sion nous fait bien voir le soin paternel qu'il a de notre 
petit Institut; car celle chère âme sera une forte colonne en 
toutes façons pour soutenir notre petite Congrégation. Ma très- 
chère Mère, ayant dit mes pensées et ce que l'on désire, je 
demeure en paix et indifférente à tout ce qu'il plaira à Notre- 
Seigneur me commander par nos Supérieurs. Sa divine Bonté 
vous comble de son saint amour, et toutes nos chères Sœurs 
que je salue avec vous de tout mon cœur, tout à part notre 
très-honoré et très-cher Père M. le doyen auquel je ne puis 
écrire, mais je vous supplie lui communiquer cefle lettre , afin 
qu'il en juge. Je suis de cœur incomparable toute vôtre, ma 
très-chère Mère. 

J'avais écrit hier jusqu'ici, ma très-chère Mère, quand ce 
malin j'ai reçu les vôtres du 17 d'aoûl, où je vous vois fort 
alarmée sur ce qui me touche, ne voyant pas qu'il y en ait du 
sujet, sinon voire grand amour pour moi, et de nos chères 
Sœurs. Ne soyez point en peine, ma bonne Mère, ni n'appré- 
hendez rien, ni la longueur de noire séjour, car, avec la grâce 
de Dieu, je n'en séjournerai pas un jour de plus, pour aller con- 
tenter tant de personnes de piélé; car toujours fallait-il passer 
ici l'hiver, ou tout gâler et rendre notre voyage inutile. Je vous 
prie que l'on ne fâche point Monseigneur sur ce sujet ; certes il ne 
peut pas éconduire tant de personnes. Ma très-chère Mère, conso- 
lez-vous, et priez seulement Notre-Seigneur de me tenir toujours 
de sa sainte main et qu'en tout je fasse sa sainle volonté. Je le 
supplie de vous combler de son saint amour et toutes nos Sœurs. 




■ ;: I 



492 




LETTRES 


DE 


SAINTE CHANTAL. 






Ma très-chère Mère, 


mad 


ame de Montmorency d 


îsire 


que 


l'on 


tienne 


secret son 


dessein de prendre l'habit 


de 


Reli- 


gion 
















Conforme- 


à l'original gardé 


aui Archives de la Visitation d'Annecy. 










LETTRE 


MDCCCXXIX 







[Moulins, 1641.] 



A MONSEIGNEUR J.-J. DE NEUCHÈZE 

SOX MÎVEP, Él/ÈQl'E DE CUALON 

Promesse de passer à Cliâlon en rentrant h Aunecy. 
vive f jésus! 
Mon très-honoré et très-aimé seigneur, 
Véritablement, j'ai un si tendre sentiment pour vous et un 
désir si intime de votre vrai bonheur que je ne le puis expri- 
mer, et ce m'est aussi une fort douce consolation de voir la 
bonté et douceur de votre cœur pour moi. Ne douiez donc pas, 
mon très-cher seigneur, qu'avec très-grande affection je n'aille 
passer vers vous, retournant à Annecy; mais il faudra, s'il vous 
plaît, que vous et ma Sœur la Supérieure [de Châlonj le 
demandiez à Mgr de Genève, qui sans doute ne vous refusera 
pas, et ne sera pas besoin que vous m'envoyiez les lettres : faites- 
les tenir droit à Annecy. Ne douiez point, j'irai de grand cœur à 
vous; car il m'est avis que pour votre utilité spirituelle, si j'y 
étais propre, je voudrais faire et souffrir toutes choses possibles, 
tant j'ai d'ardeur et de désir de vous voir un vrai imitateur de 
notre Bienheureux Père 1 

Vous allez à Paris. Oh Dieu ! parlez à ces prélats qui assistè- 
rent à celle perverse harangue dont Mgr de Sens nous fit le 
rapport; et pour Dieu, animez votre cœur et celui de ceux que 
vous jugerez uliles à la défense de la véritable et toute sainte 
doclrine de la très-sainte Église catholique. Notre bon Dieu 




ANNÉE 1641. 493 

détruira, s'il lui plaît, ses ennemis ou les convertira : j'en sup- 
plie sa divine douceur et de vous combler de son saint amour. 
Si Mgr de Sens est encore là, je le salue avec un très-humble 
respect, comme aussi toute la troupe et chère famille de M. de 
Coulanges; à part ma petite-fille. J'honore et chéris tout cela 
très-sincèrement et suis, mais de cœur, mon très-cher seigneur, 
votre, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Lyon. 



LETTRE MUCCCXXX {Inédite) 

A LA SOEUR FRAIV'ÇOISE-MADELEINË DE CHAUGY 

AU PREMIER. MONASTERE d'aNSILCY l 

Mort de madame de Chaugy. — Exhortation à se soumcllrc religieusement aux 

ordres de Dieu. 



Moulins, 20 auùl 16 il. 



VIVE ■}■ JÉSUS ! 

Ma très-chèke fille, 

Je n'ai pu répondre plus tôt à votre lettre, et je n'y voyais 
aussi point de pressante nécessité, puisque, par la divine grâce, 
vous êtes ferme dans les avis que nous vous avons donnés, et 

1 Le Ciel qui prédestinait celle Religieuse à devenir un des fermes soutiens, 
une des brillantes lumières de l'Ordre de la Visitation, lui avait départi 
les dons éminents de nature et de grâce qui constituent un grand et beau 
caractère. 

Elle naquit en Bourgogne le 1 er janvier 1611, d'une ancienne famille 
« illustrée par plusieurs personnages remarquables donnés à l'Église et à 
l'Etat » . Une éducation brillante faillit ruiner les plans divins sur son avenir. 
Eblouie des hommages prodigués de toutes parts à la rare distinction de sa per- 
sonne, à la culture de son esprit toujours occupé de littérature, de musique 
et de latin, etc., etc., elle ne larda pas à devenir esclave de la vanité. En 1628, 
sainte J. F. de Chantai, providentiellement conduite au château d'Alonne , 
résidence ordinaire de sa fille madame de Toulonjon, y trouva mademoiselle 
de Chaugy brisée sous le poids d'une affection contrariée. De son œil péné- 
trant, la Sainte découvrit bientôt sur ce front voilé de tristesse le sceau 



■ 






.( 



494 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que votre cœur est tout ouvert à notre bonne Mère de Blonay. 
Il faut souffrir en ce monde , mon cher enfant , qui d'une 
façon, qui d'une autre; l'importance est de le faire doucement, 
amoureusement et avec une totale soumission au bon plaisir de 
Dieu, tirant ainsi profit de nos souffrances, selon sa sainte et 
divine intention. Il lui a plu de vous en donner un nouveau 

dont Dieu marque les âmes créées pour de grandes œuvres, et résolut de 
lui conquérir celle-ci. Un voyage à Annecy fut aussitôt accepté que proposé; 
mais à la condition expresse qu'il ne serait jamais parlé de vocation reli- 
gieuse. Le Seigneur s'était réservé la victoire ; elle fut si complète que bientôt 
« lafière damoiselle » entrait au noviciat. « Quels combats (disent les con- 
temporaines) n'eut pas à se livrer cette nature plutôt impérieuse que tendant 
à l'impériosité, ce cœur passionné pour le beau, intrépide au combat, ren- 
versant tous les obstacles opposés à ses projets , quand il fallut greffer sur 
ces qualités naturelles l'esprit doux et humble de l'Evangile! » 

Sainte de Chantai, ravie des premiers pas de la nouvelle Religieuse dans 
les voies de la perfection, appréciait vivement le don fait en sa personne à 
l'Institut naissant ; aussi, pour la préparer à la mission que Dieu lui destinait, 
la choisit-elle bientôt pour secrétaire. Dix ans de la plus étroite intimité 
avec une Sainte « au caractère juste, grand, fort et tempéré » , l'étude 
assidue de l'Écriture sainte, la lecture des œuvres de son Bienheureux Père, 
trésors d'onction et de doctrine, servirent merveilleusement à développer les 
aptitudes de Sœur Françoise-Madeleine et à favoriser l'éclosion de ses heu- 
reux talents d'écrivain. Bientôt parut en manuscrit I'Histoire des fondations, 
récit des merveilles opérées par le Cœur de Jésus en faveur de la Visitation 
et des sublimes vertus qui marquèrent les premiers jours de cet Ordre. Aux 
quatre volumes des Vies des premières Mères, imprimés sur le désir du Pape 
Alexandre VII, succéda I'Année Sainte, ouvrage resté inachevé pendant 
deux siècles, et complélé dans ces dernières années, sinon avec le talent de 
l'auteur, du moins avec le même désir de glorifier Dieu. 

En 1641, lorsque la Visitation pleurait sa Fondatrice, la fidèle secrétaire 
fit plus que donner des larmes à cette sainte mémoire : elle entreprit de la 
conserver à la postérité, et sous l'inspiration de son cœur filial parut 
l'admirable biographie qui forme le premier volume de cette publication. 

Élue en 1647 pour gouverner la communauté d'Annecy, la Mère de 
Chaugy étendit son influence aux cent six monastères que comptait alors la 
Visitation : tous recouraient à ses conseils, et, sans se lasser jamais, elle 
répandait abondamment sur chacun lumière, fécondité, chaleur. Mais 
l'œuvre par excellence de la grande Supérieure, celle qui doit immortaliser 







ANNÉE 1641. 495 

sujet par le trépas de madame votre bonne mère, qui est arrivé 
depuis quelques jours chez ma fille de Toulonjon, qui en a reçu 
une touche incroyable, et, comme je l'espère, très-profitable pour 
son âme. Ma très-chère fille, il faut se conformer à la divine 
volonté en ces événements naturels, et calmer votre cœur et 
votre esprit en ne vous contentant pas de les faire soumettre aux 
ordres de Dieu, mais, s'il se peut, les leur faire agréer et aimer 

son nom, c'est la reprise et l'achèvement du procès de canonisation de saint 
François de Sales, procès deux fois interrompu par défaut de formalités. 
Ce qu'il lui en coûta de peines, de travaux, de sacrifices, de filiale obstina- 
tion , reste à jamais le secret de Dieu. Elle rédigeait des mémoires, soute- 
nait le zèle des commissaires apostoliques, servait de greffier dans les 
enquêtes, nourrissait les paysans qui venaient en foule déposer sur les 
grâces reçues par l'intercession du Serviteur de Dieu (sans compter les 
quatre-vingts et même cent personnes étrangères qui travaillaient aux 
procédures), obtenait des miracles pour subvenir aux énormes dépenses 
faites en cour de Rome, et tout cela sans interrompre une prodigieuse cor- 
respondance, sans négliger les nombreux devoirs de la supériorité, sans 
abandonner son travail d'annaliste de l'Institut. 

Après quinze ans d'un héroïque dévouement, ses efforts étaient couronnés 
et saint François de Sales placé sur les autels (1661). 

La glorification du 15. Evèque de Genève devint comme le signal des 
épreuves de la Mère de Chaugy. Jusqu'alors son zèle, ses talents, sa per- 
sonne avaient excité l'admiration des hommes et provoqué d'unanimes 
applaudissements : ses souffrances et ses humiliations devaient désormais 
réjouir les Anges, et donner à sa vertu l'onction qui la divinise. « Des mur- 
mures ingrats s'élèvent contre elle : on lui reproche son activité, son ardeur 
même pour les intérêts de l'Ordre et de son glorieux Fondateur; on lui fait 
un crime des livres écrits par obéissance, et de l'influence que lui ont 
acquise tant de mérites et de succès, » Le. flot grossissant de la calomnie 
monte jusqu'au trône de Charles-Emmanuel It; un ordre d'exil en émane 
et relègue l'éminente Supérieure dans le monastère de Seyssel , le plus 
pauvre de l'Institut (166-i). « On vit alors ce qu'on avait ignoré, que sa vertu 
surpassait son génie. » — « Dieu seul qui voit les cœurs et qui en pénètre 
le fond, écrivait-elle un jour, sait que le mien est fort tranquille parmi 
toutes ces traverses. Et pourquoi se troublerait-il , puisqu'il a mis toute 
son espérance en Dieu seul, qui n'abandonne jamais la vérité?... Oui, je 
voudrais mal à mon cœur s'il avait fait jeter à ma bouche un seul soupir 
et verser à mes yeux quelques larmes dans cette pénible conjoncture!... » 



496 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

pour rudes qu'ils vous paraissent. Quand nos parents partent de 
ce monde en bon état, c'est la plus douce consolation que nous 
puissions avoir. Notre bon Dieu lui fasse paix, et vous comble 
de son amour ! 

Je suis en icelui de cœur et d'âme toute à ma chère fille. 
Dieu soit bénil 

Extraite de la Vie manuscrite de la Mère F.-Mad. de CUaugy gardée aux Archives de 
la Visilatioa d'Annecy. 






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La haine et l'envie poursuivent la généreuse victime au monastère de 
Montferrand qui l'a élue Supérieure. On va jusqu'à mettre en doute son 

orthodoxie, à lui interdire l'usage des sacrements, à l'expulser ! Hentrée 

au monastère de Seyssel, elle le quitte bientôt pour gouverner ceux de Crest 
et de Carpentras, qu'elle sauve d'une ruine certaine. C'est alors que la 
duchesse de Savoie, devenue régente par la mort de son époux Charles- 
Emmanuel II, lui ordonna de se rendre à la Visitation de Turin, afin de 
recourir plus facilement à ses lumières et à ses conseils. La jeune souve- 
raine pouvait-elle oublier tout ce que la grande Religieuse avait communiqué 
de force, de sagesse et de résignation à sa mère Elisabeth de Vendôme aux 
jours de l'épreuve? Entourée de la vénération de la régente, des respects 
de toute la cour, la Mère Françoise-Madeleine se montra ce qu'elle avait 
toujours été, une vraie fille de saint François de Sales. 

Enfin le calice des douleurs était épuisé. Le ciel se prononçant si hautement 
en faveur de l'innocence persécutée, chacun voulut devancer l'heure des 
suprêmes réparations. Alors brilla de nouveau la grandeur d'âme de cette 
illustre opprimée, qui s'empressa de répondre aux auteurs de son long et 
douloureux martyre : Tout est pardonné, tout est oublié.'... 

L'heure des éternelles récompenses sonna pour la Mère Françoise-Made- 
leine de Chaugy le 7 septembre 1680. Dix-huit mois après , sa dépouille 
mortelle fut trouvée sans corruption, exhalant une odeur très-suave, symbole 
du parfum de sainteté qui reste pour jamais attaché à son nom et au sou- 
venir de ses sublimes vertus. (Archives de la Visitation d'Annecy.) 




W.*.V 






ANNEE 1641. 



497 



LETTRE MDCCC^XXI 

A LA MÈRE LOUISE-DOROTHÉE DU MARIGNY 

SUPÉRIEURS A MOVITELLIER 

Douleur d'apprendre les calomnies répandues contre une déposée, et les flatteries 

dont on a usé envers une Supérieure nouvellement élue. — Diverses affaires. 

La prise d'habit de la duchesse de Montmorency est renvoyée à l'année suivante. 

vive -j- jésus! 

Moulins, 25 août 1041. 

Ma très-chère fille, 

Dieu soit à jamais l'unique amour de nos cœurs! Nous voici 
heureusement arrivées auprès de nos chères Sœurs de Moulins 
depuis le 11 e de ce mois, grâce à Notre -Seigneur. Nous nous 
portons bien , mais avec tant d'occupations et de lettres à 
répondre, que j'ai prou peine à satisfaire à tout. Selon la pro- 
messe que je vous ai faite de voir à loisir votre grande lettre et 
y répondre, je le fais à présent qu'il se présente une assurée 
occasion. 

Ma très-chère fille, je suis marrie de ce que Mgr d'Arles et 
ma chère Sœur A. F. [Bourgeal], à présent Supérieure d'Arles 
vous ont parlé de la sorte de ma Sœur F. A. fGarin], voyant 
qu'eux-mêmes m'ont écrit des lettres si pleines des bons témoi- 
gnages qu'ils me rendaient des vertus de celle chère Sœur et 
surtout ma Sœur A. F. m'a fait semblant de m'écrire avec 
grande confiance, et même en particulier, ainsi que je l'en 
avais suppliée, en défendant à la Mère qui était lors, de ne point 
voir ses lettres. Elle me disait donc dans icelles des merveilles 
de l'union qui était entre elles deux, et le tort qu'on avait fait à 
celte bonne Mère. Je vous confesse, ma chère fille, que j'ai le 
cœur touché, crainte que Dieu ne soit offensé dans ces témoi- 
gnages de confiance qui noircissent le prochain, et cela bien 
souvent pour se louer soi-même. L'on ne manqua pas après sa 
déposition de la très-bien humilier en rehaussant la nouvelle 
vin. 32 









498 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

élue avec des vers que ma Sœur F. -Emmanuelle avait apportés : 
chose tout à fait blâmable à une Supérieure nouvellement élue, 
de permettre qu'on lui fasse des applaudissements et des 
louanges qui rabaissent la déposée ; tout cela n'est que flatterie, 
vanité, propre intérêt des filles qui désirent gagner les bonnes 
grâces d'une Supérieure pour en avoir ce qu'elles prétendent; 
que s'il ne leur réussit pas, elles sont les premières qui en 
savent dire leur sentence. J'ai été marrie que ma Sœur la Supé- 
rieure de Grasse se soit émancipée en ce point, et de quoi ma 
Sœur A. F. et elle se sont bien donné à boire par les louanges 
qu'elles se sont dites l'une l'autre. Je prie Dieu qu'il leur fasse la 
grâce de connaître ce défaut qui est bien éloigné de la vraie 
humilité, qui nous fait toujours estimer les autres au-dessus 

de nous. 

Ce que je dis n'est pas pour nier que ma Sœur F. A. ait 
fait des manquements en sa charge, car il y a peu de personnes 
qui n'en fassent en ceci ou en cela , et si elle a cherché de la 
justification dans les calomnies qu'on lui avait mises dessus, je 
ne m'en étonne pas; car croyez-moi, ma chère fille, les plus 
fins et ceux qui pensent être les plus vertueux y sont pris. Cela 
était bon pour noire Bienheureux Père; mais il se trouve peu 
de personnes au monde qui soient parvenues à ce point. Le 
bon Père de l'Oratoire m'a aussi écrit fort amplement de la verlu 
et bonne conduite de ma Sœur F. A. , me faisant savoir que si 
elle n'eût suivi son conseil, au lieu de celui de ma Sœur A. F., 
que jamais la maison d'Arles ne se fût remise au bon état auquel 
elle l'a laissée avant que partir. 

Quant à la demande que vous me dites que Mgr d'Alby vous 
a faite et que vous me faites , je ne la vous puis résoudre à 
présent. J'en demanderai avis à quelques personnes et puis je le 
vous manderai. Je ne vous puis non plus encore rien dire tou- 
chant les desseins de madame de Montmorency, jusques au 
mois de novembre ; car elle ne peut avoir raison de M. le prince 




ANNÉE 164L 499 

qu'en ce temps-là, encore ne sait-on ce qu'il fera. — L'on m'a 
dit que Mgr de Montpellier était passé par Lyon. J'eusse bien 
désiré de m'y rencontrer en ce temps-là, car ce m'eût été 
grande consolation de le voir. Je vous supplie de le saluer en 
tout respect de ma part, en lui demandant sa sainte bénédiction 
avec humilité, pour moi. Au reste, ma chère fille, je suis bien 
aise de voir à présent votre maison avec un peu de fonds. Je ne 
puis écrire à ma Sœur M. -Marguerite [de Vallon], étant trop 
pressée, et puis votre douceur et bonne conduite sauront bien 
ramener en son devoir cette chère Sœur qui est bonnasse. Faites 
ce que vous pourrez pour son contentement, ainsi que vous 
savez devoir faire. Nôtre-Seigneur vous a donné de l'adresse 
pour cela. 

Je vous assure, ma pauvre très-chère fille, que je suis si fort 
occupée, tant au parloir qu'à répondre aux lettres, qu'à peine 
puis-je faire dans cette maison ce pourquoi j'y suis venue. Si 
cela dure, je ne sais comment je ferai, car je n'ai pas ici des 
personnes qui s'entendent à en dépêcher comme noire Sœur 
F. AI. de Chaugy. Xous ferons ce que nous pourrons, et le reste 
demeurera entre les mains du bon Dieu. Je n'ai pas encore pu 
entretenir à souhait noire bonne et vertueuse madame de Mont- 
morency. Je ne vous dis rien d'elle, car elle ne fera rien de 
cette année. Elle ne désire pas qu'on sache qu'elle doit prendre 
l'hahit; aussi n'y a-t-il rien encore de résolu pour cela, au 
moins pour cette année. 

Je salue toutes nos chères Sœurs et vous en particulier vous 
souhaitant à toutes le sacré amour de Dieu et qu'il nous le 
donne aussi. 

Tout à fait vôtre de cœur, ma très-chère fille. 



Conforme à l'original gardé ani Archives de la Visitation d'Ann 



ecy. 



32. 






500 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCCXXXII 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTIV 

StPÉHIEinC A THOXON 

Prière de ne lui écrire que pour choses très-importantes. — Élection de Sœur 
F. J. de Musy au monastère de Moulins. — Conduite à tenir envers quelques 
Religieuses. 



Moulini, C septembre 1641. 



VIVE f JÉSUS ! 
MA TRÈS-CHÈRE FILLE, 

Je prie Dieu qu'il soit l'unique amour de nos cœurs. J'ai reçu 
en ce lieu la vôtre datée du 29 juillet, et, depuis trois ou quatre 
jours, celle du 7 août, qui ont fait le voyage de Paris avant de 
venir à Moulins. 

Voilà encore une lettre que j'écris à ma Sœur M. -Françoise. 
Je vous prie qu'elle ni aulres vous ne les incitiez à m'écrire; 
car il faut remettre tout ce qui se pourra jusqu'à notre retour 
en Savoie, tant à cause des grandes occupations que j'ai dans 
nos maisons où je suis, que pour les réponses qu'il faut faire 
aux lettres qui viennent des alentours de la France. Mandez-moi 
pourtant le plus souvent que vous pourrez, en peu de mots, 
comment vous vous portez, et demeurez dans cette espérance 
qu'avec l'aide et la grâce du bon Dieu nous vous reverrons. Je 
me porte si bien que j'admire de me voir, en l'âge où je suis, 
avoir une si bonne santé. Je crois que sa douce Bonté me la 
donne pour faire ce que je fais en ce lieu, car je n'ai jamais 
mieux reconnu la volonté de Dieu , en aucun de mes voyages, 
qu'en celui-ci, et j'espère qu'il en tirera sa gloire. 

Nos Sœurs de ce monastère ont élu pour Supérieure ma Sœur 
Françoise-Jacqueline de Musy, la déposée deMontargis, laquelle, 
à ce que je puis déjà connaître, sera fort aimée et estimée de 
toutes nos Sœurs, à cause de sa grande bonté, simplicité, droi- 
ture et solidité en la vertu, et non pour la beauté extérieure. 







fjn 



m 



ANNÉE 1641. 501 

Pour noire très-chère madame de Montmorency, c'est une âme 
de rare vertu, des plus pures, simples, et de grand jugement 
que j'aie encore vues. Elle ne peut prendre noire saint habit 
qu'au mois de janvier; aussitôt après noire retour de Paris elle 
entrera à son essai. Elle ne désire pas qu'on le sache, c'est 
pourquoi [je vous prie], lorsque quelques personnes de dehors 
vous en parleront, de ne pas faire semblant de le savoir. 

Je reviens à vous dire, ma très-chère fdle, qu'il me semble 
que vous vous mêliez un peu trop en peine de ma Sœur 
M. -Françoise, et que vous ne lui devriez pas faire faire de petites 
commissions par ma Sœur M. -Aimée ni par d'autres Sœurs, ni 
ne vous arrèler guère sur ce que l'on vous dira de sa part. 
Parlez-lui vous-même; car il est à craindre que le faisant faire 
par une autre, cela ne lui enfonce plus avant dans le cœur 
l'impression qu'elle a que vous n'avez pas la confiance. Ayez 
patience et attendez qu'elle-même vous dise ce qu'elle aura sur 
le cœur : car lot ou tard elle le fera, puisqu'elle a le fond du 
cœur bon. — Quand quelque Sœur dit ses incommodités à 
dessein de voir si la Sœur à qui elle les a dites les dira à la Supé- 
rieure, il est mieux de n'en pas faire semblant; et même la 
Sœur à qui l'on prend la confiance de le dire devrait porter telle 
Sœur à dire simplement ses incommodités à la Supérieure : 
généralement parlant, il faut faire ainsi; mais bien souvent il y 
a des occasions où il faut faire comme l'on peut, et selon que 
la charité dicte. — Nous pensons toujours de parlir pour faire 
le voyage de Paris le 21 de ce mois, pour revenir sur la fin de 
novembre. 

Depuis ceci écrit, j'ai reçu la vôtre datée du 20 août , où je 
vois une très-grande et précieuse grâce que vous avez reçue 
par les mérites de la très-sainte Mère de Dieu. Celui qui se fait 
sentir si présent à votre chère âme vous servira de perpétuel 
directeur, s'il lui plaît. — Ne permettez point à celte chère Sœur, 
qui est si attirée à ces spiritualilés et unions, de faire tout ce 



m 






- 



502 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

que la ferveur lui suggérerait : cela est dangereux. La nature 
est gourmande et se plaît à merveille es délices spirituelles ou 
que l'on estime telles. Enfin, il faut alentir ces ardeurs sensibles 
et s'en divertir; car plus les choses de Dieu sont simples, pai- 
sibles, et éloignées de ces sentimenls, plus elles sont excellentes 
et solides. 

Je vous prie, ma très-chère fille , ne soyez en peine de ce 
voyage, et n'allez point appréhendant des chimères, car je vous 
assure qu'il n'y a aucune apparence à tout cela. Priez fort Notre- 
Seigneur pour moi. Je supplie son infinie Bonlé vous continuer 
ses saintes grâces et à toutes nos Sœurs que je salue de tout 
mon cœur; et le bon M. Favier à qui je me confie ne m'oubliera 
pas dans ses saints sacrifices. Ayez soin de votre santé. Vous 
ne sauriez douter que je ne sois vôtre, puisque l'affection en est 
tout incomparable. 

Conforme à l'original gardé aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



[Moulins, lG'il.] 



LETTRE MDCCCXXXIII 

A MONSIEUR PIOTON 

COXPIiSSlîCR DES RELIGIEUSES DU PREMIER JIOSASTÈRE DE LA VISITATION D'AXXECV 

M. Marcher rentrera à Annecy avant l'hiver. 
vive -j- jksus! 
MON TRÈS-HONORÉ ET TRÈS-CHER FRÈRE, 

Je fus si fine que je ne vous dis point mes desseins de vous 
faire confesseur sans être martyr, car il eût été assez à craindre 
que vous ne nous eussiez fait de grandes difficultés, ce qui 
n'était pas expédient, puisqu'il en fallait passer par là. Vous 
verrez votre capitaine ' avant l'hiver; car dès que nous serons 

1 M. Marcher, confesseur du premier monastère d'Annecy, qui accompa- 
gnait la Sainle en son voyage, avait élé remplacé momentanément par 
M. Piolon. 




H '*', 



a^Sï'it 



ANNÉE 1641. 503 

de retour de ce béni Paris, où Dieu veut que nous allions pour 
quelques semaines, il s'en retournera à Nessy ; mais ne pensez 
pas vous tellement décharger que vous ne soyez toujours prêt 
à reprendre ce faix, qui certes soulage pour la bonté des âmes, 
n'est-il pas vrai, mon bon très-cher frère? Oh! je vous prie de 
ne m'oublier en vos saints sacrifices, puisque de cœur inva- 
riable je suis, mon très-cher frère, votre très-humble, etc. 



LETTRE MDCCCXXXIV 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLONAY 

supÉruuunE au premier monastère d' Annecy 
La Sainte annonce son prochain départ pour Paris; ce voyage sera utile à la gloire 
de Dieu. — Éloge de madame de Alonfmorcncy et de la communauté de Mou- 
lins. — Recommandations en faveur de quelques Sœurs d'Annecy. 



[Moulins, 1641 ] 



VIVE f JBSUS ! 

Ma chère mère ma fille, 

Dieu soit notre tout! Je vous assure que, pour votre conso- 
lation, nous tachons de vous faire part de nos nouvelles le plus 
que nous pouvons; mais pour vous en faire avoir selon votre 
désir il faudrait envoyer des messagers exprès, car celui que 
l'on nous a envoyé de Paris a été cause que nous n'avons reçu 
des vôtres. Seulement jeudi dernier nous reçûmes toutes les 
lettres que vous avez écrites depuis notre départ de Lyon. Vous 
voyez donc qu'il faut avoir patience; et croyez que pendant que 
l'on ne s'empresse pas à vous envoyer des lettres, c'est signe 
que tout se porte bien , car autrement l'on vous en ferait bien 
promplement avoir. Ne vous plaignez donc plus tant de cela. 

Je vous prie, ma chère fille, d'agréer de bon cœur les voyages 
que Dieu veut que je fasse, puisque j'espère que sa douce 
Bonté en tirera sa gloire. Je n'ai jamais mieux connu la volonté 
de Dieu en mes voyages, comme je la connais en celui-ci, et si 
vous étiez ici vous m'exciteriez à demeurer autant qu'il serait 





















504 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

requis; ou, si j'étais encore à Annecy, vous me presseriez vous- 
même à venir faire ce que Dieu requiert que je fasse pour sa 
gloire. Vous me donnez un peu de peine de me presser en 
toutes vos lettres de m'en retourner promptement, car vous 
devez être assurée que je ne m'arrête jamais hors de notre cher 
monastère d'Annecy, que le moins qu'il m'est possible. Et 
puisqu'il plaît à Dieu que nous fassions le voyage de Paris, je 
suis fort aise que les choses soient allées delà sorte; car si 
l'on eût fait autrement, sans doute cela eût apporté de grandes 
longueurs, et par après il en eût toujours fallu venir là, étant 
à moitié chemin comme je suis. Et j'ai su du confesseur de nos 
chères Sœurs de Paris qu'il y a quelque besoin pour la gloire de 
Dieu que je fasse encore ce voyage; et j'espère que nous le 
pourrons facilement faire devant l'hiver, partant d'ici le 20 de 
ce mois de [septembre] , pour revenir à même temps dans le 
mois de novembre. Je leur ai mandé que l'on ne pensât pas à 
me retenir davantage. Assurez-vous que ces bonnes Mères de 
Paris n'ont point les prétentions de quoi on les [soupçonne]. 
J'ai vu l'une des lettres que vous leur écrivez, parce que Voire 
Charité nous l'envoya à cachet volant. J'eusse bien désiré que 
vous leur eussiez écrit d'un style plus cordial. Au plus tôt que 
vous pourrez, tâchez, je vous prie, de le faire , afin de réparer 
un peu cela. — Dans nos précédentes lettres j'ai répondu à ce 
que vous désirez savoir; c'est pourquoi je n'en parle plus. 

Si vous voyiez notre chère madame de Montmorency dans sa 
douceur, humilité généreuse, et dans sa souplesse et bonté, vous 
ne plaindriez pas le temps de notre séjour auprès d'elle; et, de 
plus, je reçois une consolation très-grande de voir ce que Dieu a 
fait en cette communauté; c'est un changement de sa dextre. Ces 
chères âmes se rendent pliables comme des enfants, et j'espère 
en la miséricorde de notre bon Dieu qu'à l'aide de la vertueuse 
Mère qu'elles ont élue, celte famille se rendra l'une des meilleures 
de l'Ordre; mais il faut un peu de temps pour les affermir. 







■ANNÉE 16 U. 505 

J'en élais demeurée ici quand je reçus la vôtre du dernier 
d'août, qui me console de vous savoir en bonne santé et toutes nos 
chères Sœurs. J'en remercie Notre-Seigneur, et le supplie vous 
continuer toutes ses saintes grâces et redonner à notre pauvre 
Sœur J. -Colombe [de Lacombe] son esprit. Hélas! que notre 
misère est grande ! C'est une âme si innocente, que cela me sert 
d'un grand soulagement. Pour sa peine, il n'eu faut guère parler 
parmi les autres Sœurs. Je m'assure, ma très-chère Mère, que 
vous prenez bien garde à ces pauvres Sœurs qui sont peinées, 
comme nos Sœurs F. -Dorothée [Longis], F. -Innocente [de la 
FléchèreJ et J. -Françoise de Vallon, quoique leurs peines soient 
bien différentes les unes des autres. [Plusieurs lignes illisibles.] 
Pour ce qui est de votre Sœur l'économe, il est vrai qu'elle est 
un peu rude, quoique bonne de cœur. Il y a de certaines Sœurs 
qui ne se conlententguère de toutes les économes, sinon qu'elles 
adhèrent à tout ce qu'elles veulent, ce qui n'est pas toujours 
expédient. Vous ferez bien, ma chère Mère, de ne pas croire 
tout ce que l'on vous en dit, mais de l'examiner, afin que vos 
douces corrections profilent à celles qui seront coupables. 

Je prie notre Sœur J. -Thérèse [Picoteau] de suppléer à ce que 
je ne puis vous répondre, ayant fort peu de loisir; mais seule- 
ment je vous dirai, ma bonne Mère et très-chère fille, que je 
ne pense pas que vous puissiez avoir un plus juste désir de mon 
retour que je ne l'ai; mais, par la divine grâce, je crois bien 
que ni vous ni moi ne voulons ni ne devons laisser la volonté 
de Dieu poursuivre nos inclinations. Je ne connais pas avoir usé 
de feinte en votre endroit. Je ne savais certes le juste sujet que 
je trouve ici de m'y arrêter plus longtemps que l'obédience ne 
porte et d'y passer l'hiver, ni non plus la dépêche que nos 
Sœurs de Paris firent à Monseigneur, ni les personnes qu'elles 
emploieraient pour m'obtenir. Je pensais bien , comme je l'ai 
eu dit, qu'elles feraient tous leurs efforts pour m'avoir, puisque 
je venais jusqu'à moitié chemin, et je dis aux Supérieurs que 



'■ 









506 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

je n'y savais point de nécessité. Que pouvais-je faire autre chose?- 
outre que cela n'allonge pas notre séjour. La simplicité avec 
laquellej'écris mes pensées a donné ces soupçons. Je suis toute 
vôtre, ma très-chère Mère et fille. 

Conforme à l'original gardé aui Arehites de la Visitation d'Annecy. 






LETTRE MDCCCXXXV {Inédite) 

A LA SOEUR ANNE-FRANÇOISE DE PRA 

Al' PREMIER MOXASTÈRE d'aXXKCÏ ■ 

Remèdes contre les tentations. 
vive \ JÉSUS ! 

Ma chère fille, 
Vous ne trouverez point de meilleur remède à vos peines que 
la patience, l'humble soumission a Dieu, l'absolu retranchement 
des réflexions et regards sur vous-même et sur ce qui se passe 

1 A l'école du divin Maître, Sœur Anne-Françoise comprit de bonne heure 
cet oracle sacré : le grain de froment pour germer et porter beaucoup de 
fruits doit tomber dans le sillon et mourir. C'est au premier monastère 
d'Annecy que s'opéra le travail préparatoire à la riche moisson de mérites 
qui fera éternellement la gloire de celle vraie fille de la Visitation. Origi- 
naire de la Bourgogne, mademoiselle de Trà, par suite des guerres qui déso- 
lèrent cette province, dut se réfugier en Savoie. Bientôt elle vint se jeter aux 
pieds de sainle J. F. de Chantai, qui développa si habilement les dons sur- 
naturels cachés dans ce cœur généreux, qu'à la sollicitation des Supérieurs 
de Besançon, la Mère de Blonay n'hésita pas à l'accorder pour gouverner la 
fondation de Dôle (1646). Cette œuvre accomplie au prix de rudes labeurs 
commençait à offrir des consolations, lorsque le monastère d'Annecy rappela 
. subitement la Mère Anne-Françoise pour lui confier une entreprise plus 
difficile encore : la fondation de Varsovie préparée par la reine Marie de 
Gonzague, épouse de Jean-Casimir. L'humble Mère entrevit les croix sans 
nombre attachées à cette mission lointaine; mais, abandonnée sans réserve 
au divin bon plaisir, elle partit en 1653, accompagnée de Sœur M. -Madeleine 
de Grandmaison, professe de Rumilly, et de quelques Sœurs de Troyes. 
Les difficultés qu'offrit le voyage paraissent à peine croyables : l'état 




■c*^ ■ 



ANNÉE 1641. • 507 

en ces peines, et joindre à cela Je divertissement à des occupa- 
tions extérieures; mais surtout une ferme résolution de ne 
point offenser Dieu , et de vous appliquer fidèlement à l'obser- 
vance de vos Règles et à la pratique de toutes vertus, selon les 
occasions que Dieu vous en fera rencontrer. Et je vous redis 
encore aujourd'hui ce que je vous disais à mon départ de Nessy : 
plus vous parlerez de vos peines, plus vous les mettrez dans 

désolant de l'Allemagne à celte époque ne permettant pas aux Religieuses 
de traverser ces contrées, il leur fallut se diriger vers le Nord. A peine 
furent-elles embarquées à Dieppe que tout sembla conjuré pour anéantir les 
passagers : lutte contre les corsaires qui capturèrent bardes et provisions, 
mauvais traitements de ces pirates, tempête affreuse suivie d'un incendie 
plus effroyable encore, dure captivité en Angleterre où les débris du vais- 
seau allèrent échouer, telles sont les tribulations qu'eut à endurer la petite 
colonie. Grâce à la protection de la reine Marie de Gonzague, les prison- 
nières recouvrèrent la liberté et se rendirent a Calais. 

De graves maladies les ayant réduites aux portes de la mort, elles ne 
purent profiter du départ d'un navire qui devait les transporter en 
Pologne. Ces épreuves et les humiliations qui les accompagnèrent furent 
suivies d'autres épreuves plus amères encore : la courageuse Mère de Prà, 
accablée de censures injustes, de blâmes immérités, de noires calomnies, 
ne trouva aucun appui dans les personnes qui auraient dû la soutenir et la 
défendre. On put dès lors admirer plus que jamais les héroïques vertus de 
cette fidèle compagne de la Passion du Sauveur. A l'exemple du divin 
Modèle, elle ne proféra aucune plainte, aucune parole de justification, lais- 
sant à la sagesse éternelle de faire connaître son innocence. Peu après, le 
titre et la charge de Supérieure de la fondation de Varsovie furent donnés à 
Sreur M. C. de Glélain. [Voir la note de la lettre MDI, tome IV des Lettres.) 

La Mère Anne-Françoise, qui avait été accueillie avec bonheur au monastère 
d'Amiens, dut le quitter en 1656 pour aller gouverner celui de Bordeaux. 
Les merveilles que le ciel y opéra par son entremise rappellent les prodiges 
accordés à la foi d'un saint François de Paule et d'une sainte Colette. 

Après six nouvelles années de supériorité à Dole, elle fut élue à Tours 
(1676). Là était la dernière station de son douloureux pèlerinage. Un séjour 
de quelques mois suffit aux Religieuses pour admirer en leur vénérable 
Mère une âme dépouillée des faiblesses de l'humanité, vivant, parlant, se 
taisant, par le seul mouvement de la grâce, qui ne l'avait élevée à ce degré 
sublime de perfection qu'en la faisant passer par « la vive mort des sens, 
de l'esprit et du cœur ». (Année Sainte, V volume.) 



M 


















508 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

voire imagination, où elles vous feront toujours plus de peine. 
Quand on les a une fois bien fait entendre , il doit suffire , et 
devons appliquer les remèdes qui nous sont donnés ; car cela 
ne guérira pas à force de parler, mais quand il plaira à Dieu; 
et rien, à mon avis, ne vous soulagera que la fidèle pratique de 
ce que je vous ai dit ci-dessus. 

Conforme à une copie gardée aux Archives de la Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCCXXXVI 

A MADAME LA COMTKSSE DE TOULO.YJOM 

SA FILLK, A ALON.VK ' 

Ijlc lui annonce la visite de M. Marcher et la prie d'aviser aux moyens à prendre 
pour se ménayer une entrevue. 

VIVE -f- JÉSUS ! 

[Moulins, 1641 | 

Ma très-chère fille, 
Je vous ai déjà écrit deux ou trois fois comme nous étions 
ici, et en espérance de passer à Paris, et de partir pour cela 
le jour de saint Mathieu ; mais nous serions toujours en peine 
pour ne recevoir vos lettres. Nous avons prié M. Marcher de 
vous aller trouver. Vous verrez avec lui comment nous pour- 
rons nous ajuster pour recevoir la chère consolation de nous 
voir un peu à loisir. Certes , je n'en ai guère ici; d'aller aussi à 
Saint-Satur, pour y rester plus d'une nuit, je ne le puis pas. Il 
faudra que vous regardiez ce qui vous sera plus commode. Si 
vous venez ici, nous vous donnerons tout le temps que je pour- 
rai. Croyez que ce sera de bon cœur que je vous embrasserai et 

1 Madame de Toulonjon, retenue à Alonne par la maladie et la mort de 
sa belle-sœur, madame de Chaugy, se hâta, dès qu'elle fut libre, d'accourir 
à Moulins auprès de sa sainte Mère, y passa une partie du mois de sep- 
tembre et l'accompagna à Paris. Vers ta fin de novembre, sachant que la 
Sainte effectuait son retour de Paris et approchait de Nevers, madame de 
Toulonjon alla à sa renconlre et la reconduisit à Moulins. 







ANNÉE 1641. 509 

vos chers enfanis, et me fera grand bien aussi de voirie bon 
M. l'abbé [de Saint-SaturJ, qui m'a fait l'honneur de m'écrire 
une grande et très-cordiale lettre. J'espère lui répondre de vive 
voix. Je le salue en tout respect, et prie Dieu nous combler 
tous de son saint amour. Je suis votre toute cordiale mère. 



LETTRE MDCCC XXXVII [Inédite) 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE RABUTI.V 

siriiimaiu: A tiioxon 
Annonce de son départ pour Paris. — Maternels encouragements. 

vive -j- jésus! 

Moulins, 21) septembre 1641. 

Ma toute très-chère soeur et biex -aimée fille, 

Il n'y a que peu de jours que je vous ai écrit et répondu à 
votre lettre. Maintenant, c'est seulement pour vous dire que 
nous partons demain, Dieu aidant, pour Paris. Ce voyage sera 
d'environ deux mois, lequel étant si long, pour la multitude 
des affaires, ne me laissera le loisir d'écrire à personne. Priez 
et faites prier pour nous, afin que tout ce que nous ferons soit à 
la gloire de notre bon Dieu, que je supplie vous continuer ses 
grâces et nous déjouir, sans nous tracasser de tant de reproches, 
lorsque sa Bonté se relire un peu de nous, selon qu'il nous 
semble. Croyez que de cœur incomparable je suis vôtre. Dieu 
soit béni! Mille saluts à nos Sœurs et à M. votre confesseur. 

Conforme à une copie gardée aui Archives de la Visitation d'Annecy. 

Plusieurs billets de la Sainte insérés dans la Vie de la Mûre de Rabutin 
et de quelques autres Religieuses de la Visitation ne figurent pas dans cette 
publication, parce qu'ils sont des fragments inexacts des originaux qui ont 
été fidèlement reproduits. 



H: 



510 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 



LETTRE MDCCCXXXVIII 

A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 



Nouvelles du voyage. — Assurance île parfait dévouement. 
vive f jesus! 



Nogent, 25 septembre [16U], 



Madame, 



J'avais grand désir de vous écrire à Nevers; mais il ne me 
fut pas possible d'en prendre le loisir. Nous voici à la dînée, 
pour d'ici aller coucher à Monlargis ; noire bon Dieu nous a 
amenée fort heureusement. Croyez, ma Irès-honorée et très-chère 
Madame, que nous demeurerons partout le moins qu'il me sera 
possible, sans toutefois faire tort à la charité où je connaîtrai 
qu'il sera nécessaire de l'exercer; car je sais et crois que votre 
intention est que j'en use de la sorte. Ma très-chère et très- 
honorée Madame, Dieu m'a donnée à vous si intimement qu'il 
ne s'y peut rien ajouter. Je supplie son infinie miséricorde vous 
combler des grâces de son saint amour, et vous, ma chère 
Madame, de me recommander, s'il vous plaît, à sa divine Bonté, 
en laquelle je suis et serai à jamais de tout mon cœur, puisqu'il 
a plu ainsi à sa souveraine Providence, dont je lui en rends des 
actions de grâces infinies, Madame, votre très-humble, etc. 

Conforme à une copie de l'original gardé à la Visitation de Nevers. 










ANNEE 1641. 



>11 



LETTRE MDCCCXXXIX 

A LA MÈRE MARIE-AUGUSTINE D'AVOUST 

SUPÉRIEURE a Millions 

La Supérieure ne doit permettre aucune flatterie ou applaudissement autour d'elle. 
Utilité ipie sa présence apporte à la communauté. — Conseils de direction. 

VH'K -|- JKSI'S! 

Paris, (j octobre 1641. 

Ma très-chère fille, 

Je viens d'entretenir ML le prieur qui s'en va à Moulins. J'ai 
reçu de la consolation de le voir et apprendre encore par lui 
de vos nouvelles. Il témoigne grande affection à votre maison; 
mais ne m'ayant rien dit des six cents francs que vous lui devez, 
je n'ai pas eu sujet de l'inviter à vous en faire la charité, car 
cela n'eût pas été à propos; il faut attendre que Dieu l'inspire 
à le faire. Je reçus à Moulins les lettres que vous pensiez déjà 
nous envoyer par lui. 

Je bénis Dieu de quoi votre chère communauté marche avec 
grande bénédiction; vous avez bien raison de croire que je l'ai 
en particulière affection, car cela est très-vrai; c'est le grand 
bonheur des Filles de la Visitation d'avoir une entière confiance 
et amour pour leur Supérieure. Je vous prie , ma chère fille, 
prenez garde que les témoignages de reconnaissance que les filles 
vous feront, soientàse rendre plus ponctuelles en leurs saintes 
observances, et non à vous faire des choses qui ressentent la 
flatterie ou applaudissement, et choses semblables qui ne sont 
que trop ordinaires aux filles lorsqu'on leur permet. — Je suis 
fort aise de quoi la très-sainte Vierge a apporté du soulagement 
à vos chères Sœurs qui étaient malades; je lui en rends grâces 
de tout mon cœur, et à notre bon Dieu surtout de quoi vous 
vous portez mieux, en sorte que vous pouvez assister es com- 
munautés, car il est presque impossible que les communautés 



M 







512 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

no reçoivent grand préjudice lorsque les Supérieures en sont 

exemptes pour un ordinaire. 

Pour ce qui est de votre intérieur , je n'ai que ce mot à vous 
dire, qui est que les âmes qui se sont données tout à Dieu ne se 
doivent point retourner à elles-mêmes pour voir ce qui se passe 
en elles, ains recevoir également tout ce qui leur arrive de la 
part de Dieu, soit afflictions ou consolations, se soumettant en 
tout à sa très-adorable volonté en faisant tout le bien qu'elles 
peuvent. Voilà, ma fille, ce que je désire que vous fassiez, en 
priant bien Dieu pour moi et toutes nos chères Sœurs aussi. Je 
les salue et suis d'une entière affection, votre, etc. 

[P. S.] Je vous prie, ma chère fille, si l'occasion se présente 
que vous revoyiez madame de V. , de la saluer très-cordiale- 
ment de ma part; je la remercie du souvenir qu'elle a de moi. 

Conforme à l'original gardé à la Visitation (lu Mans. 



[Paris), 10 octobre [1641]. 



LETTRE MDCCCXL 

A MADAME LA DUCHESSE DE MOXTMOREXCY 

A MOILIVS 

Désir de recevoir de ses nouvelles et de rentrer à Moulins à l'époque fixée. 

vive -J- jksus! 

Ma très-honorée Madame, 
Notre divin Sauveur vous comble de son saint amour! Je 
trouve le temps bien long d'apprendre de vos nouvelles. Dieu 
me les donne telles que je les souhaite, s'il lui plaît! De vous 
dire, ma très-chère Madame, combien il me tarde de recevoir la 
chère consolation de vous revoir, je pense qu'il serait superflu; 
car votre bon jugement vous a fait voir, ce me semble, jusque 
dans le fond de mon cœur, combien sont grands et inexplicables 
le respect et la dilection que Dieu y a gravés pour votre chère 







--ÎW: 



i j-n 



ANNÉE 1641. 513 

et digne personne. Mais il faut couler, car ici je n'ai quasi pas 
le loisir de respirer, tant le dedans et le dehors de la maison 
m'occupent. Dieu, par sa bonté, conduise tout à sa gloire, et me 
fasse la grâce de me voir auprès de vous au temps préfix ! Je le 
désire et l'espère, ou il ne s'en faudra guère. Ma très-honorée 
Madame, conservez-moi votre bon souvenir devant Dieu, 
et croyez que je suis invariablement et de cœur, Madame, 
votre, etc. 

Couforrae à uue ccijiie de l'original garde à la Visitation de Vevers 



LETTRE MDCCCXLI 

A LA MÈRE PAULR-JÉRONYME DE MONTHOUX 



siTEiuiaiu: A bi/pi.s 



Hejjret de ne po.ivoir aller à Blois. — Autorisation à communier une rois chaque 
semaine de plus que la communauté. 



[Paris, 1641.] 



VIVE -j- JÉSL'SÎ 

Ma très-chère fille, 
J'étais fort aise de savoir votre heureux retour en votre mona- 
stère l . Vous savez, ma très-chère fille, que je suis fort occupée, 
et partant vous m'excuserez bien si je réponds courlement à votre 
cordiale lettre, pour vous dire que nous ne passerons pas plus 
outre que Paris : mon obéissance ne me le permet pas. Et de 
plus, ma chère fille, vous pouvez bien penser qu'étant en l'âge 
où je suis, nous devons nous retirer le plus tôt que nous pour- 

'La Mère Paule-Jéronyme, après avoir inutilement sollicité la Sainle d'aller 
visiter sa communauté de lllois, avait obtenu la permission de se rendre à 
Paris pour la consulter sur quelque affaire importante. La même faveur 
ayaut été accordée à plusieurs Supérieures des monastères voisins, elles se 
trouvèrent réunies au nombre de dix ou douze autour de leur Bienheureuse 
Fondatrice, qui leur parut consommée en sainteté. « A sa voix, dirent-elles 
unanimement, la vraie sagesse entrait dans nos cœurs, et la science de Dieu 
plaisait a nos dînes. » [Archives de la Visitation d'Annecy.) 



I 







514 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

rons au lieu où on me permet de passer l'hiver; encore appré- 
hende-t-on bien de me voir en chemin en cette saison. Nous 
espérons de partir de Paris le W du mois de [novembre. — 
Ma chère fille, tous ferez bien de communier une fois la semaine 
de plus que la communauté, pendant que vous êtes en charge, 
afin de prendre des forces qui vous seront nécessaires. Je salue 
et embrasse toutes vos chères Sœurs, et leur souhaite les plus 
chères grâces du ciel et suis de cœur, ma chère fille , votre 
très-humble, etc. 

Conforme à une copie gardée à la Visitation du Mans. 



LETTRE MDCCCXLII 

A LA SOEUR GENEVIÈVE-DOMINIQUE FOREST 

A HSAOX 

Souvenir de maternelle affection. 

VIVE ï JÉSUS! [Paris, 1641] 

Bénie soyez-vous de Dieu , qui vous a donné des oreilles 
spirituelles pour entendre sa voix ' , et un bon cœur pour 
accomplir sa sainte volonté. Je supplie la divine Majesté vous 
continuer ses grâces, et vous, ma fille, de me recommander 
souvent à sa divine miséricorde. Je vous remercie de votre beau 
signet pour noire Bienheureux Père. Je demeure toute vôtre en 
Notre-Seigneur. 

Extraite de l'Histoire de la fondation de Meauï. 

• Sœur Geneviève-Dominique, sourde et presque muette, était si vertueuse 
qu'on la considérait » comme un trésor du ciel et un aimant sacré, qu atti- 
rait les célestes bénédictions sur le monastère de Meaux ». Elle reçut ce 
billet par l'entremise de sa Supérieure, qui avait eu le bonheur d aller vo.r 
la Sainte pendant son séjour à Paris. 



ANNEE 1641. 



5K 



LETTRE MDCCCXLIII 

AUX SOEURS DE LA VISITATION DU MANS 

Eloge de la Mère B. M. Bouvart. — Exhortation à vivre dans la parfaite obser- 
vance, la pureté de cœur et la simplicité de vie. — Demande d'une communion 
générale pour le 23 janvier suivant. 



vive f Jésus! 



[Paris, novembre 1641 .] 



J'ai eu, mes très-chères filles, une grande consolation et salis- 
faction de voir votre chère Mère '. Vous avez grande raison de 
l'aimer et d'avoir une entière confiance en elle, car c'est une 
règle vivante, qui vous conduira selon les desseins de Dieu. 
Elle m'a témoigné avoir tout sujet de contentement de vous; 
continuez, mes très-chères filles, à lui être entièrement sou- 
mises et obéissantes , vivant avec grande pureté de cœur et 
simplicité de vie, marchant dans la parfaite observance, intime- 
ment unies à Dieu et abandonnées à la divine Providence, vous 
reposant tranquillement en son sein paternel. Je communierai, 
comme vous le souhaitez, pour vous toutes, à qui je demande 
aussi une communion générale ce mois [de janvier prochain | 
au 23" duquel j'entrerai, Dieu aidant, en ma septante et unième 
année. C'est cet âge, mes chères filles, avec mes infirmités, 
qui m'ont ôté, aussi bien qu'à vous, la chère consolation de 
nous voir; mais, comme vous dites bien, nous la recouvrerons, 
Dieu aidant , dans la sainte éternité , où toutes les petites l/isi- 
talions seront rassemblées pour n'en faire qu'une grande. 

Ma chère Sœur Marie-Augustine [Grasseteau] recevra ici mon 
très-cordial salut et l'assurance que je l'aime bien chèrement. 

Eitraite de l'Histoire de la fondation du Mans. 

1 La Mère Barbe-Marie Bouvart était du nombre des Supérieures qui se 
rendirent à Paris pour conférer avec la Sainte. 



33 



MG 



LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 






;!T 



LETTRE MDCCCXLIV 

A MADAME LA DUCHESSE DE MONTMORENCY 

A MOULINS ' 

Départ de Paris. — Témoignage de respectueuse affection. 

vive f jésus! 

[Paris], 8 novembre [1641]. 

Ma très-honorée et très-chère Madame, 
Je reçus hier soir votre chère lettre , et sans aucun loisir 
je vous fais ce billet pour vous dire que lundi, Dieu aidant, 
nous partons et espérons aller renouveler nos vœux à Nevers , 
n'ayant su gagner ces deux jours, pour être juste en ma promesse 
d'espérance, et certes, ma très-bonne et très-chère Madame, 
pour l'extrême désir que j'ai de me revoir auprès de vous, à 

1 Le 11 novembre, la Sainte quitta Paris « où, d'après les contemporaines, 
elle avait paru comme le soleil qui ranime ses feux en s'abaissant sur 
l'horizon, et semble projeter à son couchant une plus vive lumière. La 
vieillesse de cette Bienheureuse Mère avait le doux éclat du soir d'un beau 
jour. Dans chacun de ses actes on voyait un reflet de la sagesse et de la 
force de Dieu ». Sous la double action de l'amour divin et de la pénitence, 
son être tout entier se transformait en Jésus-Christ. Ce triomphe de la grâce 
éclata surtout dans l'insensibilité que montra la Sainte au milieu de l'em- 
pressement et des honneurs dont elle fut l'objet en ce dernier voyage. Telle 
était la foule de ceux qui voulaient la voir, l'entendre, la consulter, qu'elle 
était obligée de se lever dès trois heures du matin pour trouver le temps 
de vaquer à ses exercices de piété. Au lieu de s'étonner comme autrefois 
des témoignages d'une vénération souvent indiscrète, on la voyait ne plus 
même s'en apercevoir, donner sa bénédiction à quiconque la réclamait, 
abandonner ses mains à tous ceux qui les voulaient baiser. Absorbée en 
Dieu, morte à tout ce qui n'est pas Lui, sa pensée ne redescendait vers la 
terre que pour tout reporter au ciel. 

Mais, ainsi surnaturalisée, l'âme de la Sainte n'avait rien perdu de sa ten- 
dresse. Chacun remarquait au coutraire que plus elle s'approchait du foyer 
de l'éternel amour, plus elle y puisait de nouveaux trésors de charité. Toute 
personnalité terrestre disparaissant à ses yeux, elle ne voyait plus que l'action 
et l'image divine dans les âmes; elle les aimait en Dieu, d'une ardeur toute 
céleste, et n'aimait que Dieu en elles. C'est pourquoi jamais son cœur ne 
s'était montré plus affectueux à l'égard du premier monastère de Paris, où 










ANNÉE 1641. 517 

qui j'ai laissé mon cœur et mes plus tendres affections, je vous 
en assure, et qu'invariablement et incomparablement je suis 
et serai sans fin, en vous souhaitant les chères bénédictions de 
Notre-Seigneur, ma très-chère Madame, votre très-humble, etc. 

Conforme à une copie de l'original garde 1 à la Visitation de iVevers. 



LETTRE MDCCCXLV 

A LA MÈRE LOUISE-EUGÉNIE DE FONTAINE 

SUPKRIKURE AU PREMIER MONASTERE DE PARIS 

Affectueux messages. — Demande de deux exemplaires des Méditations pou 

la solitude. 



vive f jksis ! 



[Cosne], 19 novembre [16 11], 



Ma très-chère fille, 

Nous voici arrivées à Cosne fort heureusement, grâce à Dieu, 
en espérance d'arriver demain, moyennant l'aide divine, vers 
nos Sœurs de Nevers. Je vous supplie de faire tenir promple- 
ment la ci-jointe à madame de Ville-Savin : c'est une réponse 
que je lui ai promise. Ma très-chère fille, il me tarde bien 
d'avoir de vos nouvelles et de celles de ma vraie très-chère fille 
H. -Angélique que Dieu nous conserve, s'il lui plaît, et il m'est 
avis que nous serons prou riches. Je la salue avec vous d'une 
affection incomparable et toutes nos bien-aimées Sœurs, à part 
notre Sœur l'assistante et la petite L. A. [de La Fayette]. Mon 
Dieu ! que mon Dieu bénisse tout cela des grâces de son saint 
amour! Certes, ma fille, mon cœur est tout chez vous. 

Notre Sœur l'assistante s'oublia de nous donner deux livres 
de nos Méditations; nous en avons pris deux chez nos Sœurs de 
Montargis, et je vous supplie de leur en envoyer deux en la 

la grâce produisait des fruits abondants de justice et de sainteté. Les Reli- 
gieuses pressentaient que celte visite de leur Bienheureuse Mère serait 
la dernière; et, comme si elle en eût eu la certitude, la Sainte leur dit en 
les quittant : « Adieu, mes filles, adieu, mes chères filles, jusqu'à l'éternité! » 






518 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

place. — Bonjour, ma très-chère fille, et à ma très-aimée H. A , 
et à notre bon M. Vincent, quand vous le verrez, et au bon 
M. Rioton qui me contenta si fort quand je lui parlai, le trou- 
vant tout de cœur pour votre bénite maison et pour tout l'In- 
stitut. Ma fille , priez pour celle qui est toute vôtre de cœur. 

Conforme à l'original garde à la Visitation du Mans. 



Neccrs, 21 novembre [1641]. 



LETTRE MDCCCXLVI 

A MADAME LA DIJCHESSK DE MONTMORENCY 

A MOULINS 

Arrivée de la Sainte à \'evers. 

vive -J- jésus! 

Ma très-honorée Madame, 

Nous arrivâmes hier soir, un peu mal faite d'estomac et toute 

lasse, ce qui nous fit résoudre, avec le désir de nos chères 

Sœurs d'ici, de nous reposer quelques jours, afin que vous me 

trouviez plus brave et plus gaie pour me revoir auprès de vous, 

que j'honore et chéris plus que ma vie, étant toute vôtre, tout 

entièrement. 

Conforme à «ne copie de l'original gardé à la V.silation de KTeiren. 



LETTRE MDCCCXLVII 

A LA MEME 

Prière de lui envoyer une voiture pour se rendre à Moulins. 

vive i jésus! rlfl ,, n 

[Nevers], 30 novembre [1641J 

Ma très-honorée et très-chère Madame, 
Votre douce lettre a pénétré mon cœur, que Dieu vous a tout 
dédié et tout à fait donné; et je suis consolée de me sentir 
tout à fait vôtre, pour être plus intimement et invariablement 







ANNÉE 1041. 519 

sans si ni exception, tout à fait à notre Dieu, avec vous; car 
voilà notre unique et seule prétention, dont je bénis et remercie 

l'infinie Bonté. 

Nous avions espéré et résolu d'être vers vous, ma très-chère 
Madame, ce mercredi soir, mais il me prit samedi un détra- 
quement qui m'arrêta au lit tout le dimanche; maintenant, 
grâce à Dieu, j'en suis quasi toute quitte. Là-dessus, nous ren- 
voyâmes noire litière, de sorte que madame du Bouchage et 
nous, sommes espérant de votre bonté qu'elle nous enverra de 
bon cœur le carrosse : je ne les crains point, et ils me sont 
aussi aisés que les litières. S'il arrive ici samedi, nous serons 
vers vous lundi, Dieu aidant, ce que je désire fort. Cependant 
je prie son infinie Bonté vous combler de son saint amour, et 
suis en tout respect et de cœur, ma très-chère Madame, votre 
Irès-humble, etc. 

Conforme à une copie de l'original gaulé à la Visitation de Xevers. 



LETTRE MDCCCXLVIIÏ 

A MONSIEUR BAYTAZ DE CHATEAU-MARTIN 

DOVEN DU L» COLLEGIALE DE NOTRE-DAME d'aNNECV 
PÈRE SPIRITUEL DU PREMIER MONASTÈRE DE LA VISITATION 

Retour de M. Marcher à Annecy. — Madame de Montmorency est résolue de 
prendre l'habit religieux. 

vive f jésus! 

[Moulins, 16*1.] 

Monsieur mon très-honoré Père, 

Nous voici de retour à Moulins et en très-bonne santé, grâce 
à Notre-Seigneur, et je remercie sa bonté de ce qu'il lui plaît 
vous y maintenir, ainsi que notre chère Mère Supérieure me 
l'assure par ses dernières lettres. 

Mon très-cher Père, notre voyage de Paris a été fort heureux, 
et, selon les apparences , utile à nos maisons; notre bon M. Mar- 








520 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

cher vous en dira les particularités; il va jusqu'à Lyon conduire 
madame du Bouchage qui le désire, et de là à Annecy passer 
son hiver, si vous le jugez à propos, mon très-cher Père; puis 
il nous reviendra prendre quand il plaira à Monseigneur et à 
vous. Cependant, j'espère que nous donnerons l'habit à notre 
chère madame la duchesse de Montmorency, qui est hien tra- 
cassée de Messieurs ses parents ' ; mais elle est si vertueuse 
qu'elle porte tout doucement , et demeure ferme en sa sainte 
prétention. Je prie Dieu, mon très-cher Père, de vous tenir 
toujours en sa sainte protection et vous conserver longuement 
en santé; priez, s'il vous plaît, et je vous en supplie, pour celle 
qui est en tout respect et de cœur, Monsieur mon très-cher 
Père, votre, etc. 

1 Dès son retour à Moulins , la Sainte était résolue de se consacrer uni- 
quement à former la duchesse aux grands devoirs de la vie religieuse. « Je 
ne veux plus m'occuper, avait-elle dit, que de conduire au Fils de Dieu la 
nouvelle Épouse qu'il me confie. Je ne négligerai rien pour la parer à ses 
yeux de tous les ornements du salut, s'il y a pourtant à ajouter aux admi- 
rables traits qu'il a mis en elle de sa divine main » . Dieu ne lui laissa 
pas le temps de réaliser ce projet. Saisie presque aussitôt de la maladie qui 
devait l'enlever à la vénération de son Ordre, la Bienheureuse Fondatrice 
ne put que donner ses derniers conseils à la duchesse et lui fit adopter les 
trois résolutions suivantes : 1° Restituer à sa famille la dot qu'elle en avait 
recue . _ 2° Ne pas rendre opulent le monastère de Moulins , de peur que 
l'esprit de mortification et de pauvreté fut exposé à se perdre au milieu 
du bien-être. — 3' Retarder sa prise d'habit jusqu'à l'entière conclusion 
de ses affaires temporelles. Ce retard que l'on pensait alors devoir n'être que 
de quelques mois se prolongea jusqu'au 30 septembre 1657. Le 6 octobre de 
l'année suivante la princesse prononça les vœux sacrés. Elue Supérieure du 
monastère de Moulins en 1665, elle ne le gouverna qu'une année; mais ce 
fut suffisant pour prouver à tous qu'elle avait hérité du cœur et de l'esprit 
de sainte J. F. de Chantai. (Histoire de la fondation de Moulins.) 




ANNÉE 16-41. 521 

LETTRE MDCCCXLIX 

A LA SOEUR FRANÇOISE-MADELEINE DE CHAUGY 

AU PltEMIER MONASTÈRE D'ANKNECÏ ' 

Encouragement à profiter des lumières divines. — Éviter les retours inutiles sur 
soi-même. — Parole prophétique sur les épreuves réservées à Sœur F. -Madeleine. 



vive -f- JÉSUS ! 



Moulins, 3 décembre 16-41. 



Ma très-chère fille, 

Nous avons lu votre grande lettre de nos yeux , comme vous 
le désiriez, et j'y vois que la divine Bonté vous continue ses 
grâces et ses favorables consolations; je l'en bénis, et remer- 
cie de tout mon cœur, et la supplie de vous donner une fidèle 
correspondance, et vous, ma fille, d'y apporter de votre part 
tout ce qu'un bon cœur comme le vôtre doit à une si grande 
douceur et débonnaireté paternelle, que celle de notre bon Dieu 
envers vous. 

Or sus, je suis fort aise que vous m'ayez écrit au long les 
principaux mouvements de votre âme; il n'est pas besoin que 
je réponde sur tous. Conservez invariablement la lumière que 
vous avez de regarder toujours Dieu en vos Supérieurs et Supé- 
rieures, et d'y avoir une égale soumission, respect et confiance, 
et vous expérimenterez combien Dieu a agréable que l'on se fie 
et repose en la fidélité de ses paroles. N'exaltez pas beaucoup 
vos sentiments en les poussant dehors; car, outre qu'ils vous 
seraient souvent pénibles, aussi vous pourraient-ils laisser 
l'âme sèche; il vaut mieux les retenir au dedans, toujours en 
vous calmant, adoucissant, simplifiant, et arrêtant votre esprit 

1 Quoique dans l'édition de la Mère de Blonay celte lettre soit datée 
de 1038, la Vie manuscrite de la Mère de Chaugy, dont elle est fidèlement 
extraite, assure au contraire qu'elle fut a comme le dernier adieu que. la 
Vénérable Fondatrice vint dire à sa chère fille, étant décédée à quelques 
jours de là » . D'ailleurs, la Vie imprimée donne posilhement la dale 
du 5 décembre 16-41. 



522 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

en Dieu seul et non en ses dons. Cela veut dire qu'il ne faut 
faire aucune réflexion sur ce qui se passe en vous, pour voir ou 
connaître ce que c'est. Soyez, mon cher enfant, comme un 
vaisseau vide devant sa divine Bonté, pour recevoir ce qu'il lui 
plaira de vous donner, et ne permettez jamais à votre esprit 
aucun retour ni réflexion sur vous-même, ni sur ce qui se passe 
en vous. Je le répète, parce que si vous le faites d'une manière 
curieuse et pour vous satisfaire , outre que c'est un temps 
perdu, vous vous entortillerez et ouvrirez la porte à plusieurs 
tentations. C'en sont déjà bien quelques traces que ce que vous 
me marquez. Tranchez court à tout cela, ma fille, et n'y répon- 
dez rien, mais tournez-vous doucement en Dieu, vous contentant 
qu'il sache ce qui se passe en vous et comment il s'y passe. 

Deux choses sont nécessaires : la première de suivre fidèle- 
ment votre attrait intérieur , car il est bon, et cela sans retour 
sur vous; mais opérez les actes différents de vertus qui se pré- 
sentent d'une étroite observance de vos Règles et de vos vœux, 
sans aucun relâche, gaiement et humblement, selon la lumière 
que Dieu vous en donnera. La seconde regarde les grands désirs 
que vous avez des austérités et des souffrances : ne les écoutez 
non plus, et soyez sûre qu'un jour viendra que vous aurez 
pleinement de quoi y satisfaire. Pour le présent , soyez fidèle à 
faire ce que vous devez, et à souffrir humblement et sans mol- 
lesse ce que Dieu vous présentera de moment en moment. En 
voilà prou jusque notre retour, s'il se fait comme nous pensons. 
Continuez à prier pour moi, qui suis toujours vôtre de cœur et 
d'âme, d'une affection tendre et invariable. 

Eitraite de la Vie manuscrite de la Mère Franroise-Madc'eine de Cliaugy, gardée au» 
Archives de la Visitatioo d'Annecy. 




ANNÉE 1641. 



523 



LETTRE MDCCCL 

A LA MÈRE MARIE-HÉLÈNE DE CHASTELLUX 

SUPÉRIEURE A SEMUH 

Détails sur le voyage de Paris. — Nouvelles de la Sœur de Monsors. 

VIVE -}■ jksus! 

Moulins, 6 décembre 1641. 

Ma très-chère fille, 
Je sais qu'il fait grand bien à voire cœur de savoir un peu 
de nos nouvelles, et au mien, certes, de vous en dire et de vous 
demander aussi des vôtres. Nous voici, grâce à noire bon Dieu, 
de retour de notre voyage de Paris en assez bonne santé, après 
avoir été un peu travaillée de quelques [indispositions], qui 
m'ont contrainte de faire dix ou douze jours de séjour à noire 
monastère de Nevers, pour y reprendre un peu de force et de 
santé. 

Je ne vous puis dire, ma chère fille, la consolation que j'ai 
reçue par toutes nos maisons où nous avons passé, ayant trouvé 
tant de bonnes âmes et si zélées pour l'exacte observance. Je 
n'ai pas oublié à Paris de parler à noire bonne Sœur de Mon- 
sors, en qui je trouvai un peu de difficulté pour sa vocation ; 
mais lui en ayant un peu parlé, elle a pris une bonne résolution, 
et je crois qu'elle sera ferme en sa vocation ; c'est un très-bon 
sujet. Elle est entrée avec son petit habit; elle croyait prendre 
celui de novice, mais M. son père s'est trouvé absent, et dit 
qu'il veut qu'elle sorte pour être abbesse de Saint-Andoche. Je 
ne crois pas qu'elle se résolve à cela. C'est une fille qui fera 
très-bien, ainsi que je l'espère avec la grâce de Dieu, que je 
loue et bénis de tout mon cœur du contentement qu'il vous 
donne, ma très-chère fille, en la conduite de votre chère famille, 
ainsi que je l'apprends de nos bonqes Sœurs de céans. Je prie 
sa Bonté de répandre de plus en plus sur vous ses saintes béné- 
dictions. Mille saluts à toutes nos chères Sœurs. Je les conjure 











524 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

de continuer à soulager votre travail par leur fidélité à l'obser- 
vance. Vous savez, ma très-chère fille, que c'est de cœur que je 
suis très-entièrement votre très-humble, etc. 

Conforme i l'original gardé am Archives delà Visitation d'Annecy. 



LETTRE MDCCCLI 

A LA MÈRE MARIE-AIMÉE DE BLOMAY 

SUPERIEURE AU PREMIER MONASTÈRE d'aNXEC.Y 

Bon état des monastères de Paris, Melun , Montargis et Nevers. — Eloge de 
Mgr de Sens et de saint Vincent de Paul. — Estime qu'inspire M. Marcher; son 
prochain retour à Annecy. — Conseils de charité. 

vive 4- jésus! 

[Décembre 1641.] 

Ma très-chère Mère et ma vraie fille uniquement bien- aimée, 
Je commence à vous écrire par les chemins : ces billets sont 
les fruits du voyage, car vraiment je n'ai pas le loisir de respirer, 
quand je suis dans nos maisons. Enfin nous sommes parties de 
Paris, où certes j'ai reçu grande consolation de la bonté de nos 
Sœurs et de leur bonne observance. Elles m'ont témoigné un 
amour et désir de profiter de notre entrevue tout extraordi- 
naire. Tout allait bien, mais j'espère en Dieu que tout ira 
encore mieux; et, à le dire à vous, ma Mère et ma très-chère 
fille, il était expédient de faire ce voyage, et je crois que Dieu 
l'a voulu pour plus de bien que nous ne voyons. Les autres 
monastères de Melun et Montargis se ressentent du bonheur 
d'être sous la conduite de Mgr de Sens. Nevers va bien : notre 
passage a déjà servi et servira encore , comme j'espère. 

J'ai eu la grâce de voir fort particulièrement Mgr de Sens, 
allant et retournant de Paris , étant venu exprès de Sens à notre 
rencontre. C'est un grand et ferme pilier de l'Eglise, qui, à 
mon avis, n'est pas au bout des persécutions; car il n'est pas 
homme à plier sous le faix des contradictions ni à se rendre à 
ce qui serait tant soit peu contre la très-sainte Eglise et sa con- 




ANNÉE 1641. 525 

science. Faites fort prier pour l'Eglise et pour ce bon prélat. 
J'ai vu aussi Mgr de Châlou qui veut vivre tout à Dieu, avec un 
peu de splendeur pourtant. M. Vincent est un saint, et ne se peut 
dire comme Dieu redouble son esprit sur lui et sur ses enfants. 

Or sus, ma très-chère Mère ma vraie fille, nous voici enfin 
arrivées à Moulins très-heureusement le 2 de ce mois, et en par- 
faite santé, après avoir séjourné à Nevers dix ou douze jours, 
Dieu l'ayant [permis] pour le bien et consolation de ces chères 
âmes qui en ont fait, et dès notre premier passage, un profit 
incroyable. C'est une bonne famille, et où il y a nombre de filles 
d'espérance. Enfin, ma très-chère fille, il semble que Dieu a 
donné des bénédictions tout extraordinaires à ce voyage par les 
fruits qui en paraissent : et voilà comme ce souverain Maître fait 
ce qu'il lui plaît, par de bien pauvres et chétifs instruments. 

Noire très-bon M. Marcher, qui sait toutes choses les plus 
particulières, vous les dira; car c'est une chose extraordinaire 
que la confiance , estime et affection que tous les monastères lui 
ont et témoignent. Ils admirent sa grande discrétion, sagesse et 
retenue, et avec cela sa franchise et son zèle à dire ce qu'il 
faut, et qu'il pense être pour le bien de l'Institut et des maisons 
qui l'approchent. Chacun en voudrait bien avoir un semblable. 
Madame du Bouchage, que vous connaissez, désire qu'il l'aille 
conduire jusqu'à Lyon. Nous ne pouvons pas lui refuser cette 
courtoisie, et je crois que Monseigneur trouvera très à propos 
qu'il passeàNessy pour aller porter de nos nouvelles plus ample- 
ment , et rendre un peu de devoir à son église et à sa petite 
bergerie : il lui fâche de nous quitter, mais cela me semble raison- 
nable. Il ne fait rien ici qu'un autre ne fasse facilement : vous le 
renverrez quand vous le jugerez à propos; mais de tout l'hiver il 
ne me semble pas qu'il fût nécessaire. Quant à notre retour et 
où nous passerons, je laisse tout cela à Monseigneur et à vous. 

Je n'ai point trouvé de lettre de M. Piolon : j'en suis marrie , 
car je voudrais bien savoir ce qui s'est passé à ce Fribourg. 



526 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

Si le bon M. Pioton n'était instruit de l'habileté de l'esprit 
de M. M. , je ne m'étonne pas qu'il ait trouvé que tout va 
bien. Mais, ma très-chère fille, lui pardonnerez-vous sa liberté 
d'ouvrir les paquets que les Supérieures m'écrivent sans lui 
faire voir son tort? M. Pioton aura-t-il coulé cela avec sa dou- 
ceur? Je le trouve bien important, car cela peut être suivi de 
fâcheux effets. Hélas! mon Dieu, ma Mère, gagnez quelque 
chose sur cet esprit-là, s'il y a moyen, car elle a de bonnes 
conditions, et si elle pouvait s'affranchir des autres ce serait un 
grand bien. 

Notre Sœur la Supérieure de Lyon m'écrit aussi que vous 
n'écrivez point. Hélas! ma très-chère Mère, je n'ai eu jamais 
l'intention de comprendre la Supérieure de Lyon au nombre de 
ses filles, quand je vous priai de ne leur écrire que lorsqu'elles 
le feraient; certes, cela n'édifie pas, et je vous conjure, ma 
très-chère fille, d'écrire au plus tôt à la Mère de Bellecour 
quelque cordiale excuse , rejetant le sujet de votre silence sur 
ce que je vous avais écrit de ne point écrire aux Sœurs de Bel- 
lecour qu'en réponse, et que vous aviez pensé que je l'y com- 
prenais. Enfin, ma très-chère fille, il faut regarder Dieu et l'édi- 
fication du prochain, tâcher toujours de faire notre devoir selon 
cela, et supporter doucement que l'on ne le fasse pas envers 
nous; car enfin le tort leur demeurera et nous pratiquerons la 
vertu. Je vous dis ma pensée comme à ma propre âme, vous 
chérissant comme cela, vous le savez, ma vraie très-chère fille. 
Je suis bien consolée du contentement que nos Sœurs vous 
donnent. Mon Dieu ! que cette troupe m'est chère ! Je la salue 
tendrement. Dieu la bénisse ! — 9 décembre l . 

Conforme à l'original garde aux Archives de la Visitation d'Annecy. 

« Pour se rendre compte des retouches que la Mère de Blonay a fait subir 
aux Lettres de sainte J. F. de Chantai, il suffit de comparer celle-ci, qui 
est une reproduction exacte de l'original, avec l'épître 120- du IIP livre de 
l'édition de 1644. 




ANNEE 1641. 



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LETTRE MDCCCLII 

CIRCULAIRE ADRESSER A TOUT L'ORDRE DE LA VISITATION 

Dernières recommandations de la Sainte à ses Filtcs : respect et déférence envers 
le monastère d'Annecy; union cordiale entre les monastères pour s'entr'aider an 
besoin; fidélité à garder les Règles et à vivre en simplicité, pauvreté, humilité, 
amour de l'abjection, charité sincère, etc. — Eloge de la duchesse de Mont- 
morency. 

VIVK ■{• JÉSUS.' 

Moulins, 12 décembre 16-il. 

Mes très-chères et bien-aimées filles, 

Me trouvant sur le lit du trépas, nonobstant et avec un très- 
grand désir de ne plus pensera chose quelconque qu'à faire ce 
passage en la bonté et miséricorde de Dieu, je vous conjure, 
mes très-chères filles, que, pour les affaires de l'Institut, l'on 
ne s'y précipite point, et que personne ne prétende d'y présider, 
mais de suivre en cette occasion , comme en toute autre, les 
intentions de noire Bienheureux Père, qui a voulu que le mona- 
stère de Nessy fût reconnu pour mère et matrice de tout l'In- 
stitut. Et je vous prie, mes très-chères Sœurs, de continuer en 
celte union, comme vous avez fait jusques ici, et que ces pre- 
miers et principaux monastères aient toujours soin des petits, 
et soient prêts, autant qu'il leur sera possible, de les secourir 
et assister charitablement. Je vous prie d'avoir soin de la paix 
de Dieu entre vous, et de l'union charitable entre les mona- 
stères, bonheur qui vous obtiendra de très-grandes grâces de 
Dieu. 

Ayez une très-grande fidélité à vos observances , mes chères 
Sœurs : vous vous êtes obligées par vœu solennel à garder tout 
ce qui est de votre Institut, et les Supérieures de le faire garder. 
Prenez garde, mes très-chères filles, de ne pas ajuster vos 
Règles à vos inclinations, mais de soumettre humblement et 



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528 LETTRES DE SAINTE CHANTAL. 

fidèlement ces mêmes inclinalions à leur obéissance. Gardez la 
sincérité de cœur en son entier, la simplicité et pauvreté de vie, 
et la charité à ne dire et faire à vos Sœurs, je dis universelle- 
ment, que ce que vous voudriez qu'elles dissent et fassent pour 
vous. Voilà tout ce que je vous puis dire, quasi dans l'extrémité 
de mon mal. 

f Mes chères filles, avant que de finir, il faut que je vous 
supplie et conjure d'avoir un grand respect, une sainte révé- 
rence et une entière confiance pour madame de Montmo- 
rency, qui est une âme sainte que Dieu manie à son gré, 
et à qui tout l'Institut a des obligations infinies pour les 
biens spirituels et temporels qu'elle y fait. Je vous estime 
heureuses de l'inspiration que Dieu lui a donnée : c'est une 
grâce très-grande pour tout l'Ordre et pour cette maison en 
particulier. Elle vit parmi nos Sœurs avec plus d'humilité, 
bassesse, simplicité et innocence que si c'était une petite 
paysanne. Rien ne me touche à